PREMIÈRE LETTRE
Paris, 21 septembre 186fî.
Monsieur le directeur,
Je trouve ici, à mon retour, les numéros des 9 et IG septembre ; le premier m'était connu, et je viens de prendre lecture du complément du travail que votre collaborateur, M. Karl Steiner, a consacré à mon étude sur la crise financière de l'Angleterre.
Personne ne respecte plus que moi les droits de la critique, j'aime la discussion surtout quand elle est nette. Je suis donc loin de me plaindre de ce que M. Karl Steiner veuille « trancher dans le vif » ni que, mettant de côté toute gêne de langage, il ajoute : « Nous dirons ce que nous peïisons^ tout ce que nous poisons . Nous n userons d'aucune réticence^ nous appellerons les choses par leur nom. » Chacun a sa manière d'écrire ; quand je suis attaqué, je trouve que celle-ci est la bonne, sauf à ne pas user de complètes représailles.
S'il ne s'agissait donc que de moi, je me tairais ; mais
* Ces lettres ont suivi les premières attaques dirigées contre mon travail sur la Crise financière de V Angleterre en 1866. Elles peuvent servir à compléter la Réponse à M. Michel Chevalier. 11 aurait été trop long de reproduire les cinq articles, fort étendus, de l'Avenir commercial ; les arguments qu'ils développent se retrouvent, pour la plupart dans la lettre de M. Chevalier ; ils sont d'ailleurs suffisamment résumés pour qu'on ne suppose point que je m'applique à les faire onldier.
les assertions hasardées de M. Karl Steiner pourraient induire vos lecteurs en erreur, au sujet d'une question capitale, en présentant les faits sous un aspect inexact. Je me bornerai à de simples rectifications qui porteront sur tous les points abordés par mon contradicteur.
Il prétend que si la Banque d'Angleterre avait usé avant la crise, en maintenant le taux de G pour 100, de la largesse dont elle a usé après, en portant l'intérêt à 10 pour 100, la panique n'aurait pas éclaté. Il a montré trop d"aménité à mon égard en disant qu'il n'avait trouvé dans mon écrit que « des assertions sans preuves^ des affirmations hasardées et des raisonnements manquant de justesse, » pour que j'essaye de qualifier cette allégation. Les hommes les plus compétents, parmi les adversaires de Y Act de 1844 en Angleterre, ïookc, James Wilson, Newmarch, ont toujours blâmé la Banque d'avoir accru les crises parce qu'elle ne serrait pas assez vite l'écrou de l'escompte, parce qu'elle prolongeait et aggravait une situation mauvaise en usant de facilités intempestives : il est vrai que leur autorité est peu dq chose à côté de celle de M. Karl Steiner : celui-ci dédaigne ces vieilleries ; il fait comme Sganarelle, de la science nouvelle; il a changé tout cela. II aurait voulu que la Banque épuisât ses ressources pour assister des entreprises condamnées à mourir, de manière à ne pouvoir plus rien pour les entreprises solides, mais momentanément embarrassées, alors que cette complaisante imprévoyance n'aurait servi qu'à faire éclater la tempête quelques jours plus tard. iNon-seulement elle n'aurait point sauvé ce qui devait tomber, mais elle aurait provoqué des désastres plus étendus.
La liquidation Morton-Peto est-elle donc terminée? estil permis de confondre des garanties irréalisables , pour un long espace de temps, et dont les créanciers ordinaires
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peuvent se contenter, avec le gage commercial, à échéance rapprochée et certaine, qui seul peut être admis par une banque d'émission?
La Consolidated Bank n'a arrêté pour un temps ses opérations, que pour échapper aux conséquences d'une fusion, mal délimitée, avec la London Bank. La Banque d'Angleterre n'y a été pour rien, et c'est un des directeurs les plus habiles de cet établissement, ancien gouverneur, M. Kirkman-IIodgsoU;, qui a puissamment contribué à rétablir les affaires de la Consolidated Bank.
