REPONSE
La lettre qui précède soulève trois questions : une de fait, une de mots, une d'idées : sur chacune d'elles M. Wolowski nous permettra d'opposer à ses observations quelques paroles.
1" Question de fait. Nous avions dit que, dans la défense du monopole de la Banque de France, M. Wolowski était en dissentiment avec la plupart de ses confrères. Le fait est-il exact ou non ? Nous le croyons exact. M. Wolowski a pour confrères, dans un premier groupe, les membres de la Société d'Économie politique de Paris : là, il est absolument seul de son opinion, cela est connu. Depuis dix ans, on y a maintes fois discuté la question des
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banques; je ne crois pas que jamais M. Wolowski ait trouvé un seul adhérent au privilège exclusif de la Banque de France, et les écrivains de cette Société ne se séparent pas de lui moins que les orateurs, le Journal des Economistes en fait foi *. Dans le groupe de l'enseignement économique, M. Wolowski a pour confrères : au Collège de France, MM. Michel Chevalier et Baudrillart ; à l'Ecole de droit, M. Batbie : à l'Ecole des ponts et chaussées, M. Joseph Garnier ; à l'Ecole ïurgot, M. Paul Coq ; à l'Ecole, toute fraîchement créée, de la Chambre de commerce, M. Ilorn ; dans l'enseignement libre, M, Frédéric Passy : tous ces confrères se séparent de lui sur ce point, et il en est de même, si je suis bien informé, de M. Rozy, à Toulouse ; de M. Demetz-Noblat, à Nancy. — Enfin, dans le groupe le plus éminent, à l'Institut, M. Wolowski a pour confrères, cultivant spécialement l'économie pohtique, outre MM. Michel Chevalier et Baudrillart, déjà nommés, MM. Hippolyte Passy et Léonce de Lavergne, l'un et l'autre opposés au privilège exclusif de la Banque de France. Mon appréciation de fait est donc parfaitement justifiée, sans que j'aie à chercher quelle a été à cet égard l'opinion des morts, et quelle est celle des étrangers. Je n'attribue, du reste, aucune autorité irréfragable à cette constatation d'un fait. Le chercheur de vérité est souvent seul contre tous, et il a droit de dire avec le poète :
Moi seul et c'est assez !
car il peut avoir raison contre les préjugés universels. J'honore fort ce genre d'isolement et de courage, et M. Wolowski n'alTaibhrait en rien la puissance de sa doctrine en la revendiquant pour lui seul.
' Articl(^s de MiVl. Courcclle-Seneuil, Du Puyuode, etc.
5^0 LFTTRÏÏS A M. LE DIRKCTEUR
2° Question de mots. Le régime légal delà Banque de France mérite-t-il le nom de monopole? — J'ai dit oui avec tous les économistes, puhlicistes et financiers, avec l'étyraologie grecque, avec l'Académie française ellemême, dont le Dictionnaire définit le monopole ce un trafic exclusif, fait en vertu d'un privilège. » Le trafic des billets de banque, clicz nous, est-il exclusif? Est-il fait en vertu d'un privilège parla seule Banque de France ? Mais loin de le contester, M. Wolowski est l'avocat chaleureux de ce privilège, de ce trafic exclusif, c'est-à-dire du monopole !
Le monopole cesserait-il de mériter ce nom, parce qu'il entrerait dans un des privilèges attribués ou dans l'une des fonctions dévolues à l'État? Pas le moins du monde. L'Académie cite cet exemple : Le gouvernement s'est réservé le monopole du tabac ^ de la poudre à canon. M. Wolowski a certainement consacré ces expressions par son propre usage, et il a dû les étendre au transport des lettres, aux monnaies, comme fait le Dictio7i7iai7'e d'écoiiomie politique (au mot monopole, p. 228). Que le monopole soit bon ou mauvais, ceci ne regarde pas la langue qui applique à la chose son vrai nom, sans s'inquiéter de ses qualités ou de ses vices. Qu'on le veuille ou non, le régime légal de la Banque de France constitue donc un monopole, le monopole des engagements payables au porteur et à vue, autrement dit de l'émission des billets de banque... Et la Banque serait sans doute la plus étonnée d'apprendre qu'elle n'a ni privilège, ni monopole, qu'elle vit sous le régime de droit commun !
