‹ La Banque d'Angleterre et les Banques d'ÉcosseChapitre 5 sur 75 · II. — Les causes de la crise · texte numérisé non relu

II. — Les causes de la crise

Nous avnns tracé le récit rapide et fidèle des faits en laissant parler le plus souvent les documents officiels et en résumant les débats publics. 11 s’agit maintenant de scruter la nature de la crise et d’en indiquer les causes multiples fit compliquées. Non-seulement elles ont amené une secousse violente, mais elles continuent à retarder la guérison. Trois mois se sont écoulés depuis le noir vendredi, l’escompte reste encore à 10 pour 100 à la Banque d’Angleterre ; celle-ci n’ose point en abaisser le taux, car la réserve commerciale se reforme lentement; elle est loin d’avoir retrouvé la proportion ordinaire avec les dépôts dont la masse s’est au contraire accrue.

C’est que le taux élevé de l’intérêt n’a j)oint été un accident, il tient à des motifs plus graves que ne le serait une exigence abusive à laquelle le marché libre ne tarderait pas à faire renoncer, s’il présentait une niasse suffisante de capital disponible , et si celle-ci n’avait jias été rudement entamée par des spéculations hasardeuses, par des placements inconsidérés. — L’appiUd'un intérêt élevé a fait de plus en plus de l’Angleterre la pourvoyeuse des sociétés étrangères et des emprunts consentis au dehors. La forme nouvelle des sociétés à responsabilité limitée a imprimé plus d’audace aux entreprises lointaines et aux plans ambitieux ; les ressources privées qui alimentaient jusque-là les besoins locaux, se sont concentrées entre les mains de compagnies , à l’airùt d’un gros bénéfice et plus

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tt^in^raircs de leur nature, car elles sont dirigées par des honinics «pii espèrent gagner beaucoup et qui n'engagent qu’une faible part de leur avoir personnel , avoir quelquefois problématique. — C’est dans ce sens qu’un écrivain écossais, M. .lames Stirling, .s’est élevé contre le princi[(e pestilentiel {ihc prstHential primiplc) de la limited liability. Dans un temps où plus que jamais on voit .sévir la maladie morale qui pousse les hommes à tenter la fortune pour s’enrichir rapidement sans grand travail, l’évangile financier nouveau du bénéfice illimité et de la perte limitée devait être accueilli avec une rare faveur. Une e.xjiérience rudement acquise pourra seule conserver à celte forme d’a.ssociation les avantages que nous sommes loin de contester d’une manière absolue, mais qui ont été surfaits de beaucoup. Au début, quand tout poussait vers l’Eldorado des nouvelles compagnies , lorsque les avertissements sévères des pertes subies, des fautes commises et des déceptions encourues manquaient encore, il était tout simple qu’un mouvement considérable se produisit de ce coté. Quatre années se sont à jiciuo écoulées depuis que le législateur a fait tomber le» entraves et ouvert largement le champ des sociétés à responsabilité limitée ; on ne saurait s’étonner que bien des spéculateurs se soient précipités dans la lice avec une aveugle ardeur, et que plus d uuc fois l’impéritie et les entraînements du gain SC soient heurtés contre 1a fraude. On a vu éclore par centaines des entreprises do toute espèce , parmi Ic.squelles il en est de bonnes et d’utiles, mais beaucoup aussi de véreuses et d’imprudentes. Une partie du capital disponible s’est cngouiïréc dans cet abîme, cl le mal s’est produit encore sous un autre aspect. Les compagnies nouvelles, surtout les compagnies de finance, épuisaient tous les artifices pour attirer les réserves actives du pays.

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on les alléclianl par l’appAl d’un inf^rût élevé. (Juand on veut et quand on espère gagner beaucoup et distribuer de larges dividendes, on ne marchande pas les conditions du crédit qu’on essaye d'obtenir , une concurrence ardente élève le taux de l’intérêt. Telle a été la conséquence inévitable des sociétés créées en si grand nombre : d’un côté, clics ont absorbé une partie des ressources disponibles en diminuant l’offre du capital sur le marché et en l’engageant dans des opérations aléatoires ; d’autre part, elles ont poussé à l’élévation du taux de l'intérêt. Là, se roncontre une des principales causes de la crise.

Pour en mesurer l’influence, il faut remonter assez haut dans le passé. Les banques privées, concentrées entre les mains d’un petit nombre d’associés, n’ont jamais eu Angleterre payé d’intérêt sur les dépôts ni sur les comptes-courants. Quand une première atteinte a été portée au monopole do la Banque d’Angleterre, aujourd’hui entièrement détruit (et , disons-le on passant , c’est YAct de I8ii, cette loi qu’on accuse do favoriser le privilège, qui a inauguré le régime de la liberté pour le véritable office des hamjues, distinct de l’émission des billets), les compagnies par actions {joint-stock hanks) se sont appliquées, à l’exemple de l’Écosse, à utiliser les plus minces réserves en offrant un intérêt modique à ceux qui leur apportaient leurs fonds. Elles ont varié les procédés, mais en obéissant aux règles d’une prévoyante prudence. Tout en utilisant un champ précieux, demeuré jusque-là en jachère, elles prenaient les précautions indispensables pour tenir les ressources disponibles au niveau des engagements contractés. Sous ce rapport, nos banques de dépôt, qui se multiplient au grand avantage du pays, auraient d’utiles leçons à puiser dans l’expérience anglaise.

De l’autre côté du détroit, les clients des banques de dépôt se divisent en deu.x catégories. Ceux qui se font ouvrir un compte-courant [current account, drawing necoimt)nc touchent point d’intérêt, ou n’en touchent qu’un trè-s-faiblc sur la moindre balance mensuelle; on leur délivre un carnet [pass-book) et un cahier de checks au moyen desquels ils ont le droit de disposer à chaque moment de sommes fractionnées, jusqu’à concurrence de l’avoir. Il en est autrement des comptes de dépôt proprement dits {deposit accounts), qu’on est tenu de retirer on bloc, d’ordinaire .après un avis préalable. Ces dépôts portent un intérêt gradué suiv.ant la durée fixée p.ar cet avertissement. Chaque fois que l’on ajiporlc une somme destinée à ce genre de placement, on obtient en échange des récépissés de dépôt non transférables. Il faut, pour toucher la somme déposée, que le titulaire signe au dos du récépissé et le rapporte lui -même, s.ans avoir la faculté de tirer des c/tecks sur la banque ni d’obtenir de remboursement p.articl. Un cert.ain délai s’écoule toujours (à la grande bamjue de London and Westminster il est d’un mois) avant que l’intérêt commence à courir .au profit du déposant. Quant aux comptes courants, constamment disponibles, nous venons de dire qu’ils ne portent point intérêt. L’habile manager (directeur) de la London and Westminster ùank, M. Gilbert, s’est prononcé contre une pareille faveur accordée aux clients. 11 ne faut pas que la banque soit trop exposée à des remboursements ; elle supporte d’ailleurs de grands fr.ais dont elle doit se couvrir.

Plusieurs banques .avaient commencé par servir un intérêt sur les corapte.s-cünrants ; elles y ont renoncé ou bien elles en ont réduit le taux à t pour 1 00 ou 2 pour 1 00 au plus sur la plus faible balance mensuelle ; encore faut-

il que cette balance dépasse un chitfre tninimum Oxé d’avance. De cette façon, comme il arrive souvent que la balance tombe au-dessous de ce chifl're, le service de l’intérêt ne constitue qu’un faible chapitre de la dépense : il a une importance nominale plutôt qu’une importance réelle.

11 est impossible de connaître la proportion entre les comptes-courants et les sommes remboursables al call, d’une part, »it les dépôts sur récépissés à terme d’un mois, do trois mois, do six mois et même d’un an, de l’autre. C’est un secret religieusement gardé par les banques : les actionnaires l’ignorent ; les rapports imprimés ne jettent aucun jour sur la question, ils englobent dans un même ensemble le montant de toutes les sommes déposées sans intérêt ou à un intérêt qui augmente avec la durée du dépôt obligatoire. Toujours est-il que la sécurité de ces établissements repose en grande partie sur la distinction pratique établie entre les comptes-courants et les dépôts proprement dits.

Les banques anglo-coloniales, notamment celles qui l'ont les affaires de l’Inde et de l’Australie et qui ont leur siège à Londres, ont été les premières à s’écarter de ces règles de prudente réserve. Les banques nouvelles, et surtout les compagnies à responsabilité limitée, les ont complètement mises de côté ; elles ont voulu participer aux bénéfices considérables recueillis par les anciennes banques, en négligeant les procédés admis par celles-ci et en ne voulant pas se rendre compte de la différence do position, amenée par le temps.

.Jamais champ plus riche no fut offert à des entreprises bien conduites, puissamment organisées, que celui que rencontraient les joint-stock banks il y a trente ans. Des lois sévères, dictées pai’ un rigorisme outré et par le dé-

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sir do favuriser le monopole alors existant do la Hauquo d’Angleterre, no permettaiont point à plus de six associés de se réunir pour entreprise de banque, et les astreignaient tous à 1a responsabilité solidaire, sans aucune limite. Les hommes riches, à moins d’une résolution ferme et d’une vigueur d’action peu commune, hésitaient à tout risquer en ne partageant la responsabilité qu'avec un petit nombre d’associés. Il est vrai que les alfaires étaient mieux dirigées, plus soigneusement surveillées et plus sagement conduites dans le cas oii un capital suffisant se trouvait acquis par des hommes habiles et actifs; c’étaient là de brillantes exceptions, largement récompensées par un succès solide. La masse dos privale bankers était loin de s’élever à une pareille hauteur : ou en rencontrait beaucoup do faibles, d’ignorants et de peu scrupuleux. De là les faillites multipliées des banques, qui couvraient le sol anglais de ruines, à la moindre secousse financière. L'habitude des dépùLs cl des comptescourants était sans cesse contrariée et reslreiule par le défaut de confiance.

L’établissement des joint-stock banks améliora singulièrement la situation. Par l’effet naturel d’une buime concurrence, il releva aussi la condition des banques privées, forcées do grandir dans l’estime publique ou de disparaître. Le cercle des comptes ouverts, sous toutes les formes dans les diverses maisons, s’élargit rapidement ; ce u’étaicut plus seulement les hommes riches et les gens d’affaires, ce furent les rangs innombrables do 1a classe moyenne cl des classes laborieuses, les boutiquiers, les petits fabi’icants, les ouvriers, qui apportèrent leurs modiques ressources, et qui constituèrent un gros capital, réveillé d’un long engourdissement et utilement employé à vivifier l’esprit d’entreprise. Un ])areil phénomène ne

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saurait so reproduire deux fois dans les mêmes jirnportiüus. La moisson la plus abondante était rentrée, les banques établies dans le cours dos premières années de l’émancipation n’ont guère laissé qu’à glaner après elles. U y a di.x ans, il no restait déjà plus que peu d’argent à recueillir ; les sommes inactives, bonnes à mettre en eeuvre, ont encore diminué dejniis. Les banques nouvelles, encouragées i>ar les protits qu’avaient réalisés leurs aînées, se virent obligées do leur disputer les capitaux. Une concurrence extrême s’établit pour attirer les dépôts, en leur assurant un intérêt qu’ils no percevaient jioint jusque-là, ou en augmentant le taux do celui qui leur était servi. On alla chercher des spéculations, donnant des profits élevés, en province, dans les colonies et à l’étranger. On avait épuisé les avantages réguliers, on eut recours à des entreprises plus hasardeuses. Chacun s’empressait d’offrir des conditions meilleures aux capitaux ilont on sollicitait le concours de toutes parts, car on ne pouvait rien faire sans argent. Les anciens établissements solidement assis se trouvaient entraînés, eux aussi, dans une voie périlleuse, sous peine de voir diminuer leurs ressources et de perdre leurs clients, éblouis par de plus larges promesses.

