DENTU, ÉDITEUR
LA
BARONNE AMALTI
On dansait au château de Maravieux, en Touraine, chez la princesse de Laurières, à l'occasion du mariage de Tainée de ses petites-flUes, Régine de Châteaufort, avec le marquis Antoine de Saint-Alvère, futur héritier du titre et des biens du duc de Fontenailles, son aïeul. En même temps
LA B.VRONNE AMALTI
que ses dix-sept ans et une fortune royale, la fiancée apportait en dot à son époux un cœur candide, une imagination chaste, ainsi qu*une éclatante beauté blonde, d'un caractère séraphique, égale à la beauté proverbiale des femmes de sa maison^ où par un privilège* rare, semble se transmettre, intacte et jamais altérée, une pureté de traits qui fait d'elles des types exquis de vierges et de saintes. On disait que mieux douée que sa mère, elle joignait l'esprit à la beauté, un esprit mordant et fin, comme celui de la vieille princesse. On le disait; mais en réalité on en était réduit aux conjectures, car, sortie du couvent depuis six mois à peine, Régine ne s'était pas encore laissé connaître, ni révélée.
Le marquis de Saint-Alvère avait trente ans, une aimable figure, les grands airs d'un gentilhomme, la bonne grâce et la belle
humeur qui dénotent un heureux caractère.
Né sachant rien de lui, ni de son pasBé, ni de son àme, n'ayant pas eu le temps de Taimer, n'osant encore se croire aimée, Régine s'était contentée de ces qualités de surface, avec Tespoir qu'elles suffiraient à devenir les assises d'un bonheur durable.
Son mariage devait être célébré le surlendemain. Ce soir-là, on signait le contrat. La princesse de Laurières et sa fille, veuve du duc de Ghâteaufort et mère de Régine, avaient convié aux noces les nombreux alliés des deux familles et leurs amis. Soixante personnes étaient logées au château de Mara* vieux. On en comptait autant à Fontenaillesj chez le vieux duc, grand-père et tuteur du fiancé. Enfin les propriétaires voisins, qui Vivaient en bons termes avec Maravieux, s'étaient gracieusement partagé les autres invités;
LA nAllONNK AMALTI
A dix heures du soir, la fine fleur de la haute noblesse de France se pressait dans les salons du château, décorés de toutes les richesses amassées peu à peu par les vingt générations qu'avait abritées cette antique demeure. On dansait dans la grande galerie, qui descend directement sur la pièce d'eau par un perron monumental. Le soir était doux et tiède. La lune mettait à la surface du lac de tremblantes traînées d'argent, entre lesquelles de longs sillons d'ombre ^e frayaient un passage, tout parsemés d'innombrables gerbes d'or, reflet des étoiles.
Par la porte et les croisées ouvertes, les parfums de la nuit montaient du parc, dans des bruits de musique et de chants qui se faisaient entendre chaque fois que l'orchestre s'arrêtait pour laisser aux danseurs quelque repos. Des barques illuminées et pavoiséés glis.<îaient sur l'eau, promenant tour à tour
tous ceux qui voulaient goûter sans en rien perdre le charme féerique de cette soirée.
Vers onze heures, comme les violons jetaient aux échos les derniers accords d'une valse, tandis que le marquis de Saint-Alvère ramenait lentement à sa place, après avoir dansé avec elle, mademoiselle de Châteaufort, toutes les têtes se tournèrent soudainement vers rentrée, du côté des salons, et tous les yeux se fixèrent sur une jeune femme qui venait d'apparaître au seuil de la galerie, comme si elle eût cherché quelqu'un. Elle était élégante et jolie, petite et mince, d'une blancheur éclatante que mettait en relief la couleur rousse de ses cheveux bouclés autour de son front et couvrant sa nuque et son dos de leur flot d'or jaune. Son visage aux hgnes parfaites avait la beauté délicate d'une figuré de Clodion. Le regard vivant, rieur, profond, comme traversé d'un rayon
mystérieux, révélait une nature mobile, toute de premier mouvement, ardente et passionnée.
— Connaissez-vous cette belle personne, monsieur de Saint-Alvère? demanda mademoiselle de Ghâtoaufort à son fiancé.
Antoine, qui ne regardait qu'elle en ce moment, porta les yeux dans la direction qu'elle indiquait et vit la nouvelle venue. Il ne put retenir un tressaillement, ni cacher sa pâleur.
— Comme vous êtes ému ! s'écria Régine.
Il fit effort pour recouvrer son sang-froid et y parvint.
— C'est la joie de vous aimer, mademoiselle, murmura-t-il, si bas qu elle entendit à peine cet aveu qui la troublait délicieusement.
Elle accepta cette explication sans que
Tombre même d'un doute vînt effleurer sa crédulité. Antoine reprit :
— Je connais cette femme, et vous devez aussi la connaître. Elle est votre voisine.
Elle habite à deux lieues d'ici, sur la route de Fontenailles, le petit château de Mailleforte. C'est la baronne Amalti.
— J'en ai entendu parler souvent. C'est donc là cette flère beauté dont on vante tant Télégance et l'esprit! Figurez-vous que le bruit de ses succès dans le monde nous arrivait même au couvent. Je ne m'attendais pas à la voir ce soir, car l'autre jour, en dressant la liste des invitations, ma grand' mère disait que la baronne était en voyage.
— Je le croyais aussi. Elle était partie, il y a quelques semaines, pour rejoindre son mari à Stockholm, où il remplit les fonctions de secrétaire de la lésration de France. Mais
le voici lui-même, fit Antoine surpris et de plus en plus embarrassé.
Un homme jeune encore, grand, robuste et très-brun, venait en effet de paraître auprès de la baronne Amalti et lui parlait à demi- Voix. Elle r écoutait en souriant, sans le regarder, respirant le bouquet de roses-thé qu'elle tenait à la main, très-indifférente en apparence aux paroles qu'il lui adressait et dominée par une préoccupation étrangère à ses propos. Elle ne lui répondit qu'un mot.
Il la quitta tandis qu'elle s'avançait vers un groupe de femmes, parmi lesquelles deux ou trois lui étaient connues. Puis, après avoir échangé avec elles un serrement de mains, elle sortit du côté de la pièce d'eau, entourée de quelques hommes qui étaient venus la rejoindre, et sans avoir vu le marquis de Saint-Alvère que cachait, très-innocemment
cr ailleurs, maclemoiselle de Châleaufort debout devant lui.
Quand elle eut passé, Antoine, troublé comme un homme qui vient d'échapper à un péril, se leva ; alléguant un prétexte fuliie, il laissa Régine au milieu des jeunes filles qui Tentouraient en causant gaiement avec elle, et s'éloigna dans la direction opposée à celle qu'avait prise la baronne Amalti.
Mais, au seuil de la galerie, il se trouva face à face avec le duc de Fontenailles. Cet aimable vieillard, qui promenait fièrement à travers les splendeurs de cette fête ses quatre vingts ans et sa vigoureuse santé, arrêta son petit-fils en lui touchant le bras.
— Ah ! c'est V0U3, grand-père ! s'écria le marquis arraché subitement à ses préoccupations.
— La princesse te cherche, mon enfant!
Elle est très-émue, je ne sais pourquoi. Elle
assure que toi seul peux la rassurer. Cours la rejoindre ; mais avant tout, ajouta le duc en regardant Antoine dans les yeux, écoutemoi. L'autre est ici. J'espère que tu ne vas pas faire de sottises.
— Eh ! soyez sans crainte, cher bon père !
s'écria le marquis en fuyant.
Il trouva la princesse seule, dans un petit salon, à l'extrémité des appartements. En le voyant, elle s'élança vers lui. Sous ses beaux cheveux blancs, encadrant son front sans rides, le visage de la princesse exprimait l'inquiétude la plus vive.
— Saviez-vous que la baronne Amalti était rentrée à Mailleforte, Antoine? demanda-t-elle vivement. Saviez-vous qu'elle dût venir ce soir? Savez- vous qu'elle est
venue ?
Au lieu de répondre sur-le-champ, Antoine, d'un tendre élan filial, prit dans ses
LA BARONNE AMALTI fi
mains celles de la princesse, les baisa respectueusement, puis, entraînant avec sol* licitude la grand'mère de Régine jusque vers un fauteuil, il Tobligea à s'y asseoir ; il se mit à genoux devant elle, en disant :
— D'abord daignez vous apaiser, chère princesse ; si Régine vous voyait dans cet état à cause de moi, elle croirait que j'ai commis un crime.
— Ne plaisantez pas, Antoine, il s'agit du bonheur de ma chère enfant, du bonheur de toute sa vie. S'il était compromis, sa mère ne me pardonnerait jamais d'avoir voulu ce mariage, et moi, je ne m'en consolerais pas.
— En quoi ce bonheur est-il menacé, je vous prie? Est-ce par l'arrivée subite de madame Amalti ? Si vous l'avez pensé, accordez-moi la liberté de vous détromper et de vous répéter qu'entre elle et moi, tout est
12 LA BARONNE AMALTl
fiiù, bien fini. Je ne Taime plus. Il y a trois mois, peu de temps après son départ pour la Suède, je lui ai écrit afin de lui annoncer mon mariage et de lui faire comprendre que désormais je ne pouvais être pour elle autre chose qu'un ami,
— Vous m'avez dit, je crois, qu'elle ne vous a pas répondu.
— C'est vrai, je n'ai rien reçu d'elle.
— Voilà bien ce qui m'épouvante. Elle ne vous a pas répondu, Antoine ; elle est arrivée.
— Maiii tous les ans, n'est-ce pas à cette époque-ci qu'elle vient à Mailleforte? Elle ne fait jamais de bien longs séjours auprès de son mari, quand il réside à l'étranger.
D'ailleurs, ajouta le marquis en se relevant, serait-elle animée des plus mauvais desseins, en quoi cela peut-il changer mes dispositions ?
— Mon enfant, quand on a aimé une femme
pendant longtemps, on ne rompt pas aisément les liens qui vous attachent à elle.
— Ces liens sont détruits cependant, et les efforts qu'elle pourrait tenter pour les renouer seraient vains. J'aime Régine, je Taime avec ma raison, avec mon imagination, avec mon cœur, et je ne saurais plus conserver pour madame Amalti d'autres sentiments que ceux qui peuvent honnêtement survivre à l'amour que j'ai eu pour elle. L'amour!
répéta Antoine, avec un sourire triste qui exprimait bien les amertumes de son cœur désabusé. Était-ce de l'amour? J'avais vingtcinq ans lorsque je la connus. Je fus charmé par son sourire, séduit par sa grâce. J osai lui faire l'aveu du trouble qu'elle avait déchaîné dans moi ; son mari était loin ; elle ne l'avait d'ailleurs jamais aimé... Celte liaison commença ainsi. Pendant longtemps il nous fut possible de la cacher ; puis, je
ne sais comment elle s'ébruita. J*eus alors bien des envieux ! ah ! s'ils avaient su ce qui se passait en mon cœur, ils ne m'auraient point envié, princesse. La vérité, c'est que moins d'une année après le jour où j'avais connu Juliette, je ne l'aimais plus.
— Elle est donc bien habile et bien dangereuse, puisqu'elle vous a gardé quatre ans encore ! objecta la princesse.
Le marquis fit un geste de dénégation.
— Ce n'est pas elle qui m'a gardé, madame, c'est l'habitude ; c'est aussi la pitié. Je ne l'aimais pas, mais elle m'aimait, et j'éloignais sans cesse le moment où, pour reconquérir ma liberté, je serais obligé de déchirer son cœur. Un jour j'ai vu Régine, et sans effort, sans héroïsme, j'ai eu le courage de vouloir. Entre la baronne et moi, tout est fini, brisé...
— C'est très-éloquent, ce que vous dites
l.A DARONNR AMALTÏ 15
là, fit alors finement la princesse à demi convaincue; mais je serais beaucoup plus tranquille si je pouvais pénétrer dans votre cœur.
— Et pourquoi, bon Dieu?
— Pour m'assurer moi-même que vous ne me trompez pas ; non que je doute de votre franchise, mon enfant, mais parce que vous êtes encore à l'âge des illusions. Vous dites que c'est fini, que c'est brisé, et c'est de bonne foi que vous le dites; mais si la baronne paraissait là, devant vous, si elle prononçait d'une certaine manière à laquelle cinq annéesi ont dû vous accoutumer, certaines paroles, celles que sa bouche prononçait le plus souvent, seriez-v^us si fort que vous le prétendez?
— Je l'espère, dit vivement le marquis, cherchant à cacher la terreur soudaine que l'hypothèse émise par la princesse venait de faire naître en lui .
15 LA BARONNE AMALTl
— Dieu VOUS entende, Antoine! soupira celle-ci.
Elle se leva pour rejoindre ses invités, Antoine la retint. Il éprouvait le besoin de la rassurer, de se rassurer lui-même.
— Vous m'avez interrogé, madame, reprit-il, je vous ai répondu, en vous répétant ce qu'à diverses reprises, je vous avais déjà raconté. Vous ne me croiriez pas, vous, la plus indulgente et la plus expérimentée des femmes, vous ne me croiriez pas si j'affirmais que je pourrais me retrouver en présence de madame Amalti, indifférent et dégagé de toute émotion. Les souvenirs ont trop de puissance sur nous pour quai de longtemps il me soit donné de la revoir sans perdre quelque chose de ma sérénité. Mais vous me croirez du moins, chère mère, quand je vous dirai qu'entre l'enfant candide, trésor précieux dont votre bonté, votre confiance
et mon étoile ont confié le bonheur à mes mains, et cette femme qui né peut être mienne sans trahir et sans me faire trahir des devoirs devenus maintenant pour moi aussi impérieux que pour elle, mon choix est fait. Je suis honnête homme, et pour conjurer le péril, s'il devait naître, ma loyauté aurait un complice : mon amour.
— Bien, bien, Antoine! je vous crois, et je suis maintenant tranquille. Ramenez-moi auprès de Régine, qui ne doit pas savoir ce que vous êtes devenu.
La princesse s'appuya sur le bras de son futur petit-fils; mais, au moment de franchir le seuil du salon dans lequel ils se trouvaient, elle Tarrêta tout à coup.
— J'ai la certitude que la baronne n'est venue ici ce soir que pour chercher l'occasion de vous parler, ajouta-t-elle. Si vous la
rencontrez, si elle vous adresse la parole, que ferez- vous?
— Mais je lui répondrai, chère princesse.
— Ne préférez -vous pas vous en aller? Je trouverais très-naturel que vous fussiez lâche devant un semblable danger.
— Oh! vous vous moqueriez un jour de moi si je fuyais, répliqua le marquis avec enjouement. D'ailleurs, ce serait à recommencer demain. Fiez-vous à ma prudence. Je suis amoureux comme un fou et en état de braver tous les dangers.
La princesse n'insista plus. Ils revinrent lentement vers la galerie, mais ne purent y entrer. La foule se pressait aux portes. La circulation se trouvait interrompue par la valse. La princesse s'assit près de madame de Châteaufort et dit à Antoine :
— Je ne veux pas vous accaparer plus
longtemps, mon enfant, ni vous retenir loin de Régine. Tâchez de la rejoindre.
Antoine ne se fit pas prier. Il avait hâte, non d'aller retrouver sa fiancée, mais d'être seul. Il parvint â traverser la galerie et à gagner le grand perron qui formait terrasse du côté de l'eau. La plupart des personnes qui ne dansaient pas se tenaient en cet endroit, où l'on pouvait goûter la fraîcheur délicieuse d'une soirée clémente. Des femmes élégantes, que cette splendide nuit rendait toutes belles, s'accoudaient, enveloppées dans leur sortie de bal, aux balustrades de marbre qui dominaient le lac. Elles causaient gaiement ou écoutaient les galants propos des flatteurs, jeunes et vieux, pressés autour d'elles. Quelques-unes, plus audacieuses ou moins prudentes, livraient ^aux caresses de l'ombre leurs épaules et leurs bras nus.
D'autres se faisaient promener sur les ba-
20 LA BARONNR AMALTI
teaux d'où s'élevaient, dans le tumulte des orchestres, dans la rumeur des voix, dans le bruit clair des rires, les accents mélodieux que la poésie de ces heures enchantées faisait monter des cœurs sensibles aux lèvres éloquentes. Dans les futaies qui bordent les rives du lac on avait suspendu des lanternes de couleur. Lés eaux et le paysage s'embrasaient de lueurs empourprées, qui laissaient voir les barques légères glissant mollement sur l'onde.
Ce spectacle ne parvint pas à arracher le marquis aux préoccupations douloureuses qui s'étaient emparées de son esprit depuis le moment où il avait vu paraître la baronne Amalti, qu'il croyait bien loin de Maravieux. Obsédé d'une angoisse indicible qui pesait sur son cœur, il passa parmi les groupes bruyants, arriva jusqu'à l'extrémité de la terrasse et, s'y trouvant seul, il essaya, tout
LA DAKONNK AMALTI '21
en suivant distraitement des yeux le jeu des lumières sur les eaux, de se rendre compte de sa situation. Quelle qu'eût élé la netteté des déclarations qu'il venait défaire à la princesse, quelle que fût Ténergie de sa volonté, l'arrivée de celle qu'il nommait Juliette le troublait étrangement et Falarmait.
— La princesse a raison, pensait-il. Si Juliette est revenue de Suède sans avoir répondu à ma lettre, si elle est ici ce soir, si elle me cherche, — et c'est moi quelle cherche, je ne peux en douter, — c'est qu'elle est résolue à ne pas me rendre libre, à s'opposer à mon mariage. Comment s'y prendra-t-elle pour l'empêcher? Je n'en sais rien; elle n'en sait rien elle-même, sans doute; mais l'amour et la colère, — la colère plus encore que l'amour, — lui suggéreront quelque plan redoutable qu'à tout prix elle voudra exécuter. On n'a pas vécu cinq
années auprès d'une femme, dans l'intimité que crée l'amour, sans la connaître, se disait encore Antoine, et je connais bien Juliette capable d'une abnégation héroïque et capable aussi d'une résistance indomptable. En profitant de son absence pour tenter de rompre notre liaison et pour me marier; j*ai joué un jeu terrible. Si je ne gagne pas la partie, c est le bonheur de Régine qui sera compromis. Quoi ! cette adorable fille, innocente et pure, que je vais aimer, je le sens bien, puisque j'aspire à conquérir sa tendresse, n'aurait eu confiance en moi que pour devenir malheureuse ! Et moi, je ne l'aurais Voulue que pour la perdre, maintenant que j'ai admiré ses vertus et sa grâce !
