‹ La baronne AmaltiChapitre 5 sur 5 · VIL.M · texte numérisé non relu

VIL.M

ne pas tenir : comment pourrai-je me. marier, puisque c'est vous que j'aiipô.?

Ce cri sortit de sa bouche audacieu3(> superbe, et remua Bernard jusqu'aux entrailles. A moitié fou, il voulut protester; mais Vilma ne lui en laissa pas le temps.

r- Oui, je vous, aime, dit-eUe à ^emi^voix, je vous aime depuis que je voua connais } oela a commencé par la tendresse naïve, irréfléchie, mais enthousiaste d*une âme d'enfant; c'est aujourd'hui Vamour d'une femme, ardent, impérieux, fortifié par d'indestructibles souvenirs, parla douleur^ par la haine même, oui,* par la haine, car je la hais, cette Angélique dont vous n'avez pu devenir répoux qu'en me rendant malheureuse poui" toute ma vie* Quand j'avais dix ans, je pensais à vous nuit et jour ; je révais de ne vous quitter jamais ; votre parole me bouleversait, un baiser de vous m'animait d'un indicible

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transport. Partie qu'étaient alors mes sentiments, appréciez ce qu ils sont devenus.

Vous ne les avez pas vus grandir, puisque j'ai vécu longtemps loin de vous; mais apprenez qu'ils sont le prix de ma douleur et le fruit de mes larmes, car j'ai souffert, car j'ai pleuré, ne rêvant que de Tespérance de vous retrouver. Et maintenant que je suis auprès de vous, maintenant que je me sais aimée, car vous m'aimez, et je n'ai pas pu me tromper à vos tristesses, vous venez me parler de mariage ! C'est trop tard, et je ne me marierai pas.

— C'est horrible! s'écria Bernard, que ces aveux prononcés d'un accent passionné remplissaient de terreur et laissaient sans cou-

rage.

— Est-ce notre faute si l'amour nous a pris pour victimes ? répliqua Vilma. Qui m'a mis au cœur l'ardente passion qui me jette à

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VOUS? Si je suis impuissante à la combattre, c'est qu'une volonté supérieure me domine comme elle vous domine vous-même, et nous pousse fatalement l'un vers Tautre. A quoi bon se débattre ?... l'arrêt du destin est clair autant qu'inflexible, et ni vous ni moi ne pouvons plus secouer les chaînes qu'il a forgées.

Elle se transfigurait en parlant. Ce n'était plus la spirituelle et rieuse fille que Bernard connaissait) mais une amoureuse aux terribles ardeurs, image vivante de la passion par laquelle les hommes sont entraînés jusqu'au crime.

Pour la première fois, elle se révélait dans sa splendide et redoutable horreur, et si durant cette soirée fiévreuse Bernard ne succomba pas, c'est que sa conscience et sa tendresse pour Angélique ne pouvaient être vaincues en un seul assaut ; c'est aussi

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qu'en parlant de sa haine, Vilma Tépouvanta plus encore quelle ne le séduisit en parlant de son amour.

Il y eut une minute où dans le déchaîne* ment de ses désirs, sa raison éclaira Tabîme ouvert sous ses pieds. Les mains de Vilma s'étaient appuyées sur ses épaules; elle dardait ses yeux sur ses yeux, il sentait le parfum de ses cheveux, il respirait son haleine. Elle croyait le tenir, quand tout à coup il se dégagea brutalement de ses étreintes^ la repoussa loin de lui en disant :

— Non ! ce serait infâme ! partez, malheureuse enfant, partez, fuyez cette maison où désormais nous ne pouvons plus demeurer ensemble. Je veux vous sauver de vous* même en défendant contre vous mon honneur et le repos de mon foyer.

— Je ne partirai pas, répondit Vilma avec douceur, mais avec fermeté.; vous n'oserez

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me chasser : ce serait m'envover à la mort.

Comprenez donc, ajouta-t-eîle, en se rapprochant de lui, que je ne peux plus vivre sans vous.

— Et moi, je ne veux plus vivre avec vous.

Si vous refusez de vous éloigner, je fuirai ces lieux.