Ace moment, la loi de 1862, en ouvrant libre carrière à toutes les fonnes do sociétés à responsabilité limitée, est venue singulièrement aggraver la situation. Le parlement s’était longtemps refusé à cette concession réclamée pur des esprits ardents. Il était inévitable qu’au moment où cette résistance était vaincue, où les digues étaient ouvertes, beaucoujt de mauvaises compagnies allaient surgir, qu’elles allaient enchérir les unes sur les autres de promesses et d’avantages oiferts. Ün créa surtout à l’envi de nouvelles sociétés de banque et des maisons d’os-

compte. Les anciennes faisaient beaucoup d’aflairos, car il n’eu existait même pas assez pour les besoins du commerce : elles payaient de gros dividendes ; d’autres les avaient suivies avec un succès moins éclatant, mais encore raisonnable. On touchait au moment où le sol financier épuisé allait manquer à la culture. Au lieu d’exploiter des terrains délaissés, les compagnies, écloses au soleil de la responsabilité limitée, se trouvaient réduites à enlever aux entreprises existantes une partie de leur domaine.

Au début de cette campagne, on 1862 et 1863, le taux de l’intérét était bas. On éprouvait de la difficulté à employer sur le marché monétaire le capital disponible, et l’on se trouvait forcément poussé aux aventures. On l’a dit depuis longtemps, John Bull est capable de tout supporter, mais il ne résiste guère au péril de l'intérét à 2 pour 100. Dès que le taux do l’argent se maintient d’une manière prolongée à un niveau très-réduit, s’il ne se présente pas do bonnes affaires, on en risque de mauvaises, on se lance dans les hasards ; les réserves se dissipent, le capital disponible est entamé, une chute énorme ne tarde pas à succéder à l’effervescence de l’esprit d’entreprise. De là viennent les oscillations extrêmes de l’intérêt. L’est afin do les restreindre, afin d’empêcher que le halancier ne s’éloigne trop du contre do gravité, pour SC précipiter vers la hausse, que des esprits éminents, entre autres M. Tooke et son digne disciple, M.<.\Villiam Newmarch, voudraient combattre une baisse exagérée. Chose singulière, tandis que des systèmes empiriques rêvent le taux 4 pour 100 comme limite maxiina do l’escompte de la Ilanque, M. William Newmarch indique ce même chiflrc de 4 pour 100 dans son dernier écrit, The reccnl financial Panic, comme la limite minima au-des-

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SOUS do laquelle il serait interdit à la Banque d’Angleterre d’abaisser l’intérêt perçu. Elle devrait s’abstenir de prêter quand le niveau du inarcbé libre se trouve plus bas, et profiter de ce temps d’arrêt pour s’approvisionner de métaux de manière à faire plus aisément face aux époques difficiles.

Nous préférons, pour notre compte, le libre jeu de l’olfre et de la demande, nous n’aimons ni les maxima ni les minima imposés ; nous avons foi dans le cours naturel des choses, pourvu qu’il ne soit point faussé par des procédés artificiels, pourvu que l’on empêche les expansions violentes et les contractions’ subites de la monnaie fiduciaire, appelée forcément à jouer avec la monnaie métallique le rôle d’évaluateur commun de tout ce qui s’échange. Il faut que la circulation mixte, composée de métal et de papier, se comporte comme le ferait une circulation purement métallique. En dehors de ce principe, il n’y a plus ni sincérité dans les prix, ni sécurité dans les transactions, et l’équilibre rompu entre les divers imu’ebés, au lieu de se rétablir spontanément en vertu du libVe commerce de l’or comme des autres marchandises, se trouve exposé à traverser des phases violentes.

La multi|>lication des compagnies de finance, à responsabilité limitée, a exercé une triste influence sur le marché. Elle a conduit à une exportation considérable du capital, placé à un intérêt d’autant plus élevé qu’il se trouvait exposé à plus do risques ; bien plus encore, clic a fait consacrer, des sommes énormes à des avances engagées dans des affaires dont le produit ne couvrira jamais la dépense. La meilleure chance se présente quand les banques, s’étant fait garantir par plusieurs signatures, en rencontrent une bonne, qui paye pour les autres. Alors les compagnies de finance assistent impassibles à la ruine

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d’entreprises qu’elles ont provoquées par d’imprudentes facilités, et dont elles ont h&té la chute par la perception d’un intérêt exorbitant. Ne faut-il pas qu’elles distribuent do gros dividendes pour faire monter le prix dos actions V 11 s’agit bien d’un service à rendre, alors qu’on n’a eu en vue qu’un large profit à recueillir !

Cependant ce calcul égoïste manque souvent 1e but ; les échecs répétés des entreprises écloses en serre chaude ébranlent la confiance, Les pertes deviennent conta- .gieuses, les signatures regardées comme les meilleures perdent leur valeur, le crédit s’affaisse, et ceux qui ont fourni les ressources aux banques et aux maisons d’escompte commencent à exercer sur elles une pression gênante. Pour les calmer, les établissements inenacés augmentent encore le taux de l’intérêt servi ; cet e.spédient meurtrier ne fait que retarder de quelques jours l’instant fatal.

L’organe le plus accrédité de l’Angleterre pour les questions financières, ï Econornisl, si habilement dirigé par M. Bagebot, l’a dit récemment : un ne vit jamais et probablement on no verra plus de longtemps commettre d’aussi insignes folies que celles qui ont marqué le cour.s des deux dernières années. 11 faut que l’Angleterre ait un tempérament d’une solidité indestructible, pour avoir résisté à tant d’abus, pour supporter comme elle l’a fait les mouvements spasmodiques d’une crise formidable, conséquence nécessaire des fautes récentes. La défiance actuelle du continent, qui contribue à maintenir l'escompte de Londres è un taux de guerre, doit servir de leçon : moins elle est fondée, plus elle constitue un avertissement salutaire. Jamais, en effet, la puissance productive de r.4nglcterre n’a reposé sur un terrain plus solide ni plus fructueux ; s’il est une vérité incontestable euseignée

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par Adam Smith, c’ost celle qui consiste à regarder lu fruit annuel du travail d’une nation comme la source lu plus féconde de la richesse. L’Angleterre no tardera pointa réparer les pertes subies « déjà une situation prospère, une industrie florissante, un commerce d’cxpoitation accru dans do larges proportions, un revenu public progressif, font un singulier contraste aveu le désarroi financier, et ne sauraient tarder à y mettre un terme. fVous no sommes nullement inquiet de l’avenir do ce grand pays, il nous semble que le présent apparait au dehors sous des couleurs beaucoup trop sombres. On no saurait continuer à demander à nos voisins tous les payements en or et à tenir en défiance leurs titres de crédit ; mais l’expérience acquise ne sera point p<irdue par eux : ils ont éprouvé une fois de plus combien, mémo en présence d’une circulation airermie par la rigueur prévoyante de la loi, le crédit est de structure légère et délicate.

Il est vrai qu’on s’est trouvé on présence d’une réunion singulière de causes et d’influences délétères. Au moment mémo où un taux très-réduit do l’intérêt portait à se lancer à tout prix, à tout risque, dans les opérations les plus téméraires, la loi sur les sociétés à responsabilité limitée a multiplié les compagnies de finance et les maisons d’escompte peu expérimentées, ardentes au gain. Bientôt après une source féconde de déceptions s’est ouverte avec le nouveau mode d’entreprise des chemins de fer. A rentraînoment des placements multipliés à l’étranger, on a vu se joindre les manceuvres audacieuses des oMTi (ôears) ', spéculateurs âpres, qui ont combiné d’ac-

‘ Spéculateurs à la baisse. On ap|>elle bulli (taureaux) les s|iéculateurs à la hausse.

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tifs efforts pour précipiter la chute des entreprises vacillantes, afin de réaliser de tristes bénéfices sur labaisse des actions, baisse dont ils étaient les promoteurs. L’ébranlement causé par l’approche d’une grande guerre européenne dont personne ne pouvait prévoir la marche l'apide, l’agitation provoquée par le bill de refonn et le changement inattendu du cabinet, qui a mis lord Derby à la place du comte Russell et M. Disraeli à la place de M. Gladstone, c.xpliqucnt assez, pour nous en tenir au.v jioiuts culminants, l’invasion et la persistance de la crise, et contribuent à faire admirer la constance énergique avec laquelle l’Angleterre a su dominer un mal, qu'il lui avait été impossible de conjurer.

Rien de plus instructif, en ce qui concerne l’action des sociétés à responsabilité limitée, que l’étude du désastre causé par la maison d’escompte Overend, Gurney et C'. Lu grand nombre de créations suscitées par le système nouveau étaient venues lui disputer le terrain, lui faisant une concurrence acharnée. Les nouveaux venus cherchaient à multiplier à tout prix les dépôts qu’on leur confiait, et, pour ne pas se voir enlever les clients, la vieille maison Gurney, déjà rudement atteinte, et condamnée à de fâcheux expédients, se lança dans la même voie hasardeuse que ses rivales. Une lutte de facilités abusives et d’offres séduisantes s’établit. Le taux do l’intérêt servi s’éleva, alors que le produit des sommes empruntées restait le même. Pour grossir celui-ci, afin de rétablir entre les recettes et les dépen.ses l’équilibre qu’une méthode vicieuse avait rompu, on fit un usage excessif et périlleux des avances, consenties à un prix exorbitant. Pour nous servir d’un terme nouveau, dont la langue des affaires vient de s’enrichir tristement de l’autre côté du détroit, on s’appliquait à faire financer les entrepreneurs de che-

mins de fer, chargés d’énormes constructions sans capital souscrit, les spéculateurs hasardcu.x et les établissements compromis. On leur imposa les conditions les plus dures. Le tau.x de l’intérêt allait en grossissant ; il semble singulier qu’au lieu de diriger avec une animosité blessante de vives attaques contre la Banque d’Angleterre à l’occasion des rehaussements de l’escompte, on ait longtemps négligé de signaler le véritable siège du mal, la concurrence imprévoyante que se faisaient les éfablissciucnts de finance et les maisons d’escompte, pour attirer, par l.’npj)At d’un gros intérêt, les ressources disponibles. N’estce pas ainsi que dernièrement encore les classes laborieuses ont vu crouler avec désespoir la compagnie établie sous le titre pompeux de The national Savinfjs’ bank Association, fondée en 1836, au capital de 100,000 liv. St. en actions d’une livre. Cet établissement ne comptait pas moins de cent soixante-quatorze succursales, dont trente-sept dans la métropole ; il avait fait appel par des prospectus retentissants aux plus fiiiblcs sommes, lentement amassées et rudement conquises par le labeur de chaque jour. Il prenait en pitié les 3 pour 100 des caisses d’épargne; il offrait 4, 4 1/2, 3 et même 6 pour 100, accueillant les dépôts les plus minimes et promettant des branches {branch-banks) partout où on aurait souscrit un nombre d’actions suffisant ; surtout il insistait sur la sécurité ac<iuise à des placements si avantageux. Les classes laborieuses ont cédé à la tentation trompeuse {that temptijifj delusion) d’un intérêt élevé ; elles s’en repentent amèrement aujourd’hui. — On dira peut-être, en invoquant la théorie favorite du self-fjocernrncnt : Les hommes doivent savoir veiller sur eu.x-mêmes et sur ce qui leur appartient. D’accord, nous aimons cette lièie maxime, néanmoins c’est à la condition que la loi no soit

