‹ La baronne AmaltiChapitre 3 sur 5 · VILMA · texte numérisé non relu

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pas vécu et s*est jeté dans les délices de la tendresse légitime ignorant les tourments et les fièvres de l'autre. Bernard chérissait sa femme ; mais homme à peine par Tàge, ce n'était qu'un enfant quant à la connaissance du cœur. Pour le préserver contre le danger, Bernard ne possédait rien que son amour, son amour et son honnêteté, armes puissantes pour fortifier et faire durer un bonheur qui n'est pas menacé, inefficaces pour le défendre s'il est attaqué.

A Paris, le danger eût été moindre. La mul* tiplicité des tentations auxquelles est exposé dans le tumulte d'une grande ville un homme jeune et inexpérimenté a pour effet de les amoindrir. Dans les entraînements de la vie mondaine, Bernard aurait trouvé des diversions heureuses qui lui firent défaut quand, installé à la campagne, il se trouva rapproché par les conditions mêmes de Texis-

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tence commune de celle qui causait son trouble.

L'isolement, le calme des champs, sont pour la passion des excitants redoutables. La nature se fait volontiers le complice de nos faiblesses; elle donne aux désirs de Tâme et des sens une puissance infinie. Elle leur parle, les déchaîne ^t les fortifie par ses mille voix. Elle leur offre le cadre le plus séduisant, Tattrait le plus trompeur, et en favorise le développement. Les perspectives magiques de l'horizon, les sèves printanières, la beauté des cieux, les matins ensoleillés, les soirs mélancoliques, les nuits silencieuses, embellissent nos passions et leur tiennent le langage le plus propre à les rendre exigeantes et impérieuses.

Ces éléments se conjurèrent contre Bernard et vinrent en aide à Vilma. Il la voyait

tous les jours, à toute heure. Sans qu'elle

eût besein d'emprunter de nouveaux attpaits aux artifices de la toilette et d'atténuer par Téelat de sa parure la rigidité de ses habits de deuil, elle portait en elle un charme vainqueur dans lequel il fut en quelque sorte enveloppé. La coquetterie naturelle de la femme, complétée chez celle-là par le parfum virginal, par la fleur de sa jeunesse et les merveilles de sa beauté fut suffisante peur vaincre Bernard.

On s'est demandé souvent si l'homme pos-.

sède la faculté d'aimer deux femmes en même temps. Bien que celte question ne soit pas résolue, on peut affirmer que dans tout cœur ardent, à côté de Tamour le plus noble, le plus pur, le plus élevé, il y a place pour un sentiment qui lui ressemble en appapeace et qui ^'en diffère en réalité que par Tintensité plus forte du désir qu'avivent les obstacles, la terreur et les remords.

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Ce fut rhistoire du cointe d'Argennes, Un moment vint où ce désir conçu pour Yilma fut plus puissant que sa tendresse pour Angélique, où la légitimité de son bonheur, la sécurité des caresses conjugales dans lesquelles, épouvanté^ il se rejetait désespérément, perdirent leur prix pour revêtir un caractère monotone, incapable d'apaiser les feux par lesquels il se sentait dévoré.

Ces sensations furent involontaires et s'imposèrent à tout son être, malgré lui. Il vou'^ lut réagir. Il appela à son aide les réflexions les plus sages^ les résolutions les plus pru^ dentés. Durant ses longues, insomniea, il se décrivit à lui-même le cruel tableau de son repos troublé, de ses félicités ruinées, de sa probité vaincue, de son honneur compromis, de toutes les catastrophes qui seraient la conséquence dhin crime ; mais il ne put em-*pêcher que chaque jour Vilma lui versât

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dans Téloquence irritante de son regard, dans rharmonie séductrice de sa voix, dans la perfection achevée de son corps, un poison amer et doux, mille fois plus délicieux que le pur nectar de Tamour légitime, et dont sa fièvre le contraignit à s'abreuver.

Dés que quelques gouttes de ce poison eurent coulé dans ses veines et embrasé son sang, il tomba sous l'empire d'une faiblesse funeste. Les mille incidents de la vie quotidienne, les actions de Vilma, ses paroles, toutes les circonstances que chaque jour faisait naître, il les vit à travers son amour, les rapporta à ses préoccupations. Peu à peu, sa physionomie s'assombrit, son caractère se transforma. Il devint nerveux, inquiet, taciturne. Parfois il alléguait tout à coup la nécessité d'aller pour ses intérêts à Lyon ou à Marseille. Il partait, demeurait absent trois jours, essayant de secouer son joug.

