‹ La banque d'Angleterre et les banques d'ÉcosseChapitre 11 sur 31 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

Paris, 8 octobre 186G.

Monsieur le directeur,

Je viens de lire votre article publié hier, et je ne veux pas retarder ma réponse. Soyez certain que je suis pressé do terminer une discussion qui ne saurait aboutir, du moment où vous avez recours à des formes de langage auxquelles je ne suis point habitué. Si mes lettres vous gênaient, vous avez pris un moyen sûr pour les faire cesser.

Jamais je ne vous ai accusé d'avoir falsifié un passage quelconque, la pensée ne m'en serait même pas venue à l'esprit; j'ai trouvé incomplètes ei inexactes les citations que vous avez faites (car si le mot troiiqiiées vous déplaît, je n'y tiens nullement, et le remplace volontiers par un autre qui exprime toute ma pensée); j'ai le tort de ne pas avoir changé d'avis à cet égard. Quant à demander le volume et la page oii se trouvent les paroles d'un écrivain quelconque, je suis loin d'y renoncer, lorsque je désire savoir la pensée véritable à laquelle ces paroles se rattachent. Un vieux proverbe allemand dit : « L'œil arraché de son orbite ne saurait voir. » Il en est de même de quelques lignes séparées de l'ensemble du raisonnement ; elles ne sauraient éclaircir en rien la question.

Je ne consentirais point à discuter avec quelqu'un dont je suspecterais l'entière bonne foi, c'est dire assez que je n'ai point révoqué en doute la sincérité des efforts que vous consacrez à la défense de vos convictions. En ce qui me concerne, il ne m'est jamais arrivé de me voir reprocher autre chose que la vivacité avec laquelle je soutiens ]es doctrines que je professe d'une manière nette et ferme.

Je n'ai besoin de rien ajouter à cet égard. — Cependant il m'est permis de trouver vos idées erronées et de le dire ; il m'est permis aussi de montrer que vous les appuyez sur des citations inexactes. Moi aussi, j'ai longtemps appartenu à la presse, je m'en fais honneur, et j'y ai appris à ne pas m' écarter des devoirs de courtoisie auxquels obéit l'écrivain qui se respecte.

Puisque vous me trouvez prolixe , alors que mes réponses n'ont pas une étendue équivalente à la moitié de celle des attaques dirigées contre moi dans \ Avenir commercial, je n'aurai garde de multiplier les preuves : il faudrait reprendre la plupart des assertions que vous avez bâties, en invoquant soit mon travail sur la crise financière de l'Angleterre^ soit l'autorité d'hommes considérables. J'ai déjà montré que ma pensée avait été mal rendue , quand on m'attribuait l'idée de voir dans Y Act de 1844 un bouclier assuré contre toute espèce de crise: j'ai reproduit la phrase , dont il n'a été tenu aucun compte.

Est-ce que par hasard vous regarderiez comme exacte et complète la citation, faite de seconde main, d'une phrase de lord Overstone, dont le sens réel se fait jour du moment où on la rapproche , comme vous m'avez mis à même de le faire hier, d'autres paroles qu'il a prononcées en traitant la même question, sans qu'on ait même besoin de recourir au texte d'où la première citation était extraite ? J'avais raison de vous poser ma question dans l'intérêt du débat, puisqu'il résulte de l'ensemble de votre j'éponse que cette terrible sentence : La banque Dorr se

SAUVER PAR LA RUINE DE TOUT CE QUI l'eNTOURE, loin d'êtrC

dans la bouche de lord Overstone un dur conseil, servait de forumle au blâme sévère qu'il infligeait à une administration imprudente , obhgée d'arrêter tout à coup les

DK L'AVENIR COMMERCIAL. ô^H

escomptes et les avances, pour les avoir trop longuement et trop facilement multipliés sans consulter les règles d'une sage prévoyance. Ce blâme, parfaitement justifié en 1847, n'aurait pu , en aucune manière, s'appliquer à la conduite tenue par la Banque d'Angleterre en 1866.

