QUATRIÈME PARTIE
LA BANQUE DE FRANCE ET LA CIRCULATION FJDUCIAIRE. (Écrit en février 1865.)
Jamais peut-être l'étude des conditions essentielles du crédit n'a offert un plus grand intérêt d'opportunité qn'en ce moment. Sans parler de l'enquête ordonnée sur nos institutions de finance et sur les principes auxquels est soumise la circulation monétaire , on peut dire que depuis un an une autre enquête était ouverte, et que les témoignages s'en produisaient devant le public sous la forme d'innombrables écrits. Si la multiplicité des études pouvait suffire pour résoudre un grave problème, il n'est pas de question qui devrait plus que celle des banques se dégager aujourd'hui de toute incertitude. Malheureusement, plus on avance dans le débat et plus les assertions contradictoires, les systèmes nouveaux ou rajeunis, les fantaisies économiques, se croisent et s'agitent. On essaye trop souvent d'éveiller de fausses espérances par l'appât de périlleuses chimères, et, à l'exception de quelques travaux mûrement élaborés , ce dont on semble tenir le moins de compte, c'est l'expérience ; ce dont on se soucie trop peu, c'est la connaissance des faits. Cependant, si, comme le disent les Anglais, l'économie po-
litique est principalement a matter of facts^ jamais cette vérité n'a rencontré une application plus directe que dans la question du crédit et des banques.
Nous n'avons point la prétention d'aborder ici cette vaste matière sous les divers aspects qu'elle présente. Notre tâche, plus modeste, doit se borner à rétablir des données pratiques qu'on semble oublier ou ignorer, et à rappeler que l'émission des billets faisant office de monnaie ne se renferme point dans les limites d'une question de facilité des escomptes ; elle touche aux problèmes les plus déhcats de la sécurité de la circulation et de la variation des prix. Au heu de n'ollrir qu'un intérêt purement commercial, elle s'élève aux proportions d'un véritable intérêt pubhc.
Il faut avant tout se rendre bien compte de l'objet du débat. Depuis 1848, la Banque de France a seule la faculté d'émettre des billets payables en espèces au porteur et à vue ; depuis 1857, elle a seule le droit d'élever le taux de ses opérations au-dessus de la limite posée par la loi de 1807 en matière d'intérêt de l'argent^ et de faire varier les conditions de l'escompte suivant la situation du marché. On attaque aujourd'hui, l'on dénonce même comme un monopole abusif, le droit exclusif démission. Les uns voudraient qu'on rentrât dans le principe absolu de liberté, car, à leurs yeux, la création des billets faisant office de monnaie est une industrie comme une autre. Une opinion moins extrême reconnaît que le contrôle et la surveillance de l'État sont indispensables, et doivent s'exercer soit sous la forme de règlements spéciaux auxquels les banques d'émission fondées librement seraient assujetties, soit au moyen d'un privilège frac-
tioniié entre plusieurs banques établies dans le même rayon, soit enfin au moyen d'un privilège exclusif accordé pour des régions déterminées. On prétend , en outre, que la Banque ne saurait jouir seule d'une exemption légale qui supprime à son égard les dispositions limitatives du taux de l'intérêt, et au lieu de demander, d'accord avec cet établissement, une modification générale du droit commun, reconnu inapplicable, on prend la situation actuelle à rebours. On voudrait assujettir la Banque à un taux maximum ou à un taux invariable de l'escompte, tandis qu'en dehors d'elle les transactions seraient alFranchies de toute règle limitative.
Ces réclamations, produites avec vivacité, même avec une certaine amertume et une sorte de violence, se fondent sur le dommage causé au commerce par la Banque de France, sur l'abus qu'elle aurait fait de son privilège, et sur les bénéfices exorbitants recueillis par cette institution : elle s'enrichit, ajoute-t-on, d'autant plus que les conditions qu'elle im.pose sont plus dures et que la production et le négoce souffrent davantage. De pareilles accusations sont graves : il faut les examiner de près et les rapprocher des données pratiques. Quelques faits et quelques chiffres suffiront pour mettre chacun à même d'apprécier la situation.