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traînant comme un boulet sa peine, et revenait ensuite plus accablé, plus préoccupé que lorsqu'il était parti.

Angélique s'alarma de ce changement, dont elle était bien loin de soupçonner la cause. Elle essaya d'interroger son mari.

Mais elle ne sut rien, car il nia qu'il fût préoccupé ni malade, et pour dissiper ses craintes s'imposa le devoir de l'environner de tbus les témoignages d'une ardente affection.

Vilma fut plus clairvoyante qu'Angélique.

Elle ne tarda pas à découvrir les ravages causés par sa beaulé et s'en réjouit en y puisant des forces nouvelles pour continuer l'œuvre de destruction entreprise contre le bonheur dont elle était jalouse. Avec cette beauté, elle possédait tous les dons qui assurent la domination de la femme et la créent reine parmi les hommes, l'instruction et

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Tesprit. Elle parlait plusieurs langues* Ayant beaucoup lu^ les littératures slaves lui étaient aussi familières que celles de l'Angleterre, de TAllemagne et de la France. Elle aimait les arts, la musique surtout, pour laquelle elle professait un goût passionné, servi par une merveilleuse voix. Les exercices violents l'attiraient. En toutes choses elle apportait Taudace et la décision^ sans prudence, mais aussi sans peur.

Tant d'heureux et rares privilèges étaient mis. en relief par sa jeunesse resplendissante comme un matin de printemps, par le caractère piquant de ses reparties, par des ignorances feintes, des ingénuités voulues, des candeurs jouées, et surtout par cette fraîcheur de sensations, cette suavité mystérieuse qui forment le sublime attrait des vierges.

Voilà quelles armes elle aiguisa pour achever la défaite de Bernard, qu'avec une diabo-

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lique habileté elle affola tout à fait, en lui laissant comprendre, par sa manière d*êt^e devant lui, qu'elle serait sans énergie pour lui résister, si jamais il osait faire l'aveu de son tourment.

Malgré tout cependant, Bernard résistait, redoutant de se lier à Vilmtt par une parole imprudente ou une action irréparable» En dépit des entraînements de son imagination, il était encore maître de soi. Il ne lui était pas arrivé une seule fois de caresser complaisamment les caprices de sa pensée sans interrompre tout à coup sa rêverie, sans se reprocher de s'y être abandonné et sans prendre la ferme résolution de rester honnête homme. Il se débattait tant qu'il pouvait contre le flot des tentations enivrantes qui affluaient à son cerveau. C'est même cette lutte qui causait ses angoisses, car, en passant alternativement d'une extrême faiblesse à une

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extrême énergie, il mesurait la profondeur de son mal et l'étendue du péril auquel il était exposé. Il est donc permis de penser qu'il aurait échappé à ce péril, si des incidents inattendus, survenant brusquement, n'avaient paralysé ses loyaux efforts et désarmé sa volonté. Il semble que ce soit dans la destinée de l'homme de voir à l'heure même où il aurait besoin d'être secouru des circonstances fatales se coaliser contre lui, et l'emporter inerte et vaincu aux fautes qu'il voulait s'épargner, aux abîmes qu'il voulait fuir.

On était alors vers le milieu de Tété. La

vie au château s'écoulait uniforme et paisible,

car les orages que nous avons décrits^ ne

grondant qu'au fond des cœurs, ne troublaient

pas son apparente sérénité. Presque tous les

matins, Bernard montait à cheval, parcourait

son domaine, allait s*entretenir avec ses

fermiers ou surprendre aii travail les nom-

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breux ouvriers qu'il employait. Fuyant les occasions Me se trouver seul avec Vilma, il faisait ses excursions au lever du jour, quand elle dormait encore, avant même que le soleil eût dissipé la nuit, et n'en reculait Theure que lorsqu'Angélique, sa seule sauvegarde, promettait de se joindre à lui.

C'est à ces promenades matinales qu'il demandait l'apaisement des agitations et des fièvres de son sommeil; c'est alors que, l'esprit libre, la pensée nette, le cœur calme, il envisageait froidement les résultats de touto imprudence qui trahirait son secret, prenait des résolutions énergiques et s'armait pour être fort en présence de Vilma.

