XLI. Importance de la liberté dea émiaaloMa
Un grand nombre de personnes s'imaginent que la question de savoir si les banques seront ou ne seront pas libres d'émettre des billets à vue au porteur n'est qu'une question de théorie, sans importance pour les hommes d'affaires et pour le public en général. Nous avons essayé de réfuter implicitement cette opinion dans les considérations qui précèdent : il s'agit maintenant de l'abor- * der de front et de la combattre.
Les services du banquier, nous le savons, sont de deux sortes : il économise l'emploi de la monnaie et cherche aux capitaux de bons placements. Le caractère tout moral du service que rend le banquier par la recherche des bons placements ne permet guère d'évaluer ce service en chiffres ; mais il en est autrement du premier.
On a fait des recherches sur la somme de la monnaie métallique employée dans les échanges du peuple fran-
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çais. Necker l'évaluait à deux milliards et demi environ, et M. Thiers l'estimait à trois milliards en 1 840. On a publié depuis cette époque des évaluations plus élevées, mais comme nous tenons à rester au-dessous de la vérité plutôt qu'à la dépasser, nous prendrons pour base l'évaluation de M. Thiers, trois milliards.
Les échanges de l'Angleterre se font avec un peu plus d'un demi-milliard de monnaie métallique. On peut donc supposer sans témérité que si la liberté des émissions était établie en France, on verrait graduellement disparaître deux milliards de monnaie métallique remplacés d'abord pour les trois quarts et ensuite pour moitié par les billets et pour 500 millions d'abord, puis pour un milliard par les virements.
Donc, supposons que la somme du numéraire métallique actuellement employé étant de 3 milliards, la liberté des émissions remplace un milliard par des billets et un milliard par l'introduction des virements. Voilà le capital actif et productif de la France augmenté de 2 milliards, dont un milliard, économisé par l'usage des virements, ne lui coûte rien, et l'autre milliard, prêté gratuitement aux banques, placé par elles à 5 p. 1 00 par an. Ce sont 1 00 millions ajoutés aux revenus annuels du pays dont 50 attribués aux banquiers et 50 au public en général.
Cent millions de revenu annuel et perpétuel méritent bien quelque considération. Mais ce ne serait évidemment que le moindre avantage à obtenir des banques d'émis-
sion. Il faut remarquer d'abord que si le taux courant des prêts est de 5 p. 1 00, les capitaux employés dans l'industrie rapportent un intérêt supérieur et double environ : il n'y ^ donc pas de témérité à supposer que les capitaux qui produiraient 50 millions aux banques procureraient une somme égale de revenu^ à ceux qui auraient obtenu d'elles du crédit. Il faut remarquer ensuite et surtout que les 50 niillions attribués aux banques ne leur seraient pas acquis gratuitement et qu'ils rémunéreraient des services dont le public est aujourd'hui privé. Ainsi les 100 ou pljutô), les 200 millions viendraient bien en accroissement des revenus gépér^ux du pays et sont le minimunj auquel on puisse évaluer les bienfaits matériels des banques.
Mais dès que l'on entre dans l'appréciation des services àe tjanque qui np peuvent être évalués en chiffres, on s'aperçoit qu'jls augipentent d'une f^çon bjeii pljjs copsidérg-ble les revenus du pays. Supposez que le capital jde3 banques s'é\^\e à up peu plus dp 2 milliards, chiffre du capital des 1,5)52 banques de pjrcula/ion qui existaient aux États-Unis en 1 860. Ce sera une soipme copsiclérable engagée d'unp nijait^ièrie permanente d^ijs toutes les branches de l'industrie 4u p^^ys. Vaut-il mieu? qu'elle soit euj^g^ée de cef^^je ipanière ou qu'elle suive |a pente sur laquelle les capitaux épargnés en Francis CQurent aujourd'hui?
Cette somme de 2 milliards se^^ait, peusera-t-pn peutêtre, la plus exposé'e aux pertes, puisqu'elle formerait
en quelque sorte le cautionnement des administrateurs des banques et répondrait de toutes les erreurs qu'ils pourraient commettre. Car si une banque est ipal administrée, elle fait faillite et son capital répond au public de ses engagements envers lui. Évaluez au chiffre qu'il vous plaira les pertes annuelles que pourrait éprouver le capital engagé dans des banques et comparez ces pertes hypothétiques à celles que nous endurons sans sourciller.
