DEUXIEME LETTRE
Paris, 26 septembre 1866.
Monsieur le directeur,
Je croyais que M. Karl Steiner avait épuisé dans ses deux premiers articles la rectification des erreurs dont je me serais rendu coupable ; il n'en est rien, il a réservé pour une troisième catilinaire (numéro du 23 septembre) les coups les plus rudes. Je suis donc obligé de compléter ma réponse, avant que de parler, comme j'en avais l'intention, des banques d'Ecosse, et des rapports intimes qui relient la doctrine de la liberté commerciale à la limitation de la monnaie fiduciaire.
Obligé de dire à M. Karl Steiner :
Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre,
je vous prie de in'excuser d'occuper d'aussi nombreuses colonnes de votre journal. Tout le monde n'a pas le style séduisant, féloquence entraînante de votre collaborateur ; bien peu possèdent l'expression toujours juste et châtiée, et puisque ^e balbutie^ comme il le dit avec un atticisme exemplaire , vous me pardonnerez d'y mettre plus de temps ; résignez-vous.
Que M. Karl Steiner me permette de le faire remar-
qiier : au milieu des qualités qui distinguent sa manière, il est un point sur lequel il laisse à désirer. 0"G voulezvous, rien n'est parfait dans ce monde ! Il ne s'agit, il est vrai, que de peu de chose : les citations qu'il fait sont inexactes et tronquées; c'est dommage, car une puissante argumentation manque ainsi de supports.
Quand j'ai rappelé l'adage de lord Overstone , pour dire que VAct de 1844 mettait à l'abri de toute crainte d'une calamité, je n'ai, pas plus que ce financier éminent, voulu attribuer à cette loi une vertu universelle. Elle n'aspire point à servir de panacée contre toute espèce de crise ; elle est plus modeste , elle se borne à prévenir les convulsions monétaires. « On n'a plus, ai-je dit, à s'occuper, comme on le faisait avant 1844, du remboursement des billets en or; VAct de sir Robert Peel y a pleinement et définitivement pourvu.» Personne, si ce n'est quelque disciple fidèle de Law, n'a pu imaginer que la réserve commerciale de la Banque fût inépuisable ; comme tout se fait au grand jour, comme des relevés exacts permettent à chacun de mesurer les ressources disponibles , quand celles-ci diminuent en présence d'une demande croissante , le mal de la peur vient exagérer le mal réel ; c'est parfaitement vrai. Mais la confiance absolue qu'inspire la Banque , sous l'empire d'une circulation solidement assise, suffit pour préparer le remède : une expérience constante démontre que plus la crise sévit , plus les dépôts privés affluent dans les caisses de la Banque et augmentent les moyens dont elle dispose. Quant à la crainte dont le public se trouve saisi, alors que l'on approche de la hmitede l'émission, cette crainte d'imagination disparaît devant un remède imaginaire , devant la faculté d'étendre l'émission, faculté dont la Banque n'a pas eu besoin de faire usage dans la dernière crise.
Le puritanisme de M. Karl Steiner s'elfarouche de cette prétendue violation de la loi , formellement prévue lors de la présentation de VAct de 1844, et qu'une modification inoffensive du texte pourrait aisément régulariser. Je suis moins extrême dans mes appréciations ; il est vrai que je n'attribue point à une science morale^ comme l'économie politique, l'inflexible roideur des mathématiques. Cela m'entraîne dans d'autres fautes que M. Karl Steiner n'a pas manqué de me reprocher. Je n'ai point dans mes idées cette confiance superbe qui dispense de rechercher l'appui de l'opinion professée par des économistes d'une incontestable autorité ; je pense que si tous les principes de l'économie politique étaient aussi peu discutables que les règles de l'arithmétique ou les problèmes de la géométrie, la science serait par trop facile ; elle dispenserait de l'étude des faits et des laborieuses recherches de la méthode expérimentale ; confinée dans un dogmatisme impérieux, elle se perdrait dans les nuages au lieu de toucher terre, et nourrie d'abstractions elle trébucherait à chaque instant en se heurtant contre les réalités. Je ne me sens point humihé à reconnaître que je suis loin de planer, comme M. Karl Steiner, au-dessus des exigences variées, complexes et délicates qui se trouvent en jeu, du moment oîj l'on reconnaît qu'on ne rencontre pas seulement sur ce terrain des forces matérielles, mais aussi des forces morales. Les hommes ne sont pas des chiffres, a dit avec raison Napoléon; j'ai le tort de me défier des procédés de la spéculation mathématique, lorsqu'il ne s'agit point d'un simple outil et qu'on n'opère pas dans le vide.