Je n'ai point parlé de la Banque de Preston ; puisque M. Karl Steiner est si bien instruit à l'égard de cet établissement, il ferait bien de dire à quelle époque et pourquoi un refus d'assistance lui aurait été opposé?
Quant à la grande maison d'escompte Overend et Gurney, il aurait dû ne pas ignorer le scandale de cette Société à responsabilité limitée, entée sur une raison sociale, de beaucoup au-dessous de ses affaires, bien qu'elle se fît payer 12,500,000 francs un apport négatif; un immense procès, dont la solution est douteuse, est engagé avec les souscripteurs d'actions qui se refusent à effectuer le versement de dix livres^ appelé pour couvrir les réclamations les plus urgentes ; on serait heureux si on pouvait l'obtenir en totalité, môme en faisant grâce des 25 livres qui resteraient dues sur des titres de 50 livres, libérés seulement de 15 ! Toujours est-il que la procédure continue, que de longs mois s'écouleront avant qu'une décision n'arrive, et, qu'en attendant, les malheureux déposants sont livrés à une cruelle détresse.
La conduite de la Banque d'Angleterre; à l'égard de la maison Overend Gurney, déplaît à M. Karl Steiner ; il lui impute les désastres du noir vendredi. Si une banque d'émission suivait la doctrine élastique enseignée par le
rédacteur de V Avenir commercial^ elle ne tarderait pas à fermer ses portes.
Chose étrange^ un débat approfondi a été porté devant la Chambre des communes : l'ancien et le nouveau cabinet y ont été représentés par M. Gladstone et par sir Statford Northcote ; la science économique a eu pour interprète éminent le jeune émule de John Stuart JMilJ, M. Fawcett ; MM. Watkin, Akroyd, et d'autres membres peu favorables à la Banque, l'ont vivement attaquée, et personne n'a eu la pensée de relever le grief produit par M. Karl Steiner ; quel dommage que le Parlement soit privé de ses lumières! Il n'aurait pas laissé dire et répéter par les voix les plus autorisées, que les aifaires de la Banque d'Angleterre avaient été conduites avec un singulier concours de fermeté, d'habileté et de prudence, et que les directeurs de la Banque formaient une réunion d'hommes, dont tout pays voué au commerce serait fier à juste titre. De quelle foudroyante apostrophe n'aurait-il point accablé M. Fawcett, qui, en parlant du vendredi ?ioir, de V Overe?id-friday, a dit : « A mon avis, la chute n'est pas venue un instant trop tôt. Tout ajournement, facilité par la loi, aurait rendu le déchirement plus terrible. »
En effet, ce n'est plus seulement la direction de la Banque, c'est la loi, dont le jeune et illustre professeur de Cambridge excuse 'ainsi l'action. M. Karl Steiner aurait immédiatement pulvérisé un argument de cette espèce : il n'aurait eu qu'à invoquer les habiles leçons de Law, qui apprennent à tirer parti d'une monnaie élastique, et les vénérables doctrines du système mercantile, grâce auxquelles le monde savait que l'abondance des instruments d'échange constitue la richesse véritable. Il est vrai que M. Karl Steiner et ceux dont il partage la doctrine, ont encore perfectionné le système mercantile : celui-ci s'at-
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tachait à multiplier les métaux précieux, représentants onéreux de tous les hiens, métaux ayant par eux-mêmes une valeur. M. Karl Steiner et consorts ont trouvé tout aussi efficace et plus commode la diffusion des signes de la richesse, au moyen de quelques rames de papier, artistement découpées.