— Faites donc, reprit-elle résignée ; j'attendrai votre retour, car vous reviendrez bientôt. Oh ! Bernard, c'est en vain que vous voulez vous soustraire à votre sort. Vous parlez d'infamie, d'honneur, de repos, pauvres raisons dont ma passion ne tient aucun compte, et que la vôtre foulera bientôt

. aux pieds. L'infamie ne commence que lorsque cesse le mystère ; l'honneur et le repos ne sont compromis que si le secret est divulgué. On peut s'aimer en silence, dans l'ombre, sans danger.

— Assez ! misérable créature ! s'écria Ber-

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nard ; je ne sais de qui vous tenez cette science fatale et précoce, mais elle me fait horreur.

A ces mots, Vilma tressaillit et releva fièrement la tète :

— Depuis douze ans je vous aime, fît-elle, sans colère ; depuis dix ans je vous pleure, depuis dix ans pas un jour n'a passé que je n'aie maudit celle à qui vous vous êtes donné, et que je n'aie caressé l'espoir de vous voir tout à moi. Ne cherchez pas d'ailleurs de qui je tiens ce que vous appelez ma science. Je n'ai eu d'autre maître que mon amour, mon ressentiment, mes larmes ; et si je suis savante, c'est que la solitude rend les heures . longues et fécondes. Maintenant, que je vous fasse horreur ou que je ne vous inspire que la pitié, peu importe, puisque dans votre cœur et malgré vos efforts pour m'en cacher le trouble, j'ai discerné l'amour que vous

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ressentez pour moi. Allez! débattez-vous, tentez de fuir, luttez, révoltez- vous contre la passion qui vous obsède, vous serez mien, car le lien qui, malgré vous, nous unit est indissoluble.

Ses dernières paroles expirèrent dons un sanglot qui en rendit l'accent déchirant et navré. La douleur cachée sous cette prophétie menaçante toucha Bernard d un trait nouveau, et, entre les sentiments contraires qui durant cette longue veille s'étaient disputé son cœur, le rendit docile au plus doux, au plus tendre, au plus humain d'entre eux.

Il saisit dans ses mains les mains de Vilma et s'efforça de l'apaiser.

— Revenez à vous, supplia-t-il ; parlez un autre langage : n'ayez pas ces accents impérieux qui me remplissent d'effroi. Si vous m'aimez, ayez pitié de nous ! renoncez à nous rendre criminels ; si vous souffrez, nous

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chercherons ensemble les moyens de vous guérir. Je ne saurais être votre amant, vous le savez bien, mais votre ami...

Elle secoua la tête en disant :

— Ce ne peut être l'amitié, puisque c'est Tamoup.

— Alors que Dieu nous protège ! murmura Bernard.

Il écarta Vilma toujours debout devant lui et s'éloigna rapidement. Elle le regarda fuir et disparaître sous les futaies du parc que la • nuit baignait de sa pure lumière. Puis, quand elle se vit seule, elle se laissa aller sur un siège et demeura rêveuse pendant quelques instants. Saisie tout à coup dans cette immobilité par la fraîcheur du soir, elle rentra. Mais avant de regagner sa chambre, elle passa par celle d'Angélique afin de s'informer de son état. La comtesse d'Argennes ne dormait pas. A la lueur de la veilleuse, Vilma

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vit ses yeux ouverts, plus brillants que de coutume. Elle toucha ses mains posées sur la couverture : elles étaient brûlantes.

— Tu souffres ? lui demanda-t-elle.

— Oui, d'un peu de fièvre, répondit Angélique; mais dans quelques heures, il n'y paraîtra plus.

— Ne veux- tu pas que j'envoie à Vallon chercher le médecin ?

— Non, certes ; ce sera toujours assez tôt demain matin.

— Je vais alors passer la nuit dans un fauteuil, près de loi.

— Je te le défends, mignonne, va dormir. Je n'ai pas besoin de soins, et s'il en était autrement, ma femme de chambre suffirait.

Vilma l'embrassa et allait partir, quand Angélique reprit :

— Et Bernard, qu'en as-tu fait?