On se plaît à rappeler qu'avant 1848 la Banque de Pranc(; avait presque constamment maintenu l'escompte à 4 pour 100, et que, pendant plus de trente ans, neuf banques départementales avaient fonctionné concurremment avec elle à la satisfaction de tout le monde. Trois d'entre ces institutions, armées chacune d'un monopole distinct pour un rayon déterminé, ont seules duré plus de trente ans (Rouen, Nantes et Bordeaux), les six autres (Lyon, Marseille, Lille, le Havre, Toulouse et Orléans)
4i4 DEBATS SUR LA BANQUE DE ERANCE.
n'ayant été établies que depuis 1835 et 1830 ; mais c'est un détail sur lequel il serait inutile d'insister. Ce qu'il est plus important de constater, c'est l'oubli des réclamations nombreuses soulevées contre le fractionnement du droit d'émission. L'idée d'incorporer les banques départementales à la Banque de France est bien antérieure à 1848 : la révolution de février n'a fait que consacrer une réforme déjà mure dans les esprits. Indiquée en 1847 par une commission de la Chambre des députés, elle fut énergiquement réclamée dans la dernière discussion parlementaire engagée sous le gouvernement de Juillet. Chose remarquable, au moment oii l'un des plus habiles promoteurs de cette grande mesure, M. Léon Faucher, put se féliciter de la voir accomplie, M. Blanqui aîné, qui l'avait combattue, reconnut qu'il s'était trompé. « A la veille des événements de février, disait-il dans une discussion engagée devant l'Académie des sciences morales et politiques en 1849, je soutenais l'opinion contraire'; mais l'expérience qui vient de s'accomplir a modifié mes idées, et je crois que la centralisation du crédit a ses avantages. Elles prévient les inquiétudes qu'inspirent les billets des banques locales, et elle tend à généraliser l'usage du crédit. » Il ajoutait encore qu'il croyait l'expérience de l'unité des banques d'autant plus décisive qu'elle s'était accomplie dans des temps plus désastreux pour le pays.
Les banques départementales ne rendaient qu'un service incomplet sous le rapport de la circulation : leurs billets ne pouvaient franchir un étroit rayon ; consacrés à l'échange local, ils n'empruntaient point au principe de l'unité cette vigueur qui distingue aujourd'hui la mon-
' Celle (le la multiplicité des banques.
naie fiduciaire acceptée dans le pays tout entier. Aussi la moyenne de la circulation ne dépassait guère en 1846, pour toutes les banques départementales, 86 millions ; elle s'élevait à peu près à 269 millions pour la Banque de France. Le chiffre total n'était donc pour tout le pays que de 335 millions, pas la moitié de celui qui se maintient aujourd'hui sans difficulté sérieuse. La moyenne du portefeuille était, dans la même année, de 219,696,000 francs pour la Banque de FrcUice et ses succursales, et de 77,235,900 francs pour les banques départementales ; avec un total général de 296,931,900 francs, le montant des escomptes accomplis était d'environ 2 milliards 1/2, dont les banques départementales apportaient 772 millions pour leur contingent. Le tout a plus que doublé maintenant ; les succursales de la Banque ont , à elles seules,, escompté au delà de 3 miUiards 233 millions en 1863 ; le chiffre total a dépassé 5 milliards 688 millions; il s'est élevé à 6 milliards 550 millions en 1864. La banque unique s'est largement acquittée de la fonction qui lui a été dévolue pour toute la surface du territoire : elle a fidèlement réalisé les prévisions de M. Adolphe d'Eichtal, qui, après avoir mis en lumière les embarras créés et les fautes commises par les banques départementales, disait, le 22 février 1848 : « La banque unique, que produit-elle comme banque de circulation? Bien loin de concentrer les ressources, elle est un moyen d'égale division, d'égale répartition des capitaux; elle les prend là 011 ils sont inutiles, à ses frais et risques ; elle les porte là où ils sont utiles, où ils manquent, o