Cette pensée le bouleversa. Il songeait en même temps à son grand-père, le duc de Fontenailles, qui avait si passionnément désiré ce mariage, à cette aimable princesse de
Laurières, à madame de Chàteaufort, à tous ceux enfm dont le bonheur de Régine et le sien formaient à cette heure Tunique préoccupation, et il arriva à cette conclusion que, quelque respectable que fût le désespoir de la baronne Amalti, quelque pitié qu'elle pût mériter, son premier devoir à lui consistait à se défendre contre elle, si elle le menaçait.
— Après tout, suis-je son débiteur? se demanda-t-il. Elle m'a aimé, cest vrai; mais ne lui ai-je pas donné en échange cinq années de fidélité? Elle devait bien prévoir que ce roman ne durerait pas éternellement* Nous le savions par cœur, nous en avions épuisé les plus belles pages, et il ne nous réservait plus, je crois, que de tristes chapitres «
Il en était là de ses réflexions quand un bruit de pas et un frôlement de robe se firent entendre à ses côtés. Il tourna la (été, et
2'i LA BARONNE AMALTI
SOUS un rayon de lune, il reconnut la baronne Amalti. Un frisson traversa son cœur. Il fît appel à son courage.
— Bonsoir, Antoine , dit-elle, doucement.
Il voulut répondre, niais il ne put trouver un mot. Comme Juliette lui avait tendu la main, il la prit et se courba pour y poser ses lèvres. Elle ne lui en laissa pas le temps.
L'attirant brusquement â elle, elle mit son visage presque sur le sien et reprit d'un accent passionné :
— Ne me saviez-vous pas ici ?
Il eut la force de mentir et de répondre négativement.
— Je vous croyais en Suède, fit-il. C'est là que je vous ai écrit. N'avez-vous pas reçu ma lettre?
— Oh si ! je Tai reçue. Je Tai bien reçue, puisque me voilà.
LA UARONNt: AMALTI Jô
— C'est la guerre, pensa-t-il.
— Vous avez cru, continua Juliette, qu'il suffirait de m'écrire : « J'ai assez de vous, j'en aime une autre, je vous quitte, » et que je me résignerais au sort inattendu que vous vouliez me faire! Vous vous êtes trompé. Ce mariage est impossible, s'il doit vous séparer de moi.
Quoiqu'elle parlât à voix basse, il lut épouvanté par la violence et la décision qu'exprimait sa parole. Il devina qu'il n'obtiendrait rien d'elle en ce moment, que la prière serait vaine autant que la menace. Il se contenta d'essayer de l'apaiser.
— Juliette, revenez à vous. On peut vous entendre, et il est inutile d'initier le monde à notre secret.
Elle l'interrompit avec exaltation.
— Notre secret! mais c'est le secret de la comédie. Tout le monde sait ici que vous
avez été mon amant. Quand je suis entrée tout à l'heure dans cette maison, croyez-vous que derrière les regards qui se sont dirigés vers moi je n'ai pas distingué une curiosité malveillante? Notre secret ! répéta-t-elle amèrement, mais tous ceux qui m'ont vue ce soir ont compris que je venais pour défendre mon bien. Savez-vous ce qu'ils disent en ce moment? Ils se demandent qui l'emportera, de cette enfant que vous voulez épouser ou de moi. Ils sont émus , attendris , intrigués , comme au spectacle, et ils attendent le dé^ noûment.
Elle s'excitait de plus en plus, enfiévrée par la présence de cet homme qu'elle aimait encore et qui voulait la fuir, et surtout par le contraste qui régnait entre les joyeuses splendeurs de cette nuit de fête et les angoisses de son cœur. Il eut peur, et, pour avoir raison d'elle, il se fit humble et doux;
— Je vous supplie de songer qu'on nous regarde, Juliette, dit-il. Si le souci de mon repos, du repos des êtres chers dont je suis entouré ce soir, ne vous touche pas, le soin de votre dignité, de votre honneur vous commande d'éviter un scandale dont, après tout, je ne serais pas seul à souffrir, car,s*il devait avoir pour résultat de briser Talliance que mon grand-père a préparée pour moi, il en aurait encore un autre, celui de m'éloigner à jamais de vous et de nous séparer plus sûrement que ne pourra le faire ce mariage auquel vous voulez vous opposer. Je ne me refuse pas à une explication. Je ne renonce pas à vous exposer, mieux que je ne l'ai pu dans une lettre, les motifs graves qui m'ordonnent de me marier et d'épouser mademoiselle de Chàteaufort; mais est-ce ici que je peux m'entretenir avec vous, alors que vous avez perdu tout sang-froid
et que moi-même je suis brisé par Témotion ?
Ce langage apaisa bien vite la baronne, mais il ranima des espérances dangereuses dans son cœur qui les sentait mourir, et qui, la première douleur passée et malgré Texaltation dont Antoine s'était alarmé, se serait résigné à les perdre plus aisément qu'il ne le croyait. Juliette n'était pas encore à l'âge où une douleur d'amour est inconsolable et où une femme s'attache désespérément à celui qu'elle aime parce qu'elle sait bien qu'un autre ne l'aimera plus. Elle avait à peine trente ans ; elle était dans tout l'éclat de sa beauté, et le ressentiment dont elle paraissait animée, résultait moins de la blessure faite à son cœur que de la blessure faite à son orgueil. Elle avait dit : « Ce mariage est impossible s'il doit vous séparer de moi ; »
mais celte menace était un va-tout qu'elle
jetait au jeu par dépit sans espérer le succès. Les paroles imprudentes qu'Antoine venait de prononcer dans l'unique dessein de Tapaiser, eurent pour conséquence de laisser croire à Juliette qu'il ne cherchait pas à provoquer une rupture définitive, qu'il se mariait sans amour, par intérêt, pour plaire à son grand-père, dont il était l'héritier, mais qu'en réalité, c'était elle qu'il préférerait toujours.
— Je reconnais que ce lieu n'est guère propice aune explication, dit-elle, d'un accent plus doux. Venez me parler à Mailleforte. Il est minuit. Je vais rentrer sur-le-champ pour vous attendre. Trouvez-vous à deux heures dans la grande avenue dû parc; mademoiselle Vaulnier ira vous y prendre pour vous conduire à mon appartement, comme autrefois.
En entendant la baronne lui assigner ce
rendez-vous, qui devait fatalement renouer la chaîne de leurs amours et qui ressuscitait le passé dans ce qu'il avait de plus dangereux et de plus terrible; puisque c'est ainsi que, pendant cinq années, ils s'étaient vus en secret. Saint- Alvère eut peur.
— Je ne puis aller chez vous la nuit, Juliette. Ce serait horrible. Songez que je suis presque marié. Le contrat est signé, je ne m'appartiens plus et je dois éviter toute imprudence. Demain, dans la journée, je me présenterai à Mailleforte, comme pour vous faire une visite; soyez seule et...
— C'est impossible, fit-elle froidement.
Mon mari est ici et passe ses journées auprès de moi. Nous ne pouvons nous rencontrer que cette nuit.
— Ce n'est pas moi seulement que j'expose, reprit Antoine, c'est aussi mademoiselle Vaulnier.
LA BARONNE AMALJI 31
Elle eut un sourire hautain et railleur.
— Voilà plusieurs années qu'elle affronte le même péril, dit-elle, et jamais vous n'aviez eu ces scrupules. Je la paye d'ailleurs assez cher pour qu'elle me serve jusqu'à la fin.
— Juliette, n'exigez pas que je me trouve a ce rendez-vous.
Elle sentit renaître toutes ses défiances, se rapprocha brusquement de Saint-Alvôre et répondit d'un accent de menace :
— Je l'exige, au contraire. Antoine, ne me poussez pas à bout.
Puis, passant subitement de ce ton de dure exigence à celui de la prière, elle ajouta :
— Ne me refusez pas la dernière grâce que j'aurai peut-être à solliciter de vous.
— Se résignerait-elle? se demanda-t-il sans rien deviner des intentions de Juliette .
Il lui répondit alors :
— Eh bien! soit, j'irai, puisque vous le voulez.
Un sourire que la nuit lui déroba passa sur les traits de la baronne Amalti. Elle tenait encore Antoine, puisqu'il n'avait osé lui résister. Elle était donc victorieuse.
— Offrez-moi votre bras et rentrons dans le bal, lui dit-elle. Il faut que tous ceux qui sont ici comprennent clairement ce soir que si ce mariage se fait, c'est que je l'ai voulu et que j'y suis résignée. Il n'est pas de meilleur moyen do dissiper les soupçons et de répondre à la malveillance.
Antoine obéit. Ils traversèrent lentement la galerie, où leur présence fit sensation.
Juliette passait le front haut, souriante, un masque d'indifférence et de sérénité sur son visage, saluant les femmes qui la regardaient curieusement aussi bien que les hommes qui s'écartaient pour lui faire place, et dont
LA BARONNE AMALTI S3
quelques-uns, — ceux qui étaient dans le secret de cette liaison que le mariage de Saint -Alvère devait rompre, — s'extasiaient sur le courage et Tesprit dont elle faisait preuve dans cette crise suprême de sa vie.
Elle voulut connaître Régine de Châteaufort. Antoine les mit en présence. Quand la baronne eut adressé quelques paroles aimables à sa rivale, dont la grâce originale, quoique pleine de promesses, ne pouvait lutter encore avec sa luxuriante beauté de bacchante au repos, elle l'embrassa sur le front et, lui souhaitant un durable bonheur, elle ne quitta Saint-Alvère que pour prendre le bras de son mari,
— Tous mes compliments, mon cher, dit le baron en serrant affectueusement les mains d'Antoine. Elle est tout à fait charmante, votre future.
Un rapide mais éloquent regard de Ju-
34 tA BARONNE AMALTI
liette rappela au marquis la promesse qu'il lui avait faite. Il s'inclina, tandis qu*elle s'éloignait avec son mari pour remonter en voiture. Au moment où elle venait de disparaître, Antoine fut rejoint par la princesse de Laurières.
— Eh bien! mon enfant, vous lui avez parlé? Pouvez- vous me rassurer? demanda* t-elle.
Quoique douloureusement préoccupé, il parvînt à sourire et répondit du ton le plus enjoué :
— Mais certainement, chère mère. La baronne avait reçu ma lettre à Stockholm.
Elle a compris que cette liaison ne pouvait durer éternellement, que le mariage était pour moi un devoir, et elle s'est résignée.
C'est même pour me le dire qu'elle est venue ce soir. Elle souffre, mais elle est courageuse.
— Pauvre femme! soupira la princesse.
J'ai eu bien peur quand je Tai vue entrer.
J'ai cru qu'elle venait vous reprendre.
— Mais je ne me serais pas livré !
La princesse haussa les épaules et répondit avec bienveillance :
— Ne diles pas ce que vous auriez fait ou ce que vous n'auriez pas fait, mon enfant. On est bien faible en présence d'une femme qui pleure.
Saint- Al vére eut un geste de défi. Quelle que fût son inquiétude secrète, il était bien éloigné de penser que, quelques heures plus tard, il allait constater à ses dépens l'exactitude des prévisions de la princesse.
Le rendei-vous auquel il avait eu la faiblesse de consentir produisit en effet des réi^ultats tout Contraires à ceux qu'il en attendait. Il espérait faire à la sagesse de Juliette, à son amour même, un pressant
appel et obtenir qu'elle le laissât libre. Cet espoir seul avait pu le déterminer à s'exposer une dernière fois aux périls d'une telle entrevue ; malheureusement, il ne se réalisa pas. Tant qu'Antoine ne parla que pour convaincre Juliette de la nécessité du mariage qui la désespérait, elle Técouta patiemment, résignée à subir son destin ; mais quand il tenta de lui démontrer que toutes relations devaient être rompues entre eux, elle se révolta. Elle ne voulait pas consentir à ne plus le voir.
— Vous savez de quoi je suis capable, lui dit-elle. N'attendez pas de moi que je me résigne à vivre séparée de vous. Je consens à vous partager, puisque le souci de votre fortune m'impose ce sacrifice ; mais à vous perdre, jamais ! Si vous ne vous engagez pas sur l'honneur, ce soir, à me laisser une pa^-t de votre tendresse, à me
garder un coin de votre cœur, je briserai demain, par quelque éclat scandaleux qui nous compromettra ensemble pour jamais, cette union qui vous enlève à moi et m'atteint dans mon bonheur le plus cher.
Ces menaces n'étaient que sur ses lèvres, elles n'étaient pas dans son cœur. Si Saint- Alvère avait eu le courage de se défendre énergiquement et de se montrer résolu à rompre, Juliette n'aurait pas trouvé au dedans d'elle celui de les ipettre à exécution. Il le devinait vaguement et ne s'effraya pas d'abord outre mesure des plaintes amères qu'elle fit entendre; mais après avoir menacé, elle supplia. La prière émut Antoine bien plus que la menace. Juliette fut éloquente pour rappeler le passé, pour énumérer tout ce. qu'en cinq ans elle avait sacrifié à cette liaison qu'il voulait maintenant détruire. Elle se refusa énergiquement
à recevoir un dernier, un suprême adieu, et troublé, pris de pitié, peut-être repris d'amour, se disant qu'une fois marié, il saurait bien se soustraire aux engagements qu'elle lui demandait, ce n'est pas un adieu qui tomba de sa bouche dans le baiser qu'il lui donna au moment de la quitter, mais une promesse de la revoir.
En sortant à quatre heures du malin de la chambre où avait eu lieu cette fiévreuse entrevue, il trouva dans une pièce voisine mademoiselle Alice Vaulnier, qui l'avait introduit et qui l'attendait pour le faire sortir du château. Institutrice de l'unique enfant de la baronne, mademoiselle Vaulnier ajoutait depuis cinq ans à ses fonctions officielles l'étrange rôle de faciliter et de surveiller les rendez-vous que Juhette donnait à Antoine. Durant les séjours à Maille^ forte, où ces rendez- vous étaient plus diffi-
cil€8 qu'a Paris, c'est elle qui allait, la nuit, chercher le marquis dans le parc pour le guider à travers les couloirs du château jusqu'à Tappartement de la baronne, en le faisant passer par sa propre chambre. C'est elle encore qui le ramenait le matin, avant le jour, pour le faire partir par la même route.
Cette mission n'était pas sans péril, car mademoiselle Vaulnier pouvait être rencontrée et se trouver ainsi compromise pour avoir voulu trop fidèlement servir ceux dont elle était devenue la compHce. Est-ce l'intérêt, est-ce le dévouement qui l'avait disposée à se laisser investir d'une confiance aussi dangereuse? Probablement l'un et l'autre* Elle avait vingt-huit ans, pas de beauté, de l'esprit, un certain charme, et ne cherchait pas â taire qu'il existait quelque part, en garnison dans une petite ville de
province, un lieutenant auquel sa main était
promise et qu'elle épouserait dès qu'elle aurait complété sa dot. De quoi n'est pas capable une fille qui poursuit un tel but?
Ce n'est pas à dire que mademoiselle Vaulnier eût une âme vénale ni qu'elle pût jamais trahir le secret confié à sa discrétion. Non, elle servait loyalement ceux qui la payaient ; mais, si elle les servait un peu par sympathie, elle les servait surtout pour compléter sa dot plus vite.
Au moment où elle se préparait à prendre congé de M. de Saint-Alvère après l'avoir conduit jusqu'à une porte cachée sous un massif de lauriers et par laquelle il était accoutumé à sortir, il la retint en lui prenant la main.
— Je crois, mademoiselle, lui dit-il, que vous nous avez rendu aujourd'hui pour la dernière fois le service que vous êtes accou-
LA BARONNE AMALTI A\
tumée à nous rendre depuis longtemps. Je tiens à vous remercier.
— Madame la baronne a-t-elle donc consenti à une rupture? demanda discrètement mademoiselle Vaulnier.
— Hélas ! non, et j'ai dû lui promettre de la revoir ; mais est-ce possible ? Je me marie, et puis, s'il faut vous dire la vérité, cette vérité que j'ai tenté de lui faire connaître, je ne Taime plus.
— Oh ! monsieur le marquis, ne le lui avouez jamais, elle commettrait quelque folie.
Antoine ne put contenir un mouvement d'impatience.
— Il faut tâcher de l'apaiser, mademoiselle Alice, s'écria-t-il, c'est votre rôle et votre mission, puisque vous avez quelque affection pour elle. Faites-lui comprendre qu'il y a des situations qui ne peuvent être
V2 LA ËAf^OI^NE AMALTI
éternelles, et qu'à dater de demain j'aurai des devoirs nouveaux, des devoirs sacrés, et que je ne peux pas les trahir pour elle.
— Je ne répéterai jamais ces paroles à madame la baronne, objecta froidement mademoiselle Vaulnier. Elle mé répondrait avec raison que ses devoirs ne sont pas moins sacrés que led vôtres et qu'elle les a trahis pour vous.
— Eh ! je le sais bien, elle ne m'a pas dit autre chose ce soir, reprit Antoine.
Mais il faut que tout ait une fin. Je serais un misérable si je n'oubliais à partir d'aujourd'hui les amours de ma jeunesse* J'ai donné à Juliette cinq années de constance, cinq années de bonheur. Ce bonheur, je Tai prolongé pour elle bien au delà de mon amour^ je ne peux plus le lui procurer.
J'ai essayé de lui faire comprendre cette terrible nécessité*
— Ce n'est pas assez^ monsieur. II fallait lui parler franchement, résolument, de ce que vous appelez vos devoirs.
