‹ La banque d'Angleterre et les banques d'ÉcosseChapitre 4 sur 31 · I. — Le unir vendrcc|i · texte numérisé non relu

I. — Le unir vendrcc|i

Le 11 mai 1866, la jurande métropole du commerce de l'univers semblait frappée de stupeur : une angoisse horrible s'était emparée des cœurs les plus fermes et troublait les esprits les plus résolus. Des flots de population s'écoulaient par le Strand, pour envahir la Cité ; au delà de Temple-Bar, la foule devenait de plus en plus compacte ; l'on voyait comme une armée d'hommes au regard sombre, qui avançait sans cesse vers Saint-Paul, s'emparait de Poultri/, pour se répandre au delà de Mansinnhoîise, dans Lombard-street , Cornhill, King-Williamstreet, Lothbury, Bartholomew-Lane et les rues et ruelles adjacentes. Au milieu de ces rangs pressés, pas un cri : la consternation contractait les visages, le désespoir se traduisait par un morne silence. Tous se précipitaient vers quelques maisons, dont les portes assiégées laissaient passer le flux et le reflux de ces vagues vivantes. On voyait de tous côtés, dans des mains crispées, des ])ortefeuilles, des carnets, des checks, des papiers de forme

' Ce travail a paru dans la Revue des Deux-Mondes du lo août 1 800.

diverse, surchargés de chiffres, symbole effrayant d'une cruelle catastrophe. On aurait dit que le vaisseau qui porte l'Angleterre et sa fortune s'était entr'ouvert avec un effroyable craquement, et que la masse des naufragés se précipitait sur les débris en cherchant des moyens de sauvetage.

Jamais le souvenir de cette convulsion ne s'effacera de la mémoire de Londres. La date du noir vendredi [the black friday) y restera gravée ; ce jour a semé la détresse et l'épouvante, ce jour a semblé faire retentir le signal de la ruine universelle ; personne n'était plus sûr de personne, ni de lui-même, du moment où l'on avait appris que la grande maison d'escompte Overend, Gurney et G" avait fermé ses portes la veille à deux heures et demie de l'après-midi et s'était déclarée insolvable. C'est par centaines de millions qu'il fallait compter les engagements du géant financier dont la chute faisait trembler le sol. La liquidation d'une partie du commerce du monde se concentre en Angleterre ; la liquidation du commerce de l'Angleterre se concentre dans la Cité, et la maison Overend, Gurney et C tenait un des premiers rangs au milieu du petit nombre d'établissements entre les mains desquels se concentre la liquidation du commerce de la Cité. Elle possédait de longue date un large crédit, elle disposait de valeurs énormes, une renommée plus qu'européenne avait multiplié le nombre de ses clients et accru le chiffre des dépôts qui lui étaient confiés pour une somme de plus de 200 millions : aussi le fatal vendredi qui a éclairé ce désastre conserve-t-il dans le langage populaire le nom à.' Overend- friday .

On ne saurait dépeindre la terreur répandue par la sinistre nouvelle. Des feuilles innombrables l'avaient portée dans tout Londres et dans la province ; dès le jeudi

soir et le vendredi matin, un run ' colossal précipita aussitôt sur les banques et les établissements d'escompte la masse consternée des déposants et des clients. Pour satisfaire les uns, il fallait restreindre les crédits sur lesquels les autres comptaient, et la crise se déclara avec une rapidité et avec une violence inconnues jusqu'alors. Les embarras de Y English joint-stock Bank avaient mal disposé les esprits ; la liquidation de Y Impérial mercantile crédit Association enlevait de précieuses ressources à des maisons considérables, lorsque vint la cessation des payements d'Overend, Gurney et C*'. Aussi, dans la journée même du vendredi 11 mai, reçut-on l'avis de la suspension des payements de MM. Morton Peto et Betts, les grands entrepreneurs de cbemins de fer, dont les engagements montaient à 100 millions de francs. Le bilan promettait cependant une liquidation favorable : de bonnes valeurs paraissaient garantir les créanciers jusqu'à concurrence de 3,800,000 livres (95 millions de fr.) ; il n'y avait en dehors de cette somme que 200,000 livres (5 millions de fr.) d'acceptations et de comptes exigibles, et M. Morton Peto avait refusé l'assistance généreusement offerte par ses amis, avec l'espoir que la liquidation achevée lui laisserait un avoir de 1 million de livres sterling (2S millions de francs). — Un autre entrepreneur de chemins de fer, M. Shrimpton, s'arrêtait avec 200,000 livres (o milHons de francs) de passif. Plusieurs compagnies de finance, la BarnecVs banking Comiiany^ YEnglish joint-stock Bank , Y Impérial mercantile crédit Comapny^ Y Enropean Bank, la Consolidated Bank (elle a repris depuis les affaires), la London Bank^'^cw passe et des meilleures, s'écroulaient Tune après l'autre. La splcn-

' Nom technique donné à respcce de course des créanciers qui réclament le payement de leurs titres.

deiir éphémère des sociétés à responsabilité limitée n'en rendait que plus sensible la décadence ou la chute. Pour calmer ses clients, V Tnteimational fiîiance Co?npany limited dut offrir de payer, déduction faite de l'escompte de la Banque d'Angleterre, toutes les acceptations qui seraient présentées dans la semaine. Un mal aussi profond, exaspéré par une excitation fébrile, demandait un prompt remède.

Au milie» du désarroi général, un seul établissement restait inébranlable, la Banque d'Angleterre. Non-seulement l'^c/ de 1844 présers-ait de tout soupçon la parfaite solidité des billets en circulation , mais encore la bonne et prudente administration du conseil des directeurs avait ménagé une réserve imposante pour venir en aide au commerce et à l'industrie dans ce temps d'épreuve ; elle avait maintenu la force la plus féconde de toutes, une large confiance. On semble trop prompt à oublier l'immense service rendu par la Banque : elle n'a jamais fourni une assistance plus énergique et plus libérale, tout en restant fidèle aux règles de la prudence. Tandis que partout ailleurs on retirait les dépôts, à Threadneedkstreet ' le chiffre en augmentait et permettait à la Banque d'étendre dans une proportion considérable les escomptes et les avances.