D'après M. Emile Pereire, qui en a dressé la liste détaillée, les emprunts publics ont absorbé de 1 861 à 1 865 une somme de plus de 8 miUiards. Les sociétés françaises dont les titres ont été admis à la Bourse de Paris depuis 1865 y ont pris 5 milliards et les sociétés étrangères cotées à la même Bourse une somme à peu près égale. Voilà 18 milliards demandés au public; qu'en reste-t-il? Quels revenus donnent les capitaux placés en Espagne, en Italie, au Mexique, ailleurs et en France même? L'évaluation la plus modeste ne peut pa§ porter à moins de 2 milliards les sommes perdues pendant cette période de temps et nous croyons pour notre part qu'elles dépassent ce chiffre *. Y a-t-il là quelque chose qui puisse être comparé aux pertes possibles dans le commerce de banque ?
i. M. RouUand, qui a traité cette question dans l'enquête des banques, évalue les pertes de cette nature à 1,171 millions pour les placements faits à l'étranger seulement. 11 évalue à 402 millions le chiffre des commissions ou primes acquises par les intermédiaires, ce qui porte â 1,573 millions la somme qui a été perdue
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Des banques libres présenteraient donc, même à leurs actionnaires, des chances de perte infiniment moindres que les placements que l'on affectionne aujourd'hui. El il y a cette différence que les placements que l'on fait ne produisent rien, lorsqu'ils sont mal faits, ou ne produisent que peu de chose au pays, tandis que les placements en actions de banque seraient essentiellement productifs. Une banque, même mal conduite^ peut être utile sur le marché où elle fonctionne, tandis que les entreprises lointaines et surtout les emprunts d'État ne sauraient avoir qu'une utilité indirecte nulle ou trèsmédiocre.
Cent millions employés dans un bon chemin de fer sont fort utiles dans le pays dont ils développent la production. Bien employés dans un chemin étranger, ces 100 millions ne rapportent plus que les dividendes. La même somme placée dans l'escompte par une banque intelligente vivifie une multitude d'entreprises paiticulières et^ par préférence, celles qui sont le mieux conduites. Ces 1 00 millions n'élèvent peut-être nulle entreprise nouvelle, mais ils servent à aider, à développer, à agrandir celles qui existent, celles qui ont été fondées par l'intérêt personnel éclairé par la connaissance
par les capitalistes. Bien que Tévaluation de M. Roulland soit partielle et, à notre avis, inférieure à la vérité, surtout aujourd'hui, nous la prendrons volontiers, si Ton veut, pour base de notre argument. La liberté des banques aurait-elle jamais imposé au public une perte aussi grande dans une période de temps aussi cx)urte?
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des besoins» La banque' peut se tromper sans aucun doute, mais elle a pour s'éclairer une expérience positive actuelle, lorsqu'elle voit fonctionner les entreprises existantes. Évidemment les chances d'erreur auxquelles chaque entrepreneur est exposé sont plus grandes que celles auxquelles est exposée la banque et les erreurs des entrepreneurs qui ont engagé et imm'obilisé leurs capitaux sont moins réparables que celles de la banque dont toutes les opérations se liquident à courte échéance. La banque peut se tromper, dites-vous, et si elle se trompe, ses actionnaires sont ruinés. Il est vrai : mais où placez-vous vos capitaux? Dans un chemin de fer étranger. Soit! Savez-vous si ce chemin de fer sera productif ou non? Pas le moins du monde. Un monsieur qui dirige une grande compagnie de crédit et qui connaît à fond l'art de gagner de l'argent à la Bourse, vous offre des actions et vous les prenez sur sa parole. Ce monsieur a-t-il étudié le futur chemin de fer? Non. Engage-rt-il dans cette affaire son nom et sa fortune? Pas du tout. Il se borne à négocier les actions et à empocher les primes qu'elles peuvent lui rapporter. Allez donc, vous qui prenez ces actions avec avidité, faire l'homme prudent et frémir à l'idée des erreurs que les banques pourraient commettre !
Il est très probable que les capitaux engagés daps les banques courraient moins de risques que ceux qui sont engagés aujourd'hui dans de grandes entreprises nouvelles. Le raisonnement l'indique et l'expérience de la Nouvelle-
Angleterre confirme le raisonnement. Dans ce pays, le placement en actions de banque est considéré comme le plus sûr ; c'est celui que recherchent les capitaux invalides, ceux des veuves et des mineurs, par exemple, comme ils recherchent en Angleterre et en France, les titres de la dette publique et les obligations de chemins de fer.