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— Nous avons passé la soirée ensemble sur la terrasse, se hâta de répondre Vilma.

Puis il est allé se promener dans le parc ; la nuit est radieuse.

Elle sortit sur ces mots, un peu troublée, se demandant si la question de madame d'Argennes était dictée par un premier soupçon. Puis, en pensant que le malaise d'Angélique annonçait peut-être une maladie grave, elle éprouva la plus violente agitation.

— Si cette maladie allait avoir un dénoûment fatal, Bernard deviendrait libre, se dit-elle, et alors il ne considérerait plus son amour pour moi comme un crime ! mais, non! non! qu'elle vive! Et surtout qu'elle reste belle ! c'est à armes égales que je veux lulter.

Ce fut sa dernière pensée avant que le sommeil s'emparât d'elle.

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A la même heure le comte d'Argennes se promenait à grands pas sous les arbres de son parc endormi. Sans chercher à se dissimuler le péril qu'avait fait éclater cette longue et fiévreuse soirée, il se demandait par quels moyens il parviendrait à le conjurer. Sans doute il lui était permis de se féliciter. Sa loyauté sortait intacte de cette épreuve nouvelle. Sous le coup d'une salutaire épouvante, il imposait silence à son imagination pour n'écouter que sa raison.

Elle lui donna successivement divers conseils qu'il soumit à un examen scrupuleux.

Il en écarta plusieurs comme impraticables, notamment celui de faire connaître à Angélique la vérité et de recourir à elle pour décider Vilma à aller passer quelques mois au Sacré-Cœur. Il ne se considérait pas comme libre de révéler, môme à. sa femme, le secret de cette funeste passion. Il s'arrêta

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plus volontiers à l'idée de partir, certain de trouver facilement un motif propre à justifier un voyage de deux ou trois mois.

Pendant ce temps, hors de sa présence, Vilma s'apaiserait. Le traître charme que lui-même subissait et qui le laissait encore si faible se dissiperait en lui rendant toute l'honnête énergie qu*il entendait apporter désormais dans la lutte à laquelle il s'était condamné. Lorsqu'à une heure avancée de la soirée, il s'achemina vers le château, il avait résolu de partir et d'éviter jusqu'au moment de son départ toute occasion de se trouver seul avec Vilma.

Mais une circonstance imprévue renversa ses projets et déjoua ses intentions loyales. Durant la nuit, le mal de la comtesse d'Ârgennes s'aggrava. Le médecin de Vallon fut mandé au château et déclara qu'à supposer mdnie que ce mal ne dégé-»

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néràt pas en une maladie aigué, il exigerait durant quinze jours au moins des soins attentifs. Bernard se trouvait donc empêché de s'éloigner de Vilma.

— ^ Ah ! la fatalité s'en môle, pensa- t*il.

Non-seulement me voilà cloué ioi^ mais encore je suis condamné à me rencontrer seul, tous les jours, à toute heure, avec celle que je voulais fuir.

Les préoccupa lions que lui causa d'abord la maladie d'Angélique le gardèrent contre les tentations qu'il redoutait. Vilma elle* même parut uniquement occupée de la santé de sa cousine» à laquelle,, avec un zèle* ardent qui pénétra de reconnaissance l'âme de Bernard et la rendit plus faible, elle prodigua des témoignages de sollicitude et d*affection. Mais lorsque, toute crainte de complication écartée, Angélique cessa d'être un objet d'inquiétude et commença à guérir^

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les malheureux se trouvèrent pendant plusieurs journées successives seuls, libres, livrés à eux-mêmes, à leurs désirs, à leur faiblesse. Le comte d'Ârgennes ne pouvait songer à partir encore, et Vilma, résolue à vaincre, mit ce temps à profit pour exercer de nouveau sur lui, avec une patiente ténacité, sa criminelle séduction.

Il était à bout de forces, et en quelque sorte mûr pour la chute. Un soir, las de souffrir, las de résister aux prières de Vilma, il s'abandonna. Il mesura froidement la profondeur de Tabime d*infamie et de honte dans lequel il allait descendre et n'en ressentit aucun effroi, déjà grisé par l'odeur capiteuse des fleurs qui en couvraient les bords.