Le gouverneur, M. L. Holland, et le sous-gouverncur, M. Thos. Newman-Hunt^ adressèrent, le 11 mai, à M. Gladstone, alors chancelier de féchiquier, la lettre suivante :

« Nous considérons comme un devoir de communiquer au gouvernement les faits relatifs aux demandes extraordinaires d'assistance qui ont été adressées aujourd'hui à la Banque d'Angleterre par suite de la faillite de MM. Overend, Gurney et C=.

* Siège de ,1a Banque d'Angleterre.

« iXous avons avancé aux banquiers, courtiers et marchands de Londres , pendant cette journée, au delà de 4 millions d<> livres (100 millions de francs) sur dépôt de fonds publics et sous forme d'escompte, somme qu'on n'avait jamais encore prêtée en un seul jour, et qui, nous le supposons, suffit pour répondre à toutes les exigences, bien que la proportion dans laquelle peuvent y entrer les envois faits en province doive affecter matériellement cette question.

'( Nous avons commencé la journée avec une réserve de 5,727,000 livres (environ 144 millions de francs), qui a été si largement mise en réquisition, que nous ne saurions calculer à plus de 3 millions de livres (75 millions de francs) ce qui nous reste ce soir, en faisant la part de nos branches.

« Nous n'avons refusé aucune demande légitime, et, bien que la monnaie retirée de la Banque se trouve entièrement enlevée à la circulation, nous n'avons pas lieu de supposer que notre réserve soit insuffisante. »

D'où venaient cette fermeté du j<ouvernement do la Banque et cette confiante hardiesse ? De l'accumulation des dépôts privés; ils abandonnaient les placements à intérêt élevé, pour se réfugier dans les caves d'une compagnie qui ne leur offrait aucun profit, mais dont le crédit grandissait seul, au moment oii celui de toutes les autres entreprises chancelait.

Il faut le dire cependant, la plupart des banques de dépôt tenaient tète bravement et efficacement à l'assaut dirigé contre elles. Des payements énormes furent effectués avec une rapidité merveilleuse ; les grands établissements justement entourés de la considération publique ont gagné à cette lutte vaillamment soutenue. Toutes les institutions financières ont subi une épreuve décisive : si les maisons faibles et atteintes d'une maladie latente ont succombé, les maisons solides se sont fortifiées ; hâtonsnous d'ajouter qu'elles ne sont pas les moins nombreuses.

La lettre adressée à M. Gladstone le dit : la réserve du

département de la Banque se trouvait réduite à 3 millions de livres (7"i millions de francs). En vertu de la séparation du département de l'émission [issue departmeiit), doté par \ Act de 1844 d'une sécurité absolue, la crise la plus violente ne saurait porter la moindre atteinte au billet de banque. La réserve métallique était au 10 mai de plus de 16 millions de livres (400 millions de fr.) ; mais si elle fournissait la démonstration matérielle de la solidité complète de la circulation, si elle mettait hors de toute question le principal élément de la sécurité publique, le médium des transactions et des échanges, elle ne pouvait aider en rien les avances et l'escompte, car elle n'est en aucune manière à la disposition du département de la Banque [banking department)^ qui doit, avec ses propres ressources, faire face aux exigences des affaires. D'après le principe posé par sir Robert Peel et fermement maintenu par M. Gladstone, autre chose est l'émission des billets faisant office de monnaie, autre chose la gestion des affaires de banque : celle-ci ne s'appuie que sur la réserve commerciale^ c'est-à-dire sur la somme des ressources disponibles, sur le capital sérieux que la Banque peut employer. La Banque d'Angleterre opère avec son capital et ses bénéfices acquis [rest)^ représentés par les billets émis jusqu'à concurrence de 15 millions de livres (375 millions de francs) en échange de la dette de l'Etat (11 millions) et de fonds publics (4 millions) déposés dans Vissue department \ Au delà de cette quotité, tout billet . émis est garanti par un dépôt équivalent d'or : le gouvernement de la Banque ne fait qu'appliquer exactement la disposition légale ; il n'exerce aucun pouvoir sur Vissue

' Nous avons arrondi les chiffres, qui sont exactement : ll,0io,100liv. st. pour la dette de TÉtat, 3,084,900 pour les autres fonds déposés dans le dcparlemenl de rémission.

department, dont l'action s'accomplit d'une manière spontanée, en vertu d'un mécanisme self-acting, qui assure la solidité entière de la circulation. Les novateurs désireraient que la Banque pût, en augmentant la garantie en fonds publics, être autorisée à accroître le nombre des billets au-dessus de la limite rigide de 15 millions de livres. C'est à cette faculté que se borne également l'ellet pratique de la suspension temporaire de Y Act de 1844, suspension décidée à trois reprises par le gouvernement, en 1847, en 1837 et le 12 mai 1866.

Cette suspension, qu'on a prétendu être la destruction des prévisions de Y Act ^ a toujours exercé une influence utile sur l'émotion du public et calmé comme par enchantement un mal d'imagination. Les hommes d'affaires , même les financiers habiles, obéissent aux terreurs irréfléchies de la foule. Il est des maladies nerveuses , a dit un écrivain de beaucoup d'esprit^ M. Bonamy Pince, pour lesquelles une fiole d'eau claire fournit un excellent remède, pourvu qu'elle sorte de l'officine d'un pharmacien renommé ; les femmes ne sont pas seules sujettes h ces attaques, et la triple expérience accomplie à l'égard des dispositions restrictives de Y Act de 1844 prouve que l'excitation extrême résultant de la crise financière peut s'apaiser par suite d'une mesure qui ne diffère pas beaucoup d'une fiole d'eau claire.