Quand je me suis formé une conviction, je suis plus tranquille , si je vois de mon côté des penseurs tels que Adam Smith , Ricardo, Rossi , Léon Faucher, sir Robert Peel, Gladstone, Gobden, si, divisés seulement
sur dos points de détail, Tookc et Newmarch professent, avec la même énergie que lord Overstone et ïorrens, le système métallique. Mon honorable contradicteur fait peu de cas de ces autorités, la sienne lui suffit ; on le comprend. Cependant, si on cédait à l'humaine faiblesse, on pourrait songer à certains raisins trop verts dont parle le bon La Fontaine. M. Karl Steiner récite une longue kyrielle de noms d'hommes honorables qui, à peu d'exceptions près, se trouveront fort étonnés de se voir invoquer comme des maîtres. Ils ne sauraient, pas plus que moi , afficher une pareille prétention ; ils discutent , la plupart d'entre eux répudient les idées absolues de M. Steiner ; ils cherchent, et si quelques-uns sont en voie de conquérir une renommée légitime, ils seraient les premiers à se récuser si on avait la fantaisie de les placer sur la même ligne que les hommes illustres dont les leçons ont constitué la science même de l'économie politique.
Personne ne révoque en doute les titres éminents de M. Michel Chevalier ou de M. de Lavergne, mais ce dernier n'est en aucune manière partisan de la liberté de l'émission : il m'écrit aujourd'hui même qu'il partage mon avis sur la restriction des billets ; il voudrait , dans un grand pays, plusieurs grands monopoles, sans concurrence entre eux, avec des circonscriptions régionales. Quant à M. Michel Chevalier, ses idées sont plus flottantes : tantôt il a vanté le système américain , qui repose sur la pensée fondamentale de VAct de 1 844 ; tantôt il a défendu la pensée d'ouvrir à tous la faculté d'émission, mais en l'assujettissant à des conditions sévères.
M. Karl Steiner semble, au contraire, appartenir à l'école de Carey : chacun pourrait ouvrir une banque destinée à fabriquer des billets payables au porteur et à
vue , comme chacun est libre d'ouvrir une échoppe de savetier. Ceci, au moins, est net; si l'émission des billets constitue une industrie comme une autre , ce sont MM. Karl Steiner et Carey qui ont raison : nul n'a le droit de réglementer, d'entraver, de mener à la hsière la liberté de l'industrie. Mais telle n'est point la pensée de M. de Lavergne, ni même celle de M. Michel Chevalier. M. Karl Steiner ferait donc bien d'écarter une équivoque.
Je lui donnerai le même conseil, alors qu'il me reproche d'avoir prétendu qu'une exportation considérale de capital avait eu lieu en Angleterre. Toujours fasciné par la doctrine mercantile , il confond le capital avec les métaux précieux : il dit que si cette exportation avait eu lieu , toutes les banques du continent auraient été saturées d'or, et n'auraient point élevé le taux de l'escompte. Il me semble superflu d'insister sur un point élémentaire. Les milliards de capitaux^ employés par les Compagnies anglaises, sont autre chose que des milliards de numéraire.
Malgré les démonstrations transcendantes de M. Karl Steiner, je continue de croire à la solidarité des banques, qui a fait réduire de moitié , après peu de mois , le taux de l'escompte à Londres, à cause de l'écart énorme avec le taux de Paris. Dès qu'a cessé la pression d'événements exceptionnels, étrangers à \ Act de 1844 , qui ont amené la bourrasque , le cours naturel des choses, aidé par le maintien solide de la circulation métallique, a promptement rétabli un équilibre plus exact entre la situation des grands marchés.