Or, comme le public, créancier des banques, ne perd rien avec elles tant qu'elles ne font pas faillite, si le placement en actions de banque est le plus sûr-, il est clair que le public n'est exposé à perdre que fort peu de chose dans ses relations avec des banques libres et bien diri-
gées.
Ainsi c'est une erreur de croire que les capitaux employés dans des banques libres soient plus exposés que d'autres et jamais des banques ne sauraient occasionner au public des pertes comparables à celles qui résultent des placements de Bourse les plus ordinaires. Ajoutons que, loin de fomenter le jeu et de provoquer la fraude, elles provoqueraient, encourageraient, fomenteraient l'esprit d'industrie et de travail. 11 n'est pas facile de mesurer exactement et d'évaluer en chiffres les services qu'elles rendraient sous ce rapport. Cependant on peut encore sans témérité hasarder quelques conjectures.
Supposons que le système écossais soit établi en France et qu'on y voie s'élever peu à peu une centaine de banques de circulation dont les succursales se multi-
plient jusqu'au nombre de cincj mille. Cette grande révolution ne pourra pas s'accomplir sans que les banques, cherchant partout les affaires, c'est-à-dire les entrepreneurs capables, se soient livrées à un enseignement industriel très-fecond et très-utile. Cet enseignement consiste à refuser le crédit aux incapables, à exécuter les négligents, à éloigner ceux (jui ne savent ni écrire ni compter et à favoriser, au contraire, de toute leur puissance ceux qui savent, veulent et peuvent faire de bonnes affaires. Il est impossible qu'une telle action, se développant au sein du mouvement industriel, n'y exerce pas une influence considérable et salutaire, d'autant plus persuasive qu'elle s'exercera, non par des phrases, mais par des actes. Il faut faire aussi la part de l'influence personnelle et de contact, car, comme l'a dit avec beaucoup de raison un écrivain anglais : « Tel qui est peu touché des sermons d'un évêque s'émeut de voir fl:'oncer le sourcil à son banquier. »
Nous ne pouvons insister beaucoup sur cette influence qui ne peut se traduire en chiffres, mais nous devons la signaler et nous sommes persuadés qu'aucun homme habitué aux affaires n'en méconnaîtra l'importance. Remarquons maintenant que les cent banques et leurs cinq mille succursales cherchant incessamment des affaires, c'est-à-dire des entrepreneurs capables et faisant des avances à ceux qui commencent, soit sous la garantie d'un cautionnement, soit même à décoiivert, il serait bien étrange qu'elles ne facilitassent pas l'élévation
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et la fortune d'une multitude de jeunes gens, de jeunes fermiers notamment, qui, dans l'état actuel du crédit, sont réduits à rester dans les positions subalternes ou à user leur activité en pénibles et stériles efforts pour s'élever. Faisons une supposition qui n'a certes rien d'exagéré : supposons que tous les cinq ans chaque succursale de' banque découvre et mette au monde un de ces jeunes gens. Ce seront cinq mille fermes modèles que les banques libres élèveront tous les cinq ans !
Combien de fois n'a-t-on pas proposé au gouvernement ou aux administrations locales de faire des sacrifices pour établir, soit un enseignement agricole théorique, soit des fermes écoles, soit des fermes modèles! L'utilité de cet enseignement et de ces fermes est donc bien reconnue et généralement appréciée. Cependant l'administration peut se tromper et s'est trompée souvent dans le choix d'un directeur, elle peut être égarée par la faveur dans l'octroi des subventions, de telle sorte que le résultat obtenu ne soit pas toujours proportionné au sacrifice. Avec les banques, on est moins exposé à l'erreur, parce qu'elles ne s'occupent pas de produire un effet sur l'opinion; elles cherchent simplement un placement sûr et lucratif, c'est-à-dire un homme qui fasse bien ses affaires. N'est-ce pas là le vrai fermier modèle? Qui doit-on imiter, sinon celui qui, sans demander au public ou à un particulier un sacrifice quelconque, s'élève à la foi;June par son travail ? Ainsi, non-seulement des banques libres établiraient
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en France un^plus grand nombre de fermes modèles que les administrations centrales et locales n'en peuvent établir, mais elles commettraient moins d'erreurs et ne demanderaient de sacrifices ni aux contribuables, ni à qui que ce soit.