Est-ce citer d'une manière exacte et complète que de dire : «M. de Lavergne veut la pluralité des banques ^ » quand j'ai écrit : « Il voudrait, dans un grand pays, plusieurs grands monopoles , sans concurrence entre eux , avec des circonscriptions régionales. » Ajoutez à cela son avis, que vous avez mentionné , sur la restriction de l'émission, et je vous demanderai quel est celui de nous qui n'est pas difficile lorsqu'il prend ceci pour une adhésion. Ce en quoi je diffère des idées de M. de Lavergne, c'est une simple nuance , tandis qu'un abîme me sépare des doctrines de la libre émission et de la concurrence^ en fait de création de billets qui, je le répéterai toujours, car c'est la vérité vraie, aspirent à fonctionner comme du numéraire. La liberté des banques est complètement étrangère à ce débat.

En quoi auriez-vous à prendre la défense de M. Michel Chevalier? Est-ce en ce que j'ai dit que personne ne révoque en doute ses éminentes qualités ? Est-ce en ce que j'ai fidèlement reproduit la pensée qui dictait, il y a deux ans, ses lettres au Journal des Débats^ et celle qu'il a exprimée dans son rapport sur le livre de M. Horn?

Est-ce citer d'une manière exacte et complète que de me prêter gratuitement une méprise grotesque ? J'aurais rangé au nombre des défenseurs de YAct de 1844 Adam Smith , mort un siècle et demi avant sir Robert Peel ! — J'ai parlé de ceux qui protestent contre l'exagération d'une émission libre , de ceux qui veulent conserver à la circulation le terrain solide de l'or et do l'argent. Niez-

VOUS que telle ait été la pensée d'Adam Smith ? — Quant à ÏAcl de 1844, je l'ai regardé comme un mécanisme destiné à garantir pleinement ce que je regarde comme le point essentiel, l'échange du billet contre de l'or. Il y arrive en limitant le contingent de l'émission, il impose ce qui résulte naturellement des règles sévères d'une banque bien conduite, comme la Banque de France ; voilà ce qu'un peu plus d'attention de votre part aurait trouvé dans mon travail ; il paraît que vous vous êtes contenté d'en parcourir quelques fragments : c'était , sans doute, déjà trop. Pour captiver votre attention, il faut être un autre écrivain et un antre penseur que celui qui prend la liberté grande de contredire un sénateur^ M. Michel Chevalier !

Vous avez Tobligeance, afin que M. Wolowski n'en ignore , de faire une longue citation pour montrer que M. Newmarch a proposé de limiter à 4 pour 100 le minimum du taux de l'intérêt. Vous auriez pu vous en dispenser si vous aviez lu tout mon écrit ; vous auriez trouvé dans mon premier article { Revue des Deux Mondes, livraison du 13 août 1866) la même indication.

J'ai tort d'insister, je dois m'avouer vaincu ; puisque vous me condamnez, il faut que j'aie commis les erreurs que vous signalez ; l'adhésion unanime des nombreux organes de la presse anglaise, qui ont reconnu la parfaite exactitude de mes indications, ne signifie rien. Il est cependant quelque chose qui m'étonne : tout en refusant de vous soumettre aux autorités , vous invoquez l'erreur commise par lord Overstone , au sujet d'une émission très-peu considérable qui aurait été faite en 1847, au delà de la limite légale ; vous ajoutez avoir lu quelque part que cette émission a été de 13 millions de francs; ce serait, eu effet, bien peu. Moi, qui n'ai lu que les relevés

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hebdomadaires régulièrement publiés par la Banque d'Angleterre depuis 1844, relevés qui sont à la disposition de tout le monde , je n'y ai trouvé rien de pareil ; si je me trompe, veuillez signaler l'époque à laquelle cette émission extra-légale a eu lieu en 1847; je ne cherche que la vérité et je vous serai sincèrement reconnaissant de me la faire connaître. C'est d'ailleurs un scrupule d'exactitude, car la faible émission supplémentaire de 15 millions de francs dont vous parlez , et que je ne puis admettre , ne fournirait aucun argument nouveau aux adversaires de VAct de 1844 ^

