XLII. W.em crises et le tiiiix de rintéPèt
Les crises et le taux de l'intérêt occupent une grande place dans la plupart des discussions relatives aux banques d'émission, et le lecteur s'étonnera peut-être que nous n'en ayons à peu près rien dit. 11 faut s'expliquer à ce sujet.
Nous croyons que le taux de l'intérêt et les crises commerciales tiennent à des causes beaucoup plus gênéraies et plus profondes que telle ou telle organisation des banques.
Le taux de l'intérêt, par exemple, dépend principalement et avant tout de la fécondité des emplois offerts aux capitaux. Imaginez un pays où l'industrie soit si
habile et si active qu'elle fasse rapporter 20 p. lOOuu moins aux capitaux qu'on lui offre : il est clair que, quelle que soit l'organisation des banques en ce pays, le taux^ de l'intérêt d'escompte y sera élevé et ne descendra guère au-dessous de 1 p. 1 00.
Il est vrai que le taux de l'intérêt dépend aussi de l'abondance des capitaux épargnés et disponibles et s'élève lorsque ces capitaux sont rares ou s'abaisse lorsqu'ils sont abondants, quel que soit d'ailleurs le régime des banques. / .
Gomment prévoir l'influence qu'aurait la liberté des banques d'émission sur le taux de l'intérêt? Cette liberté mettmit, saris aucun doute, en disponibilité une somme de deux milliards, plus où moins, de capitaux cpai n'ont actuellement aucun emploi utile, et par là tendrait à causer l'abaissement du taux de l'intérêt. Oui, mais en même temps elle augmenterait la puissance d'emploi des entrepreneurs d'industrie, et surtout des plus mtélligents, qui sont ceux qui gagnent le plus; elle susciterait' de nouveaux entrepreneurs et des entreprises nouvelles, ce qui tendrait directement à faire hausser le taux de l'intérêt. ^ - • : \
Ainsi la liberté des banques, mettant en valeur plus de capitaux, tendrait à la baisse du taux de l'intérêt, en même temps que , mettant en valeur un plus grand nombre de capacités industrielles, elle tendrait à la hausse du même taux. Qui pourrait prévoir et mesurer d'avance laquelle de ces deux tendances l'ernporterait
loO LA BANQUE LIBRE.
sur l'autre? Personne, évidemment. On peut donc affirmer avec certitude que le régime de la liberté des'émis^ sions mettrait en activité et en valeur plus de capitaux c4 plus d'hommes que le régime du monopole : on ne peut pas affirmer de même qu'il aurait pour conséquence une hausse ou une baisse du taux de l'intérêt.
Il en est de môme des crises commerciales. La plupart d'entre elles et les plus graves ont pour cause première une erreur commise par une branche de commerce ou d'industrie considérable. Eh bien? nous avons observé que la liberté des banques, tendant à éclairer les hommes d'affaires , tendait à diminuer les chances d'erreur dans une somme d'affaires donnée, en même temps qu'en augmentant le nombre des hommes d'affaires et le chiffre des affaires, elle augmentait le nombre absolu des chances d'erreur. Y aurait-il plus d'erreurs com* mises sous un régime de liberté des banques que sous le régime actuel? Oui, probablement, parce qu'il se ferait un chiffre d'affaires infiniment plus grand. Le chiffre des erreurs, comparé au chiffre total des affaires, présenterait-il un rapport plus fort qu'aujourd'hui? Je ne le crois pas, parce que si les hommes d^affaires devenaient plus entreprenants et plus hardis, ils deviendraient en même temps plus intelligents.
Mais les considérations relatives au taux de l'intérêt et aux crises commerciales sont tout à fait secondaires quand on discute sur la liberté ou sur le monopole des banques de circulation. Ce qui est constant et scienti-
fiquement démontré, c'est que la liberté met en valeur plus d'hommes et de capitaux que le monopole, c'est qu'elle active et accélère le progrès de la richesse publique, tandis que le monopole comprime et ralentit ce progrès.
XJLIil. Ùéeapîinlaii^n.
Essayons de rappeler en peu de mots les propositions que nous avons soutenues dans les pages qui précèdent.
1 ° Les services du commerce de bfiuique consistent à économiser l'emploi delà monnaie et à placer les capitaux disponibles.
2"* Le développement et la perfection de ce commerce importent beaucoup à* la fécondité de sa production, parce qu'il est le meilleur moyen de rendre le crédit ' personnel, de mettre les capitaux aux mains des hommes les plus capables de les faire valoir.
â** En établissant la liberté d'émettre des Jbillets à vue. et au porteur, on donnerait à ce commerce une prime qui ne peut être évaluée à moins de cinquante millions annuels et peut s'élever à quatre-vingts, qui, sans coûter rien à personne, provoquerait un rapide accroissement du commerce de banque.
4*^ La liberté d'émettre des billets à vue et au porteur
donnerait le moyen de faire vivre des succursales dans les campagnes et encouragerait les banques à établir ces succursales, seuls agents convenables du crédit agricole.