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pas assez élastique pour ne fournir aucun remède contre les j;ens peu scrupuleux à l’égard de ce qui appartient à niitnii. La formation des sociétés à responsabilité limitée ollrc des facilités dont une exacte probité ne s'accommode guère. La banque Overend, Gurney and C°, à la suite d’une impulsion aussi large qu’imprudente, était devenue insolvable. On choisit ce moment pour la reconstituer au mois d’août 186.*), sons forme de société à responsabilité limitée, au capital de o millions de liv. st. (125 millions de francs), divisé en 100,000 actions de 50 livres (1,250 francs) chacune, sur lesquelles 15 livres (325 francs) se trouvaient versées. L’apport de l’ancienne maison, dont on connaît l’état, fut payé .500,000 liv. st. (12,500,000 francs)! Les titres de la société Overend, Gurney and (7° limited se négocièrent avec une prime élevée, qui était récemment encore de 10 liv. si.; elles sont tombées d’abord à 12 livres d’escompte, c’est-à-dire de perte, etdepuis qu’un appel nouveau de 1 0 livres a été fait par les liquidateurs aux malheureux actionnaires, ces actions ne sont même plus cotées à aucun prix.

Une série d’opérations vicieuses et des charges accablantes avaient di.ssipé lus ressources de l'ancienne Compagnie ; on pouvait espérer que la leçon aurait profité h la direction nouvelle. Il n'en a pas été ainsi ; elle multiplia les opérations hasardées et se trouv.ail nu bord do l’abîme, quand une similitude de nom vint lui porter une rude atteinte, lors do la faillite Overend, Watson and C°, con- •structeurs de chemins de fer. Victime d’une fraude audacieuse de la part de la maison Pinto, Porc* et C', engagée dans une quantité de mauvaises alfaircs, elle tenta un dernier ellbrt en demandant le jeudi m.'itin, 10 mai, un secours de 400,000 livres sterling (10 millions de francs) à la Ilaiique d’Angleterre. Les sécurités nll'ertes

; Câiogle

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étant insuffisantes, l’assistance dut être refusée avec un vif regret, car les directeurs do la Banque ne se dissimulaient nullement l'imminence du danger; ils s’attendaient à l’explosion que cet événement devait produire. Ce jour même, la grande maison du coin fermait ses portes, et le lendemain commençait Y Overend-friday , le black- Friday.

Ce fut dans la Cité comme la secousse d’un tremblement de terre ; la violence du choc échappe à toute comparaison ; cependant rien n’était imprévu , il avait seulement été impossible do calculer à l’avance la force destructive du fléau. Le taux do l’escompte de la Banque d’Angleterre était déjà à 6 pour 100 à la fin d’avril ; dès les premiers jours do mai, il fut successivement et rapiment porté à 7, à 8 et à 9 pour 100. Le jeudi matin, 10 mai, les avances sur fonds publics étaient taxées à

10 pour 100. Le baromètre financier marquait la tempête ; à mesure que les moyens d'action do nombreuses compagnies s’affaisaient, les demandes affluaient de plus en plus à la Banque ; la réserve baissait, carTimportation de tout l'or do l’Australie ne suffirait point pour la maintenir au même niveau, quand l’équilibre so trouve rompu entre ce qu’on apporte et ce qu’on retire, quand on prête plus que l'on ne reçoit, et que les exigences des emprunteurs vont en croissant. Los ressources les plus largos ont leur limite : celles do l’Angleterre sont énormes, l’imprévoyante ardeur do la spéculation avait cependant réussi à épuiser l’avoir disponible. Une augmentation constante et colossale de la richesse n’avait pas suffi pour tenir tête à l’expansion violente des entreprises.

Le mécanisme de la production se trouvait dépassé on rapidité par le mécanisme do l’absorption dos placements.

11 y a vingt ans, le savant statisticien Porter estimait à

GO millions de livres (1,.'500 millions de francs) le progrès annuel de la richesse de la Grande-Bretagne ; le chillre a an moins doublé depuis. M. Newmarch et VEconomist le portaient à 130 millions de livres sterling (3 milliarfs 2o0 millions de francs) il )’ a peu d’années ; des autorités compétentes l’élèvent jusqu’à l.'îO et même 200 millions de livres sterling (3 milliards 750 millions à 5 milliards de francs.) Il ne faut pas oublier que ce capital ne saurait être employé en totalité ; la rente et le prix des immeubles ont monté sans fournir l’objet du commerce d’exportation; on ne saurait s’en servir non plus pour payer les articles apportés du dehors, ni pour solder les emprunts turcs, égyptiens, brésiliens, etc.

Quant aux épargnes disponibles, elles ont en jiarlic pris cette direction ; beaucoup ont été consolidées dans des travaux d’une utilité contestable et d’un rendement médiocre ou nul ; bcaiicouji ont été englouties dans des entreprises imprudemment conipies et mal exécutées. Li's sociétés à responsabilité limitée en ont absorbé une bonne part : il n’y aurait encore que demi-mal, si le passé pouvait se liquider au moyen du sacrifice déjà subi ; mais presque toutes ces sociétés n’ont eu que le nom de responsabilité limitée, du moins quant aux sommes versées. Les fondateurs, afin de trouver plus facilement des souscripteurs, leur ont demandé une faible partie du montant des actions ; ils faisaient ainsi briller l’attrait d’un capital imposant, et reportaient sur l’avenir la charge du présent. La maison Overend, Gurney and C° limited n'avait fait verser que 15 livies sur 50. L’actionnaire ne s’en trouve pas moins engagé jiour Je surplus, il est tenu de parfaire tout ce que le déficit constaté peut exiger. C’est en fait une sorte de responsabilité illimitée qu’il encourt, et tes inquiétudes répandues rendent cette perspective fort soin-

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brc ; elles pèsent sur tous ceux qui ont eu le malheur do s’engager trop légèrement dans des opérations dont ils no mesuraient pas la portée. Nombre d’entreprises ont ruiné déposants et actionnaires en laissant ceu.x-ci sous le poids de graves engagements.

Les fatales découvertes faites à cet égard ont révélé que beaucoup de capitaux souscrits et beaucoup de dépôts réalisés étaient consacrés à de mauvais placements. Rien de plus naturel, par conséquent, que la furie avec laquelle y Overend-friday a vu les intéressés se précipiter sur toutes les caisses. Une réaction violente se faisait jour contre la confiance des trois dernières années. La panique financière {crédit punie), tel est caractère saillant de la dernière crise. Le Times a beau dire dans un langage pittoresque que toutes les paniques viennent du crédit ébranlé, comme tous les poissons sortent de l’eau. Il est impossible de se méprendre sur la physionomie que présente celle qui vient d’affliger l’ Angleterre. A l’exception do quelques spéculations immodérées sur le coton et le fer, le commerce était sain, l’industrie vigoureuse, les récoltes n’avaient pas manqué. h’Act de 1844 avait élevé une digue infranchissable contre une crise monétaire proprement dite. Les signes principau.x de la tourmente de 182.0 et de celles de 1837, 1847, 1837, 1864, manquaient en grande partie. Par contre jamais les signes précurseurs d'une crise financière ne se présentèrent plus complets et plus menaçants, jamais aussi le choc subi n’arriva avec cette rapidité foudroyante.

Le mal, quelque grave qu’il paraisse, semble moins profond; il laissera des traces moins sensibles. Répétons-le, si les banques faibles ont disparu, les banques solides se sont fortifiées, et leur utile influenci! ne cessera point do s’exercer. Si nous résistons au mirage de la li-

hcrlé (l’émission, fonction tout à fait secondaire, et fonction distincte du véritable office do banque : si nous avons toujours maintenu le princijie que le billet faisant office de monnaie réclamait, comme celle-ci, l’unité et la stabilité, et devait appeler l’action de l'Etat, dont le premier devoir était do veiller à la fidélité et à la sécurité de la monnaie fiduciaire comme de la monnaie métallique, au môme titre qu’il est appelé à veiller à la rectitude des poids et mesures, nous sommes aussi le partisan décidé de la liberté des banques sainement entendue, sans mélange d’aucune fiction est d’aucun artifice. Un grand enseignement sort de 1a crise financière de l’Angleterre : c’est grâce à la solidité do lu circulation garantie par VAct de 1844 que les désastres privés n’ont point dégénéré en un désastre public. D’un autre côté, si certains établissements ont sombré, la grande et féconde institution des banques do dépôt, cet actif intermédiaire entre le capital qui s’offre et la demande qui se présente pour l’employer, n’a fait que se retremper durant l’épreuve. Les saturnales d’une spéculation éhontée ont pu dissiper des capitaux nombreux, elles n’ont pas porté atteinte au principe du bien-être général. Les banques de dépôt, appuyées sur la base inébranlable de la circulation , garantie par la llanque d’Angleterre, forment le plus puissant levier do l’activité productive. Ce que nous pouvons faire do mieux en France, c’est d’en bien étudier le mécanisme et de nous l’approprier.

Le chiffre des dépôts que possédaient <m 1865 les institutions de crédit de Londres dépassait 100 millions de livres (:i milliards 500 millions de fraiic.s). La London and Westminster hank recueillait à elle seule près d’un demimilliard de ressources actives. En réunissant ce résultat à celui obtenu ]iar trois autres grandes banques, la London

CRISE FINANCIÈRE DE L’ANflEETERRE.