L'organisation de la Banque d'Angleterre repose sur la publicité ; chaque semaine des relevés exacts révèlent au public la situation des deux départements qui constituent ce grand établissement. Le département de l'émission [issue department) déclare quelle est la quotité des métaux précieux qui complètent, ajoutés à la somme fixe des sécurités engagées, la garantie d'une quotité égale de billets délivrés ; mais du moment où personne ne met en

doute la sincérité de cet état, il attire peu l'attention. On sait que la monnaie fiduciaire possède une pleine garantie^ on n'a plus à s'occuper, comme avant 1844^ du remboursement des billets en or ; VAct de sir Robert Péel y a pleinement et définitivement pourvu. Désormais le pays est d'une façon absolue à l'abri de toute crainte relative à la sécurité de la circulation, les périls de la question monétaire sont écartés. Loin de songera les échanger contre de l'or et de s'abattre sur la réserve métallique de la Banque, les détenteurs de billets les conservent, et ceux qui s'adressent à la Banque s'empressent d'en demander. Le but principal de la grande réforme accomplie en 1844 se trouve ainsi pleinement atteint. L' Angleterre peut encore subir des crises financières, celle qu'elle vient de traverser montre combien elles arrivent soudaines et violentes ; mais elle est désormais à l'abri de la calamité bien autrement redoutable et bien autrement profonde d'une convulsion monétaire. Peut-être même la grandeur du succès ainsi obtenu contribue-t-elle à le faire trop oublier : comme on est libre de toute inquiétude au sujet de la rectitude et de la fermeté de la monnaie fiduciaire, on ne s'en occupe plus. Ainsi que l'a dit M. William Nevvmarch au Club d'Economie politique de Londres , ce n'est plus la question. Pourquoi ? Parce que le mécanisme de VAct de 1844 détruit toute appréhension, parce que, suivant la prévision bien justifiée d'un de ses habiles auteurs, lord Overstone, il met à couvert non-seulement a calamitate, sed a calamitatis metu , et qu'il est le véritable deus ex machina de la circulation, le deus qui nobis hœc otia fecit.

L'homme est ainsi fait qu'il s'habitue aisément à ce qui est bien ; il inchne à le regarder bientôt comme si naturel qu'il ne s'en occupe plus. La liberté du travail, la li-

bcrté du commerce, les voies rapides de communication, l'unité des poids et mesures et l'unité de la monnaie, pour nous en tenir à des indications d'ordre purement économique , nous en usons, nous en profitons chaque jour, sans trop nous rendre compte des efforts qu'il a fallu dépenser pour les conquérir. Ces grands bienfaits successivement acquis au prix de tant de luttes et de sacrilices, nous en jouissons presque sans nous en apercevoir, comme de l'air que nous respirons. Il en est de même de la stabilité de la circulation, heureux fruit de la réforme accomplie par sir Robert Peel. De là vient l'espèce d'indifférence, qui serait de l'ingratitude, si elle était préméditée, avec laquelle beaucoup d'hommes distingués traitent les sages prévisions du législateur de cette époque. Son œuvre peut ne pas être parfaite ; la prudence éveillée et la prévoyance active peuvent, ainsi que le montre la conduite des affaires de la Banque de France, dispenser de l'emploi obligé d'un mécanisme rigide et conduire au même résultat par une voie différente ; mais, tel qu'il est, YAct de 1844 a rendu à l'Angleterre d'incontestables services, et les défauts qu'on lui reproche tiennent bien plus à la nature des choses qu'à une méprise imputable au législateur.

De quoi se plaint-on, en effet? De ce que les ressources disponibles de la Banque d'Angleterre se trouvent limitées par son avoir. Il en est qui voudraient qu'elle fût comme une providence monétaire en état de prêter à tous, de prêter toujours, et de faire surgir à volonté des capitaux inépuisables. Ses billets valent de l'or, pourquoi ne pas les multiplier ! — On n'oublie que deux choses , c'est que la confiance inébranlable attachée aux billets vient des règles sévères qui en restreignent la fabrication, et que la monnaie se refuse à une expansion sou-

daine, créée par des moyens artificiels. Les métaux précieux ont été adoptés comme marchandise tierce, comme intermédiaire des échanges, justement parce que l'on a besoin de temps, de travail et de sacrifices pour se les procurer, parce qu'ils sont l'objet qui présente le plus de fixité au point de vue de l'espace de temps nécessaire pour accomplir les transactions et pour remplir les engagements dont ils interprètent la portée, parce qu'ils assurent la fidèle exécution des contrats et l'équilibre des valeurs dans toutes les régions. La création arbitraire de signes qui, au lieu de représenter les métaux précieux, aspirent à se substituer à eux et à les remplacer, compromet et détruit la destination même de la monnaie ; elle fausse les prix, elle porte le trouble dans toutes les opérations, elle livre tout à des chances incertaines. Ce ne sont plus seulement les relations de la finance et du commerce qui se trouvent atteintes, ce sont tous les engagements civilS;, les salaires, les ventes, les achats, les stipulations de toute nature, tout ce qui est régulièrement traduit en chiffres monétaires.

N'insistons pas davantage sur cette indication ; elle suffit pour faire comprendre l'idée-mère de l'ylc^de 1844, et pour en révéler le bienfait. Cette loi a voulu assurer la stabilité de la monnaie , mesure de la valeur, force toujours présente dans les conventions, alors même qu'elle ne fonctionne pas matériellement, et ce qu'elle a voulu, elle l'a fait. L'Angleterre et les autres Etats n'ont que trop porté la peine des systèmes désastreux qui confondent la fabrication facile des billets de banque avec la création de capitaux. C^est sur cette pente que la Banque d'Angleterre serait replacée par des exigences irréfléchies; mais celles-ci n'ont heureusement pas chance de prévaloir.

a&iil

Le département de l.i. banque [hank-flepnrtmr7it^) ïnû les avances et les escomptes ; il les alimente au moyeu des ressources propres à la compagnie et des dépôts publics (fonds de l'Ecbiquier, caisses d'épargne, arrérages de la dette publique, etc.), ain^ que des dépôts privés. Ceux-ci augmentent avec l'extension de la confiance que la Banque d'Angleterre inspire , et, chose remarquable, une expérience constante peut faire considérer comme acquis au débat que plus la crise sévit, et plus les dépôts augmentent. Ils sont comme une poule aux œufs d'or qu'une émission inconsidérée de billets ne tarderait point à faire disparaître. C'est l'accroissement des dépôts qui a permis à la Ban(|uc d'Angleterre de faire face à la dernière crise en déployant une puissance d'action incomparable. Ils ont fourni les ressources matérielles, en même temps que la suspension purement nominale de la disposition limitative de VAct de 1844 a fait tomber les appréhensions fiévreuses.