Une heure d'affolement emporta ses fermes résolutions. Son imagination fit en peu de temps un long voyage et le conduisit

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à une vision qu'il contempla sans faiblir :

jp Tadultère installé, organisé dans sa maison, jji souillant son foyer et le condamnant luimême à une vie d'hypocrisie et de mensonge.

La nuit avait revêtu ses plus . brillantes parures et fut la complice de l'amoureuse Vilma.

Sur la terre et au fond du firmament tout était beau comme elle d'une beauté magique; comme elle tout rayonnait, comme elle tout parlait d'amour. — Aimez! disaient les étoiles lumineuses; — Aimez 1 chantaient les eaux de la rivière en roulant sur leur lit de cailloux et de sable fin ; — Aimez! murmurait la brise qui descendait odorante des hautes montagnes, en balançant les nids suspendus aux branches; — Aimez! aimez toujours! aimez partout ! répétaient les voix harmonieuses

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de la nuit en versant au cœur de Bernard leurs puissantes ivresses.

Il ne luttait plus ; il avait assez lutté, il s'était assez débattu. Le flot des voluptés ardentes l'entraînait maintenant inerte dans un tourbillon. Ce fut la sensation du naufragé aux mains duquel se brise l'épave sur laquelle il s'appuyait, et qui, se sen* tant perdu, se résigne à mourir, renonçant à lutter davantage afin d'en avoir plus vite fini avec un lambeau d'existence qui ne lui réserve plus que le martyre d'une horrible agonie.

A quoi bon s'attarder à des détails douloureux, et que pourrions-nous dire que l'on n'ait deviné déjà pour caractériser la faute de Bernard et en faire mesurer l'étendue?

Pendant quinze jours, tandis que s'achevait la guérison d'Angélique, son malheu-

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reux mari se laissa entraîner par les ardeurs dont était embrasé son sang. Étreint d*un insatiable et puissant désir, il vécut d'une vie de folie et de flévre, à peine traversée par quelques heures lucides, trop rares et trop brèves pour qu'il trouvât la force et le temps de briser sa chaîne.

Les terreurs et les scrupules qui jusqu*à ce moment l'avaient tenu en garde contre le péril s'étaient dissipés tout à coup dans l'emportement d'une passion qu'attisaient la séduisante beauté de Vilma, transfigurée

par la joie de la victoire, et son instinctive perversité voilée de candeurs piquantes, propres à en accroître la fatale influence et l'éclat passager» Les remords qu'il avait tant redoutés, il ne les entendait pas encore; sa conscience se taisait, attendant Theure où le flot des désirs retiré, ses accents pourraient être efficaces.

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Et puis les circonstances extérieures ellesmêmes semblaient se conjurer pour favoriser Terreur de ces coupables amants. Le malheur de leur destinée voulut que les conditions de leur existence commune se trouvassent modifiées par la maladie d'Angélique. Sa présence leur fit défaut et cessa de les défendre l'un contre l'autre. Ils eurent la liberté de se voir à leur gré, le jour et la nuit. Il leur fut facile d'échapper à la surveillance et aux soupçons des habitants de ce vaste château dans lequel ils se donnaient impunément des rendez-vous.

Ils avaient en outre la ressource des promenades : ils montaient à cheval dès l'aube et s'en allaient au loin continuer leurs amoureux entretiens ; le soir, dès que la nuit voilait la vallée, ils prenaient congé d'Angélique dont la confiance tranquille les laissait s'éloigner avec la certitude qu'en la

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quittant ils allaient se séparer, et, sortant du château sans être vus, ils demeuraient ensemble de longues heures, tantôt dans le parc, tantôt au bord de l'eau, excitant leur folle ardeur dans ces longs tète-à-tête sans cesse renouvelés. La chute avait été rapide et rivresse profonde : terrible fut le réveil.

Un matin, au moment où Bernard et Vilma descendaient de cheval, revenant d'une longue promenade aux environs d'une chartreuse située sur les rives de TÂrdèche, Angélique parut devant eux à Timproviste.

