‹ La banque libre; exposé des fonctions du commerce de banque et de son application à lChapitre 19 sur 30 · X.X.VII. Du service de banque dan» le» eampag^ne · texte numérisé non relu

X.X.VII. Du service de banque dan» le» eampag^ne

Un étranger instruit disait dernièrement : « Lorsqu'on parcourt la France, on y trouve des monuments autant ou plus qu'ailleurs, des chemins de fer comme ailleurs, des écoles moins qu'ailleurs ; mais ce qu'on n'y trouve pas du tout, ce sont ces banques par lesquelles se font, en Angleterre et aux États-Unis, les recettes et les payements de tout le monde. »

Cet étranger avait raison. Le service des banques est tellement ignoré chez nous qu'on en conçoit à peine dans les grandes villes une idée théorique, et que les campagnes ne le connaissent pas, même par ouï-dire, et n'en ont aucune idée.

Que fait de son argent le campagnard qui a vendu sa

récolte ou son bétail ? Il remporte et le garde chez lui pour payer, quand le moment sera venu , un créancier ou un vendeur, ou une dépense de famille. Si ce campagnai'd est aisé, il gardera cet argent chez lui pendant des mois, peut-être pendant des années, jusqu'à ce qu'il rencontre l'occasion d'acheter un lopin de terre. Tout au plus, s'il est éclairé, apportera-t-il cet argent chez le notaire en le priant de lui trouver un placement.

Si l'argent reste chez son propriétaire, il est clair qu'il ne sert à personne et ne produit nul intérêt. Perte médiocre, dira-t-on ! Oui, si l'on considère un seul individu qui perd ainsi 500 fr. pendant un an ; mais si l'on considère que plusieurs miUions d'hommes se trouvent dans ce cas, on reconnaît que la somme qui reste improductive est énorme.

Si l'argent va chez le notaire, celui-ci se trouve investi des fonctions de banquier. Que fait-il ? Il j)laçe cet argent sur hypothèque. Pourquoi? Parce que c'est la seule manière de placer qui lui semble sûre et aussi parce qu'elle lui procure la rédaction d'un acte authentique. Conrnie le capitaliste ne veut pas placer pour longtemps; comme d'ailleurs le notaire a intérêt à multiplier les actes authentiques , ce placement sera fait à courte échéance et ses frais accessoires seront ruineux pour l'emprunteur.

En suivant les opérations du campagnard aisé, nous avons rencontré le campagnard gêné. Celui-ci a perdu une récolte ou du bétail, ou il doit faire face à des dé-

penses de famille imprévues, ou bien il a acheté de la terre qu'il n'a pas fini de payer. Comment peut-il se procurer le capital dont il a besoin? Par le notaire, qui n'opère qu'à grand renfort d'actes authentiques dispendieux, ou par quelque capitaliste âpre au gain, rendu soupçonneux par des pertes éprouvées, aigri par la réputation d'usurier et sans concurrent. Voilà les seules ressources qui s'offrent au campagnard ; elles sont toujours trèscoûteuses et en même temps très-précaires.

Dans cet état de choses, on trouve encore du crédit pour acheter de la terre à tout prix ou pour se ruiner, selon la routine usuelle : mais si l'on voulait innover, changer l'ordre des cultures ou augmenter le bétail que l'on élève ou engraisse sur une terre affermée , on ne trouverait de crédit à aucun prix.

Voilà un état de choses bien connu, très-constant, qui a été plusieurs fois décrit par des plumes éloquentes. Eh bien ! cet état de choses s'est aggravé depuis que les capitalistes de campagne ont commencé à acheter des titres de grandes entreprises, comme chemins de fer autrichiens, itaHens, espagnols, canalisation de l'isthme de Suez, ou des obligations mexicaines, ottomanes et autres. Alors, en effet, les capitaux sont devenus plus rares pour les emprunteurs, sans qu'on puisse affirmer que les placements aient été plus lucratifs pour les prêteurs.

XXTIII. Remèdes essayés.

Une fois le mal reconnu, on y a cherché un remède et on a procédé à la française, par voie de panacées. On a commencé par fonder une grande compagnie, dite du Crédit foncier, à laquelle on a accordé un privilège et même une législation civile spéciale tout à fait exceptionnelle. Cette compagnie devait, disait-on, transformer l'agriculture et régénérer les campagnes.