Le département de la banque emploie son actif, qui se compose du capital, des bénéfices acquis, des dépôts publics et privés et des post-bilis (billets à sept jours ou à soixante jours), aux placements en consolidés et en billets de l'Echiquier, aux avances sur fonds publics et aux escomptes\ Le surplus constitue la réserve disponible, qui se compose de numéraire et de billets, représentés au

' C'est la dénomination technique doniTéc à la division de la Banque d'Angleterre qui s'occupe de remplir l'oflice de banque proprement dit, de faire les avances et les escomptes et d'employer ainsi les billets crées par le département de rémission.

- Nous ne parlons pas de la Dcad weight annuili/, rente annuelle de 385,740 liv. st., servie parTÉtat pour une avance de 13 millions de livres, consentie en 1823 et destinée aux récompenses de Waterloo. Cette annuité s'éteint en 1867; elle cessera donc bientôt de iiyurer dans les états publiés.

département de l'émission par une quotité correspondante do métaux précieux, et employés sous forme de papier par la Banque pour la commodité du service. La réserve doit faire face aux nouvelles avances accordées à l'industrie et aux demandes de retrait des fonds déposés ; elle constitue tout le comptant. En temps normal , une r^'gle fidèlement suivie par le gouvernement de la Banque lui fait maintenir cette réserve active au niveau du tiers des dépôts reçus, car le jeu régulier des échéances successives suffit pour alimenter les avances et les escomptes consentis à nouveau. La Banque , délivrée de tout souci au sujet du remboursement toujours assuré des billets, porte une sollicitude inquiète sur le mouvement des dépôts : ceux-ci constituent sa puissance d'action. Les appeler et les mettre à couvert de toute inquiétude, tel doit être le but de la direction intelligente des affaires. Les placements en valeurs publiques, les fonds sur lesquels les avances sont consenties et la prudence qui préside au choix des lettres de change admises à l'escompte forment la base solide de la garantie acquise aux déposants ; il faut en outre qu'une somme suffisante d'argent comptant permette à chaque instant de répondre aux demandes de retrait. Quand cette somme faiblit, quand la réserve du département de la banque baisse , le public se trouve aussitôt averti que les avances et les escomptes ne pourront plus être faits aux mêmes conditions. Le rapport naturel de l'offre et de la demande du capital dispo- . nible change; il est tout simple que le taux de l'escompte et des avances s'en ressente. La Banque hausse le prix qu'elle demande pour le service quelle rend, de manière à ne pas être prise au dépourvu. Aussi le commerce suitil avec une attention soutenue le mouvement de la réserve du département de la banque, ce thermomètre in-

faillible de la facilité plus ou moins grande avec laquelle pourront être accueillies les demandes de crédit. Quand la réserve diminue d'une manière rapide et sérieuse , l'inquiétude naît aussitôt ; si elle continue à décliner, l'alarme s'empare des esprits. Tel est le fait qui s'est invariablement produit dans toutes les crises, avec une intensité plus ou moins énergique.

On voit le niveau du capital disponible s'affaisser; il a beau présenter des ressources imposantes, on prévoit le moment oii celles-ci pourront être absorbées, et on se précipite à la Banque pour s'approvisionner de numéraire métallique ou fiduciaire, n'importe lequel, car le mécanisme régulier du département de l'émission maintient fermement le billet dans une parité absolue avec l'or. La Banque est exposée à voir restreindre ses ressources actives ; elle risque de manquer de comptant, on en veut obtenir à tout prix. Le taux de l'escompte importe peu alors, il ne pèse que sur une opération essentiellement temporaire ; la perte qu'il fait subir est peu de chose en présence de celle qu'entraînerait une liquidation précipitée : celle-ci frapperait le capital lui-même, la première ne porte que sur l'intérêt ; c'est donc remplacer une progression géométrique du sacrifice par une simple progression arithmétique.

La réserve du département de la Banque devient le point de mire de tous les calculs : tout affaiblissement de cette réserve contribue à exagérer le mal réel par le mal de la peur. La publicité des états communiqués au dehors trouble alors les esprits, qu^elle devrait calmer. L'élévation rapide du taux de l'escompte ne suffit plus, l'accroissement des dépôts privés passe inaperçu, le gouverneur et le sous-gouverneur de la Banque ont ])eau déclarer que la résrrve leur paraît suffisante pour faire

face aux éventualités, parce qu'ils voient la confiance des déposants leur restituer une partie de ce qu'enlèvent les avances, et que toute crainte au sujet des retraits s'eiîace de cette manière, en même temps que la part conservée dans la prévision de remboursements exigibles se trouve dégagée. II faut alors, pour dominer le trouble des esprits, quelque chose de plus saisissant, bien que de moins efficace ; on demande que la limite imposée à l'émission de billets non couverts par le métal devienne plus llexible, que la faculté d'obtenir du comptant s'élargisse, sans que la Banque risque de peser sur le marché par l'aliénation forcée des fonds pubhcs qu'elle possède; il importe que la crainte de voir épuiser la réserve s'efface au moyen d'une permission de suspendre l'^lc^ de 1844 dans cette partie de ses dispositions, sauf âne faire qu'un usage très-rcstreint ou même à ne pas faire usage du tout de cette concession.

