H 8 LA BALLE
rions jouer ainsi jusqu'au jugement dernier
sans résultat.
— Oui, car vous y mettez de la mauvaise volonté. Prenons des pistolets.
— Volontiers ! Le sort au moins pourra vous favoriser et la partie sera plus égale.
On manquoit de dés , les témoins tirèrent entre eux avec des pailles ; la fortune se rangea du côté de Montigny, qui en parut contrarié et secoua la tête avec déplaisir, il faut savoir que Raoul eût donné dans l'œil d'une mouche à vingt-cinq pas. Il paroissoit tranquille comme dans sa chambre, et sa moustache noire , ses cheveux courts , son allure insouciante le rendoient terrible à voir. Servan se tenoit fort bien. Ces messieurs a voient mis l'habit bas pour l'épé'e , et avoient dédaigné de l'endosser pour cette seconde épreuve. Raoul parut incertain. — Edouard , ditil à Servan , vous avez là une noble et belle contenance, et l'on vous admire ici autant qu'on vous aime. Restons-en là , c'est moi qui
le demande; j'accepterai des torts si vous le voulez.
— Impossible, monsieur, ma vie est gâtée, je suis tout taché de ridicule, et il ne me reste que du sang pour laver la tache; ceci est nécessaire. Si vous visez mal... prenez garde ; votre pitié sera pour un ingrat.
Raoul sembla réfléchir de nouveau, les quatre témoins attendoient dans un morne silence ; leur intervention a voit été repoussée , 1 angoisse étoit prodigieuse. Montigny, levant la tête sur son adversaire bien effacé et qui tenoit déjà sa crosse appuyée sur la tempe gauche, se prit à sourire dune manière bizarre ; puis le pistolet sinclina lentement, le jeune homme redevint grave, visa plus soigneusement qu'il ne convenoit, et pressa la détente. Edouard étoit resté debout ; une pointe de sa cravate, que la brise faisoit flot-* ter sur son cou, avoit été coupée.
— Montigny, dit Edouard, vous n'avez pas volontairement agi de la sorte?...
— A votre tour, Servan, repartit l'autre, et soyez, s'il se peut, plus heureux ou... plus adroit.
Le coup partit... Raoul tournoya sur luimême un quart cle cercle, revint à sa position première, perdit l'équilibre et se remit sur pieds en s'écriant : — Ce n'est rien , moins que rien, rassurez-vous.
Son bras gauche avoit été touché près de l'épaule, et la balle avoit glissé. — Monsieur, dit Raoul à Servan , nous irons plus loin si vous le voulez, mais je ne promets pas, je vous en préviens, d'être plus habile que la première fois.
Servan , très-ému , serra la main du blessé sans répondre un seul mot. Il monta dans la même voiture que Raoul , et près de le quitter : — Votre accident, dit-il, est léger, je pars sans inquiétude ; je ne vous reproche rien , étant la cause première du mal. C'est moi qui ai engagé la partie, vous avez gagné, je me retire. Vous me voyez décidé à quitter le
monde , à m exiler hors du royaume, ou peu s'en faut.
— Où donc , bon Dieu ?
— Je pars pour Paimbœuf , dont la souspréfecture m'est offerte.
— Songez-y bien , Edouard , et renoncez à ce dessein ; je ne me consolerois jamais d'avoir réduit un galant homme à un pareil suicide.
Raoul passa plusieurs jours au lit, durant lesquels il reçut quelques visites du général de Parçay, qui lui montroit grande affection. — Parbleu, lui dit-il un jour, vous touchez à la trentaine, et vous devez être las de vivreseul , sans parents, sans affections. Vous avez de l'ordre, de l'esprit, du cœur, il faut vous marier.
— Mais , général , je ne suis pas riche, et il est si difficile de...
— Allons donc ! il est des filles riches pour deux, fort aises de partager avec un joli garçon , et des pères moins avares que ceux des
comédies. Vous avez un petit revenu , un nom sans tache, précieux patrimoine en ce temps-ci; tout homme de sens vous agréera pour son gendre.
Et comme Montigny, fort agité, luttoit de toute sa vertu contre uae vive lueur d'espérance qu'il redoutoit de voir s'éteindre, le général se mit à rire , et lui tendant la main d'une façon significative, il ajouta sans se soucier des convenances, avec une franchise militaire : — Allons, mon enfant, un peu de courage et laissez-vous aller à la confiance.
A ces mots , Raoul , se soulevant sur ses oreillers, le regarda fixement. Il entreprit de sourire, de parler, mais des larmes jaillirent avec force de ses yeux , et il retomba sur ses coussins en poussant des sanglots et presque des cris. — Pardonnez, s écria -t- il enfin , pardonnez cette foiblesse , général ; mais je l'aime depuis de longues années , sans rien espérer et sans rien dire. Depuis notre enfance, je n'ai pensé qua elle, je n'ai chéri qu'elle : en elle seule est ma vie ,
DE PLOMB. m
jugez donc, jugez de mon bonheur, et ne soyez pas surpris si je crains qu'il ne me tue !
Et oubliant son mal, il se jeta dans les bras de M. de Parçay pleurant à grands éclats de rire, riant à chaudes larmes, et poussant la joie jusqu'à la démence.
— Ce qui me rassure en tout ceci , dit M. de Parçay quand Raoul fut plus calme, c'est que votre amour n'a pas empêché les distractions ; vous passez en tous lieux pour un Lovelace.
— Réputation bien mal acquise. D'abord, toutes les femmes me sont indifférentes , à l'exception d'Hermance, et le dédain que je leur ai montré a fait croire que j'avois à choisir parmi les plus belles. Ensuite , les habitudes austères laissent l'imagination dans le calme et communiquent une apparence de froideur, qui dans le monde , à ce qu'il paroît , passe pour la satiété d'un cœur flétri.
— Ah , ah ! voilà sans doute pourquoi ,
grand séducteur, vous ne compromettiez personne.
Peu de temps après cet entretien , en décachetant certaines lettres de faire part , le président de Servan disoit à sa femme : — Mes pressentiments étoient trop bien fondés , et ce Montigny étoit destiné par la Providence à empêcher le mariage de notre fils.
La marquise de Servan , toujours aussi irritée contre Raoul que Junon le fut contre le beau Paris, secoua la tête avec dédain, et répondit d'une voix aigre : — On a lieu de s'attendre à tout de la part des gens sans moralité.
On discourut beaucoup sur cette aventure au club des jockeys ; on admira la fortune de notre héros comme une chose prodigieuse, et après de longs commentaires le capitaine Ghamprôsé dit à Lafare :
— Les plus simples incidents ont parfois des suites étranges et sans autre raison que
la destinée. Edouard attaquant Montigny possèdent des aruies excellentes et l'avantage du terrain. Cependant le coup qu'il avoit dirigé d'une main sûre rebroussa chemin et le frappa lui-même. Comment expliquer cette bizarrerie? Comment l'empereur a-t-il été battu à Waterloo? Comment Charles XII est-il mort ? Tenez ; dans les combinaisons les mieux assurées , le hasard contribue toujours pour un tiers : Robin-Hood vend trois balles au chasseur , l'une d'or, l'autre d'argent, et la troisième de. plomb. Les deux premières vont où le braconnier les envoie..., la dernière appartient à l'homme noir.
— Je comprends ! s'écria le banquier ébloui de son immense sagacité ; le pauvre Edouard de Servan avoit chargé sa carabine avec la halle de plomb.
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