Je continue à croire à l'action de la hausse de l'escompte sur la reconstitution des réserves des banques ; la Banque d'Angleterre , en ayant recours à ce levier, n'at-elle pas rétabli la banking-reserve?
Je continue à croire à Y action du change^ non pas, comme le dit M. Karl Steincr par suite d'une préoccul^ation excusable chez un adepte du système mercantile, sur la réapparition des capitaux^ mais sur le retour des existences métalliques. La hausse de l'escompte a relevé le cours du change, au profit de Londres ; ce résultat une fois obtenu, le taux de l'intérêt perçu par la Banque a pu être réduit sans danger.
Ce sont des faits trop récents pour que, quelque dédain que l'on professe à l'égard des enseignements de l'histoire et des données de l'expérience, on puisse les laisser de côté , en se drapant dans l'imperturbable déduction des formules mathématiques.
Si M. Karl Steiner avait consenti à baisser le regard sur l'humble réalité, il aurait vu que, pendant la dernière crise, aucune des meilleures maisons , et des compagnies les p)lus solvahles , dont il parle, n'a été forcée de suspendre ses payements ; que la Banque d'Angleterre a fourni des avances jusqu'à concurrence de 45 millions de livres , un milliard cent vingt-cinq millions^ dans l'espace de trois mois. Aucune demande légitime n'a été repoussée ; tous ceux qui ont offert des garanties suffisantes ont obtenu ce qu'ils désiraient, soif en or, soit en billets, qui incontestablement valaient de l'or. Le compte rendu présenté à la dernière réunion des actionnaires de la Banque d'Angleterre par le gouverneur, M. Lancelot-Holland , le prouve ; tout le monde rend justice à la sagesse de la direction, qui a mis à même de fournir une assistance aussi large, qu'on aurait à peine osé rêver, il y a peu de temps encore, et cela sans contrevenir aux règles de la prudence , et sans porter la moindre atteinte à la régularité de la circulation.
Un mauvais sentiment pousse à reprocher à la Banque
d'Angleterre le bénéfice qu'elle a recueilli , le dividende de 6 1/2 pour cent pour un semestre , dividende le plus élevé qu'elle ait encore distribué. Ce chiffre n'a cependant rien d'exorbitant ; quand même le second semestre donnerait un résultat pareil, ce qu'il n'est pas permis de supposer, le revenu des actions monterait à 13 pour 100, pour une année tout à fait exceptionnelle. Ya-t-il de quoi tant se récrier dans un pays où les banques de dépôt bien administrées produisent régulièrement de 1 0 à 20 pour 100, et au delà? La moyenne des dividendes pour 1864, 1863 et le premier semettre de 1866 n'a-t-elle pas été de onze pour cent par an, au profit des actionnaires des quatre principales banques de l'Ecosse ( Baiik of Scot" land, British Linen Company, Commercial Bank et National Bank); de 10 pour 100 pour trois autres ( Caledonian Bank ^ Clydesdale Bank, et North of Scotland); de 9 pour 100 pour V Union Bank; de 8 pour 100 pour la Boy al Bank, et de 7 pour 100 pour la City of Glasgow ? Ceux qui ont souscrit les actions de la Banque d'Angleterre au pair, auraient bien plus profité s'ils avaient employé leur argent d'une autre manière ; ceux qui achètent des titres au cours de la place n'en retirent qu'un modeste revenu. Rien de plus mauvais et de plus injuste que les arguments de jalousie qui signalent avec amertume un bénéfice légitime, résultat d'un service rendu. Croiton encourager l'esprit d'entreprise, en dénonçant comme une sorte de scandale les gains obtenus dans des opérations bien conçues et habilement conduites , sans rien dire de celles que le désastre peut atteindre !