Joint-Stock, l'Union Bank of London et la London and County, on arrivait à un total de 70 millions sterling (1 milliard 730 millions de francs)'. On no saurait relever d'une manière précise le chiffre des dépôts pour tout le royaume-uni, mais les renseignements que nous avons recueillis nous le font évaluer au minimum de 240 ou 300 millions de livres sterling (G ou 7 milliards 1/2 de francs). On l’a estimé jusqu’é 400 millions sterling (10 milliards de francs). Ces données colossales suffisent pour imprimer la conviction que là sc rencontre l’avenir du crédit, et non dans l’accroissement périlleux d’une monnaie fiduciaire sans garantie métallique. Les plans les plus avantageux se bornent à promettre de ce côté quelques centaines de millions de francs , nous savons à quel prix. N’cst-ce pas, malgré l’importance de la somme, quelque chose de mesquin en face dos milliards qu’un crédit sain, assis sur un numéraire fidèle, assure aujourd’hui à l’Angleterre par l’office régulier des banques de dépôt?

Les efforts des ours {bears), si funestes aux compagnies suspectes, ont été impuissants contre les grandes banques de dépôt. Le bearing (spéculation combinée à la baisse) a joué un grand rôle dans la dernière crise financière do l’Angleterre : dos manœuvres illégitimes de bourse ont précipité un désastre qu’elles n’auraient pas à elles seules pu produire. Des combinaisons hostiles ont traqué les titres de certaines compagnies; elles ont fait vendre à tout prix les actions, afin d’exciter l’alarme des déposants et do faire encore baisser les titres par suite du nm sur les caisses. On a été jusqu’à dénoncer des personnes occupant de hautes positions dans diverses entreprises, qui auraient trempé dans ces manœuvres déshono-

' Le cliillre de ces dépôts a encore auitnienté en 1860.

rantes. Pendant longtemps, les taureaux {bulls) ont été vaincus etlcsowrs [bears) ont été triomphants. A Londres, les esprits se sont vivement émus de celte persistance de la baisse ; un membre du parlement, M. Leemau, a même déposé une proposition tendant à refréner le bcariny.

Le beariruj a licaucoup contribué à la convulsion de VOverend-friday. Cela vient à l’appui de l’opinion qui considère la crise de 1806, non pas comme une panique du capital provenant de l’épuisement des ressources, non pas comme une panique commerciale fruit d’une spéculation désordonnée, non pas comme une panique monétaire [bullion-panic) ayant sa source dans une diminution de numéraire ou dans la suspicion jetée sur les billets de banque, mais comme une panique financière amenée par une maladie du crédit, :i laquelle ont principalement conduit : l’explosion des sociétés à responsabilité limitée,, les manœuvres des spéculateurs à la baisse et les fausses combinaisons sur lesquelles repose la construction des cbemins de fer.

\j' Acl de 1844, sur lequel on a prétendu faire retomber la responsabilité de la tourmente, a fourni mi contraire un puissant moyen de défense contre la crise ; parmi les hommes qui font autorité dans la question, presque aucun ne réclame la liberté d'émission ; loin de prévenir l’invasion du mal, elle n’aurait fait que l’aggraver. Beaucoup d’essais ont été produits, beaucoup de propositions ont été faites jtour empêcher è l’avenir le retour d’une commotion pareille à celle du noir vendredi. Nous venons de donner le récit fidèle de cette tourmente ; nous essayerons d’en aborder l’élude sous ce nouvel aspect.

li'Act de 1844 et la liberté des bsaqucs

L’Angleterre vient de passer par une épreuve qu’elle n’avait jamais subie. Plus d’une fois des crises formidables ont éclaté de l'autre côté du détroit, plus d’une fois un commerce colossal, une industrie merveilleuse, un crédit étendu, une richesse sans cesse croissante, y ont éprouvé un rude ébranlement. On y connaissait les nms upon the bnnk, c’est-à-dire les assauts livrés par les détenteurs de billets et par les déposants aux caisses des institutions de crédit; mais jamais on n’avait vu, pour nous servir de l’expression du président actuel du Board of Trade (ministre du commerce), sir Stafford Northcole, un nm upon Enrjland, causé par la méfiance répandue à l’étranger. — Malgré le taux élevé de l’escompte, qui assurait un beau revenu aux détenteurs des lettres de change disposés à attendre l’échéance de ces titres, les remises sur l’Angleterre ont été délaissées, et les soldes ont dû en grande partie être payés en or. Ce coup a porté atteinte non-seulement aux intérêts les plus vivaces du pays, mais encore à la fierté du sentiment public. La Grande-Bretagne, ainsi que l’a reconnu V Economiste s’était résignée à ne plus peser sur le monde comme puissance militaire, elle savait qu’elle ne représentait qu’une puissance géographique do second ordre ; mais son orgueil était satisfait du rôle de grande puissance financière. Son amour-propre a été blessé dans ce qu’il avait de plus sensible lorsqu’elle a vu la défiance générale repousser ses valeurs de crédit, si recherchées jusque-là dans le monde entier.

' Ce travail a jwi u dans la Revue des Deux Mondes du 1“' septembre 186b.

Tel a clé le caractère saillant et nouveau de la crise actuelle ; on peut être assuré que rien ne sera néjçligé pour prévenir le retour d’une pareille calamité. Les liommes d'uiraires ont les sensations vives, mais la mémoire courte. S’il ne s’agissait que d’une de ces secousses périodiques qui portent de rudes coups aux fortunes privées, on n’y penserait plus dans six mois, car le mouvement fécond du travail ne tardera point à compenser les pertes subies. Il en est autrement de l’échec éprouvé par le crédit extérieur do la Grande-Bretagne ; c’est une bataille perdue qui laissera un long souvenir. Il ne suffirait pas do s’approvisionner de canons rayés et de fusils à aiguille, de construire des monitors ou d’étendre les fortifications pour garantir désormais le royaume-uni ; il faut sonder courageusement 1a plaie financière, y porter au besoin le fer chaud et rétablir dans l’estime de l’univers la force vitale qui anime ce grand corps. « Los chiens de garde sont nécessaires pour préserver le troupeau, » disait le duc de Wellington ; ce qui est plus nécessaire encore, c’est que le troupeau continue do prospérer. Aussi toutes les institutions financières vont-elles passer au creuset do la discussion ; on peut s’en rapporter sous ce rapport à l’esprit sérieux et investigateur des Anglais, aiguisé par l’intérêt national mis en éveil. On laissera de côté tout vaiu ménagement ; on essayera d’atteindre le mal dans sa racine. Aucun principe, quelque éprouvé qu’il paraisse, no saurait se soustraire au plus minutieux examen.

L’occasion semble favorable aux innombrables faiseurs do projets pour mettre en avant les réformes qu’ils prôuent depuis longtemps, notamment en ce qui touche le régime de la circulation fiduciaire. Le prestige do la richesse générale s’est tr ouvé voilé ; ne faut-il pas s’eu prendre à une mauvaise organisation du crédit’? Les rcs-

Digilized bv Co

CRISE FINANCIÈRE DE L'ANr.LETERHE.

sources de l’Angleterre se sont montr<^cs insuffisantes ; n’ est-ce pas le moment d’essayer de la merveilleuse panacée d’une multiplication plus abondante de la monnaie créée sans effort et sans peine? h'Act de 1844 n’a-t-il pas été comme le dragon jaloux qui défendait l’entrée du nouveau jardin des Hespérides? ne faut-il point l'écarter afin do prêter secours à tous ceux qui demandent des avances? N’est-il pas honteux pour l’Angleterre qu’elle ait subi pendant trois mois l’escompte à 10 pour 100, tandis que la Banque de France ne demandait que 4 et 3 1/2 pour 100? Rien n’a été épargné dans ce sens do ce qui peut irriter et de ce qui peut séduire les esprits. C’est en vain qu’il y a deux ans M. Coseben, dans son remarquable écrit intitulé Sept pour cent [Seven per cent), avait mis à néant ces spécieux artifices ; on a jirofité de l’excitation du public pour reproduire le même thème, et des besoins factices ont cherché à ressusciter des erreurs victorieusement réfutées. Toutefois les fantaisies attardées des disciples déguisés de Law no nous inquiètent guère pour un pays positif et éclairé comme l’Angleterre. Des systèmes sérieux peuvent seuls y être sérieusement débattus. Tous les hommes dignes d’être écoutés y sont fermement attachés au principe de la circulation métallique; ils n’admettent le billet qu’autant ([u’il rf^pré.sentc fidèlement l’or, et qu’il s’échange à volonté contre do l’or ; ils ne diffèrent que quant au mode à choisir pour assurer ce résultat capital. Les membres de l’ancien et du nouveau cabinet, la Chambre des lords et la Chambre des communes, le club d’économie politique et les organes accrédités de la presse, tout le monde est bullionist ', sévèrement buUionist; tout le monde aujourd’hui

' Nom liuntié aux adeptes du êysirme métallique.

lôfi CRISE FINANCIÈRE DE L’ANGLETERRE.

comprend que la monnaie n’est pas simplement un sif^nc d’échange, qu’elle doit être un équivalent, posséder une valeur intrinsèque, afin de servir d’évaluateur commun de tous les produits et de tous les services, de véhicule au commerce international .

C’est le souverain d’or, d’un poids et d’un titre déterminés, qui constitue la base de la circulation britannique. L’école do Birmingham, après avoir essayé de ressusciter une vieille méprise, .s’est abîmée dans le désastre de la célèbre maison Atlwood and Spooner. Cependant la lutte, transportée sur un autre terrain, n’est ni moins vive ni moins grave. 11 est admis sans contestation aucune que le billet de banque doit être constamment échangeable contre de l’or ; reste à savoir comment il faut s’y prendre pour assurer l’application de cette règle fondamentale. Le billet de banque remplit la fonction de la monnaie, il circule comme elle, il termine, les transactions, il ne rapporte rien et ne vaut que comme instrument d’écbange. « Le public reçoit et donne les billets comme une monnaie réelle, n disait M. Mollien. Le billet, qui e.xerce la même influence et qui accomplit le même service que le numéraire métallique, doit-il être soumis au contrôle public? La création des billets est-elle une industrie, ou rentre-t-elle, comme le dit Tooke, dans la « province de la police de l’État? » Ici les opinions se divisent : ceux qui veulent avant tout la stabilité, la fixité et la sincérité des conventions, soutiennent que le billet de banque dépend du domaine public ; ceux qui veulent n’y voir qu’un simple titre de crédit demandent la liberté de l’émission, que par une fAclieuse erreur do langage ils confondent avec la liberté des banques. Nous ne voulons point greffer sur notre sujet une discussion métaphysique; nous nous contenterons do dire que, d’après nous, il y a, pour

emprunter le beau langaf^c de M. Cousin, « une famille de droits que la société moderne a fait sortir du cercle restreint des prétentions individuelles et des libertés partielles, afin de les remettre à la puissance publique, au grand profit de la liberté générale et de la sécurité des individus. « Le droit d’émission des billets, qui constituent une sorte de monnaie de papier, est de ce nombre. Le devoir de l’Etat est de veiller à la fidélité des poids et mesures ; le devoir de l’État est, au même titre, de veiller à la fidélité de la monnaie métallique et fiduciaire. Tel est le principe qui domine en Angleterre et que les États- Unis viennent d’adopter.