3" Reste la question d'idées et de doctrine. Ce monopole est-il ou n'est-il pas justifié? M. Wolowski n'ayant pas jugé à propos d'ouvrir à cet égard un débat ex professa, nous imiterons sa réserve. Après l'enquête, après tant de
livres, de brochures et d'écrits, il doit rester peu à dire pour ou contre. Mais, pour préciser comme lui, en quelques lignes, notre attitude et notre langage, nous prierons notre savant contradicteur de remarquer que l'assimilation du billet de banque, simple feuille de papier signée, à la monnaie métallique d'or et d'argent, constitue la fatale erreur du système de Law, l'illusion des assignats, la chimère du papier-monnaie. Si, en émettant des billets de banque, une compagnie bat monnaie, comme dit le vulgaire, alors les Etats d'Autriche, de Russie, de l'Amérique du Sud font bien de substituer aux espèces leurs florins, leurs roubles et leurs piastres en chiffons laminés, beaucoup moins coûteux que le métal. A faire de l'émission des engagements à vue et au porteur, sous la forme de billets de banque, un privilège de l'État, c'est-à-dire un droit régalien, M. Wolowski coudoie l'erreur qu'il dénonce en toute autre circonstance avec la plus louable vigueur. De là une flagrante contradiction. Parle-t-il de monnaie, le papier n'est qu'un signe fiduciaire, une promesse de payer, et c'est la bonne doctrine. Parle-t-il de crédit, alors le billet de banque fait fonction de monnaie, il remplace l'or, il représente l'argent ; il ne doit, comme la monnaie métallique dont il est la doublure, être émis que par l'Etat ou au nom de l'État.
Entre ces deux doctrines contraires il faut pourtant choisir. Si le billet de banque est un engagement privé, il n'est que du crédit et ressort de l'industrie privée. S'il est un engagement public, il est du comptant et ressort de l'État ; mais alors glorifions Law au lieu de le bafouer et reprenons la planche aux assignats.
Tout en récusant les principes et les conclusions do M. Wolowski, nous reconnaissons qu'il s'inspire d'un sentimeni juste (h?s abus possibles de l'émission libi-e des
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billets de banque. De sa nature, le ])iliet de banque est doué de la propriété de rapide circulation qui le rend apte à remplacer passagèrement la monnaie en certains temps, en certains lieux^, pour certaines affaires ; et cette similitude permettrait, si on n'y avisait, à la spéculation effrontée de notre temps, d'enrichir des fripons en faisant des victimes. La féodalité financière s'en emparerait, comme d'un puissant et précieux instrument de rapides fortunes élevées sur les ruines des dupes. De là un droit de l'Etat à intervenir pour entourer de garanties l'émission de ce simulacre de monnaie, comme il intervient dans toutes les industries qui touchent par beaucoup de points à l'intérêt général ; mais cette ingérence n'exige pas la confiscation de la liberté des engagements au profit d'un monopole. Il suffit de règles générales s'adressant à tous.
En toute occasion, M. Wolowski compare le devoir de l'État, à propos des billets de banque, à son devoir en fait de poids et mesures. L'Etat, dit-il, doit garantir la lovante des premiers comme des seconds. A notre avis, Tassimilation est forcée, mais fût-elle exacte, il ne s'ensuit aucun monopole, aucun privilège exclusif de trafic. Pour les poids et mesures,, l'Etat se borne à exiger le poinçonnage, à imposer une vérification périodique, tandis que, d'après la théorie de M. Wolowski, l'Etat devrait les fabriquer lui-même ou en déléguer la fabrication à une compagnie privilégiée, à titre de monopole. . Nous sommes donc en droit deretourner contre M. Wolowski l'assimilation qu'il invoque d'ordinaire (quoiqu'il ne l'ait point fait dans la lettre ci-dessus), car elle montre comment l'État peut surveiller et même garantir, là oii il a mission de le faire, sans constituer des monopoles.
Tous ceux qui, comme nous, apprécient le talent, le
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s.'ivoir et le caractère de M. Wolowski ne peuvent que regretter de le voir forger, tremper et aiguiser sans cesse de nouvelles armes au profit d'une Compagnie qui demande au monopole une richesse qu'elle pourrait obtenir à un degré très-satisfaisant, sinon égal, de la liberté, et qui use la puissance que lui crée cette richesse pour refuser le crédit à une*partie notable de la France,
Mais ce serait trop de cumuler les profits du monopole avec les honneurs de la liberté. Pournotre compte, nous n'y pouvons souscrire, et M. Wolowski voudra bien nous permettre de continuer d'appeler monopole le monopole de la Banque de France et tous autres pareils.
Jules Du val.