Tel est l'heureux résultat contre lequel on voudrait réagir aujourd'hui, tel est le fécond principe contre lequel on entreprend une campagne téméraire. La Banque de France, dit-on, fait payer ce service bien cher; elle
gagne trop d'argent en maintenant l'escompte à trop haut prix. Un fait curieux est à mentionner d'abord : en 1846, la banque de Lyon, une de ces banques départementales dont on prétend exalter le mérite^ a procuré à ses actionnaires un produit de 244 francs sur des titres de 1,000 francs émis peu d'années auparavant. Nous sommes loin de lui en faire un reproche, pourvu que ce bénéfice n'ait pas été acquis au prix de la sécurité nécessaire des opérations. Si nous citons cet exemple, c'est uniquement pour ne point revenir sur une triste espèce d'arguments, les arguments de jalousie qu'on voudrait ne pas rencontrer dans un débat sérieux. Il faut qu'une banque soit prospère pour que son crédit s'étende, pour que la solidité de ses opérations résiste à la violence des crises ; le gain qu'elle fait correspond aux services qu'elle rend ; la puissance de son crédit profite au commerce et à la facilité des transactions. — Non, répondent ceux qui condamnent l'élévation du taux de l'escompte, c'est parce que la Banque a pressuré le commerce qu'elle a grossi le cliiiVre du dividende î Ils semblent croire et ils enseignent comme une vérité irrécusable que l'absence de la concurrence a seule permis cette exploitation, que le taux de rintérèt n'a dépendu que de la volonté d'une institution faisant abus du monopole. — Il y a dans une pareille assertion une erreur de fait et une erreur de principe.
Pendant longtemps, la Banque de France avait eu pour règle une sorte de taux normal de Tintérèt • fixé à 4 pour 100. Ainsi que l'a écrit Léon Faucher ', « comme on avait commandé à la victoire, elle poussait l'illusion duprivilége jusqu'à commander à l'argent. » Qu'en est-il résulté? Le taux immuable de 4 pour 100,
' La Banque de France et le taux de Vinlèrèt, i'"' rlécembre 1833,
DÉBATS SUR LA BANQIJK DK KHANCK. ^i^
trop cher dans les temps d'abondance {h une époque où l'esprit d'entreprise et la facilité des relations commerciales n'avaient point pris encore le large développement qui les fait déborder aujourd'hui), éloignait les emprunteurs solides, tandis que dans les moments de gêne, quand l'intérêt montait beaucoup plus haut, tous les emprunteurs se précipitaient sur le réservoir de la Banque, au risque de le vider, ainsi que cela eut lieu en 1847. La règle arbitraire de la fixité du taux de l'intérêt fut alors mise de côté, et l'on fit payer chez nous, comme partout ailleurs, l'argent ce qu'il valait, en mesurant la hausse et la baisse de l'escompte sur la pénurie ou sur l'abondance des capitaux.
Chose singulière, les écrivains qui exagèrent les avantages de la multiplication de la monnaie fiduciaire et l'économie qui doit en résulter pour la fortune publique, se font les panégyristes d'une époque d'immobilité durant laquelle la Banque de France n'a guère fonctionné que comme banque de dépôt ; presque constamment l'encaisse métallique était alors au niveau des billets en circulation, quand il ne le dépassait pas. Le point culminant auquel s'est élevé la monnaie fiduciaire n'a pas été, avant 1848, au delà du chiiTre moyen de 269 millions pour la Banque de France et ses succursales, et de 86 millions 1/2 pour les banques départementales ; c'était donc un totfil de 3oS millions de billets atteint en 1 846 pour la France entière, La circulation a plus que doublé aujourd'hui ; elle se maintient au chilTre d'environ 800 millions, qui l'emporte de beaucoup sur celui de la Banque d'Angleterre'. Cet accroissement énorme est dû à la confiance qu'inspire l'inébranlable solidité de notre grand établis-
^ Ce chiffre a dépassé maintenant un milliard de francs.