Ce principe admet divers modes d’application ; l’État peut e.vercer lui-même le droit d’émission ou le déléguer à des conditions définies. Il peut le déléguer à un seul élablisscmeut ou à plusieurs, appliijuer l'unité pour la monnaie fiduciaire comme pour le numéraire métallique, ou bien tolérer une émission multiple. Il peut limiter la quotité do l’émission en fixant un contingent déterminé, ou bien régler seulement les bases sur lesquelles celle-ci doit reposer, sans en restreindre le chiffre ; il peut enfin prescrire un dépôt de valeurs publiques ou un encaisse métallique qui correspondent dans une proportion déterminée aux billets émis, soit qu’au delà d’un certain chiffre toute l’émission fiduciaire doive être représentée par de l’or, soit qu’elle se trouve astreinte à ne pas déj)asser un multiple fixe du métal conservé. Ces divers systèmes conduisent à des combinaisons variées, plus ou moins élastiques. Sir Stafford Northeote, qui a fait avec un rare succès, le 31 juillet 1866, son maiden-speech de ministre du commerce sur la question des banques, a spirituellement défini les tendances des deux écoles irréconciliables. « Les uns, a-t-il dit, pensent que la monnaie est

de l’or, du capital disponible, quelque chose de substantiel ; ils ajoutent que vous devez couper votre habit suivant la mesure du drap que vous possédez, et que, .si vous avez peu do fonds, vous ne sauriez en prêter beaucoup à bon marché. D’autres, au contraire, soutiennent que vous devez alors faire ressource du crédit, car, à leurs yeux, la monnaie n’est qu’une forme de crédit. Au lieu de vous astreindre à couper votre habit d’a[)iês le drap, ils prétendent que vous devez tailler le vêtement tel qu’il vous convient, et, si vous ne pouvez obtenir do drap en quantité suffisante, vous servir do quelque chose qui ressemble à du drap. » Il s’est empressé de déclarer au nom du gouvernement qu’il ne croyait pas possible, et, cela fùUil possible, qu’il ne croyait pas désirable, (piand on a fait u.sago do la monnaie existante et du capital di.sponible, d’avoir recours à la création d’un capital fictif. — Ces paroles sont do bon augure pour la solution définitive de la question. L’Angleterre n’est point exposée à répéter le vieux refrain du dissipateur :

Quand nous avons perdu notre or et notre argent,

Le papier nous parait d'un secours excellent '.

\j' Act de 1844, dont nous avons déjà exposé le mécanisme, donne la formule la plus nette de l’école métallique. 11 fixe d’une manière précise la limite de l’émis-sion des billets pour toute l’AnglcteiTe, en tant que ces billets ne sont pas couverts par un dépôt équivalent en or ’. C’est contre lui que se dirigent les batteries des partisans

' When gold and silvcr arc gone and spent,

Therc arc bank-notes niorc excellent.

’ Un acC analogue, rendu en 1843, applique le même principe à l’Écossc et à l’Irlande.

d’une circulation plus élastique. On l’accuse d’avoir amené le désastre en empêchant une expansion de hillets ; il n’a point permis à l’Angleterre do couper un habit conforme à sa taille dans le riche tissu du crédit! 11 est devenu le delenda Carlhago des novateurs des deu.x ciMés du détroit; mais aussi quelle force nouvelle le principe de sir Robert Peel ne doit-il point puiser dans l’adhésion presque unanime qui vient do le consacrer lors d’un débat récent et remarquable de la Chambre des communes 1 Il ne faut pas s’y tromper, les demandes de réforme ne portent que sur des points secondaires, notamment sur une question d’ordonnance extérieure plutôt que de système, ta séparation des deux départements d’émission et de banque. Quant au principe fondamental, qui consislo à faire dériver la création des billets du pouvoir public au lieu d’y voir une fonction de banque, il obtient une adhésion à pou près unanime. Loin d’être menacé de disparaître, il grandit dans les convictions.

Quand on parle des adversaires do \'Act do 1844, il faudrait commencer par distinguer entre eux, car en y voyant simplement des auxiliaires de la liberté d’émission, on risque de commettre la plus étrange méprise. L’Angleterre n’a pas besoin de conquérir la liberté des banques, elle la possède, pour tout ce qui est office do banque, grâce à l’esprit libéral de YAct de 1844. Sir Robert Peel l’avait dit : v II no saurait y avoir une concurrence trop libre et trop illimitée dans l’industrie de la banque, le principe de la concurrence doit gouverner les banques ! »

Il n’en est pas de même du droit d’émission.

Parmi les adversaires de YAct de 1844, beaucoup trouvent qu’il n’a pas assez fait, ils veulent le compléter et l’élargir dans le sens du principe qu’il consacre. Ils dési-

uo

CRISE FINANCIÈRE DE l/ANGLETERRE.

rcnt voir cesser en Angleterre, et même en Ecosse et en Irlande, toute émission de monnaie de papier autre que les billets de la Banque d’Angleterre. Déjà l’année dernière, M. filadstone a présenté un bill pour préparer la voie à cette réforme. S’il a échoué, c’est qu’aux partisans de l’émission limitée, tolérée par sir Robert Peel, se sont joints ceux qui blâmaient le l)ill de ne pas faire assez dans le sens de l’abrogation d’une faculté contraire au principe dominant de la loi. D’autres encore se rendent les interprètes des idées exposées avec talent en France par jM. Eernuschi et par M. .Modeste, en Allemagne par M. Geyer ; ils demandent la suppression de tout liillet qui ne rencontre point une garantie équivalente en or dans l’encaisse do la Banque. A cette condition, il c.st facile de le comprendre, on pourrait sans danger autoriser toutes les banques à joindre à leur industrie libre la faculté de représenter par des billets la valeur des métaux précieux, lidèleincnt conservés. Les avantages qui distinguent la monnaie de papier, — la facilité du transport, la rapidité du compte, l’agilité des mouvements, — se trouveraient conciliés avec la sécurité inébranlable d’une circulation purement métallique.— Sir Robert Peel et lord Overstonc ont voulu que la circulation mixte, composée de papier et de métal, se comportât comme une circulation complètement métallique. Le but a été atteint par X Act de 1844; cela semble suffire. L’économie qu’il est permis de réaliser ainsi sur le capital employé au mécanisme de la circulation monte à .jOO millions de francs au maximum. C’est peu de chose sans doute relativement à la richesse de l’Angleterre, quatre cents fois plus considérable, mais c’est une épargne qui n’est pas à dédaigner, .alors surtout que les habitudes .sont prises, et que le retour à un système rigoureusement métallique risquerait d’apporter

Dii'!:’'

quelque trouble dans l’équilibre des relations établies. Nous n’insisterons pas sur ce point : nous n’avons voulu le toucher que pour montrer combien ceux que l’on confond sous la dénomination commune d’adversaires de Act de 1844 sont en partie placés aux antipodes des prétendus partisans de la liberté des banques, comme l’entendent M.M. Horn et Michel Chevalier.

Bien mieux, les plus sérieux et les plus résolus parmi ceux qui demandent la réforme de \'Act de 1844 voudraient y voir substituer le régime qui gouverne notre Banque de France. Parmi les représentants des chambres do commerce de l’Angleterre, cette opinion rencontre beaucoup d’adhérents ; elle compte au Parlement des organes autorisés, elle exprime la tendance. dc.s propositions faites par M. William Newmarch, et si V Act de 1844 avait chance d’être modifié, il le serait sans contredit dans ce sens. Un fort encaisse métallique et une augmentation rapide et courageuse du tauxdd l’escompte, dès que le change extérieur commence à faire craindre une dépréciation relative du métal précieux, telles sont les bases essentielles de la doctrine de Tooke, do James Wilson, de William Newmarch, à laquelle M. Macleod vient de donner une éclatante adhésion. C’est la doctrint; coonuc sous le nom de bankiruj-principle ; aWa a été longtemps en lutte avec les adhérents du currency-principle , lord Overstone, le colonel Torrens, .M. Ward Norman et tant d'autres esprits éminents, précurseurs de \' Act de 1844,

Les deux écoles se rencontrent sur un terrain commun et tendent au même but : elles veulent toutes les deux des réserves métalliques imposantes , elles pratiquent toutes les deux l’exhaussement du taux de l’escompte pour empêcher que ces réserves ne soient sérieusement

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menacées. Quant aux rêveurs qui parlent do capital illimité et de maxiniuin du faiix de l’escompte, ils ont peu de chance de faire triompher leurs principtrs. Les Anglais savent trop bien l’économie politique pour qu’ils risquent d’être séduits par de pareilles vieilleries, présentées avec une naïve confiance coinmo des nouveautés hardies. Il y a longtemps qu’on connaît ces idées, étrange assemblage des audaces de Law, des erreurs du système mercantile, des préjugés des lois contre l’usure , et des déceptions des assignats ! Il importait de dissiper la confusion souvent involontaire qui attribue aux critiques dont l’Ac/ de 18V4 a souvent été l’objet en Angleterre une portée entièrement erronée ; certains écrivains ont essuyé d'habiller ces idées à la française en les dénaturant complètement. S’ils les avaient mieux comprises , ils n’auraient pas eu l’étrange pensée de s’en servir comme d’une arme dans la campagne entreprise contre la Banque de France, dont la plupart de ceux qui combattent la Banque d’Angleterre recommandent au contraire le régime.

Nous no sommes pas admirateurs do V Act de 1844 an point de ne pas reconnaître qu’il pourrait être utilement révisé. Bien qu’il s’agisse d’une difficulté de forme plutôt que d’une question de fond , ne serait-il pas préférable d’inscrire dans la loi la faculté d’étendre l’émission dans des circonstances extraordinaires et sous des conditions définies, plutôt que de procéder, comme on l’a fait îi trois reprises, par une suspension inquiétante do X Act ? Pourquoi s’exposer à paraître violer la loi, alors qu’on en suit réellement l’esprit’/ pourquoi no pas mettre la lettre des dispositions d’accord avec le fait? La chose semble facile.

Il eût été bon de traduire celte pensée en îirticle de loi , rien n’était plus simple ; telle avait même été la pensée primitive de sir Robert Peol, il l’avait ainsi formulée :

« Une autorisation du gouvomoment sera nécessaire pour tonte émission additionnelle dans des circonstances déterminées. » On préféra ne pas prévoir le cas; on aima mieux obliger le gouvernement à venir demander un bill d’indemnité chaque fois qu’il aurait dépassé la lettre stricte do l’/lct. Puisque c’était une garantie désirable contre des mesures inconsidérées, pourquoi ne pas en faire l’objet d’une disposition .spéciale ’? Si elle avait été comprise dans la loi de 1844, ce qu’on a nommé à tort une violation do YAct n’en aurait été que l’application régulière. Tout le monde le savait et sir Robert Pcel l’avait affirmé à plusieurs reprises : la limite posée n’était pas a.ssez rigide pour ne point s’abaisser devant une décision du conseil de la reine, prise sous la responsabilité ministérielle et sanctionnée par la représentation du pays. On aurait évité ainsi jusqu’à l’apparence d’une mesure arbitraire ; ce qui n’a pas été accompli alors peut être fait aujourd’hui.