n suffirait, suivant lui, que la Banque d'Angleterre eût la faculté de dépasser la limite de l'émission, pour empêcher et pour arrêter les crises. Dans un de ses immortels pamphlets, Bastiat s'écrie : a Maudit argent ! » en voyant combien de fausses idées s'y rattachent ; je crois, pour la même causC;, pouvoir ajouter : « Maudit billet ! »
M. Karl Steiner invoque le souvenir des suspensions de YActen 1847, 1857 et 1866. A-t-il donc oublié qu'une seule fois, enl8S7, la Banque a augmenté l'émission d'une somme réduite à 23 milhons de francs ? Elle n'a point émis de billets extra-légaux ni en 1847 ni en 1866, et la crise s'est calmée. Que devient, en présence de ce simple fait, l'argument de M. Karl Steiner, qu'il aurait fallu, en mai dernier, violer YActàe 1844 avant la crise, comme on l'a fait après, et qu'on aurait ainsi empêché la panique? 11 n'y a à ceci qu'un petit malheur, c'est que Y Act n'a pas été violé du tout ; que le cabinet n'a nullement eu besoin de demander au Parlement le bill d'indemnité, qu'il avait promis à la Banque de solliciter, si celle-ci était obligée de transgresser la limite légale. Elle n'a pas émis un seul billet, la confiance des déposants lui a permis d'employer en cinq jours, sous forme d'avances et d'escomptes, plus de 330 milHons de francs. D'où lui venait cette force si utile, cette force qui, prudemment réservée, a sauvé la place? De l'inébranlable solidité de la constitution qu'elle possède.
Il est vrai que M. Karl Steiner a découvert que la s}(s-
pension de V Act de 1844 avait attiré les dépôts ; je lui conseille do prendre un brevet pour cette merveilleuse invention, il ne lui sera pas disputé.
Ce sont, dit-il aussi, les banquiers de Londres qui ont forcé la Banque à demander la suspension de \ Act^ en la menaçant de retirer leurs dépôts, et de l'exposer à suspendre les payements. Ces banquiers n'ont point été aussi imprévoyants ; ils ne pratiquent guère la vertu du vieux Caton et n'aspirent pas au suicide. En effet, l'exécution d'une menace pareille, c'était le suicide. La Banque d'Angleterre s'en serait toujours tirée ; outre les 75 millions de la réserve commerciale, elle possédait au bankingdepartment des government securities, disponibles pour plus de 200 millions ; elle aurait aliéné ces valeurs dans la proportion nécessaire, en écrasant le marché : qu'y auraient gagné les banquiers dont M. Steiner se fait l'interprète? La vérité est qu'ils n'ont pas pu contraindre la Banque à demander la suspension de VAct, puisque la Banque n'a jamais fait une pareille démarche. Le cabinet, par l'organe du comte Russell et de M. Gladstone, lui a ouvert une faculté, il lui a promis de la couvrir par la demande d'une/// d'indemnité, si elle se croyait forcée de procéder à une émission supplémentaire, à condition toutefois qu'elle ne prêterait pas au-dessous de i^i pour 100. La Banque s'est renfermée strictement dans la loi, elle n'a émis en billets rien au delà de ce que permet l'application régulière des statuts. Voilà toute la vérité.
M. Karl Steiner devrait expliquer comment ces farouches banquiers de Londres, qui menaçaient la Banque de retirer les dépôts et de l'obliger à fermer les portes, à suspendre les paiements , se sont tenus tranquilles, bien qu'elle ait continué à ne pas porter au delà des limites prescrites, les billets émis, et qu'elle ait respecté
la base fondamentale des conventions, la fixité monétaire?