Cette suspension a eu lieu en 1847 sans que la Banque augmentât l'émission d'un seul billet de 5 livres, et la panique s'est arrêtée ; elle a eu lieu en 1837, et sur les 2 millions que le département de l'émission a été autorisé à transmettre au département de l'escompte, celui-ci n'a fait usage pour fort peu de temps que de 926,000 livres ; l'émotion publique s'est calmée. La crise de 1864 a été traversée sans qu'on eût recours à cette mesure, et si, comme nous allons le voir, elle a été renouvelée en mai 1866, tout s'est borné à une latitude accordée, sans .que la Banque eût besoin d'y recourir. Il faut avouer que ces précédents ne justifient guère les arguments de ceux qui prétendent que la Banque d'Angleterre manque de billets, puisque, bien que le profit d'un escompte élevé l'y pousse, elle a su résister à un entraînement périlleux, et qu'elle n'a point profité de la faculté acquise. Elle a

voulu demeurer fidèle à sou rôle d'institution publique, en évitant ce qui aurait pu porter le trouble dans le cours régulier de la circulation. Elle a été récompensée de sa fermeté et de son courage par un accroissement réel du capital disponible, fourni par les dépôts dans une proportion bien supérieure à celle qu'aurait pu présenter l'augmentation de la monnaie fiduciaire. Des chiffres irrécusables viendront le démontrer.

L'émotion populaire était poussée le 11 mai à un point qui ne laissait plus de place au froid calcul. La réserve de la Banque avait diminué de moitié en un jour ; les courtiers refusaient de négocier les meilleures valeurs et même les consolidés, tant qu'ils n'auraient pas reçu la pleine assurance que la Banque continuerait les avances indispensables ; les commerçants les plus considérables et les banquiers les plus accrédités de la Cité demandaient une nouvelle suspension de VAct de 1844. Le gouvernement n'hésita pas à l'accorder. Il fit bien; l'administration pratique ues affaires ne permet point d'opposer une roideur inflexible à la pression des circonstances. Il transigea sans sacrifier le principe , car la faculté d'une émission extraordinaire rencontra, comme en 1847 et en 1857, le contre-poids nécessaire d'un escompte élevé qui devra être maintenu tant que la Banque ne sera point rentrée dans la situation légale. De cette manière, on ne risque point de voir une mesure exceptionnelle détournée de l'unique application qu'elle peut recevoir sans danger. Le cauchemar d'une limite invariable qui faisait redouter l'épuisement absolu de la réserve disponible s'évanouit, et, comme par un coup de baguette magique, le calme revint dans les esprits sans qu'il fallût fabriquer un billet de plus. On évitait donc le péril véritable; on n'a point fait naître la pensée qu'on pourrait impunément

iOi CUISE FINANCIÈRE DE L'ANGLETERRE,

lancer dans la circulation un capital iiotif, ollcii à des conditions faciles.

Loin d'être, comme on a voulu le faire accroire, une lacération de VAct de 1844, cette mesure exceptidinielle ne fait qu'appliqner l'esprit véritable dans lequel la lui a été conçue, et que suivre les prévisions de son illustie auteur, sir Robert Peel. Celui-ci écrivait, le 4 juin 1844, pour répondre à des appréhensions analogues exprimées par M. Cotton : «J'ai la ferme conviction que nous avons adopté toutes les mesures de prévo3'ance que le législateur peut sagement consacrer pour prévenir le retour des crises ; celles-ci peuvent encore éclater malgré toutes nos prévisions, mais alors, s'il était nécessaire pour les combattre d'assumer une lourde responsabilité , j'ose dire qu'il se rencontrera toujours des hommes d'Etat capables de l'accepter. » M. Gladstone était de taille à répondre à cette prédiction de sir Robert Peel et à ne point répudier cette part d'un glorieux héritage. — VAct de 1844 n'est nullement dépourvu d'une élasticité nécessaire : mais il impose une condition qui ne permet pas d'agir avec précipitation ou légèreté. Sir Robert Peel l'indiquait à David Barcklay-Chapman, qui signalait le danger possible ; il lui disait : « Il reste toujours le recours à la reine en conseil ; there is ahoays recourse to the Queen in Council. »

Le comte Russell et M. Gladstone s'empressèrent d'adresser, dans la nuit même du H mai, au gouverneur de la Banque, une lettre officielle dans laquelle, après iivoir rendu justice aux efforts faits, ils ajoutent :

' « Il est des points importants qui établissent une différence entre la crise actuelle et celles de 1847 et 1837. Ces époques ont été des époques dej[délressc commerciale, mais il ne paraît pas que Tintérèt vital du crédit des banques y ait été impliqué au même degré que dans la crise actuelle.

« En ce moment, au contraire, les affaires semblaient comparativement avoir pris un cours mesuré et calme, lorsqu'un ébranlement violent est venu les frapper avec une rapidité intense, en restreignant toute faculté d'y apporter remède par la réflexion. Enfin la réserve de la Banque a subi une diminution sans précédent pour un espace de temps aussi court. C'est surtout en raison de cette circonstance que le gouvernement de Sa Majesté n'hésite point à regarder comme un devoir d'arrêter sans aucun délai les mesures qui semblent le mieux calculées, afin de calmer l'esprit public et de conjurer les calamités qui menacent le commerce et l'industrie. Si donc les directeurs de la Banque d'Angleterre, en agissant suivant les règles de prudence qui gouvernent d'habitude leur administration, trouvent que, pour satisfaire les demandes légitimes du commerce, ils sont amenés à étendre les avances et les escomptes sur des sécurités approuvées, de manière à nécessiter une émission de billets au delà des limites déterminées par la loi, le gouvernement de Sa Majesté leur recommande de se rendre immédiatement à la nécessité constatée, et, le cas échéant, il ne manquera pas de présenter au Parlement la demande d'une sanction.