Ouant à la séparation des deux départements d’émission et do banque , elle traduit sous une forme saillante, l)ien comprise par tous , un procédé de prévoyance que la Banque d’Angleterre avait déjà es.sayé d’appliquer au moyen d’une simple division do comptabilité. En fait , le système suivi par les deux grandes institutions de Londres et de Paris dill'ère beaucoup moins qu’on n’est disposé à le supposer. L’une et l’autre s’attachent à mesurer l’émission suivant la situation monétaire; seulement ce que le calcul et la prudence décident chez nous se trouve en Angleterre réglé avec la précision rigoureuse d’un mécanisme. Une certaine somme de billets circule toujours,

ne demande jamais à être écliangée contre de l’or ; c’est cette quotité indiquée par une longue expérience qui sert de régulateur. La Banque d’.\nglcterre est forcée, aussitôt que le niveau ainsi déterminé se trouvé dépassé, d’ajouter à la garantie en fonds publics une réserve d’or rigoureusement équivalente nu surcroît variable de la circulation fiduciaire. La Banque de France procède de même : elle accroît ou elle eberebe à maintenir d’une manière correspondante la réserve métallique ; elle a constamment obéi à ce devoir avec une sagesse à laquelle tout le monde rend bomraagc. .\ussi le législateur n’ a-t-il pas cru avoir besoin de s’armer contre elle d’une précaution matérielle, il ne lui a imposé aucune limite fixe pour la circulation non couverte par le métal. Pourquoi n’en a-t-il pas été de même de la Banque d’Angleterre? C’est que the old lady of Threadneedle-street n’a pas toujours été une prudente et circonspecte matrone ; elle a eu, au contraire, de nombreuses légèretés à .se reprocher. Sir Robert Peel lui imposa une règle de conduite strictement définie ; il remplaça l’action du conseil de direction , qui avait failli, qui n’avait pas su conserver une réserve suffisante, par l’action inflexible d’un mécanisme ingénieux. Le contingent do la circulation (jui n’est pas couvert par le métal fut rigoureusement déterminé ; tout excédant exige un dépôt en or de pareille valeur. On ne pourrait donc plus entier ou restreindre à volonté la circulation, car celle-ci se compose d’une quotité fixe qui est en papier garanti simplement par un dépôt de fonds publics, et d’une quotité variable qui est en or, soit qu’il circule sous la forme de numéraire métallique , soit qu’il circule sous la forme du billet créé en échange d’une quantité de métal égale conservée en caisse. De cette manière le but principal se trouve atteint; la circulation mixte, cora-

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posée de papier et de métal, se comporte exactement comme le ferait une circulation purement métallique. En effet, le billet de banque, entant que .simple papier, reste renfermé dans une quotité fixe. Ce qui change, c’est uniquement le métal employé dans la circulation, sous forme de billet ou sous forme de numéraire. On ne possède plus de monnaie élastique, c’est vrai ; mais là se rencontre précisément le grand mérite du système, car ainsi se trouve empêchée toute influence irrégulière sur le prix des choses et sur la portée des engagements contractés.

La fixité présentée par les métaux précieux , fixité aussi complète que le comportent les choses humaines, les a fait admettre d’un consentement universel, comme la marchandise tierce à laquelle tout se rapporte, qui sert d’évaluateur commun. Los grands économistes ont parfaitement défini la monnaie ; ils en ont précisé le caractère stable, ils ont montré comment la survenance successive des nouvelles extractions d’or ou d’eargent exerce sur les prix et sur les contrats une influence d’autant moins sensible que les moissons de métal se répartisscnl sur line durée plus longue , et qu’elles s’ajoutent à une masse énorme, sans cesse grossissante, de réserves métalliques qui échappent à l'action du temps, et que les hommes transforment en partie, mais sans les consommer. C’est ainsi que l’or et l’argent agissent comme les interprètes fidèles des échanges, en étendant cette licurcusc influence sur le marché international. Plus la liberté du commerce multiplie scs bienfaits, et plus le régulateur métallique devient indispensable ; il entretient l’équilibre des prix dans le monde entier, car l’or et l’argent sont la marchandise acceptée partout , préférée partout. Agile dans ses mouvements, elle so transporte aisément et à bon compte là où un léger avantage l’attire ; elle aban-

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doniip 1p marché oii niio faihlo diiréronce la déprécio. Cos quelques mots coiitiemuuit loulo la doclnim du change ; ils en révèlent rimportance. L(i prix coté pour l’or et l’argent fins, qu’il faille les faire voyager en nature ou bien que la convention contenue dans l’engagement commercial, dans la lettre de change, en stipule la remise, ce prix détermine chaque jour les rapports qui existent entre les divers pays , et règle le mouvement international des métaux précieux, en diminuant tout écart de valeur qui pourrait dépasser le prix juiyé pour le transport et l’assurance des matières d’or et d’argent. Il suffit que l’or puisse venir et s’en aller librement , dégagé des entraves du régime mercantile, qui cherchent à le retenir de force, et des artifices de la monnaie de papier, qui l’expulsent en l’avilissant. Qu’on le paye ce qu’il vaut, ni plus ni moins, et il se mettra toujours do niveau avec les besoins do la circulation. — Rien de plus singulier que les lamentations do ceux qui disent : Nous n’avons pas d’argent, il faut fabriquer dos billets de banque. De cette manière on fait partir l’argent qui reste, on substitue la fiction à la réalité , on intervient d’une manière funeste pour modifier les conditions des contrats. Quand ces plaintes se font entendre, ce n’est pas l’argent qui manque, c’est le capital disponible qui fait défaut; s’il en était autrement, il lui serait facile de s’échanger au dehors contre de l’argent et de bénéficier de l’intérêt élevé assuré à ceux qui le possèdent. Tant qu’on a des marchandises, on a le moyen de se procurer la marchandise tierce , le métal. La liberté du commerce a ouvert à cet échange le marché universel. Lorsque AL Walkiu demandait k la Chambre des communes une enquête pour faire rechercher les motifs d’un écart énorme d’escompte entre la Banque d’Angleterre et la Banque de France , on lui a

CRISE FINANCIÈRE DE L’ANfiLETERRE.

dit avec raison : « Einbarqucz-voiis, traversez le détroit, prenez des valeurs, négociez-les à Paris ; vous rapporterez autant d’or que vous voudrez , et vous réaliserez un gros bénéfice.» Pourquoi ne le faisait-il pas, pourquoi personne no le faisait-il? Cela tenait aux causes qui ont déterminé le mn upon Kmjland dont nous parlions en oominoMcant ; cela tenait à la défiance soulevée contre la solvabilité actuelle do nos voisins, sentiment qui ne devait pas trop surprendre les Anglais, puisque chaque Anglais se défiait de tous ceux qui se trouvaient autour de lui. Cela tenait à un change défavorable qui maintenait le prix de l’or à un taux plus bas ti Londres qu’il Paris ; ce taux ne dénotait guère qu’il y eût troj» peu de billets dans la circulation.

La quotité de ceux-ci n’est pas limitée ; on peut s’en procurer tant qu’on le désire à la Banque d’.\ngleterrc en échange de l’or que l’on apporte. Cela ne fait point le compte de ceux qui voudraient avoir des billets sans posséder de capital disponible ; ils demandent qu’on en crée au moyen d’une monnaie de papier, qui serait ce (]u’on ajipellc une forme du crédit; ils demandent que, quand le capital disponible manque, quand les ressources se trouvent immobilisées, quand d’immenses entreprises et des prêts considérables l’ont absorbé, on crée un supplément do capital fictif pour entier le prix des marchandises et pour déprimer encore la valeur de la monnaie véritable. Ce serait tout simplement ouvrir 9 deux battants la porte à la banqueroute. . ®

On a beaucoup attaipié le mécanisme self-acting du départemnit de F émission à la Banqiio d’Angleterre, le taxant d’obstacle mis à l’expansion naturelle de la circulation fiduciaire ; le procédé qu’on recommande quand on prétend combattre, an moyen du papier, les cnibar-

ras financiers qui résultent d’une absence momentanée de l’or en quantité suffisante , brise la puissante macbinc que la force des choses fait sans cesse agir spontanément pour ramener l’équilibre entre les transactions et les instruments de la circulation. Si ceux-ci viennent à manquer, l’or, sollicité par le bénéfice du change, arrive ; l’abaissement do la valeur des marchandises en accroît l’exportation, et le cours naturel des choses alimente le marché des outils indispensables de la circulation. Pour cela, au lieu de bâtir des .systèmes fragiles et périlleux , au lieu do rêver la production factice d’un capital chimérique, il faut simplement se régler sur les circonstances, plus fortes en dernier ressort que la volonté capricieuse de l’homme. 11 faut, au moyen d’un intérêt élevé, attirer le capital ou, du moins, quand il se refuse à venir, empêcher qu’il ne parte, obtenir un atermoiement pour les payements dus, retarder le moment où l’on voudra échanger des titres à échéance contre du comptant. 11 est vrai que cela se fait sans fracas et sans grand coup de théâtre, il est vrai qu’on se dispense de paroles retentissantes et qu’on renonce à la gloire de construire tout d’une jiiècc une merveilleuse organisation du crédit. Le crédit, comme le travail, s’organise tout seul sous l’empire de lois équitables, d’une sécurité conijilète, d’un labeur intelligent, d’un commerce libre, d’une monnaie stable et fidèle. Le crédit n’est pas autre chose qu’un ' engagement qui doit être réalisé dans l’avenir contre un produit li^é ou un service rendu actuellement ; il ne multiplie point le capital, il le déplace et le fait arriver à ceux qui savent l’employer utilement; il fortifie la garan- ' tie, il ne crée pas l’instrument. Or, le plus essentiel est de savoir exactement ce qu’on stipule, et comme tout se traduit en monnaie, le plus essentiel est de posséder une

Di'j" ri by Gi>i)y le

monnaie que le cours naturel des choses détermine, qui ne risque point de varier d’une manière sensible dans les courtes périodes qu’embrassent d’ordinaire les transactions humaines, et surtout qui demeure indépendante d’un calcul arbitraire en se trouvant à l’abri de violents soubresauts. C’est pour cela que la monnaie doit posséder une valeur par elle-même, qu’elle est en or, qu’elle demande un sacrifice et l’abandon d’un fruit du travail, au lieu de n’émaner que d’un procédé artificiel. Quand on a compendieusement établi quelles sont les conditions indispensables de la monnaie et les motifs supérieurs qui en déterminent la construction solide, n’est-ce point commettre la plus étrange contradiction que de susciter une monnaie élastique au moyen de l’émission libre des billots de banque? 11 est vrai qu’on s’épuise en subtilités pour tracer une dilférence absolue entre ce qui est le numéraire métallique et ce qui se substitue au numéraire dans toutes les fonctions au.vquelles celui-ci est appelé. Le billet vaut de l’or, ou il ne vaut rien; il remplit l’office de l’or, ou il est inutile et s’éteint. Il est un outil d’échange, rien de plus, rien do moins; on ne l’accepterait point, si l’on se défiait de la puissance de tout acquérir qu’il communique au détenteur aussi bien que les espèces sonnantes. Quiconque, au lieu de se complaire dans des distinctions théoriques, touche du doigt la réalité des choses et se détermine d’après la pratique universelle pour juger d’une question pratique, ne saurait hésiter : le billet do banque no rapporte rien, il est toujours échangeable contre le métal précieux, il s’applique à en être le reflet fidèle et exact, il exerce la même influence sur le marché; il ne saurait donc échapper aux conditions essentielles do la monnaie. Le fabriquer, ce n’est point se livrer à une industrie qui, comme les autres, doit être livrée à la con-