4iS DEBATS SI P. l-A liANQl'F, DK FKANCH.
sèment de crédit et à l'unité du signe fuluciaire, accepté partout comme la monnaie elle-même.
Le commerce a-t-il subi des conditions onéreuses ? Les exigences de la Banque l'ont-elles condamné à payer un tribut énorme? Pour ré2)ondre à cette question, simple en apparence et très-complexe en réalité, il ne faut point s'arrêter à une seule époque, exposée à des charges extraordinaires ; l'on doit tenir compte d'une certaine série d'années qui permet de mieux comprendre la situation. C'est surtout la faculté ouverte par la loi de 18S7 qu'on a dénoncée comme la cause des exigences nouvelles de la Banque. L'article 8 permet, en effet, si les circonstances l'exigent, d'élever au-dessus de 6 pour 100 le taux des escomptes et des avances. Voyons quel a été le résultat général. Il est reconnu que durant les six années qui ont précédé la loi, c'est-à-dire de 18ol à 18o6, le taux moyen de l'escompte a été- de 4 fr. 11 c; il s'est élevé, pour les six années suivantes, de 18o8 à 1863, à 4 fr. 14 c, c'està-dire avec 3 centimes de différence ! De 18o8 à 1862, la moyenne était même descendue à 4 fr. 02 c; c'est l'élévation du taux de 1863 qui a causé l'augmentation signalée plus haut. L'année 1864 a été bien plus difficile à traverser; elle a porté la moyenne de l'escompte à 6 fr. 50 c, chiffre le plus lourd que nous ayons eu à subir jusqu'à présent. Ce chiifre fait monter à 4 fr. 48 c. la moyenne des sept années écoulées depuis 1 858 ; c'est presque le taux actuel de 4 1/2 pour 100 \
Environ un demi pour cent d'augmentation moyenne sùpîporté sur le taux jadis immuable de 4 pour cent, c'est
" ' En 1863, le taux moj en de l'escompte de la Banque de France était de 3 fr. 66 c, et en 1866 de 3 fr. 67 c. Le taux de l'escompte se trouve réduit à 3 pour 100 (mai 1867).
quelque chose, uous sommes loin de prétendre le contraire. C'est une charge supplémentaire assez considérable, singulièrement accrue en vertu de l'influence exceptioniielle de la dernière année ; mais elle est loin de correspondre aux chiffres de 7, 8 et 9 pour 100, que les adversaires de la Banque font habilement miroiter devant les yeux, et qui n'ont jamais été chez nous que de courte durée. — Loin d'ajouter aux bénéfices de la Banque, ces taux les ont atténués ; ils ont eu pour but, non le gain, mais la diminution des avances et la rentrée du numéraire. Aux termes de la loi de 1857, la recette qui provient d'une perception supérieure à 6 pour 100 ne doit pas accroître le dividende ; elle est portée à un compte de réserve spécial, destiné à augmenter le capital social. La Banque conserve cet excédant sans paraître y attacher une grande importance ; sans lui profiter beaucoup, il fournit le prétexte d'attaques acerbes et injustes. La réserve spéciale constitue en ce moment un total de 6,987,142 francs ; elle n'était que de 3,000,754 francs au 1" janvier 1864 : l'année dernière l'a plus que doublée. Cette réserve représente à peine une moyenne de gain d'un million par an sur les années écoulées depuis la loi de 1857. On aimerait sans doute à voir la Banque ne pas profiter de cet excédant ; mais on doit constater aussi qu'il est loin de motiver les plaintes excessives dont il est l'objet : il se réduit à peu de chose en présence de la masse énorme des escomptes, en présence du capital même de la Banque, pour lequel il constitue un bénéfice annuel d'environ demi pour cent.