Il m'accuse de souffler le froid et le chaud, de défendre à la fois deux principes opposés, celui qui régit la Banque d'Angleterre et celui qui régit la Banque de France ; je dois m'être mal expliqué, puisque j'ai été si mal compris. Et d'abord, qu'il me soit permis de le dire, si l'on a pu jamais me reprocher quelque chose, ce n'est certes pas d'avoir des convictions flottantes : j'ai toujours, en matière de banque, comme dans les autres questions économiques, professé, à mes risques et périls, une opinion nette, sans m'inquiéter de savoir si elle pouvait plaire ou déplaire, si elle heurtait ou non des préjugés enracinés ; je n'ai jamais cherché que la vérité pour la vérité ellemême. J'ai dit et je répète que le but de VAct de 1844 a été de garantir mieux, en le complétant, l'application de ÏAct de 1819, qui a prescrit la reprise du payement des billets en espèces. Là est le but véritable, essentiel, et dût M. Karl Steiner me poursuivre de ses élégantes épigrammes, je dirai encore que la fonction de la conversion des billets en or est la fonction capitale de toute banque d'émission, que tout doit être subordonné à l'accomplissement rigoureux de ce devoir impérieux ; que si les billets ne sont pas toujours, à toute réquisition, pleinement acquittés en métal, la Banque porte atteinte à la sécurité générale : elle transforme un désastre privé en désastre public, quand elle altère l'accomplissement du devoir strict qui sert de base à la circulation des billets, acceptés comme de la monnaie.
Tout instrument qui assure, sans équivoque, sans retard, sans hésitation possible, le remboursement des billets en or, est bon ; tout instrument qui l'expose d'une manière quelconque est mauvais. Grâce à l'unité, la
Banque de France a pu se passer des règles sévères de VAct de 1844; elle a atteint le même résultat par une voie diflerente, parce qu'elle a observé une précaution plus sévère encore que celle que VAct de 1844 a imposée à l'Angleterre. L'écart entre les billets qui circulent et l'or conservé dans les caisses a été fixé dans ce pays (sans parler de l'Ecosse et de l'Irlande) à environ 550 millions de francs. Jamais un pareil écart n'a existé entre la réserve métallique de la Banque de France et la circulation de ses billets. Si nous tenons compte de la circulation autorisée, en dehors de la garantie métallique, dans le Royaume-Uni, nous voyons qu'en vertu des Acts de 1844 et 1845, le total s'élève à plus de 800 raillions de francs. L'écart entre l'encaisse et la circulation de la Banque de France ne s'est guère éloigné de 500 millions aux époques le plus difficiles. '
11 ne sera pas inutile de dire qu'aux mois de mai et de juin, alors que, suivant M. Karl Steiner, la détresse de l'Angleterre ne tenait qu'à la trop grande limitation légale des billets, les banques de province sont restées d'un grand tiers au-dessous de l'émission autorisée : cela ne dénote pas une si grande soif de billets dans le pays.
La limitation de la circulation fiduciaire existe de droit en Angleterre ; elle n'existe que de fait chez nous, et dépend de la prudence de la Banque de France. Comme cette prudence n'a jamais été en défaut, nous n'avons point eu besoin de recourir à la règle rigoureuse de VAct de 1844.
Quant au principe de la limitatio?î, qui en lui-même corrige le vice de l'émission de billets faisant office de monnaie, il peut seul empêcher que l'équilibre des marchés du monde, entretenu grâce à la mesure commune de la valeur, aux métaux précieux, ne soit sans cesse
troublé. J'essayerai de revenir sur cette question fondamentale.
Je veux d'abord compléter ma réponse aux accusations lancées contre moi par M. Karl Steiner, et comparaître devant le jury qu'il installe pour me juger.
Oui, j'ai dit que la suspension de l'Act de 1844, dans des circonstances extraordinaires, rentrait dans les prévisions de sir Robert Peel ; M. Karl Steiner en est-il à ignorer ce que le grand ministre a dit et écrit à cet égard, lorsqu'il a présenté au Parlement VAct qui a été, avec raison, regardé comme inspiré par la même pensée que le free-trade? Les Anglais respectent scrupuleusement la liberté individuelle, c'est la loi fondamentale du pays. M. Karl Steiner ne sait-il pas qu'on a plus d'une fois suspendu Yhabeas corpus? C'est même réveiller un souvenir bien gros, pour quelque chose d'aussi secondaire que la possibilité d'une émission de billets, en très-petite quantité, sous la condition, imposée par le gouvernement, d'un taux d'escompte élevé, qui restreint singulièrement le péril de cette mesure.