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CHISK FINANCIÈRE DK l.’ANtiLETEHRE.

currcncc. 11 faut que la monnaie soit une, chaque pièce doit être identique ; il no s’agit point de l'obtenir à meilleur marché, il s’agit de lui conserver une composition exactement invariable, une sécurité entière. Les mêmes conditions s’appliquent nu billot, ombre fidèle du numéraire. « En matière do papier do circulation, ce qu’il me faut, disait sir Robert Peel, ce n’est pas une quantité considérable au plus bas prix possible, c’est une cerluiuo quantité do ce papier dont la valeur soit exactement celle de l’or; ce qu’il me faut, c’est qu’il soit émis par un établissement dans l’intégrité, l’honneur et la solvabilité duquel j’aie la plus entière confiance. Je n’ai pas besoin du meilleur marché, j’ai besoin de la meilleure ({ualité possible; or le principe qui détermine la i|ualité particulière de celte nature particulière d’article commercial est tout autre que celui do la libre concurrence, parce que cette qualité est fixe, définie, invariable. » L'illustre homme d’État ajoutait : « Le pays ne s’aperçoit pas immédiatement de la dépréciation du billet, il no s’ on aperçoit qu’au moment où l’or, ce moniteur silencieux, l’on avertit. En négligeant les premiers indices de dépréciation qu’il donne, les banques se placent dans la nécessité do restreindre tardivement et subitement leur circulation, au grand préjudice du commerce. »

Les partisans du banking-principle ont vainement essayé do combattre cet argument : le billet ne saitrait se déprécier, disent-ils, tant qu’il continue de s’échanger contre de l’or. Sans doute il vaudra l’or qu’il peut immédiatement procurer, mais c’est l’ensemble de la circulation, or et billets, qui se déprécie simultanément. Le cours du clnmge décline, l’or, ce moniteur silencieuj:, s’en va, et malheur au pays qui néglige cet avertissement! L’or reflue alors de plus en plus au dehors, il va chercher un

CHISE FINANCIÉHE DE l/ANULETERRE.

iSI

marché plus favorable ; on émet plus de billets, ceux-ci retournent plus nombreux à la banque pour obtenir de l’or, qui devient plus rare, et ce jeu de navette coutinuo jusqu'au moment où les réserves épuisées ne permettent plus de faire face à l’obligation du remboursement. Alors arrive le cours forcé avec le sinistre cortège de variations anormales dans les piix et de déceptions do toute nature.

Telle est lu double extrémité que \‘ Act de 1844 a voulu prévenir à tout jamais ; il l’a fait avec un éclatant succès. Grâce à lui, l’Angleterre a triomphé de la dernière crise, plus violente, plus tenible que les crises antérieures ; les suites du 7ioir vendredi vont bientôt s’effacer. En maintenant la fixité do l’étalon métallique, l’.4c/ do 1844 a été le véritable palladium de la richesse du royaume-uni et de la fidélité des transactions. Déjà l’escompte a été réduit à 8 pour 100 le 16 août dernier et à 7 jioiu- 100 le 23 août suivant'. A moins de quelque événement imprévu, le marché anglais sera bientôt revenu à une situation normale. — On ne manquera point do prétendre que c’est après avoir fait subir au pays do cruelles souffrances et fait supporter de lourdes pertes au commerce. 11 ne faut rien exagérer dans aucun sens ; l’esconijde à 10 jiour 100 a été un mal, mais nous savons (luelle en a été la cause première : la formation de compagnies iunombra-

' Ces réductions oui été motivées par une amélioration réelle et persistante; la réserve commerciale .s’était accrue de plus d’un million au 16 août; elle touche presque au ctiiirre qu’elle avait conservé peu de temps avant la cris(!, quand l’escompte était à 6 pour 100, et la .somme des méUiux pos.sedés par la Rampu! s'élevait diÿà à oriO.OOO livres de plus. Au 2.3 août, une nouvelle augmentation de S07,000 livres sur la réserve commerciale et de 621,000 livres sur remplisse annonce le retour de temps meilleurs. On commence méine à craindre une trop rapide réaction sur le taux de l’escompte. (Ce taux est toinlx; à 3 1 12 IKiur 100 eu décembre 1866 ; il était de .1 pour 100 en 1867.)

blcs et la témérité dont clics ont fait preuve, des spéculations financières marquées au coin de l’impéritie ou d’une aveugle audace, l’épuisement momentané des ressources accumulées par le travail et par l’épargne. Le pays a dû porter la peine de ces fautes et de ces folies ; elle a été plus rude encore pour son amour-propre que pour ses intérêts. L’industrie régulière a marché d’un pas ferme, les exportations se sont accrues elles ont hâté par le mécanisme naturel de l’échange la venue d’une situation monétaire moins embarrassée ; la puissance du crédit britannique, un instant atteinte, retrouvera bientôt toute son énergie. Quant à la rançon payée, il est facile d’en calculer le montant. Prenons le chilTtc le plus large, celui que M. Watkin a formulé en portant sa proposition d’enquête à la Chambre des communes : il a dit qu’on pouvait estimer à 300 millions de livres (7 milliards 1/2 de francs) le montant des valeurs présentées à l’escompte au taux de 10 pour 100 ; il a estimé à moitié le surcroît d’intérêt imposé par la crise. Admettons ces données, bien qu’ elles nous semblent exagérées du côté du montant des titres escomptés et du côté de la réduction à pour 100 du taux de l’intérêt normal, quand la position se trouve embarrassée : au moins ne saurait-on nous accuser d’atténuer les conséquences. Calculons : une différence de .'5 pour 100 par an sur l’escompte se réduit pour trois mois à une

' Le chiffre des exportations était en 1814 de 50 millions de livres sterling, en 1851 de HO millions, et en 1865 de 210 millions. Le premier semestre di^ cette année a présente une augmentation notable sur celui de l'année dernière. Quant aux importations, elles ne s’élevaient lias à 80 millions en 1811, et ont été portées à 152 millions en 1854, à 271 millions en 1865. Le chilfre total du commerce extérieur, qui restait au-dessous de 140 millions en 1814, dépassera de l>eaueou|i cette année un demi-milliard de livres, 12 milliards 1/2 de francs.

CRISE FINANCIÈRE DE L'ANGLETERRE. l‘>3

différence de 1 1/4 pour 100; or que représente ce cliilfre appliqué à 7 milliards 1 /2 ? Un total inférieur à 94 millions de francs : c’est beaucoup sans doute, cependant ce chiffre n’équivaut même pas au vingt-cinquième de celui qui représente aujourd’hui le progrès annuel de la richesse britannique. Tout en déplorant cette perte, il faut reconnaître qu’elle sera facile à réparer. Que ne pouvons-nous eu dire autant des ressources énormes englouties dans les sinistres qui ont amené la crise !

La Banque d’Angleterre a fait tète à l’orage : elle a maintenu la circulation fiduciaire dans une situation normale, elle n’a cédé ni aux menaces, ni aux objurgations, ni aux faux systèmes; le pays n’oubliera point l’immense service qu’elle lui a rendu. Elle ne s’est pas laissé atteindre par le découragement ; elle a eu foi dans le principe honnête, scrupuleux et ferme que sir Robert Pecl a fait consacrer; elle est restée dans la limite de \'Act de 1844, elle n’a pas fait un usage inconsidéré de la faculté d’émission supplémentaire qui lui était ouverte, et la panique a disparu. Si la Banque avait faibli, si elle avait créé la masse de billets qu’on lui demandait, le mal aurait été en’ s’aggravant : le prétendu palliatif d’une monnaie élastique aurait tout corrompu. C’est dans ce sens que rilliistre Américain Webster disait : « De tous les artifices cm-’ ployés pour abuser les hommes, on n’en a pas rencontré de plus décevant que la monnaie de papier'. »

Répondons rapidement à deux assertions sans cesse reproduites. Los transactions se sont énormément accrue.s, la production a doublé, les exportations ont quintuplé depuis 1844, est-il possible que la somme des billets de-

' « Of ail contrivancfs fer cheating mankind, nonc lias been more clfeclual thaii iliat which ilcluclcs Ihcm willi papcr-moncy. »

meuro stationnaire? Loin d’alYaiblir rarguincnt, nous souiuies tout disposé à lo fortifier; la somme des Itillets, au liou de demeurer stationnaire en Angleterre, a diminué ; cependant, au lieu do nous en plaindre, nous croyons devoir en féliciter ce grand pays, car c’est au progrès considérable de la richesse et au dévelopjiemcnt énorme du crédit qu’est dû ce pbéuomène. Le savant Babbage estimait à 7 pour 100 le montant des billets ([ui servaient à solder en tSOO environ 1 milliard de livres (25 milliards do francs) do titres (■ommerciau.’c balancés par le clcarin;/housc En appliquant la mémo proportion aux 5 milliards de livres (125 milliards de francs) compensés par cet établissement en 1805, on arriverait au cbiirre colossal de 350 millions de livres, jdus de 8 milliards de francs do billets emjiloyés au même office, qui s’accomplit aujourd’hui au moyen d’un sim|>lc virement sur les livres de la Banque d’Angleterre. Cet exemple suffit pour montrer combien le mécanisme perfectionné du crédit écoimmiso sur les signes de la circulation. Les comptes courants, les chèques et le ctearing-housc constituent de puissants in- •struments compensateurs qui dispensent do recourir au billet de banque, et qui réalisent une économie notable sur l'emjdoi du capital monétaire.

Deux voies sont ouvertes pour atteindre le résultat que recherchent avec une ardeur quelque peu exagérée cmix qui veulent restreindre dans d’étroites limites la valeur do la circulation métallique. On peut avoir recours h la circulation fiduciaire, au billet de banque; uiais celui-ci ne fournil en tin de compte qu’une médiocre ressource. Quand on ajouterait tOO ou 200 millions au demi-milliard d’espèces qu’il permet d’utiliser autrement en .Vngleterre

' .Maist.)!) de coinpeasatiua.