Mais au bout de plusieurs années d'expérience, le Crédit foncier, quelle que fût la bonne volonté de ses directeurs, avait fait peu de chose. La plupart des placements qu'il avait opérés servaient à élever des édifices urbains ou procuraieat des fonds à de grands propriétaires assez riches pour faire les frais de préliminaires coûteux.

Alors on s'apercevait que le crédit foncier était chose distincte du crédit agricole, que le premier prêtait à la terre, tandis qu'il s'agirait de prêter au cultivateur, qui est souvent un simple fermier. On constitua donc une nouvelle compagnie à côté de la première : ce fut le Crédit agricole, destiné à remplir la lacune que le Crédit foncier avait laissée.

Cette seconde compagnie n'a été guère plus utile à

9e LA BANQUE LIBRE.

l'agriculture que la première, et, comme la première, elle a engagé des sommes considérables dans les bâtiments de Paris. Elle a fait cependant des efforts louables pour pénétrer dans les campagnes.

Pourra-t-elle y réussir? Nous sommes portés à en douter. En effet, une grande compagnie ne peut procéder que par règles uniformes, et le crédit agricole se présente sous des aspects nombreux et des exigences qui diffèrent selon les temps, les lieux, les personnes. La grande compagnie ne peut donc l'aborder que par des intermédiaires que l'emprunteur doit payer. Une grande compagnie est pour le crédit agricole un essai d'organisation semblable à celle qui résulte pour le crédit commercial du fonctionnement de la Banque de France. On met tout simplement des capitaux à la disposition des intermédiaires qui font ou veulent faire des affaires avec l'agriculture, sans faciliter autrement ces affaires en aucune façon.

Aussi la création du Crédit agricole n'a guère ajouté aux facilités que présentait le Crédit foncier : elle n'a introduit ni pu introduire chez les cultivateurs le crédit personnel. Encore moins a-t-elle introduit dans l'agriculture le commerce de banque. Elle n'a donc mis et n'a pu mettre à la disposition des agriculteurs que d'insignifiantes ressources achetées par beaucoup de démarches, de frais et de commissions.

JLJLIX. Itai crédit agricole par le cammerce

de banque.

On obtiendrait des résultats bien différents, si on pouvait introduire dans Tagriculture le commerce de banque et ses procédés. Alors en effet on n'aurait pas besoin de demander aux capitaux urbains et éloignés toutes les sommes qu'on prêterait aux cultivateurs, et le crédit prendrait dans Tagriculture le caractère qu'il a dans le commerce ; il deviendrait personnel.

Des banques agricoles rendraient disponibles des capitaux considérables qui aujourd'hui ne servent à personne. Ce sont les sommes que les habitants des campagnes gardent chez eux sans aucune nécessité et dont ils ne savent que faire. Ces fonds , déposés dans les banques, entreraient en activité et seraient remplacés sans difficulté par des billets et des virements.

Quelle est l'importance de ces fonds. Ils ont été évalués à des sommes considérables; mais en prenant l'évaluation la plus modérée, ils ne peuvent guère s'élever à moins de deux milliards de francs, somme très-supérieure à celle que la plus grande compagnie peut mettre à la disposition de l'agriculture. Au lieu d'emprunter cette somme au dehors, les banques agricoles la trou-

98 LA BANQUE LTBRJB.

veraient chez les agriculteurs eux-mêmes et leur apprendraient à s'en servir.

Et conunent des banques agricoles mettraient-elles cette somme en valeur ? En cherchant dans tout le personnel agricole les honunes les plus capables de la faire valoir et en la mettant à leur disposition.

Mettre deux milliards à la disposition de l'agriculture, ce serait certainement lui rendre un grand service ; choisir les hommes les plus capables de les faire valoir, serait sans aucun doute un service beaucoup plus grand. — Mais cela est-il possible? Peut-on imaginer la transformation qu'introduirait dans le pays une révolution aussi considérable? N'y a-t-il pas dans cette conception, du rêve et de l'utopie ?

C'est ce qu'il convient d'examiner.

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