Il ne s'agit point d'un artifice de langage^ mais de la situation réelle des choses, lorsqu'on constate que l'Angleterre possède la liberté des banques pour tout ce qui est offiice de banque, c'est-à-dire pour la faculté de réunir les
capitaux et de les distribuer, sous forme d'escomptes et d'avances. Dix milliards de capitaux réels sont ainsi vivifiés par le crédit : aux yeux de M. Karl Steiner, qui manie la baguette magique du billet^ c'est sans doute une bagatelle ; d'ailleurs le capital a un grand tort, Use refuse ; il ne s'accroit que par le travail et par l'épargne, et ne se donne que pour ce qu'il vaut. Parlez-nous du tissu élastique du papier, à la bonne heure ! Parlez-nous de ces valeurs à vue que les banques pouvaient faire circuler, avant les dates désastreuses de 1844 en Angleterre et de 1848 en France ; voilà des instruments de bonne composition, ils ne coûtent rien^, et rapportent beaucoup. .. aux banquiers, jusqu'au moment oii éclatent bis catastrophes dont les Etats-Unis ont trop souvent été le théâtre et qui ont fait abandonner ce système perfide.
Ceux qui croient que la multiplication des billets, sans garantie métallique correspondante, multiplie les capitaux, ne sont, qu'ils l'avouent ou qu'ils l'ignorent, que des disciples de Law, des partisans attardés du système mercantile.
A entendre M. Karl Steiner, je serais le seul à ne pas comprendre que le billet de banque n'est pas une monnaie, qu'il n'est qu'une promesse de monnaie. — Encore une équivoque, dans laquelle mon honorable contradicteur essaye en vain de se réfugier ; la déduction mathématique qu'il affectionne, n'a malheureusement pas l'élasticité du papier dont il préconise la libre émission.
Pourquoi recommande-t-il si ardemment le billet de banque? C'est parce qu'il lui reconnaît une qualité que la lettre de change et le billet à ordre ne possèdent point, celle de circuler comme du comptant^ accepté par tous, que chacun donne et reçoit comme de la monnaie, sans contrôle, sans inquiétude de solvabilité ultérieure.
Rien n'est épargné pour mettre cette j)romesse de monnaie au niveau de la momiaie, car, si quelque différence subsistait dans l'opinion, le billet de banque devrait acquitter un escompte, comme la lettre de change ; il cesserait d'être du comptant, employé à régler toutes les transactions; s'il ne les terminait pas à l'égard de celui qui le livre, il ne s'acclimaterait guère dans la circulation. La confiance générale doit accomplir ce que la déclaration du cours légal effectue en Angleterre, sans quoi le billet de banque végétera, comme il végète en Suisse, où on ne le rencontre presque pas, où l'encaisse métallique des banques dépasse la circulation, en justifiant la pensée de ceux qui soutiennent que la liberté de l'émission est un système excellent... pour tuer le billet de banque.
Quand il s'agit de glorifier le billet de banque, on le présente, comme devant nous affranchir du tribut onéreux qu'impose une monnaie métallique remplacée désormais avec économie et avec avantage : il expulse les métaux précieux, tant mieux, ajoute-t-on, c'est encore une superstition qui s'en va.