Certes si Ton pouvait éîablir sûrement cinq mille bonnes fermes modèles en France, même au prix d'un sacrifice annuel de 15 à 20 millions pendant dix ans, il n'est personne qui ne conseillât ce sacrifice et ne le considérât comme un bon placement, même pour le trésor public. D'où vient qu'on reste froid lorsqu'on entend discuter la liberté des banques? c'est qu'on n'y réfléchit pas ; c'est parce qu'on ne se rend pas compte des conséquences considérables et certaines qu'aurait la mise en pratique de cette liberté.
La liberté des banques de circulation, c'est la mise en valeur de deux milliards de capitaux actuellement inactifs et d'une multitude d'hommes capables, condamnés par le régime actuel à languir dans une obscurité stérile et souvent à s'ignorer eux-mêmes. Voilà ce que nous croyons avoir démontré : voilà le point sur lequel nous appellerons toute l'attention et toutes les méditations du lecteur. .
Nous avons dû, pour faire comprendre notre pensée et l'importance de la question , prendre pour terme de comparaison le point d'arrivée, l'état actuel des banques d'Ecosse. Cela ne veut pas dire que . nous croyions possible d'arriver à cet état par un simple décret qui ren-
dirait les émissions de billets à vue et au porteur absolument libres. Nous savons trop qu'en toute amélioration sociale il faut faire la part du temps. Ce n'est pas en quelques mois qu'on peut effacer nos préjugés plusieurs fois séculaires, notre esprit de routine et multiplier à vue d'œil le nombre des entrepreneurs actifs et intelligents. Ce n'est ni en quelques années , .ni sans tâtonnements et Bans erreurs qu'on peut trouver , classer et installer le personnel de cent banques et de cinq mille succursales. Mais nous ne croyons pas non plus que des siècles soient nécessaires pour opérer cette grande révolution : l'exemple des peuples qui nous ont précédés dans cette voie rendrait facile l'établissement des banques de circulation, et nous ne croyons pas qu'il leur fallût pour étendre leur action sur tout le territoire beaucoup plus de temps qu'il n'en a fkllu pour l'établissement des chemins de fer. Lorsqu'un changement est réclamé par un grand nombre d'intérêts privés, sans être contrarié par l'admiaistration et la loi) il ne larde pas à s'accomplir.
Mais si l'on veut atteindre le but sans perte de temps il faut y marcher de suite et résolument, sans s'arrêter aux propos endormeurs des écrivains qui soutiennent le monopole. « Que nous parlez-vous de banques de circulation? disent-ils. Est-ce qu elles sont nécessaires? Esl-ce que des banques de dépôt, l'usage des virements et des chèques ne suffisent pas à tous les besoins ? En Ecosse même, les virements forment une grande part, la plus grande peut-être, des affaires des banques : à Londres,
l'usage c[U*on fait des dépôts et des virements est merveilleux. Voilà ce qu'il faut présenter à notre admiration et proposer à notre imitation plutôt que la ressource mesquine des émissions de billets. »
Sans doute, répondrons-nous, sur un marché déjà riche, habité par une population rompue aux affaires, les virements ont plus d'importance que les émissions. Un marché comme Paris, par exemple, peut se passer, sans dommage trop considérable , de la liberté des émissions. Mais comment les petites villes, comment les campagnes, où le banquier ne saurait actuellement faire ses frais, pourront-elles faire des dépôts et solder leurs transactions par des virements? Vainement vous leur adresserez les exhortations les plus éloquentes , tant qu'un intérêt personnel actif n'aura pas placé à leur portée un agent de banque intelligent, les habitants des petites villes et des campagnes, plus des deux tiers de la population française, ne pourront pas même comprendre de quoi vous leur parlez. Ceux même qui vous comprendront ne pourront pas plus profiter de vos conseils que si vous les exhortiez à se servir des chemins de fer et leur vantiez les avantages de ces moyens de transport en même temps que vous les priveriez de la faculté de les établir.
S'obstiner dans le monopole des banques de circulation, c'est condamner l'industrie de la France à rester en arriére, et à une distance chaque jour croissante, de peuples qui nous ont depuis longtemps devancés et pour
lesquels les émissions de billets ont été comme l'échafaudage qui a servi à élever un bon service de banque. Peut-être peuvent-ils diminuer ou même supprimer sans trop grand préjudice cet échafaudage ; il n'en reste pas moins vrai que sans lui ils n'auraient pu élever le magnifique édifice de leur service banquier. On nous conseille de perfectionner et d'épandre partout un bon service de banques sans recourir aux émissions : autant vaucjbrait nous conseiller d'élever sans échafaudage un édifice comme Notre-Dame de Paris.