Ce n'est pas tout : quand la Banque serre fortement récrou de l'escompte, elle renonce à percevoir 6 pour 100 sur la portion des affaires dont l'essor diminue. Elle se résigne à une perte réelle que le bénéfice d'vm excédant
apparent et iiou partageable est loin de compenser ; elle le fait par devoir, dans l'intérêt de la sécurité de la circulation et dans l'intérêt même du commerce. Aussi la perception d'un taux supérieur à 6 pour 100, mesure temporaire de défense et de politique financière, n'a jamais eu pour mobile un calcul cupide de la part de la Banque; elle n'a d'ailleurs imposé au commerce qu'une cbarge inférieure à sept millions en plus de sept années ; enfin, sans entrer dans la répartition des dividendes, elle a contribué à porter jusqu'au taux do 4 fr. 48 c. la moyenne de l'intérêt perçu depuis 18.j8.
Cette augmentation d'environ demi pour cent sur le taux d'escompte, maintenu d'une manière fixe à 4 pour 100 pendant vingt-six ans, depuis 1820 jusqu'en 1846 %
' Le taux moyen de l'escompte de la Banque a été de 6 pour tOO depuis Tan Vlll jusqu'en 1806. Il est descendu à 5 fr. 53 c. depuis le 23 septembre jusqu'au 31 décembre de cette année, et à 4 fr 60 c. en 1807. Le taux de 4 pour 100 s'est maintenu depuis 1808 jusqu'en 1813. 11 a été de 4 fr. 7f> c. en 1814 et de ij pour 100 depuis 181.S jusqu'en 1820, année où il a baissé à 4 fr. 08 c. Depuis 18 H, où la moyenne s'est élevée à 4 fr. 9o c, elle est descendue à 4 pour 100 pour 1848, 1849, 1830 et 1851; et à 3 fr. 17 c. pour 1852. Elle a été de 3 fr. 29 c. en 1853, — de 4 fr. 41 c. en 1834, — de 4 fr. 44 c. en 1835,— de 5fr. 51 c. en 1856,— de 6 fr. 23 c. en 1857,— de 3 fr. 71 c. en 1858, — de 3 fr. 46 c. en 1859. — de 3 fr. 63 c. en 1860, — de 5 fr. 53 c. en 1861, — de 3 fr. 77 c. en 1862, — de 4 fr. 73 c en 1863, et de 6 fr. 50 c. en 1864. — Sur les sept années écoulées depuis 1837, on en compte quatre pendant lesquelles l'escompte a été au-dessous et trois pendant lesquelles il a été au-dessus de 4 pour 100.
Nous pouvons ajouter aujourd'hui que le taux moyen de l'escompte a été de 3 fr. 66 c. pour 1865, et de 3 fr. 67 c. pour 1866, malgré h crise financière de l'AngleteiTe. Sur les neuf années écoulées depuis 1837, on en compte donc six avec un escompte au-dessous, et seulement trois avec un escompte au-dessus de 4 pour 100. La moyenne, de 1858 à 1867, est de 4 fr. 30 c.
DEBATS SUR LA HAxNQUE DE FKANCE. iil
correspond à un état de choses nouveau dont il importe de ne pas méconnaître l'elîet. La demande des capitaux s'est accrue sous la puissante impulsion donnée à l'esprit d'entreprise, et l'emploi en est devenu plus productif. La France, repliée en quelque sorte .sur elle-même à la première époque, étend aujourd'hui partout son activité et son influence. Elle construit des chemins de fer en Espagne, en Italie, en Autriche, en Russie, en Turquie ; elle verse des flots de numéraire dans les emprunts contractés par les puissances étrangères; elle fonde au dehors de nomhreux étahlisscraents de crédit. Elle partage tout au moins avec l'Angleterre la force d'expansion qui appartenait jadis entièrement à cette dernière. C'est l'appât des gros profits qui dirige une partie de nos capitaux sur les places étrangères en diminuant chez nous l'ofl're et en augmentant les demandes. La Banque ne saurait étahlir, elle ne fait que constater le taux de l'intérêt ; elle suhit le contre-coup des exigences du marché. Quand on l'accuse d'élever abusivement le taux de l'escompte, on lui attribue un pouvoir qu'elle ne possède pas, et l'on prend pour une cause de malaise ce qui n'est qu'une conséquence de l'équilibre rompu entre la demande incessante et la formation successive de capitaux considérables. Faut-il rappeler l'immobilisation croissante des ressources actives dans les grands travaux publics, qui, tout en promettant d'utiles résultats pour l'avenir, retiennent une grande partie du capital circulant et le transforment en capital fixe? Quant aux milliards absorbés au dehors et au dedans par la construction dos chemins de fer, par la transformation des grandes villes, par la création d'établissements de crédit, l'amélioration de la culture, l'accroissement de lindustrie, l'extension du commerce, Ton ajoute les milliards dévorés par les emprunts publics, on