(c Néanmoins aucun escompte et aucune avance de cette nature ne pourront être consentis à un taux inférieur à celui de 10 pour f 00, et le gouvernement de Sa Majesté se réserve, s'il le juge indispensable, de recommander la fixation d'un taux encore plus élevé. Déduction faite par la Banque des sommes qu'elle jugera convenable de calculer pour la couvrir des risques et des frais occasionnés par l'émission supplémentaire, les profits des avances correspondantes a[)partiendront au trésor public. »

Dès le lendemain, le conseil des directeurs prit la résolution de se conformer aux indications transmises par le gouvernement. Il éleva immédiatement de 9 à 10 pour 100 le minimum de l'escompte sur les lettres de change n'ayant pas plus de 95 jours à courir, afin d'acquérir la faculté d'augmenter l'émission et d'écarter ainsi les craintes exprimées au sujet de l'épuisement éventuel de la réserve. Aussitôt que la nouvelle de cette mesure se fut répandue, il devint évident qu'une aveugle terreur cessait de peser sur la population; mais, si ce que la situa-

tion présentait d'alarmant pour les imaginations surexcitées s'était rasséréné , il n'en restait pas moins de cruels vestiges de la secousse financière delà veille. Les diverses associations de crédit et les grandes maisons de commerce inspiraient encore des inquiétudes persistantes. Il était diflicile de détruire la fâcheuse impression produite par les bruits répandus au sujet de la solidité d'un grand nombre de ces établissements , et la chute de plusieurs joint-stock hanks et de quelques comptoirs privés ne causa point de surprise. Les opérations avaient repris néanmoins sur le marché des fonds publics, remis d'une terrible alerte; l'on commençait à mesurer avec plus de sang-froid les chances de perte et d'amélioration que présentaient les autres valeurs.

Le gouverneur de la Banque et ses collègues siégèrent sans interruption pendant toute la journée du samedi. Bien que le travail de l'escompte fût singulièrement aggravé par suite de l'étendue des opérations, on se plut à reconnaître que le service ne laissa rien à désirer sous le rapport de la promptitude et du soin mis à satisfaire toutes les demandes légitimes. D'énormes transactions avaient eu lieu depuis deux jours ; mais, au lieu de diminuer, les dépôts augmentaient dans une proportion rapide, et permettaient d'étendre l'action de la Banque sans épuiser la réserve, dont le public cessa de se préoccuper dès qu'il sut que la Banque avait obtenu la faculté de la reconstituer au besoin par des émissions nouvelles. Dès le lundi suivant, 14 mai, le grand assaut livré aux approvisionnements de la Banque se ralentit. L'horizon était moins sombre, on respirait mieux. La Banque n'avait point été forcée de faire usage de la faculté ouverte par la lettre du gouvernement, bien que les demandes d'escompte ne cessassent point d' affluer, car on ne pouvait se procurer

d'argent qu'à Threadneedle-street. D'un autre côté, les grandes compagnies de banque et beaucoup d'autres établissements répondaient avec une merveilleuse exactitude aux exigences de leurs clients ; on paya rondement et largement. — De nouvelles faillites éclataient, sans avoir toutefois l'importance de celle du black-friday. La place de Liverpool, engagée dans d'immenses opérations sur le coton, fut rudement secouée ; la seule maison Macculloch présenta un passif de 20 millions. A Londres, les négociants indiens Framjee et C" de Greahmn-house suspendirent leurs payements avec 10 raillions d'engagements. Nombre de constructeurs de navires, d'entrepreneurs de chemins de fer, de sociétés diverses à responsabilité limitée, allongeaient chaque jour la liste fatale ; toutefois on ne vit plus de sinistre égal à celui de \Overend-friday ^ jusqu'au commencement de juin, oi!i la chute de la banque Agra Masterman amena un désastre plus grand encore, sinon par l'importance proportionnelle des pertes à subir, du moins par l'étendue des relations atteintes. Qu'il nous suffise de dire que le bilan de cette compagnie financière atteint presque un demi-milliard. On a beau espérer une liquidation assez favorable, ce chiffre suffit pour mesurer l'ébranlement causé par la suspension d'opérations d'une telle importance.

La Chambre des communes ne pouvait rester impassible en présence d'un ébranlement pareil. Le jour même de V Overend-friday ^ un des principaux manufacturiers de l'Angleterre, M. Bazley, interpella le chancelier de l'Echiquier pour lui demander quelles seraient les facilités accordées à la Banque d'Angleterre pendant la panique. C'était provoquer la suspension de YAct de 1844 ; M. Gladstone no fit que répondre aux sentiments de la Chambre en uniKjnçant qu'il venait d'expédier au gouver-

neiir et au sous-jj^ouverneur de la Banque une lettre analogue en substance, en partie identique dans les termes, à celles qui leur avaient été adressées en J 847 et en 1857. Cette déclaration fut accueillie par des applaudissements unanimes, qui exprimaient à l'avance une sorte de bill d'indemnité pour la résolution prise. — Le jeudi suivant, 17 mai, d'autres interpellations, faites jiar le capitaine Grindley et par M. Wyld, fournirent au chancelier de l'Echiquier l'occasion de préciser avec une grande netteté le sens et la portée de cette mesure. On lui demandait s'il était vrai que la Banque avait refusé des avances sur les fonds publics en se fondant sur ce qu'on })0uvait les vendre sur le marché, et si elle s'était conformée aux intentions du gouvernement alors qu'elle n'avait point usé de la faculté d'augmenter l'émission des billets pour les appliquer aux besoins des banques et du commerce, bien que cette négligence de sa part parût enfreindre une obligation formellement imposée.