CKISE EINANCIEIŒ DK l/ANCl.ETEHHE.

et en France, — et c’est tout ce que les partisans les plus déterminés de la monnaie fiduciaire osent promettre, — ce ne serait pas encore là un résultat fort considéralde. Le succès est autrement largo avec les institutions do crédit dignes do ce nom, avec des banques nombreuses qui ouvrent des coinplps courants «ans émettre un seul billet faisant office de monnaie, et qui correspondent entre elles au moyen d’une maison do compensation {clearing-humc). Nous avons eu occasion de l’établir il y a bientôt vingt ans ‘ « Le crédit ne consiste point à mullijilier le signe

d’écbange, mais à donner le moyen de s’en passer en favorisant les virements de compte et en rapprochant à de bonnes conditions les capitaux, c’est-à-dire les inslruluents de travail, de l’usage auquel ils sont destinés. » L’ingénieux et délicat échafaudage du crédit repose sur 1a uionuaie métallique qui on précise la valeur, qui (ui soutient les mouvements. Pour s’élever, il a hesoin que celle hase soit ferme, que rien no risque d’en ébranler la massivü solidité. Bien im[irudents ceux qui, sous prétexte de favoriser le crédit, lui enlèvent un supjiorl indispensable, et sacrifient à la facile création des billots, aliandonneo à la concurrence, la condition la plus essentielle d’un crédit vigoureux, la stabilité, la fixité, la sincérité du mécanisme monétaire !

\JAct de 1844 a pour but unique de fortifier ce mécanisme, de le rendre inéhrunlahlo; aussi, malgré quelques lacunes que nous avons été des premiers à signaler, le regardons-nous commo une couvre admirable , comme étant le titre le plus glorieux de sir Robert Pool, avec l’.flc/ qui a consacré le rappel des lois sur les céréales et ouvert la porte au free-trade.

‘ De t'Organisaliim du Crédit /bncùr, ootutae 1818.

ClUSE FINANCIÈHE DE L’ANULETERRE.

Cependant c’est an nom ini'me du free-trade, en vertu du principe sacré de la liberté de l’industrie, que l’on s’attaque au principe posé{>ar sir Robert I*eel.

La fabrication des billets de banque n’est point une industrie, elle échappe aux lois de la concurrence ; une fausse assimilation avec la lettre de change ne suffit point pour enlever au billet le caractère essentiel qui le distingue, celui de servir de monnaie. Nous nous bornons à raj)peler que Tooke, le ])lus autorisé des adver- Stiires de V Act de quanti la séparation des deux départements, a combattu énergiquement dans son grand ouvrage, V Histoire des prix, la pensée que l’émission des billets doive être livrée à la conciiiTence. « Ce n’est point, ilit-il, une branche d’industrie, c’est une matière à régler jiar l’État en vue de l’intérêt général; elle rentre dans la province de la police', n Et il ajoute : « Je considère comme un droit incontestable de l’État le principe que les banques d’émission doivent être réglées par lui. Quant à la liberté des banques, dans le sens où quelques-uns la soutiennent, je suis de l'avis d’un écrivain américain, qui dit que le libre commerce de banque (ainsi compris) est synonyme de libre commerce de la supercherie. » Certes jamais condamnation plus sanglante n’a été prononcée contre le régime défendu par ceux qui prétendent cependant se couvrir du nom de Tooke.

Il serait inutile de revenir sur la confusion singulière

' Tookc’s llitlory of Prkes, l. lit, p. 207 : «The issue of paper is a hrancli of productive industry. It is a matler of regiilalioii l)v the State. » — Ihid. : « Tliat free trade in lianking is syiionynious witli free trade in swiiidling. »

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qu’on a voulu faire cliez nous entre la liberté de l’émission livrée à la concurrence, et la liberté des banques telle que nous la deinandons. M. Micbel (^.bevalier, qui professe l’opinion contraire à la nôtre, a cité les noms respectés de Huskisson et de Storch ; il réveille ainsi le souvenir de deux économistes <[ui se réunissent pour condamner sa doctrine. Huskisson a dit formellement : « La monnaie et le papier qui promet de la monnaie, sont l’une et l’autre une commune mesure dans le commerce et expriment tous deux la valeur do tous les produits'. O Quant à Storeb, voici ses jiaroles : a Les billets de banque font partie de la valeur totale du numéraire dont ils représentent une fraction ; aussi circulenl-ils avec le numéiaire méUdliquc en sens contraire des marchandises. Les papiers-promesses au contraire (les lettres de change) rejirésentent une fraction de la valeur mobilière dont ils font partie ; aussi ils cheminent avec les marchandises en sens contraire du numéraire et le croisent dans la circulation. On les crée et on les transmet, on les vend et on les achète contre de l’argent ou des billets de banque, précisément comme toute autre marchandise*. » Qu’ajoute James Wilson, dont M. Michel Chevalier ne récusera certes pas l’autorité ? « Sous ce terme de monnaie, nous comprenons aussi les billets de banque, convertibles à volonté, qui, d’après l’acception populaire du terme, constituent avec les espèces la circulation du pays*. » Enfin l’apôtre du libre échange, Cobden, s’«st exprimé avec le plus de résolution dans le sens des idées que nous défendons; qu’on relise sa dé-

' Huskisson, The Qaretion concerning lhe deprecialion of our currsney.

* Storcli, preinicre partie, liv. Vl,cliap. xvi.

* Capital, Currency and Banking.

CniSE FINANCIÈRE DE l.’ANCI-ETERRE.

position dans rciiqucte do 1840, on y Irouvcrn des principes nettement posés. Il déclarait qu’il regardait comme monnaie de papier le Idllct do banque. « C’est, disait-il, la seule sorte de raonnaio que je veuille désigner, et la seule acception dans laiiuelle j’entende ce terme. » Ainsi que l’a rappelé ]\I. Macleod (lobden faisait la distinction précise entre la lettre de change, simple reconnaissance’ d’une dette transféraldo, et le billet de banque,

' véritable monnaie qui augmente le montant do la circulation.

Personne ne s’est plus énergiquement élevé que t'.obden contre la liberté d’émission, qu’il était loin do confondre avec la liberté do l’industrie. Sa déposition do 1840 contient une ferme adhésion au principe qui a plus tard dicté l’Ac< do 1844, dont Cobden est demeuré le défenseur convaincu. 11 l’a bien prouvé alors que, siégeant dans le comité de la flbambro des communes, réuni pour statuer sur la question do savoir s'il n’y avait jtoint lieu do xnodifier l’œuvre de sir Robert Peel, il a con.stamment répondu aux questions posées à ce sujet : Non, non, non. En prenant cette attitude, Cobden était parfaitement fidèle à l’idée qui a fait su gloire, au free-trade.

La liberté commerciale vit de réalité, elle repousse la fiction, elle ne saurait s’accommoder de la doctrine reléehéo d’une monnaie élastique. Cobden, dans ce langage

' Them-y and Practice o{ banking, t. 1, p. UH, deuxième isiition. I.’aiileur a couiplctenient refondu sim oiivr.'ipe; l’expression ite ses théories est devenue plus nette ; si elles ont perdu ce qu'elles avaient d'apparente .audace, l'applicaliim se rapproche maintenant beaucoup plus de la réalité. Nous en félicitons .M. Maelcod. l’ersonne ne défend avec plus d'énergie que lui lu circulation métallique et ne conseille de mesures plus sévères (notanimeut l’élévation ra|iide du taux de l’escompte) pour préserver de tout trouble lu mmurc roniinune de la valeur.

CniSH FINANCIÈRE DF. I.’ANOI,P.TERRE. 1,19

à la fois familier, c lair ef pittoresque dont il avait le secret, disait : o La circulation doit se régler clle-méine, olle doit C!tre réglée par le commerce et le trafic du monde entier. Je ne voudrais pas laisser fi la Banque d’Angleterre, non plus cpi’aux autres banques, ce qu’on appelle l’administration de la circulation... Si nous devons avoir de la monnaie de papier, ce que j’admets avec peine, il faut (|ue ce i>apier soit limité au chiffre représenté par les inétau.x précicu.x, s’ils circulaient seuls... Le chiffre devrait en être réglé par conséquent de manière à laisser circuler une quantité de méfau.x précieux suffisante jiour permettre aux opérations de change sur les métaux précieux de se faire tranquillement. Le chiffre maximum de la monnaie do papier devrait être fixé. La totalité de la circulation devrait varier précisément comme si elle était entièrement composée d’or et d’argent, et que les échanges dussent so faire avec des lingots et des espèces. »

Questionné sur la division do la Banque d’Angleterre en deux déj)artements, l’un chargé d’administrer la circulation et l’autre chargé des opérations do banque ordinaires, sans droit d’émission, Cohden reconnut que ce plan, proposé par M. Loyd (aujourd’hui lord Overstone), avait de. grands avantages; mais, plus rigoriste encore que le célèbre fondateur de l’école métallique, il se refusait à admettre les expressions « administrer la circulation, régler la circulation. » — o A mon avis, dit-il, c’est comme si l’on voulait administrer et régler le temps, les étoiles et les vents. Je n’ai pas encore vu de projet qui enlève entièrement à une corporation le pouvoir d’augmenter ou de diminuer la quantité de monnaie ; or, ce pouvoir est aussi intolérable que celui qu’aurait une corporation de régler la longueur de l’aune... Des mar-

chauds pouvant modifier à leur gré le montant de la circulation, cela n’e.st pa.s plus raisoniiaMc que le privilège donné aux marchands de vendre à l’aune raccourcie et d’acheter il l’aune allongée. — Je suis opposé à ce que des marchands aient le pouvoir d’augmenter ou de diminuer la quantité de la monnaie. — Je suis aussi opposé aux banques locales d’émission qu’à la Banque d’Angleterre sous ce rapport. » Cobden finissait par exprimer l’avis de concentrer la faculté d’émission des billets, faisant office de monnaie, dans un établissement public administré j»ar des commissaires du gouvernement et n’ayant aucun autre office que celui de l’émission ; cet établissement devrait, ajoutait -il, rester absolument passif et ne pas songer à régler la circulation '.

L’Ac/ de 1844, en organisant comme il l’a fait I’/.mmc flepartnienl, coinplélemcnt séparé du Oank depariment, a pleinement réalisé le vœu de Coliden. La circulation se règle d’elle -même aujourd’hui suivant le nombre de. billets demandés en échange de l’or. Quant au cliiirre de ceux qui reposent sur d’autres garanties, il demeure invariable ; les cbangements ne portent que sur la quotité des métaux précieux employés; celle-ci, régie par le commerce libre, s’ajuste aux besoins du marché, suivant les lois naturelles de l’offre et de la demande. La Banque d’Angleterre n’exerco aucune influence sur l’émission : les marchands qui la gouvernent ne peuvent jilus ni allonger ni raccourcir à volonté le mètre de la valeur ; ils font simplement la banque comme les banquiers privés, avec la même liberté et sous les mêmes conditions lé-

* Celle pensée reueontre de nombreux adhérents en Angleterre; d’autres, connue M. Tennaut dans son livre The Bank of England, pr()(K)sent de concentrer dans cet établissenient l’émission des billets de tout le royaume-uni.

Digii:.;. '

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