Il revenait vers onze heures^ quand le déjeuner réunis^sait tous les habitants du château. Vilma l'attendait presque toujours avec les enfants sur le perron. Quand il descendait do ohevali elle venait à lui et^

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comme Taurait fait une sœur, elle lui présentait son front, sur leqiiel en tremblant il posait ses lèvres. C*étâit un moment Redoutable et délicieu)t auquel il luî arrivait Souvent de penser durant sa Route quand rimagina^ lion> plus éloquente que le devoir, éblouissait ses yeux de l'image de Tenchanteresse ou faisait monter* tout à coup â soti cëfVéàU, comme im souvenir du baiser de Ift Veille, une boufféô du parfum dé ses oheVèux. Puis ils rentraient tdus ensemble, lui tehahl par la main soii fils^ dont les sept ans s'embellissaient chaque jour d'une grâce nouvelle, Vilma souriant à la fillette, à peine âgée de quelques mois, qui gazouillait entre les bras de sa nourrice. Il rejoignait ainsi Angélique, qui, les voyant arriver unis, souriants et calmes, ne pouvait deviner le drame qui se jouait entre eux.

Une heure après le repas, tandis qu^Aiige

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lique et Vilma s'installaient dans le vaste salon d'été pour y passer Taprès-midi, Bernard s'enfermait chez lui afin de chercher dans le travail le calme qu'il souhaitait avec ardeur. Il aimait Tétude ; naguère elle était une de ses meilleures joies^ et c'est encore à elle qu'il revenait quand il tentait de secouer sa chaîne. Mais elle avait, hélas !

perdu le don de le distraire. Il restait maintenant durant des heures immobile, le front courbé sur ses livres, mais l'esprit perdu dans des rêveries brûlantes. Parfois il se levait, irrité, s'avançait vers la croisée, appuyait son front contre la vitre froide, et restait là longtemps, regardant sans les voir les pelouses et les avenues du parc, les futaies de châtaigniers et l'horizon tout empourpré des feux du jour, qui se jouaient aux flancs nus des montagnes en longues alternances de lumière et d'ombre.

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Puis, quand la chaleur s*apaîsait, quand les brises parfumées commençaient à courir à la cime des arbres et descendaient rafraîchissantes sur les champs, il rejoignait Angélique et Vilma. C'était le moment des promenades en famille. Grands et petits prenaient place dans un break solide et léger, attelé de chevaux robustes^ au pied sûr, et partaient pour des excursions dont les ruines d'un château fort ou d'une chartreuse étaient ordinairement le but.

D'autres fois, ils descendaient à pied jus-, qu'à l'Ardèche, montaient dans un bateau attaché à la rive et se dirigeaient au gré du courant vers le pont de l'Arc. Cette merveille naturelle, renommée dans tout le midi de la France, consiste en une vaste arcade creusée dans le roc à une hauteur énorme au-dessus des eaux. A droite et à gauche, le paysage de la vallée offre à l'œil des perspectives sai-

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sissantes : bois^ grottes et rochers se succèdent. L6 soleil, en se couchant, couvrait cette belle nature de pailletteë d'or qui s'attachaient scintillantes, dans le demi-jour, aux branches des arbres, aux anfractuosités des pierres. Puis, peu à peuj elle se voilait de brume. La lune montait à ThoriBôn, lentement, 6ô jouant dans les branches des châtaigniers massifs, apaisant des blancheurs de sa lumière les ardeurs empourprées qui rayaient le ciel. La majesté d'un soir divin s'embellissait de la majesté d*un solennel silence. L'ombre des hautes montagnes s'allongeait à travers la plaine toute claire, et, l'une après l'autre, les étoiles faisaient au firmament leur resplendissante trouée.

Pour des cœura libres de s'aimer sans remord^j ces promenades auraient eu un charme exquis; mais la paâsion de Bernard y puisait une agitatioti fiévreuse qui avivait

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son trouble. Assis au gouvernail, il voyait Vilma penchée sur les raities qu'elle aimait à tenir, imprimant à son corps un balancement gracieux 6t régulier, et dardant sur lui ses yeux éloquents, toutes les fois que, tirant à elle les avirons, elle renversait en arrière avec une lenteur savante son buste souple et sa tête adorable^

A l'autre extrémité du bateaU se tenaient Angélique et ses enfants ; mais Bernard ne les voyait pas, son regard s'arrêtait à Vilma. Quand elle était lassée, elle le priait de prendre sa place et de lui laisser la sienne. Il obéissait ; mais en touchant les ramet que pendant longtemps les mains de Tenchante-* res^e venaient de presser, il sentait sur sa chair une brûlure qui passait dans son sang et montait jusqu'«'\ son cerveau pour troubler sa raison.

Ils revenaient ainsi en remontant le eou-

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