La réponse de M. Gladstone fournit un précieux document pour l'histoire de la dernière crise et pour la saine appréciation de la politique financière. Elle précise les faits et pose les principes. Après avoir déclaré qu'il n'avait reçu aucune plainte, le chancelier de l'Echiquier dit : « Ces questions ont été soulevées d'une manière trèsopportune ; elles me fournissent l'occasion de dissiper un malentendu qui a eu cours au dehors, et qui paraît avoir aifecté dans une certaine mesure Topinion publique. Ce malentendu se rattache et aux avances sur fonds pubhcs et à l'escompte du papier de commerce. Le meilleur moyen de savoir comment la Banque d'Angleterre s'est comportée vis-à-vis de ces deux grandes branches de l'office qu'elle remplit, c'est simplement de rappeler les chiffres qui les concernent ; je pense qu'en s'y référant,

CRISE FINANClÈHb; UE E'ANGl.ETEKUE. J07

on aura la conviction que la Banque ne s'est point refusée à prêter sur fonds publics. Voici les faits : les avances consenties par la Banque d'Angleterre sur dépôt de fonds se sont élevées vendredi , le jour de la panique , à 929,000 liv. st. ; le lendemain samedi , elles ont été de 747,000, et avec les diverses sommes prêtées les trois jours suivants elles ont atteint un total de 2,874,000 liv. st. (environ 72 millions de francs) en cinq jours. En ce qui regarde le commerce en général, le meilleur moyen de mesurer l'aide qu'il a reçue par suite de la manière dont la Banque a exercé ses fonctions, c'est de constater qu'elle a consenti des avances sur lettres de change et des escomptes, pendant le même laps de temps, jusqu'à concurrence de 9,330,000 liv. st. (plus de 234 millions de francs), ce qui donne un total d'avances et d'escomptes de 12,223,000 liv. st. (plus de 333 millions de francs) en cinq jours. Rien qu'à voir ces chiffres, on reconnaît qu'on ne saurait reprocher à la Banque de s'être refusée à fournir au commerce l'assistance voulue ; je dois ajouter qut; certaines paroles de la lettre du gouvernement étaient expressément destinées à faire connaître que l'on ne devait point s'attendre à ce que la Banque d'Angleterre pût se départir, sous la pression do c£s circonstances difficiles, des règles de la prudence. La promesse conditionnelle, signée par le premier ministre et par moi, consiste en un engagement de nous adresser au parlement pour lui demander une sanction législative, au cas où la nécessité de pourvoir aux avances et aux escomptes ferait dépasser la limite posée par la loi pour l'émission des billets ; mais cette promesse se trouve subordonnée à la condition que la Banque, au lieu de fournir à chacun ce qu'il demande, continuera d'obéir aux règles de prudence qui la guident d'habitude. C'était là une restriction d'une

grande importance ; lé soin de l'appliquer, ainsi qu'il a été entendu, est entièrement laissé à la discrétion des directeurs de la Banque d'Angleterre, dans lesquels nous avons toute raison de placer notre confiance. »

Ces explications furent très-favorablement accueillies par la Chambre, qui s'associa sans hésiter à l'hommage rendu par M. Gladstone à la conduite libérale et judicieuse des directeurs de la Banque, pendant les époques critiques. Les chiffres produits valaient à cet égard la démonstration la plus éloquente. Jamais aucun établissement financier n'a déployé une plus grande puissance d'action, ni plus largement fourni son assistance. Où la Banque d'Angleterre a-t-elle puisé cette force incomparable? Dans la solide structure qui écarte jusqu'à l'appréhension d'une crise monétaire proprement dite, et qui élève si haut le crédit dont elle jouit, que l'on confie à sa garde de précieuses ressources pendant les périodes les plus tourmentées.

Voici quelques données décisives à cet égard. Le 10 mai 1866, le jour oii Overend, Gurney et C"" suspendirent leurs payements , les dépôts privés étaient de 13 millions 1/2 de liv. st. (337 milhoiis de francs); le 17 mai suivant, ils montaient à 18,600,000 liv. st. (315 millions de francs). Aussi les escomptes se sont-ils élevés de 20,844,217 liv. st., chiiîre du 10 mai, à 30,943,239 liv. st., chilï're du 17 mai, ce qui constitue une augmentation de plus de 230 millions de francs. Il est vrai que la réserve du département de la banque fut réduite jusqu'à 730,830 liv. st., moins de 19 millions de francs ; mais elle ne tarda pas à remonter. — Il n'est guère possible de traiter d'une manière légère le mécanisme qui procure un si grand résultat, en même temps qu'il met à l'abri de tout échec la stabilité de la circulation. Alors que le

département de la Banque contribuait ainsi à sauver le commerce de l'Angleterre, le département de rémission continuait sa marche impassible et régulière : il possédait 16,279,670 livres sterling d'or au 10 mai, et ce total n'a été réduit que de 442,345 livres sterling au 17 mai, par suite d'échange de pareille somme de billets. La caisse contenait donc à cette dernière date lo, 837, 325 livres sterhng d'or. Cette masse importante correspon dait à une circulation de près do 27 millions de livres sterling de billets accueillis avec une inébranlable confiance ; celle-ci a permis de concentrer dans les sphères financières et commerciales les funestes résultats de la dernière crise, sans que la régularité et la sincérité des transactions civiles en aient éprouvé aucune atteinte.

La rigidité apparente de la loi crée une élasticité effective plus grande que celle des combinaisons artificielles, impuissantes à rétablir le crédit ébranlé. Sans rien compromettre, en maintenant au contraire l'assiette invariable de la circulation et la stabilité de la monnaie métalhque, médium des échanges , èvaluatew commun des produits et des services, une organisation ferme et véridique de la Banque a suffi pour dissiper l'orage, pour rétablir , sinon l'état normal des choses, du moins un ordre régulier des transactions. Sans doute il a fallu payer cher le capital disponible, dont on avait fait le plus étrange abus : mais nous ne connaissons guère le moyen de livrer à bon marché ce qui est devenu }>lus rare et ce qui est recherché davantage.