422 DEBAIS bUK LA BANQUE DE FRANCE.
arrive à un total gigantesque, qui dépasse les visées les plus hardies, qui confond l'imagination. Il faut que la France possède d'admirables ressources pour avoir fait face à de pareils besoins sans fléchir sous le fardeau. Qui s'étoniierait d'un léger accroissement du taux de l'intérêt en présence des nécessités nombreuses imposées par les entreprises de la guerre et par les travaux de la paix ? Si quelque chose est de nature à exciter une légitime surprise, c'est que des saignées aussi abondantes faites au capital circulant aient pu ne se traduire que par une aussi faible différence sur le taux moyen de l'escompte, car c'est le taux moyen qui indique seul les bénéfices réels de la Banque, comme les charges réelles du commerce \
La Banque de France a eu besoin de la solidité de son crédit et de la puissance que lui donne sa constitution jiour répondre, comme elle l'a fait, à des demandes d'escomptes accrues dans d'énormes proportions. Si une nécessité absolue l'a contrainte à recourir temporairement à des taux élevés, on doit reconnaître que dans les circonstances les plus difficiles elle a su concilier l'aide donnée au commerce avec les commandements de la prudence. La différence sur le loyer du capital a une gravité que nous sommes loin de méconnaître, les plaintes du commerce, qui s'arrête à la superficie des choses et blâme ce qui le blesse sans tenir compte de ce qui lui profite, n'ont rien qui doive étonner ; mais ce qui lui importe avant tout, ce sont des ressources suffisantes : or, le tableau des es-
' Il y aurait à tenir compte aussi de l'influence exercée par le mouvement international des métaux précieux, et nous en dirons un mot tout à l'heure. L'excellent travail de M. de Laveleye, publié dans la Revue des Deux-Mondes du 13 Janvier 1863, a d'ailleurs simplifié BOtre tâche en Jetant une vive lumière sur cette question.
comptes accomplis porte en traits éloquents la marque des services rendus par la Banque. Il suffit de citer ici quelques chiffres pour montrer l'essor des affaires et la tâche agrandie de l'institution qui demeure le pivot principal du crédit. En réunissant les escomptes de la Banque de France à ceux des succursales et des hanques départementales, le maximum ohtenu avant 1848 ne montait qu'à 2 milliards (iS9 millions. Ce chiffre s'était réduit à \ milliard 2o millions en 1849 pour la Banque de France, désormais appelée seule à pourvoir aux besoins du pays. Un mouvement progressif a porté le total des escomptes à 1 milliard 824 millions en 18o2, à 2 milliards 049 millions en 18o4, puis à 3 milliaids 762 millions en 18oo. L'année 18o6 a donné 4 milhards 674 millions, et l'année 1837 le chiffre énorme de 5 milliards 645 millions. Ce chiffre descendit subitement à 4 milliards 179 millions en 1858 pour se relever à 4 milliards 711 millions en 1859, et montera 4 milliards 969 millions en 1860, Depuis cette époque, la somme des escomptes n'u cessé de grandir. Après être montée à 5 milliards 326 millions en 1861, à 5 milliards 429 millions en 1862, à 5 milliards 688 millions en 1863, elle vient d'atteindre en 1864 le total prodigieux de 6 milliards 550 millions !