Mais quand, en s' appuyant sur le rôle auquel ses adorateurs le convient, on vient dire : « Le billet est destiné à rendre le même service que le numéraire métallique ; il faut donc qu'il subisse le contrôle de l'Etat, car il s'agit d'une mesure de la valeur, d'un élément essentiel des prix, d'une traduction fidèle de laportée des conventions, » nos contradicteurs se récrient, ils protestent, ils assurent que le billet ne remplit pas la fonction de la monnaie ; après l'avoir exalté, ils le rabaissent : il remplace simplement, à les en croire, le billet à ordre et à date certaine, il n'accomplit pas le même service que le numéraire métallique : (( Ce dernier éteint la dette, dit M. Karl Steiner ; le billet de banque, au contraire, transfère la dette de celui
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qui le donne en payement, à la banque qui a souscrit le billet. » — On ne m'accusera pas d'atténuer la démonstration ; eb bien , elle me semble boiteuse ; le billet de banque éteint la dette de celui qui le donne, et si celui qui le reçoit n'était point amené à croire que le billet vaut de l'or, qu'il peut à chaque instant l'échanger contre de l'or, il n'aurait aucun motif pour l'accepter; il se soucierait peu de faire de l'art fiduciaire, pour l'amour de l'art fiduciaire, s'il entrevoyait l'ombre d'un danger quelconque. Notoriété universelle, coupures commodément fractionnées, caractère précis du comptant, reflet fidèle de l'or, qu'on peut obtenir instantanément, forme identique, la monnaie de papier réunit tout pour être l'ombre du numéraire ; elle aspireà combler d'une manière exacte la seule différence qui la sépare de la monnaie métallique, celle de la substance^ en tenant la substance ellemême à la disposition constante du porteur. Si le créancier qui a reçu des billets de banque ne se croyait pas définitivement payé, s'il s'agissait pour lui de faire valoir un droit, quelque peu contestable qu'il fût, il ne les accepterait pas. L'ingérence et l'intervention du gouvernement est ici aussi naturelle et aussi conforme à la sécurité publique, que son ingérence et son intervention alors qu'il s'agit de contrôler les poids et mesures. On ne saurait tolérer rien d'incertain, pas plus que rien d'inexact dans la langue commune adoptée pour les transactions. On fera bien de se défier des arguments à double face de ceux qui soufflent le froid et le chaud suivant l'occasion, et qui disent quand il s'agit de la monnaie de papier :
Je suis oiseau, voyez mes ailes, Je suis souris, vivent les rats !
M. Karl Steiner, au moins, y va sans ambage : il suit
3âi LETTRES AU DIRECTEUR
les traces de Carey et d'un penseur distingué, M. Courcelle-Seneuil ' ; il repousse toute condition, toute garantie spéciale. Sur cette base, il peut soutenir que le billet de banque est l'équivalent d'une lettre de change ou d'un billet à ordre. Mais pour peu qu'on soumette le billet à un régime différent, il faut reconnaître qu'il est autre chose. Personne n'a imaginé d'imposer aux lettres de change ou aux billets à ordre une restriction de quelque nature que ce soit ; pour qu'ils ne changent point d'essence en se transformant en billets de banque, il faut qu'ils ne perdent rien du caractère de liberté absolue qui leur appartient.
Du moment où une organisation raffinée essaye de les mettre au niveau du comptant^ en s'efforçant de dissiper toute appréhension au sujet de la convertibilité immédiate des billets en or, en visant à faire circuler les ])illets comme du numéraire, l'identité prétendue des promesses commerciales et des billets de banque s'évanouit. Là se rencontre
* M. Courcelle-Seneuil, dont je respecte le talent autant que j'honore son caractère, reconnaît que le billet d'une banque solvable fait office de monnaie ; il fait plus, il admet que le billet de banque, faisant office de monnaie, déprécie la monnaie, en prétendant seulement que cette dépréciation a des limites étroites.
« Le billet de banque, dit-il, fait office de monnaie : il est doublé d'un gage réel ; il vaut toujours autant, ni plus ni moins, que la somme de monnaie métallique qu'il exprime. ))
Qu'il me soit permis d'ajouter ici une réflexion . si le billet qui fait office de monnaie déprécie la monnaie en se multipliant, il cxjiulse For en affaiblissant le gage sur lequel il doit reposer. — D'un autre côté, on ne saurait l'employer à monnoyer tous les engagements, car il rencontre une limite infranchissable dans l'emploi borné du comptant, dans VutUilé monéluirc. Ces deux observations; bien simples, suffisent pour signaler le péril de Vémission libre, et pour dissiper les illusions qu'elle entretient.
la véritable pierre de touche de la doctrine ; beaucoup de ceux qui se révoltent à la pensée de voir confondre, en principe, la monnaie de papier et la monnaie métallique, éprouveraient une singulière déconvenue s'ils étaient pris au mot dans la pratique journalière de la vie. Quand on quitte l'abstraction pour se mesurer avec la réalité, on le reconnaît, le billet de banque ne circule pas et no peut se développer que si des précautions multipliées parviennent à le faire marcher de niveau avec la monnaie, en le faisant servir d'instrument général d'échange.