— C'est aisé à conseiller', mademoiselle, moins aisé à faire. Comment se montrer si rigoureux envers une femme qui tour à tour menace, pleiire, se plaint, évoque le passé, vous reproche d'avoir détruit sa vie ! Non, je ne lui ai rien dit da ce que je voulais lui dire. Je croyais avoir fait des provisions de courage et de fermeté. Une fois en sa présence, il ne m'en est plus rien resté, et, je vous le répète, j'ai dû lui promettre de la revoir.
Antoine s'arrêta pendant une minute, passa fiévreusement ses mains sur son front, comme pour en éloigner une pensée importune; puis se rapprochant de mademoiselle Vaulnier et parlant pliis bas, il ajouta :•
— Vous pouvez beaucoup, vous, mademoiselle Alice, pour mettre un terme à cette situation intolérable.
— ; Moi, monsieur !
— Assurément ; la baronne vous honore de ses confidences ; vous êtes la dépositaire de ses secrets. Cela vous permet de faire entendre des conseils qui, renouvelés fréquemment, peuvent à la longue frapper son esprit.
— Ou me faire perdre sa confiance, monsieur le marquis.
Il feignit de n'avoir pas entendu et continua :
— Il ne tient qu'à vous de mettre à nos relations un obstacle invincible; refusez à Juliette de continuer à braver les périls auxquels vous vous êtes exposée jusqu'ici ! C'est votre droit de ne plus vouloir.
LA BABONNE AMALTI ^n
— Je n'oserai jamais causer ce chagrin à madame la baronne.
— Ce serait peut-être le moyen de lui en éviter un plus grand. Vous éles-vous quelquefois demandé, mademoiselle, ce que nous deviendrions, vous et moi, si nous étions surpris une nuit comme nous voilà maintenant?
Mademoiselle Vaulnier baissa la tète sans répondre.
— J'y ai souvent pensé, moi, ajouta Saint- Alvêre. Oui, souvent, quand vous me guidiez, la nuit, à travers ce château, quand vous me cachiez dans votre chambre, je me suis figuré qu'Amalti nous rencontrait tout à coup. Oh! mon parti était pris : pour sauver votre honneur, pour sauver celui de Juliette, j'avais la ressource de vous épouser, si toutefois vous aviez voulu de moi. C'était déjà bien cruel pour vous, mademoi-
selle, pour vous qui, je crois, êtes fiancée à un homme que vous aimez, d'être exposée à un péril qui pouvait vous obliger à choisir entre votre amour et votre honneur. Mais aujourd'hui ce péril serait plus redoutable encore, puisque je ne serais plus libre de réparer le mal que nous vous aurions fait*
— Ce serait très-grave, en effet, répéta machinalement mademoiselle Vaulnier, toute troublée par la pensée que de son dévouement aurait pu résulter pour elle une alliance qui l'aurait faite marquise de Saint- Alvère pour commencer, et plus tard, duchesse de Fontenailles.
— Il faut, vous le voyez bien, que cette liaison soit rompue. L'honneur et la vie de trois personnes sont en jeu, et quelque chose de plus encore, le bonheur d'une quatrième qui m'est déjà chère.
Ayant prononcé ces paroles avec une
énergie qui eût été plus utile et mieux placée s'il se fût encore adressé à la baronne, Saint-Alvère s'arrêta pour juger de Teffet qu'elles avaient produit sur mademoiselle Vaulnier. Au lieu de lui répondre, celle-ci, montrant d'un geste le ciel voilé de vapeurs légères qui se teintaient lentement de grises lueurs d'aurore, lui dit :
— Je crois, monsieur le marquis, que vous n'avez que le temps de rentrer à Fon tenailles avant le jour.
— Vous avez raison, et je pars. Je vous remercie encore, mademoiselle Alice, de ce que vous avez fait dans le passé. Veuillez songer à tout ce qui doit être fait dans l'avenir. Ai-je besoin d'ajouter que je ne serai pas ingrat ?
Il lui serra la main, et, traversant en toute hâte une pelouse au-dessus de laquelle voltigeait un brouillard, il se jeta dans les mas-
sifs qui longeaient la grande avenue. Alice, debout sur le seuil de la porte en tr' ouverte, cachée par les lauriers, le regardait fuir.
— Voilà, donc Tamour! pensa-t-elle. J'ai vu cet homme se traîner un soir à mes pieds, me suppliant, la fièvre aux mains, les larmes aux yeux, de Tintroduire auprès de la baronne, qui ne voulait pas le recevoir. Et maintenant ! . , .
Le marquis avait disparu. Elle ferma la porte sans bruit, en ajoutant mentalement :
— J'aurais pu Tépouser !
Elle soupira; puis elle prit le bougeoir qu'elle avait déposé dans un coin par terre, et marchant à pas légers, retenant son souffle, elle se dirigea vers sa chambre, située au premier étage, à côté de celle de la baronne. Mais, comme elle arrivait en haut de l'escalier, une ombre se dressa devant elle ; son sang se glaça. Elle avait reconnu le baron
Ainalli. 11 la regardait monter, penché curieusement sur la balustrade, et lui barrait la route, d'un air ironique et victorieux.
— D'où venez-vous donc, mademoiselle?
demanda-t-il. Voilà plus de cinq minutes que je crois entendre du bruit, un murmure de voix. Avec qui parliez-vous ?
Elle comprit qu'il fallait payer d'audace.
— Je ne parlais pas, monsieur, j'étais seule.
— Et vous vous promenez seule, dans le château, à cette heure matinale? fit-il, d'un accent sous lequel elle devint sa défiance et ses soupçons.
— J'étais souffrante et j'ai dû descendre pour aller chercher de l'éther, réponditelle.
Elle passa fièrement, comme choquée d'avoir été surveillée, tandis que le baron répétait :
— J'aurais juré qu'on parlait du côté de la bibliothèque.
Il s'éloigna en murmurant, tandis qu'elle s'enfermait dans sa chambre, tremblant de fiftvre et de peur, et se disant :
— Si le marquis m'avait reténue cinq minutes de plus, nous étions surpris. Il n*est pas encore marié. M'aurait-il offert son nom, pour sauver, comme il disait, l'honneur de la baronne et le mien?
Elle s*endormit, comme quatre heures sonnaient, sans avoir pu résoudre cette question qui la préoccupait à ce point qu'elle oublia de donner un souvenir à certain lieutenant auquel il lui était doux de penser chaque soir avant de se livrer au sommeil.
Pendant ce temps, Antoine regagnait à travers bois le château de Fontenailles, lequel n'est séparé de Mailleforle que par une distance de trois kilomètres. Les deux
propriétés ont leurs parcs conligus. C'est ce voisinage qui non- seulement avait donné naissance à la liaison dont nous racontons les péripéties, mais qui en avait encore favorisé la durée.
Dans la vie accidentée et bruyante de Paris, elle eût été brisée au bout de quelques mois, tandis qu'elle avait trouvé un aliment puissant dans les longs séjours qu'Antoine était obligé de faire, tous les étés, à Fontenailles, auprès de son grand-père, à Tépoque où la baronne Amalti résidait à Mailleforte.
C'étaient alors des rapprochements de tous les jours, des rencontres de toutes les heures, dés rapports incessants et des facilités de rendez-vous, auxquels n'auraient pu résister des âmes mieux trempées que ne l'était leur âme faible et démoralisée.
Pendant cinq années, ils eurent autour d'eux des complices dans les splendeurs
printanières des bois, dans les chansons de la séye qui monte de la terre gonflant l'arbre et le brin d'herbe, dans le murmure des eaux, dans les matins baignés de rosée, dans les soirs empourprés des dernières lumières du jour, dans les cieux étoiles, dans les chaudes nuits d'été, toutes pleines de bruits mystérieux et de concerts d'oiseaux, en un mot, dans cette forte poésie de la nature qui se manifeste à Tâme sous des formes variées, toujours saisissantes, toujours séductrices et qui, lui versant comme un poison agréable et doux l'oubli des fragilités de la terre et des exigences de la vie, lui fait croire à Téternité de l'amour.
Maintenant le charme était dissipé. Cette route, que tant de fois Antoine avait parcourue à cette heure crépusculaire, lui semblait longue, sans charmes, et ne lui rappelait que des souvenirs amers. Vainement,
LA BARONNE AMALTI nfî
dans les dernières ombres de la nuit, le ciel se colorant d'or et de pourpre semait d'étincelles la cime des arbres, humide de rosée ; vainement les fauvettes acclamaient de leur mélodie la naissance du jour ; vainement les fleurs des bois fermaient lentement leur calice dépositaire des parfums de la nuit, ce spectacle qu'il admirait naguère ne le touchait plus. Son cœur était gonflé de tristesse. Il pleurait ses illusions perdues, les trésors de tendresse et d'enthousiasme dispersés aux pieds de celle qu'alors il aimait éperdûment et qu'il n'aimait plus maintenant ; il se demandait, non sans terreur, si elle allait vouloir s'imposer à lui et conserver dans son cœur la place qu'il destinait à une autre. Il rentra à Fontenailles au moment où l'aube d'une belle journée d'été se levait radieuse.
Le mariage fut célébré le lendemain dans la chapelle du château de Mara vieux. La
r.l LA BARONNE AMALTI
baronne Amalti s'y trouvait enjouée et souriante. Elle embrassa la jeune marquise de âaint-Alvère ; elle adressa ses compliments à Antoine, et personne ne devina ses tourments, si ce n'est ce dernier, qui avait trop chèrement acquis l'art de lire dans cette âme pleine de lui pour ne pas y découvrir la douleur qui la déchirait. Les nouveaux époux partirent le même soir pour aller passer quinze jours à Arcachon. Le duc de Fontenailles possédait là, parmi les pins, un chalet où tout était préparé pour les recevoir. Ils devaient ensuite se diriger vers Naples, et ne rentrer à Paris qu'au commencement de l'hiver-.
La baronne Âmalti passa dans la tristesse
^tleâ larmes les jours qui suivirent le départ
du înarquis de Saint- Al vère. Elle prétexta
to violent malaise pour avoir le droit de ne
pas quitt&t* sa chambre, et pendant plus d'une
semaine, elle vécut seule, retirée dans son
dppartemt^i:M.t ^ n'éprouvant quelque joie qu'à
Pecueillîr* is'^s souvenirs, relisant les lettres
no LA BARONNE AMALTI
de l'absent, s'eniourant de tous les objets qui lui avaient appartenu, et ne voulant chercher des consolations que dans la douceur des heures qu elle consacrait au passé, à ce passé brûlant, si près d'elle encore et déjà si loin.
Rêveuse et morne, elle ne faisait effort pour se rattacher à la vie que lorsque son mari venait auprès d'elle afin de l'égayer et de la distraire, ou lorsque mademoiselle Vaulnier lui amenait sa fille,, alors âgée de neuf ans; mais le regard innocent de l'enfant semblait, tant il avait de pénétration et de curiosité, vouloir deviner les causes de son mal.
Elle en était toute troublée et, après l'avoir embrassée, s'empressait de la renvoyer. La présence même de son mari lui devenait odieuse. Entre eux, l'amour n'avait jamais pu trouver placé. Leur mariage s'était fait sans lui, et les brèves ivresses de la lune de
bomtit ; k. ia^^ s de nor ic les ^n
mmniiii. ^ ju ^^ ^ Elle tfËoïQ^ t . ,
[ue
son
ibnd,
58 LA BARONNE AMALTl
peine de se fermer le monde et de se perdre irréparablement, pour a'alarmer ou s'éraouvoir d*une absence, même prolongée. Mais ce qui la torturait, c© qui la livrait, victime de ses feux, aux âpres tourments de la ja* lousie, c'était la pensée que le temps de cette absence, Antoine le passait avec une autre femme, belle aussi, parée des grâces da l'innocence, qui effeuillait pour lui sa jeunesse en fleur et lui versait à flots Texquise séduction du bonheur légitime. Et cela devait durer sûrement six mois, peut-être toujours, si, lorsqu'elle le reverrait, elle ne parvenait pas à reconquérir son empire sur lui !
C'est là ce qui la désespérait. Son imagination affolée l'entraînait à leur suite. Elle les accompagnait dans ce poétique chalet d'Arcachon où ils avaient cloîtré leurs pures amours. Elle les voyait dans leurs prome^
LA BARONNB AMALTI 59
nades matinales, a Theure où la brise marine boit la rosée sur les pins embaumés qui répandent dans Tair et lancent aux échos leur chanson plaintive. Elle posait ses pieds dans la trace de leurs pas. Elle entendait les murmures de leur tendresse, le bruit de leurs baisers, jusqu'aux accents les plus intimes de leur passion saine et forte, et déjà puissante à son aurore, comnie ce qui doit durer toujours, parce qu'elle n'enfreignait aucune loi divine ou humaine, parce qu'elle ne violait aucun devoir. Ainsi la malheureuse femme connut toutes les amertumes du désespoir, ces regrets du passé, auxquels la mort de l'être aimé et l'espérance de le rejoindre dans une autre vie donnent parfois quelque charme, mais qui ne laissaient dans son cœur désabusé qu'un ressentiment profond, incurable, contre ce qu'elle appelait les injustices de la destinée*
Cette souffrance, qui semblait mettre son orgueil à ne vouloir pas être consolée, aurait duré bien au-delà de quelques jours, si tout à coup elle n'eût été soulagée par un incident inespéré. Saint-Alvère écrivit à Juliette.
Est-ce Texcès de son bonheur, est-ce au contraire une désillusion prématurée qui ramena sa pensée vers elle? N'éprouva-t-il que la pitié pour celle dont la douleur, encore qu'il n'en fût pas le témoin, troublait seule, par l'idée qu'il s'en faisait, la sérénité de son existence? Sa lettre ne le disait pas; elle était brève, simple, affectueuse, paisible comme une fraternelle amitié. Elle ouvrait sur Tavenir des perspectives heureuses, des possibilités de rapprochement pour l'heure où d'un côté les plaies seraient cicatrisées, et où, de l'autre, l'édifice de son foyer domestique serait solidement établi.
Ce n'était rien, cette lettre ; elle n'avait
pas pris à Antoine dix minutes du temps qu'il consacrait à sa femme; mais Juliette ne Tattendait pas, n'ayant osé Tespérer; et en eut Tàme toute rafraîchie. Sa douleur perdit sa violence ; elle se résigna à la patience, rattachée tout à coup à la pensée qu'elle était aimée encore, et que lorsque Antoine aurait épuisé toutes les joies de l'amour permis, l'habitude, la puissance du souvenir et l'éternel attrait du fruit défendu le ramèneraient aux amours anciennes.
A dater de ce moment, le chagrin de Juliette s'apaisa vite ; son visage recouvra la sérénité. Le rayon lumineux qui donnait à son regard un charme vainqueur y reparut. Elle ne vécut plus que dans l'attente du retour d'Antoine, forgeant des plans, nourrissant des illusions, aiguisant ses armes, presque convaincue qu'elle exercerait encore sa domination sur ce cœur dont elle connaissait les
({i \.A BARONNE AMALTI
faiblesses. Elle reprit sa vie aclive et brillante. Il y eut des fêtes à Mailleforte. Elle assista à celles des châteaux des environs, que Télé venait de rouvrir et de peupler comme tous les ans. Elle fit une visite à la princesse de Laurières, qui la lui rendit en allant à Fontenailles, et qui, soit qu'elle crût à son repentir et à son retour au bien, soit qu'elle voulût la ménager en vue de Tavenir, feignit d'oublier les bruits qui s'étaient élevés depuis cinq ans contre la réputation de la baronne Amalti. Juliette eut même l'art d'attirer chez elle le duc de Fontenailles, son plus proche voisin. Elle était accoutumée à le rencontrer dans le monde ; mais il s'était toujours montré froid, discret et réservé pour une femme que la rumeur publique désignait comme étant attachée à son petit-fils par des liens qu'il ne pouvait approuver. Enfin elle trompa si bien son luotide que tous y furent
LA BARONNR AMALTI 03
pris et cf urent que cette liaison était définitivement romptie.
C'est dans ced circonstances que, six semaines après le départ d'Antoine et à la suite d'un dîner d'adieu donné par le duc deFontenailles à la princesse de Laurières^ qui se rendait aux eaux d*Uriage avec madame de Châteaufort, le vieillard fut pris à six heures du matin d'une violente attaque de goutte. Il devait partir pour Arcachon le même jour.
Il avait alors quatre*vingts ans. Son valet de chambre s'alarma en le voyant dans un état qu'un médecin, mandé de Ghinon en toute hâte, jugea fort grave. Ce serviteur était dans la maison depuis trente-cinq ans. Jamais il n'avait vu son maître si près de la mort; la responsabilité qui pesait sur lui lui fit perdre la tête, et, comme il savait que la princesse de Laurières n'était déjà plus à Maravieux, il alla prendre conseil du baron Amalti,
afin de savoir quelle conduite il devait tenir dans ces circonstances difficiles. Celui-ci lui enjoignit de télégraphier sur-le-champ au marquis de Saint-Alvère. Puis, accompagné de la baronne, il se rendit à Fontenailles, afin de juger par lui-même de Timminence du danger qui menaçait les jours de son vénérable voisin.
Le duc était très-affaissé, cependant la lucidité de son esprit restait entière, et c'est lui qui rassurait sur son propre compte les gens qui lui prodiguaient des soins. Il leur disait « que ce n'était pas encore pour cette fois, et que cette violente attaque passerait comme les autres sans l'emporter. > Mais après avoir adressé des remerciements au baron et à la baronne pour Tempressement qu'ils avaient mis à accourir auprès de lui, il ne sut pas leur taire que ce qui l'inquiétait en ce moment, c'était de se savoir livré à des
soins mercenaires. Il avait la plus absolue confiance dans les personnes qui Tentouraient : néanmoins l'absence de tout membre de sa famille le préoccupait, et sa préoccupation se trahissait avec une vivacité susceptible de ralentir sa guérison, sinon de Tempêcher.
— Votre petit-fils, maintenant prévenu, arrivera certainement dans la nuit, lui dit le baron Amalti.