5" Tout autre moyen de fonder un crédit agricole séirîeux, général, à la hauteur des immenses intérêts engagés dans l'agriculture, échouera ou n'atteindra ni les petites fortunes, ni les localités un peu éloignées des grands centres.
Telles sont nos cinq propositions principales. Il nous a fallu, pour les soutenir, combattre les objections élevées contre la liberté des émissions et faire en quelque sorte la théorie de cette liberté en établissant :
1*" Que la liberté d'émettre des billets à vue et au porteur-est de droit commun et ne diffère en rien de la liberté d'émettre des billets à ordre et des lettres de change ;
T Qu'on pouvait invoquer à bon droit en faveur de cette liberté tous les arguments que l'on peut invoquer ù l'appui de la liberté du travail et du conunerce;
S"" Que les billets de banque ne sont pas une monnaie, puisque chacun a le droit de les refuser en payement tant que le législateur ne leur donne pas arbitrairement cours légal ou cours forcé ;
V Que les existences de billets de banque en circulation sont limitées par la nature des choses plus étroitement encore, que les existences de monnaie métallique ;
r>° Que la liberté des émissions et la multiplication
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des banques tendraient à réduire la somme des billets en circulation et non à l'augmenter;
6*" Que la liberté des émissions et la multiplication des banques, tendrait à augmenter dans des proportions considérables le capital qui répond des opérations des bancpies et donnerait ainsi à ces opérations une base plus solide et un régime beaucoup plus stable que celui des banques privilégiées ;
7*" Que si des banques, libres ou non, pouvaient se tromper, leur erreur ne consistait jamais à émettre trop de billets, mais à faire de mauvais placements;
8** Qu'on ne pouvait réglementer utilement les placements et que, par conséquent, toute réglementation des banques était mauvaise et ne servait qu'à rendre plus difficiles et plus coûteux les services des banques ;
9** Que les erreurs des banques privilégiées étaient supportées par le public et non par leurs propriétaires ou administrateurs, parce que ces erreurs étaient fecilement couvertes par des augmentations ai*bitraires d'escompte ou, en temps de crise, par des décrets de cours forcé; : . -
1 0^ Que les erreurs commises par les banques libres étaient à la charge de ces banques et ne pouvaient porter préjudice au public qu'après avoir ruiné les banques elles-mêmes;
H "* Qu'en somme s'il est naturel de croire que la liberté des banques augmenterait le chiffre des opérations et donnerait aux capitaux une activité plus grande, il n'y
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a nul motif de penser qu'elle causât un accroissement du chiffre relatif des mauyaises affaires ;
1 2* Que l'exemple de la Nouvelle-Angleterre et surtout de rÉcosse, oti la liberté des banques a longtemps existé» prouve et confirme les enseignements de la théorie et que l'opinion de la population de ces deux pays, population renommée dans le monde entier pour son intelligence des affaires, ses lumières et sa prudence, était résolu* ment favorable à la liberté des banques.
Après cette démonstration que reste-t-il à l'appui du monopole? les préjugés de l'ignorance et de la routine, encouragés par des affirmations dénuées de preuves et mâme contraires à l'évidence, par des hypothèses impossibles et contradictoires, par quelques sophismes et d'abondantes déclamations. Il n'y a pas, dans tout ce qui a été dit et écrit en faveur du monopole, de quoi faire hésiter un quart d'heure la conviction d'un homme d'affaires résolu à étudier la question d'une manière attentive et à oublier les idées préconçues qui lui ont été inculquées par la tradition ou par l'entourage. Le malheur, c'est qu'en cette matière comme en toute autre, le nombre de ceux qui consentent à ne pas posséder la science infuse et à étudier réellement est bien petit. Le grand nombre trouve plus commode dé professer sans examen les doctrines anciennes de règlement et de monopole qui régnent dans leur entourage, sont à la mode et bien portées.
Il faut cependant insister et persister à défendre hau-
tement les droits de la liberté chaque fois que Toccasion s'en présente et surtout lorsqu'on parle de crédit agricole. C'est ce que nous avons fait sans découragement, quoique sans succès, depuis vingt-sept ans. Nous pouvons constater aujourd'hui que, grâce aux progrès des affaires et des voies de communications, les inconvénients du monopole, chaque jour plus vivement sentis, ont converti un grand nombre d'hommes, et des plus éclairés, à la cause de la liberté des banques. Mais il reste encore beaucoup à faire pour populariser cette cause chez ceux qu'elle intéresse le plus directement, qui sont les hommes d'affaires. Espérons qu'ils finiront par s'y rallier et Ja soutenir avec ardeur. Espérons que, quelque jour, les agriculteurs, les commerçants et les banquiers français, fatigués des restrictions et des projets de petites organisations spéciales, diront enfin au législateur, comme le marchand de Paris à Golbert : c Ah! MonseigaenT^ laissez-nom faire!.., :»