C'est aux époques de crise, alors que le taux de l'intérêt s'élève^ que les escomptes de la Banque deviennent le plus considérables. Il en a été ainsi pendant les années dont la date restera dans l'histoire des tempêtes commerciales, en 1847, en 1857 et en 1864. Les escomptes de la Banque et de ses succursales, qui n'avaient guère dépassé 1 milliard jusqu'en 1844, s'élevèrent jusqu'à 1 milHard 808 millions en 1847, alors que l'intérêt avait été pour \û. première fois porté et maintenu à S pour 1 00 ; cç fut le point culminant avant la révolution de février. L'apogée
a été atteint depuis avec des ehitï'rcs bien autrement considérables : en 1857, le total des escomptes était de o milliards 643 millions à un intérêt moyen de 6 fr. 25 c, et en J864 de 6 milliards ooO millions à un intérêt moyen de 6 fr. 30 c. Le motif en est bien simple : dans le cours ordinaire des choses, la Banque de France a des auxiliaires qui contribuent avec elle à la négociation du papier de commerce; leur nombre diminue et leurs ressources se restreignent dans les moments difficiles. C'est à la Banque qu'il faut alors avoir recours ; elle devient pour le commerce une véritable ancre de salut, surtout si l'ordre, la sagesse et la prévoyjince de ses opérations ont su gagner la confiance générale. Il lui est impossible d'empêcher que l'argent ne devienne cher quand la rareté de cette marchandise en accroît le prix ; au moins elle empêche les désastres en ouvrant un refuge aux engagements sérieux. Ce qui se trouve frappé, c'est l'esprit désordonné de spéculation, cause première du mal. La Banque est ainsi récompensée de sa bonne tenue et de sa prudence ; elle a les reins assez forts pour ne point plier sous les exigences qui l'assiègent et pour être à même d'élargir son action, alors que celle du crédit privé se resserre. Elle maintient la circulation sur la base solide du numéraire, en même temps qu'elle prête un énergique appui au commerce. Tel est le service qu'elle a rendu dans la crise que nous venons de traverser.
On comprend à merveille que les intérêts froissés par la hausse considérable de l'escompte aient fait entendre de vives réclamations : ce dont on souffre provoque immédiatement la plainte. La réflexion et l'étude peuvent seules élever l'esprit au-dessus de l'horizon étroit de l'intérêt privé, en ouvrant les vastes aspects de l'intérêt général, Alors les préventions se dissipent, une apprécia-
tion calme ramène à un jiifîement plus équitable. Le rhiiïie de 6 milliards 550 millions d'escompte pour 1864 répond suffisamment aux reproches d'abandon du commerce et d'indolence. — 3Iais c'est à un taux élevé, diton, c'est à 6 fr. 50 c. en moyenne que ce crédit a dû être acquis ! On ne saurait en disconvenir. En dehors des causes que nous avons essayé d'indiquer et du mouvement des métaux précieux, qui expliquent comment les capitaux, surmenés par la spéculation, ont accru leurs exigences et comment le numéraire a imposé des sacrifices pour retrouver l'équilibre, il est un motif dont il n'a été tenu aucun compte, et qui pourtant domine la situation : le nouveau régime de liberté commerciale que la France a brillamment inauguré en 1860^ et dont elle poursuit les fécondes applications, a créé pour tous les marchés une solidarité plus intime que par le passé. Le pays profite de relations plus nombreuses et plus étendues, les échanges se* multiplient dans une proportion inconnue jusqu'ici, les liens se resserrent entre les nations, les bénéfices augmentent; arrachés à leur isolement, les peuples, qui s'empruntent de mutuels avantages, se trouvent soumis aussi à une dépendance mutuelle , et le mal dont l'un d'eux est atteint se répercute forcément chez ceux qui entretiennent avec lui les rapports les plus intimes '.