— Autorisez-moi à m'établir ici pour la journée, monsieur le duc, ajouta vivement Juliette. De cette manière vous ne resterez pas seul. Ce soir, mademoiselle Vaulnier, rinstitutrice de ma fille, viendra me remplacer auprès de vous et passer la nuit. C'est une personne sûre, bien .au-dessus de sa condition, et que nous considérons comme étant de notre famille»
L'égoïsme des vieillards est aveugle autant
qu'implacable. Soit que le duc de Fontenailles n'attachât plus aucune gravité aux relations qui avaient existé entre la baronne et Antoine, soit qu'affaibli par la maladie, il en eût perdu le souvenir, il accepta comme un acte de courtoisie, que lui-même eût été heureux d'accomplir le cas échéant, la proposition de Juliette. Elle s'installa pour passer la journée auprès de lui, tandis que son mari retournait à Mailleforte, prêt à revenir si quelque péril nouveau se manifestait.
Il convient de dire, à la décharge de la baronne Amalti, qu'en offrant ses services avec tant de bonne grâce elle ne nourrissait aucune arrière-pensée. Elle avait obéi simplement à la générosité naturelle de son cœur et au désir d'obliger ce vieillard aimable, à la table duquel elle s'était assise deux fois.
Mais, à peine seule dans un joli boudoir, chef-
d*œuvre d'élégance et de goût, terminé depuis quelques jours à peine, et dont la galanterie du duo de Fontenailles ménageait la surprise à sa petite^bru, elle fut envahie par un trouble otrange en présence d'un beau portrait d'Antoine qui ornait cette pièce.
En même temps, les conséquences de sa conduite lui apparurent si nettes, si claires, qu un flot de sang empourpra ses joues. Ne venait*elle pas d'entrer en quelque sorte de vive force dans la vie intime des châtelains de Fontenailles, et de rétablir entre elle et Antoine les relations dont la rupture avait Causé sa douleur et ses larmes? N'avait-elle pas conquis le droit de le voir fréquemment, d'exercer de nouveau sur lui, et plus sûrement encore que par le passé, son action, dont elle connaissait la puissance ? En même temps, elle fut tentée de se réjouir de 1 evé-
nement qiii abrégeait tout à coup Fcibsence de Saint- Al vère. Sans doute il ne ferait que passer à Fontenailles : aussitôt après la guérison de son grand-père, il repartirait; mais du moins elle l'aurait vu. A l'instant où elle pensait à lui, il se mettait en route ; encore deux heures, et il arriverait. S'il allait tout à coup la surprendre là ! si elle allait le voir paraître !
Cette pensée la mit hors d'elle-même. Elle regretta de ne s'être pas engagée à passer la nuit et d'avoir eu l'idée de se faire remplacer le soir, auprès du malade, par mademoiselle Vaulnier. Pendant une partie de la journée, elle se demanda comment elle pourrait s'y prendre pour retenir mademoiselle Vaulnier à Mailleforte et ne pas quitter Fontenailles jusqu'au lendemain. Elle n'osa cependant donner suite à ce plan, dans la crainte de déplaire à Antoine. Elle n'était pas encore
■ ' ' " III 1^— — I II I — ^— . Il i n
femme à se trouver sous le même toit que Régine de Saint- Alvère sans ressentir la honte de sa position et sans souffrir de son abaissement.
Vers le soir, la santé du duc de Fontenailles s'était sensiblement améliorée. Le médecin promettait maintenant la guérison , . mais la secousse avait été si forte qu'il re-^ doutait une longue convalescence. Il eût été certes épouvanté s*il avait pu voir de quelle joie intense ses craintes remplirent Tàme de Juliette. Il se serait dit qu'elle était bien plus gravement atteinte que le vieillard dont son habileté venait de sauver les jours. A huit heures, mademoiselle Vaulnier vint remplacer Juliette au chevet du duc. Elle conçut un réel effroi en apprenant la prochaine arrivée de Saint-Alvère et en constatant l'exaltation qui s'était emparée de la baronne Amalti. Elle tenta de l'apaiser, elle énuméra
brièvement les dangers terribles qu'offriraient les relations que Juliette brûlait de renouer,
— Est-ce pour vous que vous avez peur, mademoiselle? s'écria celle-ci, hautaine et dédaigneuse.
— N'en aurais-je donc pas le droit? répondit mademoiselle Vaulnier, blessée par ces paroles injuste. Je ne veux pas cependant vous laisser croire que c'est à moi que j'ai pensé, madame; non, c'est à vous. A vrai dire, moi, je ne fais qu'exécuter vos ordres, et s'il, en résultait quelque catastrophe, je saurais bien, à moins que ma vie n'y restât , me disculper et préserver mon honneur.
Ces mots furent dits d'un accent résolu qui aurait dû éclairer la baronne Àmalti sur le caractère et l'étendue des périls qu'elle voulait encore affronter; mais elle était
LA BARONNE AMALTl 71
tout entière à ses préoccupations; niademoiselle Vaulnier reprit alors d'une voix plus douce :
*— Je n'ai eu que vous en vue, madame. Je songe à tout ce que vous allez encore exposer, votre honneur, votre repos, votre dignité, et tant de biens précieux que vous ne remplaceriez pas, si vous les perdiez, pour qui?. Pour un homme qui ne vous aime peutêtre plus.
Juliette répondit par un geste de doute et de défi.
— S'il ne m'aime plus, je l'obligerai bien à m' aimer encore, fit-elle ; puis elle ajouta, les larmes aux yeux et le cœur plein de regrets et d'envie : -^ Ah ! que vous êtes heureuse, vous allez le revoir! Je compte sur Vous, sur votre amitié, sur votre habileté pour tâcher de savoir si j'occupe une place dans son souvenir.
Mademoiselle Vaulnier l'accompagna jusqu'à la voiture qui devait la ramener à Mailleforte; puis elle revint s'installer auprès du duc, en se disant qu'elle avait tout fait dedepuis six semaines pour arracher du cœur d.e la baronne cet amour fatal, pour la guérir et Tempêcher de commettre de nouvelles folies.
Elle était allée jusqu'à insinuer que Saint- Alvère était saturé jusqu'au dégoût de cette tendresse trop lourde à sa vie, et qu'il n'en pouvait plus supporter le fardeau. Elle avait donc rempli son devoir en obéissant à la fois aux suggestions de sa conscience et aux désirs du marquis. Si ses efforts étaient demeu* rés vains, si quelque malheur arrivait, elle n'aurait rien à se reprocher. En présence des complications que pouvait faire naître le retour de M. de Saint- Alvère, une pauvre institutrice comme elle, mêlée, on ne sait pourquoi ni comment, à ces intrigues criminelles,
ne pouvait plus que se laver les mains de ce qui menaçait d'advenîr.
Le lendemain, mademoiselle Vaulnier, rentrant à Mailleforte vers huit heures, rencontra dans le parc- la baronne Amalti, qui s'était levée avec le soleil pour venir audevant d'elle, et qui l'interrogea d'un regard anxieux.
— M. le duc a passé une nuit très-calme^ madame, dit l'institutrice.
— Je le savais, 'chère Alice, répondit la baronne, et ce n'est pas là ce que j'ai hâte de savoir. Le marquis?...
— Il est arrivé à deux heures, madame.
— Avec sa femme ?
— M. le marquis était seul. La marquise, à ce qu'il m'a dit, est dans un état de santé qui ne permet pas de l'exposer à des émotions trop fortes, et, comme la dépêche adressée à Arcachon était conçue en des termes très-
n LA ilARONNS AMALTI
alarmants, M< le marquia ^ pféféré VQnir seul.
— Seul ! répéta macbinalemont Juliette, en mettant la main sur sa poitrine pour comprimer les violents battements de son cœur.
Elle s'y* attendait un peu; elle n'osait cependant l'espérer. Il était seul pour quinze jours, peut-être pour plus longtemps, une éternité ! Elle ressentit une émotion si violente que, quoique accoutumée à ne rien taire de ses impressions à mademoiselle Vaulnier, elle eut honte de se laisser voir telle qu'elle était en ce moment. Le regard insensible et froid de rinstitutrice était attaché sur le sien. Elle ferma les yeux afin .de se dérober à sa curiosité. Puis elle prit la parole de nouveau.
— Avez-vous causé longtemps avec le ' marquis?
— Pendant plusieurs heures, madame. 11 ne s'est pas couché.
— Compte-t-il rester longtemps à Foutenailles?
— Jusqu'au moment où il pourra emmener son grand-père à Arcachon.
— Ce ne sera pas avant quinze jours.
Fera-t-il donc revenir sa femme?
— Il ne m'a pas paru que ce soit Tintention de M. le marquis.
Le silence se fit. Madame Amalti maudissait cette fille énigmatique qui se laissait arracher les mots et qui Tintimidait à ce point, par sa froideur et son silence voulu, qu'elle n'osait lui adresser les questions qu'elle avait préparées en l'attendant.
— Elle sait bien où j'en veux venir, se disait Juliette, mais elle ne parlera que si je l'interroge. — De son côté, mademoiselle Vaulnier pensait que le meilleur moyen de
n'avoir pas à se repentir des paroles prononcées, c'était de ne rien dire qu'elle n'y fût contrainte. Juliette dut donc se résoudre à interroger encore.
— De qui vous a-t-il parlé? De lui ou de moi?
— De vous et de lui, madame.
— Et de la marquise ?
— De la marquise aussi, oui, madame.
— Est-il heureux en ménage?
— J'ai cru comprendre que M. le marquis a su borner son bonheur.
— Sa femme n'a pas tenu ce qu'elle promettait, pensa la baronne qui ne put se défendre d'un sentiment de satisfaction. Et tout haut elle ajouta : — A-t-il manifesté le désir de me revoir?
— Il viendra dès aujourd'hui remercier monsieur le baron et vous remercier aussi.
madame, de Tempressement que vous avez mis à le remplacer auprès de M. le duc.
Il devenait clair que mademoiselle Vaulnier ne voulait pas' répéter ce qui lui avait été dit, et la baronne n'essaya pas d*en savoir plus long. Elle était d'ailleurs trop émue par la nouvelle de la visite de Saint- Al vère
pour garder rancune à Tinstitutrice de la ténacité qu'elle mettait à ne pas trahir les confidences qu'elle avait reçues. Le peu qu'elle venait d'en livrer ne suffisait-il pas pour faire comprendre que le mariage n'avait pas encore donné à Antoine tout le bonheur qu'il en attendait, ou qu'il lui en avait donné dès les premiers jours en si grande abondance, qu'il en était un peu las ? Le fait d'avoir laissé sa jeune femme à Arcachon et d'être venu seul à Fontenailles, ne justifiait-il pas les prévisions de Juliette?
Sur ces prévisions elle construisit une
série d'hypothèses desquelles elle conclut que son souvenir était demeuré vivant dans le cœur de Saint-Alvère et que l'image nouvelle n'avait pu Yen chasser. Elle fut obsédée pendant toute la matinée par cette pensée.
Elle regardait mademoiselle Vaulnier, elle l'interrogeait des yeux; elle aurait voulu pénétrer cet esprit qui se dérobait sans cesse. S'étant trouvée auprès d'elle en quittant la table après le déjeuner, elle osa, malgré la présence de sa fille et de son mari, qui jouaient ensemble, la questionner en ces termes, à demi-voix :
— Un mot seulement, si yous pouvez répondre. Vous a-t-il dit s'il pense encore à moi?
A cette question, mademoiselle Vaulnier tressaillit, hésita, parut enfin prendre un parti énergique et répondit avec animation :
LA ÉÀhONNÈ Al^ALTI 7f>
j ■ I ■ ' I , 1 X-t m iXl- JLB-^H- 1 !!*■ I, .m I J
— Vous voulez le savoir, madame, vous voulez me contraindre à me mêler encore à cette odieuse intrigue, m'obligera vous répô* ter ce que je voulais vous taire ! Tant pis poux" vous, donc, si Votre folie à tous les deux provoque une catastrophe. J'ai dit à tous les deiix^ car il est maintenant aussi insensé que vous. Il y a six semaines, il m'a déclaré qu'il ne vous aimait plus ; il m'a ôhargée de vous lé répéter, et c'est la pitié que Vôtre douleur m'inspirait qui m'a empêchée de lui obéir. Oui, madame, il ne vous aimait plus, il y a six semaines.
— Et maintenant? demanda Juliette, qui commençait à comprendre.
— Maintenant, si vous le pressez de revenir, il obéira. — Ah! madame, le cœur de tous les hommes est-il comme ce cœur-là ?
Elle s'efforçait de sourire, tout en parlant,
80 LA BARONNE AMALTl
afin de cacher au baron qui les regardait Tune et l'autre, debout à quelques pas, la gravité de leur entretien. Juliette fut prise, en l'écoutant, d'un accès de larmes, qui l'obligea à rentrer en toute hâte dans sa chambre.
— On ne meurt pas de bonheur! pensat-elle, en se laissant aller dans un fauteuil, inerte et brisée.
Vers cinq heures, Antoine se présenta au château ; il venait exprimer sa gratitude au baron et à la baronne Amalti. Au moment où on Tannonça, celle-ci se trouvait seule.
Pendant que par son ordre, on allait prévenir son mari, ils eurent le temps d'échanger quelques mots*
— M'étes-vous rendu ou dois-je vous pleurer éternellement ? demanda-t-elle.
— Mademoiselle Vaulnier ne vous a donc rien dit? s'écria Saint-Alvère , très-pâle
et troublé comme un homme qui va commettre un crime.
— Je n'ai pu lui arracher trois mots, répondit Juliette, en baissant le front .pour dissimuler son mensonge.
— Ah ! ce n'est pas ma femme qui pouvait vous faire oublier, reprit le marquis en voilant ses yeux de ses mains enfiévrées, car j'ai voulu vous oublier, murmura-t-il comme s'il lui demandait pardon; elle est *^^ charmante, la chère créature, mais d'une niaiserie!... Où éléve-t-on les filles maintenant et à quelles âmes les destine- t-on?
Il fut interrompu par le baron, qui revenait en tout hâte et qui s informa avec sollicitude de la santé de M. de Fontenailles.
Comme Antoine le remerciait, le baron reprit :
— Eh ! cher monsieur, il n'y a vraiment pas de quoi. N'en eussiez-vous pas fait au-
tant? Puisque votre grand-père est sauvé, tout est pour le mieux, et nous n'avons qu*à nous féliciter, ma femme et moi, d'une circonstance qui rendra plus étroits et plus agréables nos rapports de bon voisinage. J'espère que vous nous ferez l'honneur de nous présenter madame de Saint- Alvère.
C'est le lendemain qu'Antoine et Juliette se retrouvèrent seuls comme autrefois. Ils avaient hâte d'échanger de nouveau leurs pensées, de renouer le présent au passé.
Mademoiselle Vaulnier, suppliée, accablée de promesses, forcée et contrainte, dut consentir à leur prêter de nouveau son offlôe, à aller chercher Saint-Alvère dans le parc pour le conduire ch^z la ba-onne et à lo faire fuir vers deux heures ; mais elle n'y consentit qu'à la condition que cette entrevue serait là dernière pour laquelle on aurait
LA ftARONNÉ AMALtl 88
recours à elle. Elle déclara tout net qu'elle était lasse déjouer, non son honneur qu'elle saurait bien faire respecter, s'il était menacé, mais Son repos et peut-être sa vie.
— C'est vous, monsieur le marquis, qui avei ouvert mes yeux sur l'étendue et la gravité des inconvénients auxquels vous m'exposez, dit-elle à Saint-Alvère ; vous ne sauriez trouver mauvais que j'aie profité de votre avis.
Antoine vint à ce rendez-vous, l'âme obsédée de remords, constatant avec déses • poir qu'auprès de Juliette il ne songeait qu'à sa femme, n'aimait qu'elle, et qu'il ne retrouvait plus ni les impressions, ni les élans, ni les désirs qui ramenaient sans cesse sa pensée vers le château de Mailleforte depuis le jour où il s'en était éloigné . L'idée des dangers qu'il courait et qu'il avait toujours supportée avec insouciance vint en
outre peser cruellement sur lui, et les sensations qu*il éprouva n'eurent ni la douceur ni le charme qu'il en avait attendu. Juliette ne put dissiper sa tristesse. Ils se séparèrent mécontents Tun de l'autre, elle, sentant bien que c'était un autre homme dont il fallait entreprendre de nouveau la conquête, si elle voulait le conserver; lui, se promettant de briser définitivement ce dernier lien qui lui avait laissé croire qu'il pourrait retrouver en lui, assez intacts pour le reconstruire, les débris dispersés de son ancien amour.
Juliette se demanda pendant deux jours par quel moyen elle pourrait le rattacher à elle. Elle n'avait pas encore trouvé et elle se désespérait, voyant avec angoisse le temps s'enfuir, quand une lettre de Sainl-Âlvère vint accroître sa douleur.
Il lui annonçait qu'il partait le lendemain
pour obéir aux ordres formels de son grandpère.
« Il a exigé mon départ avec une ténacité que je ne lui connaissais pas, ajoutait-il, ce qui me fait craindre qu'il n'ait conçu des soupçons. Hier, après m'avoir parlé de la visite que j'ai faite à Mailleforte, il m'a dit que c'était une imprudence de sa part d'avoir accepté vos services et que l'état de faiblesse dans lequel il s'est trouvé pendant quelques heures pouvait seul le justifier d'avoir oublié que longtemps encore les relations entre nos deux maisons doivent se borner à ce qui est rigoureusement indispensable. Il m'a même fait remarquer que c'était à moi à vous le faire comprendre. Puis, obéissant à je rie sais quelle préoccupation de son esprit, il m'a déclaré qu'il pouvait se passer de mes soins, qu'il était aux regrets de m'avoir fait
venir et qu*il me demandait dô le précéder dès à présent à Arcachon, où il compte Bè rendre dans quelques jours. J*aî vainement tenté de lui résister. J*ai fini par promettre de partir demain. »
La lettre se terminait par Texpression d*un violent regret et par de tendres adieux dont Téloquence cependant ne parut pas sincère à Juliette. Elle était sous une mauvaise impression, attristée, nerveuse, irritée contre Antoine, irritée contre elle-même.