Je n'entends discuter en ce moment ni la distinction essentielle entre le capital et les métaux précieux, ni la question du change , ni celle des rapports qui existent entre la doctrine du free-trade et la limitation de l'émission , ni celle des banques d'Ecosse. J'aurai occasion de les aborder dans le Journal des ÉconomisteSy qui se résigne à cette prolixité , dont je n'en-

* Cet argument n'existe pas, l'erreur que vous avez commise est palpable : un document officiel, (jue je viens de retrouver, le prouve péremptoirement. Dans la lettre du 23 noveriibre 1847, qui retira la faculté ouverte à la Banque par la lettre du 23 octobre précédent, lacultc dont la Banque n'avait pas fait usage, lord John Russell, premier ministre, et sir Charles Wood, chancelier de l'Échiquier, s'expriment en ces termes :

« lier Majesty's government hâve watched with thc deepest inlerest llie graduai revival of confidence in the commercial classes of the country. They hâve the satisfaction of believing that the course adopted by the Bank of England, on their recommandation, hâve contributed to produce this rosuli, wilhout it had led lo one infringement of Ihc law. » — V Ad de 1844 n'avait pas été violé, aucune émission extra-lêgule de billets n'avait eu lieu en 1847, et le ministère n'a point eu besoin de demander de bill d'indenmité au I^arlemcnt. C'est ce ([ue j'avais dit. L. W.

tends point vous fatiguer davantage. Je suis aussi à la veille de publier ma volumineuse déposition dans VEnquète des Banques. Vous pourrez, d'ici là, vous flatter tout à votre aise de m'avoir écrasé sous la vigueur de vos démonstrations. Je m'y résigne, plutôt que de risquer une longue épître. Chose singulière, j'avais essayé d'être bref, j'avais omis à dessein des points nombreux sur lesquels j'ai le malheur d'être tout autant en désaccord avec vous que sur ceux que j'ai relevés ; autrement il aurait fallu doubler votre ennui. Le même motif me détermine à laisser pour le moment sans réponse une grande partie de votre dernier article. Mais puisque vous aimez les citations exactes et complètes, comment se fait-il que vous sembliez nier que Cobden fût le partisan de VAct de 1844, après ce que j'ai rapporté dans mon écrit, après les votes formels de Cobden dans le comité d'enquête de 1847- 1848? Rien ne devrait, il est vrai, m'étonner, lorsque je vous vois attaquer le vieux Tooke, rédacteur de la célèbre pétition des marchands de Londres présentée au Parlement en mai 1820, comme un partisan de la balance du commerce, lorsque vous parlez avec une hauteur dédaigneuse de son savant collaborateur Newmarch , dont l'Angleterre entière a la mauvaise habitude d'apprécier les éminents travaux. Ricardo, Rossi^, Léon Faucher ont le tort d'avoir pensé ce que je pense ; ils méritaient votre censure, mais mon ambition se trouve satisfaite, alors que je suis malmené en si bonne compagnie. J'espère que la résolution de ne plus vous infliger ma prose ne me privera point des leçons que vous étiez désireux de me donner pour m'éclairer sur le fonctionnement , la situation et le système de la Banque d'Angleterre, sur les causes et l'étendue des crises, et enfin sur la nature de la monnaie, sur celle du billet de banque , et sur celle des

services qu'il est appelé à rendre, quand vous aurez vaincu le monopole. Elles pourront d'autant mieux fructifier, qu'elles ne seront plus traversées^ dans ce journal, par d'indiscrètes remarques.

Il ne me reste plus qu'à demander pardon aux lecteurs de l'Avenir commercial de leur avoir trop longtemps imposé la prolixité de mes études.

Veuillez agréer, monsieur le directeur, l'expression de mes sentiments distingués.

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