Le commerce général de la France ne dépassait point, de 1827 à 1836, une moyenne de 1 milliard 366 millions; cette moyenne a été de 2 milliards 112 millions
' 11 a fallu, on lbi60, une panique fimincièie couiine l'Angleterre n'en avait jamais éprouvé pour introduire, pendant quelques mois, une dérogation apparente à cette règle. L'énorme écart entre les taux d'escompte perçus des deux côtés du détroit, ten-ait au Run upon England, comme nous l'avons expliqué plus haut.
4i6 DÉBATS SUR LA BANQUE DE FRANGE.
pour la période décennale de 1837 à 1846, et de 3 milliards 126 millions pour celle de 1847 à 18S6. Le chiffre s'était élevé en 1837 à 4 milliards 593 millions en valeurs officielles, et ào milliards 328 millions en valeurs réelles. En ne tenant compte que de celles-ci, nous les voyons arriver à 5 milliards 412 millions en 1859, et 5 milliards 804 millions en 1860, à 5 milliards 745 millions en 1861. Ce chiffre a été de 5 milliards 949 millions eu 1862, de 6 milliards 762 millions en 1863 ; il dépasse 7 milliards 1/2 pour 1864. La valeur est donc plus que triplée depuis vingt ans, plus que doublée depuis dix ans, et accrue d'environ 50 pour 100 depuis que nous profitons de la liberté commerciale. Quelle immense révolution dans les rapports de la production et de l'échange ! Cette révolution s'est surtout manifestée dans nos relations avec l'Angleterre. Les importations de ce pays en France»n' étaient en 1827 que de 14 millions, en 1847 de 72, en 1857 de 321 : elles ont monté à 525 millions en 1862, et à 691 millions en 1 863 ; nos exportations à la destination de la Grande-Bretagne étaient de 107 millions en 1827, de 185 en 1847, de 548 en 1857, de 619 en 1861 et de 834 en 1862 ; elles se sont élevées à plus de 1 milliard en 1863. Ces chiffres d'importation et d'exportation ont encore grandi en 1864, et les différences du commerce spécial sont plus fortes que celles du commerce général.
Quand la masse des échanges décuple en moins de vingt ans et double en quelques années entre la France et l'Angleterre , quand celle-ci est devenue notre plus riche cliente, faut-il donc s'étonner que la situation du marché anglais agisse sur la nôtre? Plus que jamais, en ce qui concerne surtout le capital sous la forme la phis fluide, les paroles de Mengotti rencontrent leur application : c Le numéraire est essentiellement rebelle aux ordres de la loi ;
il vient sans qu'on l'appelle ; s'en va, quoiqu'on l'arrête, sourd aux avances, insensible aux menaces, attiré seulement par l'appât des profits. » Pour l'empêcher de partir quand il s'en va, ou pour le rappeler quand il est parti, il n'y a qu'un moyen efficace, c'est d'élever la rémunération qu'on lui accorde. On peut discuter sur la quotité de Vécart admissible sans perturbation entre le taux de l'escompte à Londres et le taux de l'escompte à Paris ; mais au delà d'une limite assez restreinte il est impossible, pour quiconque a la moindre notion des facilités et de l'importance du commerce du papier sur Londres, de. nier que, dans l'état actuel des relations commerciales entre les deux pays, la Banque de France ne saurait fermer les yeux sur les décisions prises par la Banque d'Angleterre, et réciproquement \
Quel a été le taux de l'escompte de la Banque d'Angleterre durant l'année 1864? Qui a pris l'initiative de l'élévation de ce taux? Dans quelle proportion cette initiative s'est-elle exercée parla suite? Quel écart a été maintenu, et au profit de quel pays ? Voilà des questions d'une grave importance dans le débat qui s'agite, et dont le tableau suivant nous offre la solution.
' L'apparente déviation signalée en 1866 n'infirme nullement cette règle : elle a tenu à une cause tout à fait exceptionnelle, qui a influé sur le taux du change, régulateur infaillible de l'action de la Banque. Ce taux est resté constamment favorable à la France.
DEBATS SUH LA BAiNyLE Dh lUANCK,
BANQUE D'ANGLETlil'.UE.
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