La nouvelle inattendue de ce départ, alors qu'elle comptait sur quinze jours au moins pour reconquérir le cœur qui lui échappait, accrut son irritation, redoubla sa peine. Pour surcroît de malheur, un orage promenait dans le ciel ses violences sourdes, aggravait Ténervement de Juliette.
Elle répondit à Saint-Alvère, sous Tem^
pire de oe malaise matériel et moral, le billet suivant, qu'elle envoya à Fontenailles à là chute du jour :
« Il ne me convient pas d'être juge des motifs qui ont dicté votre départ, mais je ne peux admettre que nous nous séparions de nouveau sans qu'une explication définitive ait déterminé nos rapports dans l'avenir. A défaut de votre cœur, s'il ne vous pousse pas à me dire adieu, l'honneur vous fait un devoir de venir me faire connaître ce que vous entendez être désormais pour moi, et ce que je dois être désormais pour vous.
Vous avez avoué l'autre jour que vous n'avez pas cessé de m'aimer. Si vous n'avez pas menti, vous n'aurez aucun effort à faîre pour venir au rendez-^ vous que je vous donne à onze heures du soir. En tout cas, il faut qUe je vous voie encore une fois. Je
veux VOUS voir, dussé-je, si vous ne venez pas, aller cette nuit moi-même à Fontenailles. >
Au reçu de cette injonction pleine de menaces et de sous- entendus, Antoine prit la plume pour répondre par un refus formel d'obéir ; mais cette plume, hélas ! tomba de ses mains. Il se sentait coupable, car trois jours avant, en se présentant dans le salon de la baronne Amalti, et, s'y trouvant seul avec elle, il avait prononcé des paroles imprudentes, expression d'un vulgaire désir, non de la vérité, et dont il avait aggravé la portée en n'osant refuser un premier rendezvous. Puisqu'il était allé à celui-là, quels motifs pouvaient l'empêcher d'aller à celui auquel Juliette le conviait maintenant? Pour justifier le refus de s'y rendre, il ne pouvait invoquer que les périls qu'il y pouvait courir ;
était-ce le moment de les invoquer, alors que Julette exprimait avec tant d'énergie le désir de le voir? Refuserait- il cette satisfaction à laquelle il ne pouvait songer sans trouble dès qu'il était loin d'elle, encore qu'il crût ne plus l'aimer quand il se retrouvait en sa présence? Il se décida à obéir.
Mademoiselle Vaulnier, comme on peut le croire, jeta les hauts cris lorsque la baronne lui fit connaître qu'elle attendait lo marquis de Saint-Alvère à une heure avancée de la soirée. Elle commença par refuser ses services; mais quand elle apprit que celte enlrevue serait la dernière et que le marquis devait partir le lendemain, elle devint docile et céda aux prières qui lui étaient adressées. Il eût certes mieux valu qu'elle se tînt parole et persistât dans son refus.
Vers deux heures de la nuit, au moment
OÙ elle se préparait à faire sortir Saint- Alvère par la petite porte de la bibliothèque qui ouvrait directement sur le paro, et comme elle suivait avec lui le large corridor qui desservait les pièces du rez-de-chaussée, le baron Amalti, surgissant brusquement d'un petit salon qui se trouvait sur leur passage, leur barra la route.
Mademoiselle Vaulnier ne perdit pas son sang-fpoid. Elle éteignit la bougie qu'elle tenait à la main, et, grâce à l'obscurité , essaya d'entraîner Saint- Alvèrè avant qu'ils eussent été reconnus. Mais le baron s'élança vers eux, rencontra le bras de l'institutrice et le saisit fortement, en criant, afin d'appeler du secours. A son appel, deux domestiques qu'il avait fait embusquer avec lui pour lui prêter main-forte au besoin, accoururent. L'un d'eux portail une lampe dont la flamme
LA ftAnONNE ÀMALTI m
éclaira tout à coup le visage de mademoiselle Vaulnier.
— Je voulais éviter le scandale ; c'est vous qui l'avez provoqué, s'écria le baron.
Puis, croisant les bras sur là poitrine, il regarda l'institutrice en ricanant^ et
ajouta :
— Vous ne pourrez prétendre, cette fois, que vous êtes seule, mademoiselle.
Vous m'avez fait passer plus d'une nuit blanche, depuis six semaines ; mais je ne me plains pas, puisque j'ai eu la bonne fortune de découvrir votre conduite. Voici longtemps que je vous soupçonnais, et ma femme ne dira plus que je suis animé de mauvais sentiments contre vous.
Mademoiselle Vaulnier, pâle, l'œil brillant, les narines dilatées, l'écoutait sans chercher à se disculper, se demandant, anxieuse, quelle allait être l'issue de cet
événement. Pendant ce temps, Saint- Alvère, obsédé d'une angoisse horrible, s^était instinctivement rejeté dans l'ombre. Le baron se tourna de son côté :
— Et vous, monsieur, daignerez-vous décliner vos noms et vos qualités et expliquer les motifs de votre présence, sous mon toit, à cette heure ?
Antoine ne répondit pas ; le baron néanmoins le reconnut. La surprise le cloua sur place :
— Vous ! vous! marquis, c'est vous qui;..
Il n'acheva pas sa phrase, mais son
regard, s'arrétant tour à tour sur Antoine et sur mademoiselle Vaulnier, compléta sa pensée et exprima tant de mépris pour l'un et pour l'autre que Tinstitutrice» excitée déjà par la présence des deux domestiques, témoins malveillants et curieux de cette scène, ne put supporter cet outrage.
— Monsieur, vous savez bien que les apparences seules sont contre moi, s'écriat-elle.
— Comment, les apparences ! quand je vous trouve avec votre amant !
Mademoiselle Vaulnier celte fois ne sourcilla pas; mais ses yeux se dirigèrent du côté de Saint-Alvère, qui ne put en supporter l'éclat et sentit se glacer la sueur qui baignait son front. C'est qu'ils étaient terriblement éloquents, les yeux de mademoiselle Vaulnier ; ils semblaient dire : Allez-vous laisser peser longtemps encore sur moi ces soupçons qui m'humilient et qui me perdent à jamais, si je n'en suis à l'instant lavée? Ne viendrez-vous pas à mon secours? m'obligerez-vous à me défendre moimême?
Il demeura sourd à cet appel. Ce n'est pas qu'il ne fût prêt à donner sa vie pour
faire éclater rinnoceuce de rinstituirieei maii^ il ne pouvait la justifier qu'en dénonçant Juliette, qu'en la livrant aux vengeances du mari qu'ils avaient trompé ensemble. On ne pouvait vraiment exiger de lui qu'il accomplit cet acte barbare. Pourtant laisser mademoiselle Vaulnier sous le coup de Tac* cusation portée contre elle, était«ce moins lâche que de dénoncer Juliette ?
Pressé entre ces de\;ix solutions, toutes deux également dangereuses, Saint-Âlvère sentait $on intelligence s'obscurcir. Il avait été toute sa vie un héros de bravoure. On citait de lui des traits charmants d'habililé et (l'à-propos. Il passait pour un loyal gentilhomme. Eh bien! ni sa loyauté ni son esprit ne purent lui fournir en ces instants de crise le dénoûment qu'il cherchait, et qu'il eût payé de ses biens, au besoin même de son sang, et son accablement se trahit
sur aon visage avec une intensité si puissante, que le baron Amalti fut «aisi de oommisération. Il iit un signe à 8e9 gens, qui s'éloignèrent ; puis, il entra dans le salon en invitant Saint-Alvère à le suivre. Au moment où celui-ci allait obéir, mademoiselle Vaulnier l'arrêta d'un geste et, s'approchant de lui, prononça ces mots a voix basse :
— Dans un quart d'heure la baronne aura quitté le château, j'en fais mon affaire. Il n'y aura plus de danger pour sa vie. Vous serez libre alors de révéler la vérité à son mari et de m' épargner la douleur de la lui révéler moi-même.
— Ma fortune, si vous voulez consentir à passer pour ma maîtresse ! murmura Saint- Alvère, à bout de ressources.
— Je ne peux me déshonorer, monsieur, même pour sauver madame la baronne; ré-
pondit froidement mademoiselle Vaulnier.
Elle s'enfuit. En montant Tescalier qui conduisait à la chambre [de Juliette, elle se disait :
— Il y a deux mois , cette terrible scène m'aurait faite marquise, si j'avais voulu.
Quand Antoine eut acquis la conviction qu'il n'était plus en son pouvoir de cacher la vérité, quand il eut compris que l'homme qu'il avait outragé allait disposer souverainement de son sort, il n'eut aucune peine à
redevenir maître de lui. Il avait dans le monde la réputation d'un beau joueur; en celle circonstance, il la justifia. Il ne cessait de répéter :
— J'ai perdu, je dois payer.
Il donna une pensée à sa femme et à son grand-père ; il se laissa presque attendrir en songeant à la douleur à laquelle ils
étaient condamnés par sa faute. Puis, éloignant de son esprit tant de chers souvenirs et faisant appel à son sang-froid, il ne songea plus qu'à gagner du temps, afin de donner à Juliette la possibilité de quitter le château.
— Mademoiselle Vaulnier ne vous suitelle pas ? lui demanda le baron en le voyant entrer seul dans le salon.
— Elle a préféré se retirer.
— Oh ! je comprends qu'elle redoute de se trouver en ma présence. Je n'ai d'ailleurs rien à lui apprendre qu'elle n'ait déjà deviné : elle ne saurait conserver le droit d'élever ma fille, ni de vivre sous mon toit dans la société de ma femme. Elle partira demain.
Antoine ne répondit pas. II demeurait debout contre la cheminée, les bras croisés, le front incliné.
98 LA BARONNE AMALTl
Le baron, qui s'était assis tout en par^ lant, continua :
— Quant à vous, monsieur, je m'expliquerai en ce qui vous touche avec une franchisa absolue. Je ne vous demanderai pas réparation de Tinjure que vous avez faite à ma maison. Je ne veux pas exagérer cette injure ni me montrer d'une susceptibilité excessive, et comme après tout la personne que vous y veniez trouver n'est pas de ma famille, je ne suis nullement dis • posé à me faire son champion. Je m'étonne cependant, et je ne crois pas outre-passer mon droit en vous faisant part de ma surprise, je m'étonne qu'un homme de votre éducation et de votre rang se soit attaché à séduire une pauvre fille qui ne peut même vous fournir l'excuse d'un charme entraînant et d'une irrésistible beauté, et qui se trouve maintenant perdue par ce caprice
LA BARONNR AMALTI 99
inexplicable.. Je m'étonne surtout que marié, marié depuis deux mois à peine à une créature parée de toutes les grâces, vous n'ayez pas craint de vous exposer à Thumiliation que vous subissez en ce moment, pour vous
donner la satisfaction de revoir mademoiselle Vaulnier. Non, je n'aurais jamais cru qu'une personne comme elle pût exercer une séduction si forte sur un cœur tel que le vôtre !
Ce langage débité doucement, d'un ton à la fois attendri et railleur, cinglait Saint- Alvère en plein visage et livrait à son orgueil un rude assaut. Il ne se souvenait pas d'avoir jamais supporté de qui que ce fût des remontrances de cette espèce. Cependant il se taisait, il se contenait, et les yeux à demi clos, il écoutait toujours le baron Amalti en se disant que pendant qu'il parlait, Juliette quittait le château et se mettait en sûreté.
dOO LA BARONNE AMALTI
Le baron continua de formuler ses plaintes, les unes avec ironie, les autres avec amertume, et enfin, quand il crut avoir couvert de honte sa silencieuse victime et s'être suffisamment vengé, il couronna sa harangue par ces paroles :
— Vous pouvez maintenant vous retirer, monsieur le marquis. Je regrette que les incidents de cette nuit aient eu deux témoins ; mais je me fais fort de leur discrétion, et je garantis leur silence. Cette affaire n'aura donc pas d'autre suite pour vous. Il n'en sera pas de même malheureusement pour cette fille, dont la situation est brisée. Il ne m'appartient pas de la recommander à votre sollicitude. Je pense
Saint-Alvère l'interrompit violemment.
— Assez, monsieur, assez. Je n'ai que faire de vos reproches, de vos conseils, de votre indulgence. Vous avez perdu votre
LA BARONNE AMALTI iOl
temps et vos paroles ; mademoiselle Vaulnier n'est pas ma maîtresse.
Le baron Amalti, toujours assis, se redressa, regarda fixement Antoine, qui, baissant la voix, continua:
— Il faut donc lui rendre votre estime, monsieur, car elle n'a pas cessé d'en être digne. Ce n'est pas pour elle que je suis venu.
— Pas pour Qlle ! s-écria le mari de Juliette. Et pour qui donc?
Une vision rapide passa devant ses yeux, éclaira son entendement.
— Pas pour elle! répéta-t-il;maîs, alors...
misérable !
Il s'élança sur Antoine, qu'il saisit par sa cravate et qu'il secoua violemment, en bégayant:
— Mais parlez! parlez ! Vous avez meuti,
n'est-ce pas?
Puis, voyant qu'il ne pouvait lui arracher une parole, avide de connaître la vérité toute entière^ il courut à la chambre de sa femme. Au moment où il allait y pénétrer, mademoiselle Vaulnier parut sur le seuil.
— N'entrez pas, monsieur, dit-elle, c'est inutile ; madame la baronne est partie.
Il Técarta brusquement et passa outre. Il courut au lit et le trouva vide ; mois devant ce lit, dans sa couchette blanche, sa fille dormait. Subitement apaisé, les yeux pleins de larmes, il dit à mademoiselle Vaulnier :
— C'est vous qui l'avez fait fuir.
— J'ai voulu vous épargner un crime, monsieur.
Il ne répondit pas et revint dans la pièce où l'attendait le marquis. Dans là fureur du premier mouvement, il l'aurait tué, si une
arme s'était trouvée à la portée de sa raain ; mais, rasséréné par la vue de sa fille, il se contint et ne se départît plus de son calme.
L'explication fut brève et simple, telle qu'elle devait être entre gens du monde. Vers trois heures du matin, dévoré par Tangoisse, accablé de honte, Antoine quitta le château de Mailleforte, après s'être engagé à demeurer pendant trois jours aux ordres de Thomnie qu'il avait outragé et qui se réservait de décider dans ce délai si son honijeur exigeait une réparation.
Lorsque le marquis de Saint-Alvèro se trouva seul, hors de cette maison où venait de se consommer la ruine de son bonheur et de ses espérances, il fut saisi d'un immense accablement, qui d'abord lui enleva la faculté de penser et de comprendre, et jusqu'à la notion de la réalité. Éperdu, enveloppé par les ténèbres de la nuit silencieuse, dans la-
quelle il voyait plus clair que. dans son esprit, il marchait droit devant soi sans savoir ni d'où il venait, ni où il allait.
Ceux à qui les destins de la vie ont révélé ramertume et le saisissement des grandes catastrophes, savent de quelle stupeur Tâme est soudain écrasée quand vient nous surprendre un de ces malheurs irréparables pour lesquels il n'est pas de remède, et qui détruisent à jamais la paix de nos jours. Elle nous pénètre de toutes part avec tant d'intensité qu'elle tarit en nous les sources de la douleur et des larmes, et qu'elle nous laisse sans intelligence et sans courage, incapables même de sentir notre blessure, dont nous ne souffrons que lorsque cette stupeur a
cessé.
— Est-ce que je rêve? se demandait Antoine. Suis-je éveillé?
Il s'arrêtait alors brusquement, passait ses
mains devant son visage pour écarter la vision cruelle qui ramenait à son souvenir, soudainement ressuscité, la terrible scène à laquelle il venait d'assister, et faisait défiler sous ses yeux, comme autant de fantômes attachés à le maudire, sa femme, son grandpère, tous ceux dont il s'était aliéné la tendresse et dont il avait détruit le repos. Oh ! sa chère Régine, comme il Fàimait en ce moment ! Il s'attendrissait sur elle et sur luimême. Une indicible terreur glaçait son sang, quand il se mettait à penser qu'il ne la reverrait peut-être plus, et que, s'il la revoyait, il ne pourrait paraître devant elle qu'en coupable : puis il songeait à Juliette, hier encore reine dans le mondé, reine par Télégance, le charme et la beauté, objet de l'admiration de tous les hommes, de l'envie de toutes les femmes, et maintenant fugitive, obligée de se cacher, perdue enfin, perdue comme lui.
La communauté de leur malheur succédant à la complicité de leur faute la lui rendait plus chère. Chassée de sa maison, elle n'avait plus que lui : lui-même n'avait plus qu'elle. Ils étaient maintenant condamnés â vivre ensemble, à associer leurs remords, ou à mourir
pour s'y soustraire.
— Vers quels lieux s'est-elle dirigée? se demandait-il. A cette heure, à qui a-t-elle pu demander asile?
L'idée lui vint qu'elle s'était peut-être rendue à Fontenailles, chez lui. Il fut violemment troublé en présence de tant d'événements pressés et graves, de tant de complications inextricables ; mis, en quelque sorte, dans l'impossibilité d'échapper sain et sauf à cette crise, ce cri s'échappa de sa bouche :
— Que faire? comment en sortir?...
Écrasé sous le fardeau de ses pen&ées, il
arriva à Teutrée du parc de Fontenailles sans s'être aperçu qu'il marchait depuis longtemps. Il s'engagea dans l'avenue dont les clartés blanches de la lune caressaient les pelouses ; mais tout à coup, il fut arrêté par un obstacle : devant lui, sous la pâle lumière qui descendait du ciel, une femme était étendue» inanimée. Il n'eut pas besoin de voir ses traits pour la reconnaître; il devina que c'était Juliette. Il se pencha sur elle, l'appela des noms les plus doux; puis, comme elle ne répondait pas, il la prit dans ses bras', et sans hésiter, sans se demander ce qu'il allait faire de cette créature maintenant rivée à sa vie, il l'emporta au château.