On essaye vainement de faire peser sur Y Act de 1844 une responsabilité qui ne retombe en aucune manière sur les dispositions qu'il cpnsacre. Non-seulement il y aurait injustice à le prendre ainsi pour le bouc émissaire des lourdes fautes commises, mais encore ce serait une

grave imprudence que d'agir ainsi : on risquerait de ne point reconnaître les véritables causes de la catastrophe. Appliquons-nous, au contraire, à les rechercher ; écartons les sophismes et les fausses apparences; essayons de dissiper des préjugés invétérés et d'éloigner les prétendus remèdes puisés dans la fiction et dans l'arbitraire. Il n'est que trop d'esprits enclins cà suivre ou à flatter les erreurs vulgaires ; pour notre compte, nous préférons les combattre, sauf à risquer de ne pas en avoir raison du premier coup. Il est si commode de supposer qu'on pourrait triompher de tous les embarras en imprimant quelques chiffres sur du papier à vignette ! Sans doute, si la Banque d'Angleterre avait plus de billets, çlle pourrait on prêter davantage : mais que seraient ces billets, que vaudraient-ils, quelle influence pourraient-ils exercer sur l'ensemble des transactions? Tel est le problème à résoudre. Lorsqu'une crise éclate, quelques intérêts privés peuvent être satisfaits par des facihtés factices ; mais que devient alors l'intérêt général? Comment défendra-t-on ce grand personnage anonyme, ce grand tout le monde^ qui risque tant d'être sans cesse sacrifié aux exigences avides de quelques-uns ? Il est sans doute désagréable de se heurter contre un système qui empèclie les engagements imprudemment contractés et de beaucoup supérieurs aux ressources dont on dispose ; il faut cependant s'y résigner quand le charme trompeur des expédients ruineux est dissipé, quand le pa3S, plus éclairé, ne croit plus à l'efficacité des mesures artificielles. Rien de plus séduisant que les moyens qui semblent aider à liquider les situations compromises : mais en ajournant le remède efficace on aggrave le mal, on crée une illusion périlleuse en faisant compter sur l'assistance illimitée du crédit. L'action de celui-ci n'est pas restreinte par la loi

de 1844, tout au contraire; mais elle est bornée par les faits, par la diminution du capital, qu'il est impossible de transmettre quand on en possède peu ou qu'on ne le possède plus. Les demandes s'accroissent en temps de crise et les moyens d'action diminuent; prétendre alors obtenir des avances à bas prix, c'est cbcrcher la pierre pbilosopbale; elle n'est pas plus facile à trouver pour la monnaie fiduciaire que pour l'or lui-môme.

Pourquoi la panique s'était-elle aggravée au point de rendre efficace un remède purement illusoire en fait, la suspension de l'^c^? C'est que la crise se rattacbait en partie, non à l'insuffisance réelle des billets, mais à la crainte de ne pas en obtenir. L'inflexible limite de la réserve commerciale de la Banque était le caucbemar qui troublait les esprits et qu'il fallait dissiper. Que le système d'émission soit élastique ou qu'il soit rigide, les demandes se développent d'une manière rapide alors que le marcbé est ébranlé ; toute la différence consiste en ce que, dans un cas, l'espérance de puiser à des sources illimitées multiplie les engagements et restreint les moyens sérieux d'y satisfaire, taudis que, dans l'autre, les prévisions qu'on accuse d'être trop rigoureuses soutiennent le crédit réel, entretiennent la confiance qui en est la source féconde, maintiennent la sincérité des transactions, et, sans aspirer à relever ce qui tombe comme une plante desséchée, elles raffermissent ce qui est seulement ébranlé.

La crise dernière, dont le noir vendredi a donné le signal, avait des causes profondes ; elle n'a point fait explosion comme un météore dévastateur dont il serait impossible ou trop difficile de connaître l'origine. Tout au contraire, on était à même d'en prévoir et même d'en calculer la venue. Les signes précurseurs du fléau écla-

taieiit (le toutes parts; jamais, peut-être, pareil concours de circonstances fatales n'avait conspiré pour rendre le désastre plus complet et plus terrible. Cependant, comme un orage qui assainit l'atmosphère, cette crise douloureuse n'aura abattu que ce qui ne pouvait résister à l'action du temps : elle a mis à nu beaucoup de plaies latentes ; elle a coupé court aux existences chétives et maladives ; mais le développement vigoureux du commerce de l'Angleterre et l'accroissement des recettes du trésor prouvent assez que la constitution robuste du pays ne se trouve pas gravement affectée. Le mal existe à la surface : il n'a point pénétré dans l'organisme social.

On accuse à tort sir Robert Peel d'avoir supposé qu'il n'y aurait plus de crise d'aucune nature : VAct de 1844 a guéri radicalement la plus dangereuse, celle qui s'infiltre dans toutes les relations sous la forme de l'instabilité monétaire ; la loi fournit des ressources énergiques pour combattre les autres embarras , cela suffit. Il y aurait témérité et ingratitude à la condamner, parce qu'elle ne les guérit pas toutes. Les charlatans seuls ont recours à un spécilique universel qui posséderait la puissance d'écarter tous les maux ; la médecine n'en connaît pas, elle constate avec empressement et elle salue avec reconnaissance les remèdes qui dominent certaines affections graves. Que dirait-on si quelqu'un prétendait condamner la quinine parce que la vertu curative de cette substance, souveraine contre la fièvre tierce, utile contre d'autres fièvres, ne réussit pas contre la fièvre cérébrale? Tel est le sort de YAct de 1844 ; il n'a point la prétention d'écarter d'une manière absolue les crises commerciales et financières, mais il en atténue la persistance et en abrège la durée. — Oui, dira-t-on, mais à quel prix? Au prix d'un intérêt usuraire, de l'escompte à 10 pour 100 !

— Ici encore il est indispensable de voir à quoi tiennent la déperdition et le resserrement des capitaux disponibles, et quel est le vrai coupable sur lequel retombe la responsabilité de l'escompte à 10 pour iOO.

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