En fin de compte, en ces matières délicates, on ne fait point de mathématiques : les règles les plus salutaires doivent plier sous l'empire d'une pression soudaine, imprévue, violente. De quoi se préoccupait la peur de ceux qui ne raisonnent pas ? De l'épuisement possible de la réserve commerciale de la Banque, et d'avance, alors même que, comme l'événement l'a prouvé, le danger n'existait pas, ce fantôme terrifiait les esprits au point qu'il a fallu le dissiper par une mesure du pouvoir public. On pouvait le faire d'autant mieux, que la confiance inébranlable acquise au billet de banque, appuyé sur une puissante réserve métallique, en protégeait l'augmentation temporaire; mais il
vaut mieux l'éviter, et la Banque d'Angleterre, qui, en dédaignant le profit qu'une masse accrue de billets aurait pu lui procurer, a réussi à ne pas enfreindre la loi, mérite la reconnaissance publique.
On me demande quel désastre plus grave aurait pu causer une perturbation métallique ; la réponse est facile : cette perturbation aurait frappé tout le monde, elle aurait pesé sur les transactions civiles comme sur les transactions commerciales, elle aurait porté atteinte aux salaires et à la foi des contrats. La crise subie a été rude ; mais elle n'a pesé, presque en totalité, que sur des institutions de crédit, imprudentes ou mal organisées,, et sur des entreprises téméraires : à l'exception d'une certaine fraction de déposants^ punis de leur défaut d'attention et entraînés par l'appât d'un intérêt élevé, les innocents n'ont pas payé pour les coupables.
Un mot nouveau, heureusement inconnu jusqu'ici, vient de s'installer dans la langue anglaise, pour traduire une des causes principales de la crise. Le génie inventif et audacieux des faiseurs a multiplié les concessions de chemins de fer, sans capital : il a suffi de réunir un entrepreneur [contracto)') , un solicitor (espèce d'avoué, ou plutôt d'agent d'affaires), un agent parlementaire et un financier, pour obtenir YAct qu'ils ont fait financer ensuite. Le financing^ c'est-à-dire les avances obtenues à tout prix, voilà ce qui a élevé l'intérêt et préparé les catastrophes. Le marché avait été inondé de ce financejKiper^ qu'on a lancé sous toutes les formes et qui a su attirer une partie du capital flottant, pour l'emprisonner dans des travaux improductifs ; joignez à cela la baisse du coton, les appels réitérés des sociétés à responsabilité limitée, le drainage des capitaux anglais pour les emprunts étrangers, et les spéculations exotiques, la peste
du bétail {cattle-plaguë) ^ la menace d'une conflagration générale, excitée par la guerre d'Allemagne et d'Italie, les erreurs et les extravagances d'établissements de crédit improvisés, et l'on ne s'étonnera plus de la crise, ou admirera bien plutôt l'énergie avec laquelle l'Angleterre a su la surmonter.
Ce qu'il y a de consolant, c'est qu'il n'est pas une entreprise commerciale sagement et honorablement conduite, qui ait succombé. Le commerce régulier n'a pas cessé d'être en bonne situation, la hausse des profits a permis de supporter la hausse temporaire de l'escompte, le capital et le travail ont tous deux obtenu une large récompense. Le commerce, a dit avec raison M. Fawcett, aurait souffert plus encore si \ Act de 1844 n'existait pas. Les pertes qu'il a subies se réduisent à une augmentation d'environ 1 pour 100 d'intérêt, pour l'espace de trois mois, sur les escomptes faits ; quelle différence avec la convulsion de 1825, où il a fallu liquider en subissant 15, 20 et 30 pour 100 de perte, et avec la crise de 1836 et de 1839, où les mêmes échecs se sont reproduits, où la Banque d'Angleterre a été obligée de recourir à l'assistance secourable de la Banque de France !
Voilà ce qu'amènent les convulsions monétaires, voilà les maux dont l'Angleterre se trouve désormais préservée. Telle a été la conséquence de l'œuvre utile à laquelle ont coopéré Cobden, Robert Peel et Gladstone, les glorieux coryphées du libre-échange, et dont l'idée essentielle a été, bien que sous une autre forme, défendue par Tooke !