Heureusement, sa chambre était au rézde-chaussée. L'heure matinale lui permit d'arriver sans être vu. Il parvint, à force de soins, à ranimer Juliette: mais quand elle ouvrit les yeux, quand elle essaya de parler,
f08 LA BARONNE AMALTI
il fut épouvanté par les ravages qu'avaient exercés sur ces traits si purs l'intensité de là peur et la vivacité du désespoir. JDe la sémillante et fière baronne Amalti il ne restait qu'une ombre. Une heure l'avait vieillie plus' que ne l'auraient vieillie dix années. Une ride profonde sillonnait son Iront. Des cheveux blancs se mêlaient à Tor clair de ses longues tresses. L'ossature du visage s'accusait vivement sous la peau et altérait Téclatante beauté, source et cause de son malheur. La bouche s'était contractée. Le sang qui coulait hier encore sous les lèvres et leur donnait une couleur vermeille, ne coulait plus et les laissait décolorées, amincies, collées contre les dents. Enfin, le doux et chaud rayon qui faisait le charme de son regard avait cessé de briller. L'éclat de la fièvre lui survivait seul dans les prunelles, dilatées, démesurément, et mettait des plaques rouges aux
pommettes. Antoine Tinterrogea ; il ne put obtenir qu elle répondit. Accablée par une prostration de tout son être, c'est à peine si elle se souvenait d'avoir fui sa maison, affolée de terreur, sans avoir même le temps d'embrasser sa fille.
Antoine s'alarma. Allait-il donc la perdre?
allait-elle donc mourir là, dans sa chambre, obscurément, loin de son mari, loin de son enfant? Elle s'endormit ; mais son sommeil, agité, peuplé de visions, accrut sa fièvre.
Quand elle se réveilla, elle avait le délire, et comme Antoine s'était approché d'elle pour tacher de l'apaiser par de tendres paroles, elle ne le reconnut pas. Cet état de crise aiguë dura peu, mais, quand il eut cessé» la prostration recommença. Puis, ce fut une autre crise qui se déclara par des traits plus effrayants que les symptômes de la première. Juliette ne cessait d'appeler
sa (illd. D'une voix caressante, elle s'adressait à elle, la suppliant de Tembrasser, et de ne pas s*enfuir, lui parlant comme si l'enfant avait pu l'entendre. Pour tromper sa douleur, Antoine voulut lui promettre que sa fille lui serait rendue; mais à peine il eut commencé à la consoler que la malheureuse femme se releva et se précipitant de la chaise longue sur laquelle il l'avait déposée, s'avança vers lui, en murmurant :
— Rends-moi ma fille, rends-moi ma flUe, ou va-l'en. Je te hais, toi, la cause de tous mes maux !
Le marquis se résigna à mettre deux de ses serviteurs dans le secret de son malheur et de son embarras» Il n'en trouva pas de plus dignes de sa confiance qu'un jardinier et sa femme, à son service depuis longtemps et qui devaient leur aisance à ses
LA BARONNE AMALTI lii
bienfaits. Ils habilaient un pavillon dans le parc, assez loin du château. C'est là que Juliette fut transportée avant le jour. Ces braves gens lui donnèrent leur chambre.
La femme s'installa à son chevet, tandis que le mari se mettait en permanence aux abords de sa maison, afin d'empêcher qu'on n'y découvrit la présence d'une étran* gère.
Vers neuf heures, le médecin de Chinon, qui venait tous les jours donner ses soins i au duc de Fontenailles, fut conduit par
f Saint-Alvère auprès de la baronne Amalti.
Il ne pouvait se tromper au récit qui lui .
fut fait» ni aux symptômes qu'il constata lui-même* Juliette était sous le coup d'un transport au cerveau, mal effroyable, soudain^ qui ne pardonne guère.
^— N'y a-t-il donc aucun moyen d'en arrêter les progrès? demanda le marquis,
qui se révoltait contre la pensée de la voir mourir.
— Les moyens que la science nous fournit sont insuffisants , je le crains , répondit le médecin. Peut-être en est-il d'autres. Une violente émolion a provoqué la maladie, une réaction violente pourrait la guérir.
Antoine écrivit sur-le-champ à mademoiselle Vaulnier, afin de lui faire connaître cette funeste complication et les paroles du médecin. Il la suppliait de donner à Juliette la consolation et la joie d'embrasser son enfant, dût-elle, si le baron Âmalti refusait d'accorder cette faveur à sa femme, se passer de son autorisation. Il s'agissait de sauver la baronne. Malheureusement le porteur de cette lettre trouva le château de Mailleforte fermé. Âmalti était parti dés l'aube pour Paris, emmenant sa fille et
mademoiselle Vaulnier. Il ne devait revenir que le surlendemain.
Nous en avons assez dit pour préparer nos lectrices à la catastrophe qui devait dénouer Thistoire des amours de la baronne Âmalti. On a souvent critiqué les dénoû* ments tragiques que les romanciers donnent fréquemment a leurs récits. Ils n'en inventeront jamais de plus tragiques que la mort soudaine de cette femme, brutalement tuée par une suite d^événements inattendus, en pleine jeunesse et dans tout l'éclat de sa beauté. L'implacable réalité, qui s'est chargée de fournir à l'auteur le sujet de cette histoire, est plus féconde que les imaginations les mieux douées. Elle passe et fait son œuvre, sans se préoccuper de savoir si elle méritera ou non le reproche d'invraisemblance.
La baronne Âmalti mourut quarante-huit
ll'i T.A BARONNE AMALTI
Il - - - - - ■ __ ^^ — p-, — ,^ . — ^^^^ — ^^
heures après avoir fui sa maison. Son agonie fut courte, mais horrible. En proie au délire pendant toute une journée, Juliette ne s^embla recouvrer quelque lucidité que pour subir rhorreur des approches de la mort.
Gomme Saint-Alvère, déchiré par la douleur et l'angoisse, se penchait sur elle afin de lui donner, dans ces épouvantables instants, la consolation d'un baiser et d'un accent de tendresse, elle le regarda, sans le voir, sans Tentendre, sans le comprendre, brisée, et soupira :
— Âh ! mon mari! ma fille! Oh ! appelezles. Je ne veux pas mourir sans les revoir^ Puis, comme il essayait de la tromper encore, elle le repoussa ; ses yeux brillèrent d'une flamme de folie, tout son corps fut agité par un soudain tremblement, et, se redressant sur son lit, des sanglots dans la voix, elle cria, farouche et mourante :
— Ma fille ! mon mari I Je les veux... ma fille I ma fille !
Un hoquet étrangla ce cri déchirant»
Elle retomba raide sur T oreiller, morte.
Dans la nuit qui suivit sa mort^ son oorps fut transporté secrètement à Maillefortei où le baron Âmalti était revenu en toute hâte.
Le lendemain, le marquis de Saint-Alvère reçut de lui la lettre suivante :
< Vous vous étiez engagé à demeurer trois jours à mes ordres, jusqu'à ce que j'eusse décidé si mon honneur outragé par vous exigeait une réparation. J'ai résolu quant à présent de ne vous en demander aucune. J'ai compris que vous étiez disposé à ne pas vous défendre contre moi, mais je ne veux pas vous tuer. Votre vie assure ma vengeance bien plus que votre mort; ma haine ne peut même être satisfaite
qu'autant que vous vivrez. C'est à vos propres remords que je laisse le soin de me venger.
« J'ai donné dans ma carrière assez de preuves de courage pour avoir le droit de choisir et de vous infliger un mode de châtiment, platonique en apparence, mais en réalité bien plus terrible que celui auquel vous vous seriez exposé en combattant à armes égales contre moi. En effet, vous avez, il est vrai, tué ma femme; mais vous avez si odieusement trahi la vôtre, que vous ne pourrez plus vous approcher d'elle sans voir à sa place le fantôme de l'autre. Ma fille n'a plus de mère ; mais, si vous avez des enfants, vous ne pourrez recevoir leurs caresses sans songer à l'orpheline qui vous maudit. Enfin, mon foyer est désert, mais je crois bien que le vôtre sera frappé de stérilité, car encore que je sois résolu, par
respect pour votre femme, à ne pas lui faire connaître Tindignité de son mari, il est probable que la vérité lui parviendra quelque jour et mettra entre elle et vous l'éternel souvenir de l'injure qu'elle a reçue.
« Je vous impose donc l'obligation de vivre, et je me refuse à vous délivrer de l'existence odieuse qui sera la vôtre désormais. Si vous vivez seulement quelques années, j'aurai été vengé. Je n'ajoute qu'un mot. Si, dans l'espoir que le temps affaiblira la vivacité de vos remords, vous osiez un jour prétendre au bonheur, vous me verriez reparaître, et je saurais vous empêcher d'en jouir. »
Peu de jours après les événements que nous venons de raconter, la guerre éclatait entre l'Allemagne et la France. Le marquis Antoine de Saint- Alvère, qui n'avait encore
IIH LA BARONNK AMALTI
osé se rendre auprès de sa femme et qui commençait à porter difficitement le fardeau de ses jours, s'empressa de demander et obtint le commandement de l'un des bataiK Ions des mobiles de la Touraine. Quand il alla faire ses adieux à Régine, elle ne connaissait pas la vérité. Il put donc goûter une fois encore la suprême douceur de sa tendresse ; puis, il se jeta dans les aventures de la guerre avec la ferme volonté d'y trouver la mort.
Ses vœux furent exaucés.
Blessé le 2 décembre 1870, au combat de Loigny, il mourut le soir. Cette guerre fatale coûta également la vie au jeune officier qui devait épouser mademoiselle Vaulnier. La marquise de Saint-Alvère était veuve depuis deux mois quand elle mit au monde un fils, aujourd'hui duc de Fôn-* tenailles j depuiâ la mort de son aïeul. Le
LA BARONNK AMALTI 119
baron Amalti ne fut donc pas vengé. Il eut la générosité de ne pas poursuivre sa vengeance sur la veuve d'Antoine, et de ne pas désespérer ce cœur qui, plus heureux que le sien, se consolait en pleurant son amour brisé.
VILMA
VILMA
Il y avait environ dix ans qu'Angélique d'Anisy portait le nom du oomté Bernard d'Ârgennes et leur bonheur semblait iné^ branlable» Trop de motifs étrangers à Tamour président souvent a Tassociation de l'homme et de la femme^ pour que parmi les olariages Qontraolés dans le monde^ on eu compte bMU^
124 VILMA
coup qui aient une destinée favorable. Mais celui dont nous parlons avait été le fruit d'une tendresse réciproque. C'est le secret du bonheur. Angélique et Bernard étaient donc heureux, heureux de s'aimer, heureux de se voir revivre dans deux enfants dont les caresses ajoutaient au charme de leur foyer. Leur fortune leur assurait à Paris une existence large et brillante ; mais ils habitaient le château d'Argennes dans l'Ardèche, pendant la plus grande partie de l'année. La surveillance d'une importante exploitation agricole et l'étude des questions qui s'imposent à toute intelligence élevée, remplissaient la vie quotidienne de Bernard. Celle d'Angélique était consacrée tout entière à son mari, à ses enfants et aux pauvres. L'amour planait sur ces occupations et les embellissait. Les deux époux chérissaient leur retraite.
Quand l'entente et la confiance existent entre
VILMA 125
des âmes que l'amour a d'abord réunies, elles trouvent dans la solitude une félicité qui la leur rend précieuse et douce. C/est pour cela que le comte et la comtesse d'Argennes vivaient peu à Paris. Ils y arrivaient au commencement de janvier et en repartaient avec satisfaction à la fin de mars, n'y restant que le temps nécessaire pour se rappeler au souvenir de leurs amis. Cette existence était celle que Bernard avait toujours rêvée, elle suffisait à Angélique ; ni l'un ni l'autre ne souhaitait rien au delà. C'est pendant l'hiver de 1874 qu'un événement inattendu vint en troubler tout à coup la tranquillité. Un matin, Bernard d'Argennes reçut la lettre suivante qu'il lut à haute voix en présence de sa femme :
186 VILMA
« Château de Schneeberg, cercle d'Olmûtz, Moravie, 18 janvier.
« Mon cousin, j'ai le devoir de vous faire connaître l'affreux malheur qui me rend orpheline. Mon père vient de mourir en quelque sorte foudroyé, alors que sa jeunesse et la vigueur de sa santé me permettaient d'espérer que je le conserverais longtemps encore. Il a rendu le dernier soupir entre mes bras, le 12 de ce mois, à la suite d'une courte maladie qui n'a révélé toute sa gra- V té que lorsqu'il était trop tard pour la combattre efficacement. J'ai eu la douleur d'être impuissante à préserver des jours pour lesquels j'aurais voulu donner les miens, et me voici séparée à jamais du meilleur et du plus tendre des pères. Cette catastrophe m'a laissée anéantie. J'ai souhaité de mourir, et
VILMA 1*7
je ne sais ni comment ni pourquoi je vis.
Vous pardonnerez donc le retard que j'ai mis à vous écrire : je n'ai d'autre excuse que l'excès de mon désespoir* Mais j'ose espérer que vous accepterez cette excuse et que ma cousine d'Argennes et vous-même vous vous associerez à ma douleur. Le prince Malborg eçt mort comme il avait vécu, en chrétien.
Priez pour lui !
« Je suis maintenant forcée de vous parler de moi, mon cousin. Seule au monde, libre et màttresse de moi-même, mais disposée à ne jamais me marier, c'est vers vous qu'en ce cruel moment mon cœur a d'abord volé.
Tout me manquant à la fois, c'est au doux souvenir de mon séjour à Paris, à celui de vos bontés, dé la tendresse d'Angélique, ma chère petite maman du Sacré-Cœur, que je me suis attachée coipme à l'unique espérance de mon avenir. Il m'a semblé qu'auprès de
128 VILMÀ
VOUS seuleraeat je retrouverais quelque chose de ce j'ai perdu.
« Je viens donc vous demander un asile, au moins pour la durée de ce deuil funeste.
Je vous le demande, au nom d'un passé dont toutes les heures sont vivantes dans ma mémoire. J*ai tant besoin d'être aimée et je vous aime tant ! Que ne puis-je vous mieux exprimer, Bernard, combien en se développant, ma raison a forlifié mon affection pour vous ! Je vais avoir vingt-trois ans. C'est vous dire que je ne suis plus la petite fille capricieuse, sauvage, ingrate même, que vous avez connue. Ma cousine d'Argennes trouvera en moi une sœur reconnaissante et tendre ; pour vous, je serai une fidèle amie, pour vos enfanis une seconde mère. C'est à eux que je rendrai en caresses, en soins de toutes les heures, les bontés que vous aurez pour moi. Vous ne vous repentirez pas de
VILMA l2>i}
m'avoirfaitun peu de bien, de m' avoir aidée à porter ma douleur. Il me sera doux de vous chérir.
« J'attends avec impatience votre réponse pour partir, mon cousin. Ce vieux châleau où la mort vient d'entrer brutalement est devenu bien triste depuis que la chère voix de celui que je pleure ne s'y fait plus entendre. J'embrasse tendrement Angélique.
Je la prie de me rappeler au souvenir de notre mère supérieure du Sacré-Cœur, que je n'ai pas oubliée, et de me recommander à ses prières. Je suis pour la vie votre cousine affectionnée,
« ViLMA Malborg. »
Après avoir lu cette lettre, Bernard d'Argennes interrogea sa femme d'un regard.
Accoutumée à lire dans sa pensée, elle devina
180 VILMA
ses préoccupations et goii anxiété. Ella y répondit d'un mot :
— Il faut qu'elle vienne.
— Ce sera une lourde tâche p )ur nous, répliqua-t-il, qu'une fille de vingt-trois ans, belle comme un ange ou comme un démon, si elle a tenu ce qu'elle promettait, à garder, à surveiller, à établir,.,
— A consoler seulement, objecta madame d'Argennes; Vilma n'est plus une enfant, c'est une femme en état de diriger sa vie «t de porter seule la responsabilité de se» acte^. Sa fortune et sa beauté appelleront bien vite les prétendants autour d'elle. Notre unique devoir consistera alors, après l'avoir consolée, à en trouver un qui lui convienne*
Eerîs-lui qu'elle peut se mettre en route, que nous Tattendons et qu'elle trouvera chez son cousin deux cœurs pour Taimer*
VILMA m
Comme Bernard restait silencieux, elle ajouta :
— Nous n'avons pas la liberté de répondre à sa lettre par un refus. D'ailleurs, il serait extraordinaire que cette bonne action nous portât malheur.
Bernard se rangea à l'avis de sa femme et adressa à mademoiselle Malborg la lettre qu'elle souhaitait. En réponse à cette lettre, il reçut d'Olmutz, au commencement de la semaine suivante, une dépêche ainsi conçue :
« Je serai à Paris dans trois jours. »
Pour permettre au lecteur de comprendre les préoccupations du comte d'Argennes et pour le préparer aux événements qui vont suivre, il est nécessaire de le ramener vers le passé et de lui raconter brièvement This-
132 VILMA
toire des personnages que nous venons de mettre en scène.
En 1852, les hautes fonctions de conseiller à l'ambassade d'Autriche à Paris étaient remplies par le prince Malborg. Issu d'une ancienne famille morave, le prince avait trente-cinq ans, une grande fortune, une heureuse physionomie, les qualités d'esprit et de cœur qui rendent un homme aimable et lui assurent partout où il passe des sympathies constantes et des amitiés fidèles. Trèslancé dans le monde, il v rencontrait souvent mademoiselle Geneviève d'Éternay, seconde fille de feu le marquis d'Éternay et sœur cadetie de la comtesse d'Argennes, mère de Bernard.
Depuis longtemps en âge d'être mariée, Geneviève, loin de se laisser sédqire par le bonheur conjugal de son aînée et d'y puiser un encouragement et un exemple pour
VILMA 138
elle-même, s'était obstinée à repousser tour à tour les hommes qui, séduits par sa grâce ou attirés par les avantages de son alliance, aspiraient à sa main. On ne comptait plus ceux dont elle avait découragé les tentatives, et comme elle leur exprimait sa résolution sans prendre souci de la justifier, on s'était accoutumé à la considérer comme une personne capricieuse et fantasque, ou comme la ' touchante victime d'un amour contrarié dont le souvenir, disait-on, restait assez puissant dans son cœur pour la rendre à tout jamais ennemie du mariage.