Quant à l'isolement auquel je serais réduit, suivant M. Karl Steiner, j'ignore oh est l'EucHde ou le Bezout qui me condamne. J'attends cette révélation ; jusqu'à ce qu'elle me foudroie, je resterai enveloppé dans les ténèbres de l'erreur que professent Adam Smith et Jean- Baptiste Say, Ricardo etRossi, Storch et Huskisson, Léon Faucher et sir Robert Peel, Cobden et Gladstone. Je dirai plus, cet isolement n'atteint réellement que la phalange des écrivains, peu nombreux, qui croient avec Carey que chacun peut librement, sans condition aucune, émettre des billets de banque, comme chacun peut librement, sans condition aucune, ressemeler des souliers.
Ceux qui sacrifient à la doctrine hermaphrodite des conditions particulières et sévères imposées à la fondation des banques d'émission libre, reconnaissent implicitement que le billet de banque est autre chose que la lettre de change ou le billet à ordre, qu'il essaye de remplir l'office de la monnaie. Je craindrais de m' étendre démesurément si je voulais compléter cette démonstration ; je crois l'avoir fait suffisamment dans mon volume : la Question des banques^ ; je me bornerai donc à y envoyer M. Karl Steiner.
' Voir pages 23 à 36, 47, 176 à 180;, et notamment pages 417 à 424.
Votre collaborateur ni'accuse d'aimer les citations, il a voulu montrer qu'il pouvait aussi en émailler son écrit. Je l'en remercie ; il a donné, entre autres, sans doute par inadvertance, une citation de Cobden qui conclut en faveur de la thèse que je défends contre les banques d'émission.
Sir Robert Peel a parlé des fluctuations monétaires et commerciales que Y Act de 1844 prévient ou modère, il n'a point eu en vue les entraînements désordonnés de l'esprit de spéculation et les témérités de la finance moderne ; aucun mécanisme ne saurait en arrêter les ravages.
Serais-je indiscret en demandant le volume et la page des œuvres de lordOverstone, ou de ses dépositions dans l'enquête des banques, auxquelles sont empruntées les lignes reproduites par M. Karl Steiner? Je voudrais les lire dans l'original et voir quel est le sens véritable de la pensée entière de lord Overstone ; je soupçonne fort que ce n'est point à l'organisation actuelle de la Banque d'Angleterre qu'il faisait allusion.
J'en dirai autant de lord Ashburton, partisan déclaré du régime de la Banque de France, que M. Steiner a si souvent harcelée de ses incriminations.
Quant à MM. Cayley et Crossley, je déclare humblement ne point les connaître ; sont-ils des partisans de la libre émission^ ou simplement des adversaires de VAct de 1844?
J'ai fréquemment vu et entretenu à Londres mon illustre ami J.-S. Mill : il ne partage guère l'opinion de M. Karl Steiner ; reste Tooke, dont j'ai rappelé la vigoureuse condamnation prononcée contre ceux qui regardent l'émission des billets comme une industrie, et qui veulent lui appliquer le régime do la concurrence.
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Tooke, personne ne l'ignore, a vivement combattu VAct de 1844 ; suivant lui, il suffit pour garantir la circulation que la Banque conserve un encaisse métallique considérable, et le défende, les yeux fixés sur le cours du change, au moyen d'une élévation du taux de l'escompte, rapide et vigoureuse. Est-ce la doctrine que M. Karl Steiner prétend confirmer en s'appuyant sur la véritable autorité de Tooke ?
Me voici au bout d'une bien longue épîtro ; j'obéis à votre invitation formelle, au risque de fatiguer vos lecteurs, car je suis d'humeur à me défendre quand on m'attaque. Du reste, j'espère que la question s'écîaircirabien mieux, quand je la porterai sur le terrain de la doctrine du free-trade, et que j'invoquerai la pratique des banques d'Ecosse, pour repousser les assertions fantastiques de la Chambre de Glascow.
Ce sera l'objet de ma prochaine et dernière lettre.
Veuillez agréer, monsieur le directeur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.