Quant à moi, je l'avoue humblement, j'appartiens à la vieille école de la liberté du travail et du free-trade ; ]ii crois, dans ma longue carrière, avoir été à même de rendre quelques modestes services à cette grande cause.
Aussi je ne me laisse point imposer des raisonnements fantastiques alors qu'ils s'appuient sur le dédain des faits les plus notoires, et sur une fausse dénomination. C'est parce que j'aime la liberté, que je combats des combinaisons artificielles qu'on essaye de décorer de ce nom dans l'espoir que le pavillon suffira pour couvrir une marchandise frelatée. Le gros mot de monopole ne me fait point peur, lorsqu'on prétend l'appliquera l'émission de billets faisant office de monnaie, émission qui ne constitue point une i?iditstrie.
Faut-il rappeler à M. Karl Steiner les paroles décisives du vieux Tooke , un des apôtres illustres de la liberté commerciale : « J'établis comme un droit incontestable de la part de l'Etat, celui de soumettre les banques d'émission à une régulation. Quant au principe de la liberté des banques, dans le sens dans lequel on le met souvent en avant (celui de la libre émission), je suis de l'avis... que ce libre commerce eu matière de banque est synonyme avec le libre commerce de la supercherie, » et il ajoute : « Les réclamations faites dans le sens d'une pareille liberté, en fait de banques, ne sauraient être assez énergiqueraent combattues. Elles ne reposent, en aucune manière, sur les mêmes bases que la liberté de la concurrencé en matière d'industrie. »
Cette lettre est bien longue, mais vous m'avez engagé vous-même, monsieur le rédacteur, à exposer mes idées, en disant que vos colonnes me seraient ouvertes. A défaut d'autre mérite, ces lignes auront d'ailleurs pour vos lecteurs l'attrait du fruit nouveau :
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
Ils n'ont entendu plaider jusqu'ici que la cause de la liberté démission, décorée du nom pompeux de liberté
des banques; en reproduisant les diverses conférences de l'Association polytechnique, vous n'avez même pas donné (à moins que je ne me trompe) la plus simple analyse de mes leçons sur la monnaie^ qui me semble être une question essentielle à bien connaître , pour parler de rémission. Vos lecteurs s'imaginent que les économistes sont pour la multiplication du signe fiduciaire, abandonnée à la libre concurrence, et que c'est là un dogme du frce-trade. Vous les avez régalés du mémoire fort peu substantiel de la Chambre de commerce de Glasgow, et vous avez chanté sur tous les tons les banques d'Ecosse. Serai-je indiscret en vous demandant de ne pas terminer là une correspondance qui vous fournira, à vous et à votre collaborateur, M. Karl Steiner, une occasion nouvelle de signaler les hérésies dont je suis coupable à votre sens ? Mais, prenez-y garde, je vous le dis d'avance en toute loyauté : les coups que vous dirigez contre moi s'adressent plus haut, sans que vous vous en doutiez ; ils s'adressent à la doctrine même de la liberté commerciale dont vous vous présentez comme le défenseur.
Je ne crois pas trop m'aventurer en m'engageant à le prouver ; le free-trade repousse la fiction de l'émission Hbre des billets de banque, il entend autrement la liberté féconde des institutions de crédit. Il n'a pas l'habitude de se payer de vains mots, ni de s'incliner devant une enseigne. Personne n'a plus énergiquement protesté contre la confusion de l'office de l'émission et de l'office de la banque que l'illustre Cobden, un des auteurs et des défenseurs déterminés de YAct de 1844 ; personne ne m'approuve et ne me soutient plus vivement que M. Gladstone, le meilleur, le plus libéral chancelier de l'Echiquier que l'Angleterre ait jamais
possédé. C'est ce que je montrerai dans une prochaine lettre.
Veuillez agréer l'expression de mes sentiments distingués.