Presque oubliée par les prétendants lassés de ses refus, elle venait d'atteindre sa vingtseptième année, quand tout à coup le bruit se répandit qu elle renonçait au célibat pour épouser le prince Malborg. Ce bruit était fondé. Épris de la délicate beauté de mademoiselle d'Éternay, soutenu par l'espoir
1S4 VILMA
d'éire plus heupeux que (J'aulres, la prince avait eu la témérité de se préîjent^r, de for^ muler sa demande, ot, victorieux par la geuJe puissance de son charme, sans s'être donné la peine de combattre, la bonne fortune de se faire agréer.
Les noces furent célébrées avec éclat à l'hôtel d'Argennes. Puis le prince Malborg emmena sa femme dans ses terres de Moravie, abandonnant sans regret sa.carrièpp pour mieux savourer un bonheur qu'il croyait éternel, mais qui malheureusement fut de courte durée.
L'année suivante, Geneviève mourut en couches, brisée par l'excès même de son amour, comme une fleur trop frêle pour résister aux ardentes caresses de l'air et du soleil. Précipité du haut de ses rêves, désespéré, une inguérissable plaie au cœur, Malborg aurait pu croire ([u'il était désormais
VILMA iSU
seul dans la vie, si les vagissements qui s'élevaient d'un berceau, à quelques pas de la chambre dans laquelle sa femme avait expiré, n'étaient venus lui apprendre que des devoirs nouveaux et sacrés lui ordonnaient de vivre, et que l'avenir lui réservait comme une compensation les joies de la paternité. Il vécut donc en les attendant et ne tarda pas à en connaître la douceur.
Un enfant qui grandit, une intelligence qui s'éveille, un cœur qui commence à rendre enjoyeuseseffusirns la tendresse qu'il reçoit, est*il rien de plus suave et de meilleur? estil contre les meurtrissures d'une âme sensible un remède plus efficace? Malborg goûta bientôt ces félicités ineffables. Sa petite Vilma lui versa dans ses baisers enfantins, dans ses divins sourires, des consolations plus puissantes que l'amertume des souvenirs. Elle poussait robuste et vaillante,
136 VILMA
emplissant de ses cris le château de Schneeberg, où dix générations ne semblaient avoir vécu que pour résumer en elle tout ce qu'elles avaient possédé de beauté, d'intelligence et de force. Elle tenait de sa mère la délicatesse des traits, Téclat du regard, la vivacité de l'esprit; de son père, ces cheveux d'or, aux reflets fauves, qui lorsqu'elle eut trois ans couvrirent ses épaules de leur flot soyeux, la blancheur éblouissante du teint, la vigueur des membres.
L'âge mit plus tard au fond de ses yeux noirs une expression d'ardeur indomptée, comme s'ils eussent réfléchi quelque chose du caractère âpre et sauvage de la nature au milieu de laquelle elle grandissait ; mais il n'altéra pas la pureté du visage dont les lignes sévères, en se formant, relevèrent peu à peu, dans une beauté que seule l'alliance du sang gaulois et du sang slave
VILMA 187
avait pu produire, la volonté de fer, les emportements farouches, les instincts passionnés, encore invisibles sous Tingénuité de Tenfant, mais qui devaient éclater plus tard avec une violence fatale dans Tâme de la jeune fille.
Geneviève avait obtenu de son mari la promesse de faire élever leur fille en France. Quand Vilma eut dix ans, le prince Malborç^ fidèle à cette promesse, la conduisit à Parie*, où devait être continuée son éducation. En arrivant, il descendit chez son neveu Bernard d'Argennes, qui pleurait encore son père et sa mère morts Tannée précédente, à une courte distance Tun de Tautre, et qui, majeur depuis quelques mois à peine, venait de prendre possession de leur opulent héritage. Aussitôt qu'il eut renoué connaissance avec ce jeune homme dont il ne se souvenait que comme d'un enfant entrevu à l'époque
198 ViLMA
de son entrée dAns la famille d'Éternay, Mat borg s'attacha à lui.
Quant à Vilma, dans les sentiments qu'elle éprouva pour son cousin, elle mit dés la première heure toute la passion ingénue et ardente que peut contenir un cœur de dix ans. Emportée par la fougue d'une imagination qu'avaient développée outre mesure la tristesse et l'isolement de son enfance, cette petite fille poussa brusquement jusqu'à Fadoration son attachement pour ce fier jeune homme dont là mâle beauté la séduisit, et dont la bonté touchante, en descendant jusqu'à elle, la pénétra de toutes parts. Avec la ténacité qui domine et guide les jeunes intelligences, elle lui voua une tendresse ardente dont le caractère romanesque n'altéra ni la force ni la constance. 11 lui semblait qu'on l'avait toujours aimé et qu'elle l'aimerait tôujourSi Au bout d'Utiè semaine^ elle le ëonsi--
VILMA m
dérait comme un dieu. S*il parlait, elle Técoutait ravie^ troublée, les yeux attaohéB à ses lèvres, l'admirant, s' enthousiasmant pour sa parole; si elle s'adressait à lui, c'était en tremblant.
Bernard accueillit avec une gratitude mêlée d'un peu de surprise les témoignages du sentiment qui venait de naître dans cette âme précoce, mais sans en discerner l'extrême vivacité. L'enfant était origitiale et charmante ; il ne tarda pas a lui vouer une paternelle affection, bien éloigné toutefois de se douter (Qu'elle le chérissait au point de donner sa vie pour lui plaire s'il l'eût exigé.
Quinze jours après l'arrivée de Vilma à Paris, son père, un matin, la présenta à la supérieure du Sacré-Cœur. Toutes les filles de la maison d'Éternay avaient été élevées dans ce couvent : la place de Vilma s'y trouvait marquée.
140 VILMA
— Nous vous attendions, chère petite, lui dit la supérieure en T embrassant.
Au lieu de répondre d'un mot ou d'un sourire à cette affectueuse caresse, Vilma garda le silence. Ses yeux noirs et profonds, brillants sous ses longs cils qui en voilaient l'éclat, conservèrent l'expression dure et triste qui leur était habituelle.
— Daignez l'excuser et vous montrer indulgente, madame, supplia le prince : elle a grandi toute seule, au fond d'un vieux château .
— Oui, je comprends! c'est une petite sauvage : nous l'apprivoiserons : nous en avons apprivoisé bien d'autres.
Ce fut dit simplement, doucement, avec l'expression d'une maternelle bonté; mais Vilma ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre.
— Mon cousin d'Argennes aura-t-il le
VILMA 141
droit de venir me voir? demanda-t-elle à la supérieure, sèchement, d'un accent où se devinaient la défiance et des révoltes prêtes à éclater, si la réponse qu'elle attendait était négative.
— Tous les jours, au parloir, mais avec l'agrément de votre père.
— Tu voudras bien? dis, fit-elle en s'adressant au prince.
Il donna son consentement, trop heureux de rendre à ce prix les amertumes d'une séparation moins cruelles à sa fille, que pour la première fois il allait livrer à des mains étrangères.
— Et moi, ajouta-t-il en embrassant Vilma, tu ne me demandes pas si je pourrai venir !
— Oh ! toi, tu es le maître de ta Vilma, tu n'as besoin de la permission de personne, répondit-elle, tandis qu'un sourire s'épanouissait sur ses lèvres vermeilles.
148 VlLMA
Redoutant d'être séparée pour longtemps de son cousin d'Argennes, c'est cette peur qui Tavait rendue morne pendant quelques instants ; mais maintenant elle était heureuse, apaisée, rassérénée. Quand son père s'éloigna, après avoir promis de revenir le lendemain et d'amener Bernard avec lui, elle l'embrassa, promettant d'édifier tout le monde autour d'elle par sa docilité et son ardeur au travail. Elle resta seule avec la supérieure.
Alors, celle-ci, la prenant par la main, passa de son cabinet dans un vaste jardin tout embaumé du parfum des fleurs et de la fraîcheur des ombrages, que deux cents jeuneâ filles de tout âge remplissaient de leurs jeux et de leurs cris, sous la surveillance dés sœurs. A l'aspect de la nouvelle, les petites et les lyiôyennes accoururent pour la mieux voir. Elles formèrent la hâle sUr
VH.MA (AI
$on passdg0| empr6s$é09, bmyante» at cûrieusesf.
— Retournez à vos jeux, mesdoroQiwIlai, dit la supérieure avec une sévérité tempérée par beaucoup d'indulgence, la curiosité est un grave défaut.
Le groupe se dispersa, et la supérieure, entraînant toujours Vilma, continua son ohe'min, jetant à droite et n gauche son regard»
comme si elle cherchait quelqu'un :
— Avez -vous vu mademoiselle d'Anisy?
demanda-^t-elld à une novice qui passait à son côté, les yeux baissés*
^ La voici, ma mère, répondit la novice, en désignant à quelques pas d'elle parmi les grandes unejeune fille qui se promenait sous les arbres avec une religieuse vieille et infirme.
La supérieure fit un signe à mademoiselle d'Anisy, qui accourut aussitôt :
144 VILMA
— Ma chère Angélique, lui dit-elle, je veux confier à vos soins et à votre sollicitude la charmante enfant que je vous présente, mademoiselle Vilma Malborg, fille du prince Malborg et de cette pauvre Geneviève d'Éternay, dont vous m'avez si souvent entendu parler. Jamais elle n'avait quitté son père, et je crois bien qu'elle garde un gros chagrin dans le cœur/Je vous charge de la consoler, de lui trouver des amies et de lui faire aimer le couvent.
— Oh ! ma mère, combien je vous remercie! s'écria mademoiselle d'Anisy en recevant des mains de la supérieure Vilma, qu'elle embrassa à plusieurs reprises. Venez, venez, mignonne, ajouta-t-elle joyeusement, nous allons être bien heureuses ensemble.
Vilma suivit avec docilité sa prolectrice, qu'elle regardait toute surprise, un peu défiante et sans parler; mais la glace ne tarda
si
VILMA 145 ■
pas à se briser, sous Teffort de Taffectueuse tendresse de mademoiselle d' Anisy, qu'avant la fin du jour Vilma commençait a chérir passionnément avec Tenthousiasme et la vivacité d*irapression qui formaient le fond de son caractère.
Angélique d*Anisy avait alors dix-sept ans; elle touchait au terme de ses études et devait quitter le couvent à la fin de Tannée, afin d'aller vivre auprès de sa mère qui, depuis la mort du marquis d'Anisy, son époux, habitait la campagne aux environs de Poitiers. C'était une belle personne, brune, élégante et mince, avec un regard doux et
148 VILMA
bon, d'abondants cheveux noirs, une grâce aristocratique que Tâge développait peu à peu en la parant d'une séduction puissante.
A une intelligence d'élite, Angélique joignait une âme droite et ferme, qui laissait pressentir qu'elle serait une femme supérieure, tout au devoir. Elle ne possédait peut-être pas le brillant éclat qui est le privilège de certaines créatures altières, et fascine les esprits faibles ; mais elle possédait ce charme pénétrant qui enveloppe peu à peu, jusqu'à l'heure où il les domine victorieusement, les hommes sur lesquels il s'exerce. A un cœur avide d'un bonheur paisible et durable, elle aurait inspiré confiance ; car il suftisait de la voir pour deviner en elle une de ces âmes qui ne se donnent qu'une fois, et qui, quelle que soit la route suivie par leur destinée, restent toujours fidèles au premier sentiment qu'elles ont conçu. Vilma ne pouvait donc
VILMA 149
ôlre confiée à de meilleures mains, et dès son entrée au couvent elle ressentit les effets de la calme et douce influence d'Angélique.
Le lendemain, à l'heure de la récréation qui suivait le déjeuner, elle fut appelée au parloir. Agitée et anxieuse, elle y courut.
Son père l'attendait; mais il n'était pas seul, Bernard d'Argennes l'avait accompagné. En le voyant, l'âme de Vilma s épanouît et la joie éclaira son visage comme d'un chaud rayon de soleil. Elle embrassa son père d'abord, Bernard ensuite, satisfaite et radieuse, dévisageant orgueilleusement celles de ses compagnes qui se trouvaient là, toute fîère de la présence. de cet élégant jeune homme venu pour elle, et sur lequel les grandes jetaient' à la dérobée des regards chercheurs. A la première question que lui adressa le prince, afin de connaître l'emploi
150 VILMA
des heures qu'elle venait de passer loin de lui, Vilma répondit en chantant les louangres d'Angélique d'Anisy. Elle vanta sa bonté, sa beauté, son esprit, avec un enthousiasme dont la vivacité mit aux lèvres de Malborg un sourire et cette question :
— Où peut-on admirer cette merveille ?
— Je vais la chercher, s'écria Vilma, en s'élançant dans le jardin.
On la vit bientôt reparaître, entraînant vers son père mademoiselle d'Anisy, qui ne la suivait qu'à regret, presque confuse de subir son caprice et dont la grâce impressionna vivement Bernard d'Argennes au point de le troubler d'abord. Il se remit bientôt cependant, et tandis que le prince remerciait Angélique pour les soins qu'elle prodiguait à Vilma, il admira les traits fins, le regard candide, la taille souple de cette jeune fille qui, la première parmi les femmes
VILMA 154
qu'il avait rencontrées jusque-là, venait de faire naître dans son cœur Vidée de Tamour. Cette courte entrevue décida de sa destinée.
La sollicitude dont mademoiselle d'Ânisy entourait Vilma créa entre elle et la famille Malborg des relations étroites : le prince voulut connaître la mère d'Angélique. Au milieu de l'hiver, la marquise d'Ânisy étant venue à Paris, il se fit présenter dans son salon. Peu à peu Tamitié qui unissait Angélique et Vilma resserra les liens qui s'étaient formés entre leurs parents. Lorsque vint l'époque des vacances, Malborg et sa fille furent invités à passer quelques jours au château d'Anisy. Bernard d'Argennes les accompagna. Il avait alors vingt-deux ans ; virilement élevé, accoutumé de bonne heure à l'étude, frappé au cœur par la mort prématurée de son père et par celle de sa mère
152 VILMA
il était plus vieux par la maturité de Tesprit que par Tâge. L'amour qu'il ressentit pour Angélique tombant sur le terrain fécond de son âme vierge y fructifia rapidement, prit bientôt la physionomie d*une de ces belles passions qui survivent à la jeunesse et suffisent à remplir une vie. Le prince Malborg, qui chérissait Bernard comme il aurait chéri son fils, fut le premier confident de ses aspirations et de ses soupirs. Il s'en ouvrit à la marquise d'Anisy.
— Si M. d'Argennes me fait l'honneur de me demander ma fille, et s'il lui plaît, je n'ai aucun motif pour la lui refuser, répondit la marquise. A tous les points de vue,. cette alliance me convient. Il me semble seulement que ces enfants sont'i^ien jeunes pour se mettre en ménage, M. d'Argennes, surtout.
— Il ne refuse pas d'attendre, répondit
VILMA 153
Malborg. Fixez vous-même le temps de son épreuve.
— Dans deux ans, il en aura vingt-quatre, et ma fille vingt. Si l'amour de M. d'Argennes a résisté à celte longue attente, je croirai qu'il m'offre toutes les garanties de bonheur que je clierche pour Angélique.
— Mais elle-même aura peut-être disposé de son cœur.
— C'est déjà fait, répondit madame d'Anisy en souriant : elle aime M. d*Argennes, je l'ai deviné et ce n'est pas d'elle qu'il faut craindre un défaut de constance.
Ainsi fut engagé l'avenir de Bernard.
La marquise et sa fille ' passèrent à Paris l'hiver qui suivit cet engagement. Angélique avait quitté le Sacré-Cœur et n'y allait plus que pour voir Vilma. Bernard s'y rendait aussi dans le même but et choisissait de
154 VILMA
préférence les jours où il était certain d*y rencontrer mademoiselle d'Anisy. Ces visites, dont Vilma s'attribuait tout Thonneur et dont elle se montrait heureuse autant que^ fière, permirent à Angélique et à Bernard de se mieux connaître, de s'aimer plus ardemment. Ils ne s'étaient encore rien dit que chacun d'eux connaissait le secret de l'autre. Leurs yeux avaient parlé; muets pour tout le monde, éloquents pour eux seuls.
Un matin, dans le parloir du Sacré-Cœur, leurs mains se touchèrent plus . fiévreusement que de coutume, et ils n'eurent plus aucun aveu à se faire. Vilma ne vit rien, et madame d'Anisy, qui était présente, feignit de ne rien voir. Mais le lendemain le prince Malborg demanda officiellement pour son neveu la main d'Angélique. Ello lui fut accordée sur-le-champ, le mariage fixé à ran-
VILMA 155
née suivante, et dès lors les fiancés purent parler de leur amour.
Ce fut pour eux un temps fécond en joies douces et délicates. Il n'était pas de jour qui ne les réunît, tantôt au Sacré-Cœur, tantôt chez madame d*Ânisy, tantôt dans le monde ou au théâtre. Comme leurs accorda devaient rester encore ignorés, ils étaient tenus à beaucoup de prudence et de réserve.
Ce fut pour leur tendresse une excitation nouvelle qui la fortifia. Quand il résiste au temps et aux tentations que le monde place sur le chemin d'un homme jeune et beau, tel qu'était Bernard, Tamour devient indestructible. La marquise comprit qu'il serait trop cruel d'imposer à des soupirs si sincères une attente plus longue. Elle résolut d'abré* ger l'épreuve dont elle-même avait fixé la durée. Elle fit part de sa résolution à Angélique et à Bernard en leur annonçant
156 VILMA
que leur mariage serait célébré dans deux, mois.
Le secret de leurs fiançailles avait été si bien gardé que personne autour d'eux ne lé connaissait. Vilma elle-même Tignorait. Malgré sa précocité, cg n'était qu'une enfant, et on la traitait comme une enfant. Quand la nouvelle du mariage fut devenue officielle, on ne se pressa même pas de la lui faire connaître. Elle rapprit par une de ses compagnes. Ce fut pour son cœur un coup douloureux et inattendu. En quelques jours, les roses de ses joues s'évanouirent, le joyeux éclat de son regard s'éteignit ; elle devint pâle, triste, et lorsqu'elle vit Angélique, elle lui dit d'un accent dans lequel il y avait autant de colère que de chagrin :
— Est-il vrai que tu épouses mon cousin d'Argennes ?
— Oui, mignonne, c'est vrai, répondit An-
VILMA 157
gélique. Es-tu contente de me voir devenir sa femme?
^-Non, car tu me le prends! murmura Vilma durement.
Puis elle s'arrêta, regrettant d'avoir parlé. Sa réponse et son regard troublèrent Angélique, qui resta silencieuse, observant anxieusement l'expression de haine qui assombrissait peu à peu les yeux fixés sur elle. De nouveau, elle interrogea Vilma, mais sans pouvoir lui arracher une parole. D'abord péniblement impressionnée, elle se rassura cependant, se raillant elle-même d'avoir commencé par prendre au sérieux la déclaration d'une fillette de douze ans, et convaincue qu'il suffirait de quelques jours pour emporter bien loin de Vilma cette jalousie mystérieuse et inexplicable dont elle ne voulut parler à personne. Mais elle se trompait.
Vilma cessa peu à peu de lui témoigner la
158 VILMA
confiance et Taffection nées du passé. Elle s'enferma dans un mutisme absolu que la présence même de Bernard ne put briser.
Plus confiante et plus tendre envers son père, elle évita néanmoins de faire devant lui aucune allusion au mariage de son cousin. Seulement, la veille des noces, à l'heure où elle devait sortir pour assister à un dîner de famille que donnait la marquise d'Ânisy, elle se déclara malade et se fit conduire à Tinfirmerie. Elle y resta jusqu'au lendemain, malgré les alarmes du prince Malborg. Ce fut le seul nuage qui plana sur le bonheur d'Angélique ; mais il se dissipa vite sous les baisers de son mari, dans les délices des premières tendresses si douces à des cœurs amoureux .
Le comte et la comtesse d*Argennes partirent pour leurs terres du Vivarais dans la semaine qui suivit leur mariage. A dater de
VILMA 159
ce moment, six années s'écoulèrent, remplies pour eux d'une vie régulière, paisible, et d'une félicité non altérée. Chaque hiver les ramenait à Paris et chaque printemps les trouvait pressés de partir, de retourner dans leur chère solitude, asile de paix. et d'amour.
Pendant ce temps, ils ne rencontrèrent Vilma qu'à de lointains intervalles. Elle continuait son éducation au Sacré-Cœur.
Elle grandissait, devenait belle ; mais une mystérieuse et fière mélancolie voilait sa jeunesse, et, surtout en présence de son cousin, glaçait les effusions de son cœur, en enlevant à ces rares entrevues le charme et la confiance d'autrefois. Le bonheur est égoïste et aveugle. Letîomteet la comtesse d'Argennes n'attachaient aucune importance à ces traits d'une nature violente, indomptée, qui se dominait assez cependant pour cacher ses sen-
1(50 VILMA
limenls cl ses ardeurs. Dans la jeune fille, ils ne voyaient encore que l'en Faut ; ils attribuaient ces tristesses à rexcenlricité et aux caprices d'un caractère fantasque dont le temps seul pouvait corriger les défauts.
C'est sur ces entrefaites qu'éclatèrent les tragiques événements de 1870. Le prince Malborg et Vilma quittèrent Paris au mois d'août, après les premiers revers de nos armeS; sans pouvoir adresser leurs adieux à Angélique et à Bernard qui se trouvaient alors dans le Vivarais.
Le comte d'Argennes, tant que dura la guerre, se conduisit en vaillant gentilhomme et en Français. Il fit noblement son devoir, et quand, revenu sain et sauf des champs de bataille, il retrouva sa femme qui n'avait cessé de pleurer et de prier en l'attendant, il comprit que son amour sortait de cette cruelle épreuve fortifié,
VILMA 101
embelli, poétisé, en état d'affronter les orages et maître de Tavenir.
Quant au prince Malborg, retiré en Moravie avec sa fille, il ne parlait pas de retourner à Paris. Aux relations qui existaient entre son neveu et lui, les lettres se succédèrent; puis les lettres même devinrent rares. Vilma n'écrivait guère que deux fois par an, et le prince ne suppléait pas souvent à son silence. Il n'y a pas d'aflection qui puisse résister à ce régime. Au bout de quatre ans, le souvenir de Malborg et de sa fille commençait à s'évanouir dans. le cœur du comte et de la comtesse d'Argennes, quand ils reçurent la lettre qui leur annonçait la. mort du prince et qui devait avoir pour conséquence immédiate d'associer de nouveau la vie de Vilma à leur propre vie.
Vilma Malborg arriva à Paris un soir d'hiver. Angélique et Bernard, venus à sa
162 VILMA
rencontre à la gare, la reçurent à la descente du wagon et remmenèrent à Thôtel d'Argennes. C'est en voiture que furent échangées les premières effusions de trois cœurs heureux de se retrouver, et que Vilma exprima sa gratitude à ceux qui désormais allaient lui tenir lieu de famille. Elle fut à la fois éloquente et simple. Bernard ne put entendre sans émotion la voix harmonieuse qui lui adressait des remerciements et lui racontait, un peu tremblante, la mort du prince Malborg.
Mais cette émotion s'accrut encore quand, de retour à Thôtel, il eut le loisir d'admirer dans un salon, sous la lumière des lampes, la fière beauté de Vilma. La jeune fille te-» nait tout ce qu'avait promis l'enfant. Elle était dans la splendeur de ses vingt ans. Sa taille, aux lignes pures, avait la vigueur, la souplesse, l'élégance. L'expression un peu fa-
VILMA 163
rouche de son regard s'affirmait intelligente et hautaine. La sombre couleur de ses vêtements de deuil accusait la blancheur de son teint, dans laquelle, comme deux flammes, brillaient ses yeux profonds, et éclatait en un trait de sang le vermillon des lèvres épaisses. La masse de ses cheveux mettait autour de son front une couronne d*or fauve qui achevait de rendre étrange et saisissante sa physionomie.
Quant à son caractère, bien qu'il fût difficile de le juger en quelques heures, il semblait s'être transformé et assoupli, avoir perdu les aspérités d'autrefois. Du passé, du ressentiment que le mariage d'Angélique avec Bernard avait provoqué dans son cœur, elle ne conservait en apparence aucun souvenir. Elle embrassait sa cousine sans trouble. Il leur parut qu'elle ressemblait à toutes les jeunes filles de son âge, et que ce
164 VILMA
qu'il pouvait y avoir d'extraordinaire et d'inquiétant en elle tenait uniquement à l'impression causée par sa beauté.
Durant les jours qui suivirent son arrivée, elle s'efforça de les confirmer dans cette opinion. Dés le premier entretien sérieux qu'elle eut avec Bernard, et dans lequel il l'entretint de l'avenir, elle se déclara prête à obéir, comme à des ordres, à ses conseils, disposée à accepter un mari de sa main.
Elle le supplia cependant de ne pas la presser de se marier. Elle était encore tout ébranlée par le malheur qui venait de l'atteindre et elle souhaitait qu'une année au moins s'écoulàt avant qu'on la poussât à prendre un parti et à choisir un époux.
— Si vous eslimez que je suis dans votre maison une cause d'embarras, dit-elle, je me retirerai au Sacré-Cœur, où l'on ne me refusera pas l'hospitalité pour quelques mois.
VILMA 165
Cela vaudrait mieux que de m' engager dans des liens éternels sans avoir la certitude qu'ils m'offrent les conditions du bonheur.
— On ne vous pressera pas de nous quitter, ma chère petite, répondit Bernard. Tant que vous vous trouverez heureuse auprès de nous, vous pourrez y rester.
Cette promesse la rassura, et elle s'aban-" donna confiante au bonheur de vivre sous le même toit que le comte d'Argennes. Comme elle était en deuil, elle s'y tint fort retirée pendant tout Thiver et ne voulut être présentée qu'aux amis les plus intimes d'Angélique. Elle aspirait au moment où Bernard et sa femme partiraient pour le Vivarais.
Elle se réjouissait en pensant que, loin de Paris et dans la solitude des champs, elle vivrait plus près de son cousin, qu'en ce moment même les exigences sociales éloignaient souvent d'elle.
166 VILMA
En attendant, elle mettait son honneur à se rendre utile dans cette maison devenue sienne. Elle s'occupait des enfants, présidait aux soins qu'exigeait leur âge,, partageait leurs jeux, voulant à tout prix gagner Taffection de Bernard et reconquérir la confiance d'Angélique, qu'elle craignait d'avoir perdue, lorsqu'au moment du mariage elle avait osé manifester son dépit. Sur ce point, elle se trompait, madame d'Argennes était envers elle libre de toute rancune et ne se souvenait de sa colère que comme d'une colère d'enfant romanesque et capricieuse dont il n'y avait pas lieu de parler Jamais, à moins que ce ne fût pour en rire. Elle n'eut donc aucune peine à se laisser toucher par les efforts que fit Vilma pour se faire aimer*
Un mois après l'arrivée de mademoiselle de Malborg à Paris, une étroite intimké,
VILMA 167
fondée sur la confiance et la sympathie, régnait entre elle et Angélique. Autrefois, au Sacré-Cœur, quand mademoiselle d'Anisy commençait à se parer des grâces et des attraits de la femme, Vilma n'étant encore qu'une enfant, elles avaient vécu comme une mère avec sa fille; mais maintenant elles vivaient comme deux sœurs.* La différence d'âge ne s'accusait plus entre elles au même degrjé.
11 est vraisemblable que, parmi nos lectrices, plus d'une s'étonnera de l'ingénuité de madame d'Argennes et inclinera à penser que si cette créature, merveilleusement douée, mais innocente et pure, avait possédé une expérience égale à sa bonté, elle aurait mis un moindre empressement â ouvrir sa maison à la fille du prince Malborg.
Nous croyons en effet qu'une femme moins sûre de son bonheur aurait hésité à l'exposer
168 VILMA
aux terribles flammes de deux beaux yeux manifestement créés pour brûler les cœurs à leur gré et réduire en cendres les félicités les plus solidement établies; mais Texpérience n'est que par exception lapanage de la jeunesse. Pour la posséder, il faut vivre, il faut souffrir. Madame d'Argennes n'avait ni vécu îii souffert : elle ne possédait pas Texpérience.
Et puis elle aimait son mari ; elle se savait aimée. Sa science des hommes et des choses se résumait en dix années dont toutes les heures ne revenaient à sa pensée que parées et embellies du souvenir de la plus exquise tendresse. Toutes ses espérances s'étaient réalisées, tous ses rêves avaient pris corps, et ses illusions, entretenues par la plus douce réalité, dominaient sa vie, Tilluminaient, brillantes étoiles d*un ciel dont aucun nuage n'était encore venu ternir la
VILMA 169
pureté. Pourquoi aurait-elle douté de la fidélité de Bernard? Quelle crainte pouvaitelle concevoir? Elle ouvrit sa maison, ses bras, son cœur à sa pire ennemie, sublime de confiance et touchante de naïveté.
Le printemps trouva Bernard, Angélique et Vilma réunis au château d'Argennes.
Le château d'Argennes, situé prés de Vallon, est le plus beau domaine du Vivarais. L'habitation date de deux siècles. Elle est suspendue aux flancs d'une colline boisée qui domine l'Ardèche. Cette rivière aux bords pittoresques a creusé en cet endroit son lit à
1 72 VILMA
travers une vallée resserrée entre de hautes montagnes. Autour du château s'étendent des forêts de châtaigniers, des champs de mûriers, des vignes, des terres cultivées, dont, à de fréquents intervalles, de longues coulées basaltiques sillonnent tout à coup l'étendue. Des pics neigeux se découpent sur le ciel et bornent l'horizon de toutes parts.
Sur toute la surface de cette région qui touche aux Cévennes d'un côté, de l'autre à l'Auvergne, le sol a subi d'effroyables convulsions dont il a conservé les traces comme l'impérissable souvenir des jeux violents de la nature. Les volcans se sont éteints, mais les cratères sont restés ouverts ; la lave- refroidie a laissé aux flancs des montagnes, incrustées dans le roc et pétrifiées, des couleurs grises et rougeâtres dont les tons variés font ressortir la nuance délicate et tendre des verdures printanières que vien-
VILMA 173
nent paître les troupeaux dès les premiers beaux jours.
Le comte et la comtesse d'Argennes s'étaient affectionnés à ce pays dans lequel Bernard venait tous les ans depuis sa naissance et qui avait été le cadre charmant do leurs jeunes amours. Ils conçurent cependant la crainte que Vilma ne parvînt pas à s'y plaire; mais cette crainte était vaine. Vilma avait grandi dans une contrée montagneuse ; elle retrouva dans le Vivarais les paysages de sa patrie, familiers à son âme et à ses yeux. Elle s'y habitua vite, surtout parce que le malheur de sa destinée, il est nécessaire de le dire dés à présent, bien qu'on Tait sans doute deviné déjà, voulait qu'elle s'estimât heureuse partout où elle se trouvait avec Bernard.
Elle portait au cœur une inextinguible passion; elle aimait ardemment son cousin.
174 VïLMA
^^^^^^^^^■T'^waasn^n
Cela datait de Fheure même où pour la première fois elle se trouva en sa présence..
Cet amour ne s'était pas imposé alors à son imagination et à son cœur sous la forme aiguë, fiévreuse et violente qu'il devait ultérieurement revêtir; à dix ans le cœur ni r imagination ne sont mûrs pour la passion.
Ce fut d'abord un enthousiasme ardent, ujie tendresse exclusive et jalouse, un affolement inconscient. Puis, quand le corps de Vilma se fut développé, quand son âme se fut élargie, quand les grâces délicates et les curiosités inconscientes de la vierge eurent précocement pris la place des candeurs de l'enfant, ce sentiment se transforma, et, subissant les impulsions d'une nature vigoureuse, sensuelle, il devint l'amour; un amour qui s'ignora d'abord, éclata tout à coup et puisa ses premières ardeurs dans l'isolement au-
VILMA 176
quel elle se trouva condamnée, et dans l'absence de Bernard !
Du jour où elle fut brusquement séparée de lui, jusqu'au jour où elle revint en France, elle l'aima à travers ses souvenirs, vivant de l'espoir de se faire aimer, et, à l'aide d'une imagination romanesque et perverse, se forgeant un idéal complaisant, facile et conforme à ses désirs, qui lui tint lieu de tout, la rendit insensible aux hommages des prétendants attirés par sa beauté et lui inspira, contrairement aux vœux de son père, la résolution de ne pas se marier.
A côté de cet amour, un autre sentiment s'éveilla et grandit : la haine. En épousant Bernard, Angélique se fît de Vilma une implacable ennemie qui ne devait lui pardonner jamais de le lui avoir ravi. 11 en fut de cette haine comme de l'amour. Elle se développa en même temps que lui, s'aggravant, au fur
176 VILMA
et a mesure que dans renfant les années créaient la femme, de toutes les exaltations, de toutes les violences d'un cœur despotique et d'une àme farouche.
Ces explications, sur lesquelles iln*y a pas lieu d'insister, n'auraient aucune raison d'être, si elles ne faisaient comprendre avec quelle joie intime et cruelle Vilma entra dans la maison d'Ârgennes, et quelles dispositions elle y apporta, hypocritement dissimulées sous les effusions d'une tendresse profonde et d'une reconnaissance inaltérable, qui confondaient en apparence dans une même étreinte la femme dont le paisible bonheur lui était odieux et l'homme dont elle voulait conquérir l'amour.
Il n'est pas dans notre pensée de remettre en honneur la doctrine de la fatalité supérieure et immuable, que l'antiquité avait poussée jusqu'à l'absolu et qui courbe encore
VILMA 177
servilement sous son joug les peuples orientaux, en les laissant sans force, même contre des maux qu'avec un peu d'énergie ils pourraient vaincre. Le christianisme a fait justice de cette doctrine en relevant la dignité de rhomme, eu lui donnant de soi-même et de sa puissance une idée assez haute pour qu'il ait entrepris de combattre le destin et tenté de se soustraire à ses lois^ avant de s'y résigner; mais que penser de la perversité naturelle de certaines âmes? Comment expliquer ces créatures qu'on croirait maudites dès le berceau ? Sans qu'aucun signe apparent les distingue des autres et les marque pour une destinée exceptionnelle, elles viennent au monde portant en elles pour le mal des forces ignorées que les circonstances de leur vie, loin de les détruire, concourent à développer.
Qui les a pétries de mauvais instincts,
178 VILMA
sans leur fournir le moyen de les écraser?
Qui les a parées de leurs séductions trompeuses, sans imprimer à leur front le stigmate des corruptions intérieures qui rend leur passage parmi les hommes aussi terrible que celui d'un torrent dévastateur? Malheur à qui se trouve sur leur route ! Esclaves des passions contre lesquelles il semble qu'elles aient été insuffisamment armées, elles brisent et déchirent au gré de ces passions tout ce qui les sépare du but qu'elle veulent atteindre, à moins qu'elles ne soient ellesmêmes broyées dans leur course folle vers ridéal dont leur imagination leur montre la réalisation environnée d'attraits délectables et de charmes malsains. Nous ne dirons rien de plus pour faire connaître l'héroïne de ce récit dont la suite la révélera tout entière et mieux que nous ne pourrions.
Quant à Bernard d'Argennes, trois mois
VILMA 479
après Tarrivée de Vilma en France, troublé par la présence dans sa maison de cette séduisante fille dont la radieuse et irritante beauté se parait chaque jour d'un prestige nouveau, il essayait de réagir contre une influence à laquelle il n'abandonnait rien de soi, et qu'il subissait contre son gré, mais qui l'obsédait comme le signe avant-coureur d'un péril redoutable.
Se marier à vingt-deux ans, sans avoir encore bu à la coupe amère de la passion, sans avoir demandé aux caprices des femmes la science de la vie, sans avoir interrogé l'amour qui passe, pour connaitré le prix de Tamour qui dure ; apporter dans le mariage une âme vierge et toutes ses illusions, voilà ce qui est rare et ce qui peut être considéré comme un gage de bonheur ; à une condition cependant : c'est qu'aucune tentation ne viendra frapper à la porte de ce cœur qui n'a