Elle était encore faible et pâle, mais la santé lui revenait ; elle avait voulu surprendre son mari en se montrant à lui avant qu'il

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fût préparé à la revoir debout et guérie.

Quand il entra dans la salle à manger, à l'heure du déjeuner, précédant Vilma, il aperçut Angélique assise à table et Tattendan!. Elle le regardait souriante.

Il ne put retenir un cri d*étonnement, ni se défendre d'une cruelle angoisse qui le saisit au cœur d'une étreinte si poignante qu'il comprit que le rêve dans lequel il venait de vivre était fini et que la vie recommençait. Depuis quinze jours, il était ivre ; brusquement la vue de sa femme le dégrisa. Ce fut une impression brutale et violente, le saisissement d'une catastrophe soudaine. La réalité produit souvent ces coups imprévus. Un frisson mortel traversa sdn corps ; il se sentit défaillir, et, s'il parvint à tûre à la confiante Angélique sa douloureuse émotion, c'est qu'un effort désespéré l'empêcha de se trahir.

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— Tu ne t'attendais pas à me revoir à celte place aujourd'hui ! lui dit-elle d'u)i accent qui révélait sa tendresse et son bonheur.

T— C'est vrai ! je ne te croyais pas encore assez vaillante pour descendre, répondit-il en dominant son trouble; mais n'est-ce pas une imprudence d*avoir quitté si tôt ta chambre ? ^

— Autorisation du médecin, reprit-elle, se méprenant à Témolion de Bernard. Viens m'embrasser !

Il s'avança vers elle, et, obéissant au doux

regard qu'elle fixa sur lui, il s'agenouilla.

Elle prit dans ses mains qui tremblaient la

tète de son mari. Après avoir plongé ses

yeux passionnés dans ces yeux menteurs,

condamnés maintenant à feindre, elle posa

ses lèvres sur ce front qu'elle croyait* vierge

des baisers d'autrui. A ce contact, l'émoi de

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Bernard redoubla, une pâleur maladive se répandit sur ses traits.

— M'en veux -tu de t'avoir donné cette joie sans t'avertir? demanda madame d'Argennes à son mari.

— Non! non! iît-il, el, pour la mieux tromper, il se pressa contre Angélique, qui le tenait toujours entre ses bras, heureuse d'entendre si près d'elle les battements d'un cœur dont elle ne soupçonnait pas Tinfidélité.

— Je reprends possession de toi, mon bien-aimé, lui dit-elle doucement. Si tu savais combien j 'ai redouté de mourir ! Ce n'est pas la mort qui me faisait peur, mais je pen» sais à nos chers enfants, à toi-même, et surtout aux souffrances que tu endurerais, si tout à coup tu me perdais.

Ce langage tout pénétré d'une tendresse infinie bouleversa Bernard, le rendit à Ivû-^

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même, Tarracha pour toujours à ses ivresses malsaines et le remit sous le joug de son ancien et légitime amour. Du même coup, la lumière entra dans son âme, éclaira son crime, et le lui montra sous son jour véritable, nu, dans son odieuse réalité, inexplicable, dégagé de toute illusion, dépassant de beaucoup, par ses détails et par les circonstances dans lesquelles il avait été commis, les proportions d'une faute ordinaire, accidentelle, sans lendemain.

Ce n'était pas Tadultère banal, se résumant en une infidélité plus ou moins excusable, ou même en un manquement grave à des devoirs sacrés ; mais une aberration monstrueuse, à laquelle la jeunesse de Vilma et son innocence présumée donnaient le carao tère d'une honte ineffaçable et d'une irréparable infamie, compromettant le présent et engageant Tavenir dans une éternelle

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complicité. Et puis, si coupable qu'eût été Vilma, il se considérait comme plus coupable qu'elle, car pour se défendre il possédait des armes dont elle était privée : son amour pour Angélique, la raison, la maturité de l'esprit.

Ces réflexions traversèrent sa pensée rapidement, d'un trait, et l'agitèrent d'un frisson convulsif et douloureux. Un sanglot qu'il fut impuissant à étouffer s'échappa de sa gorge.

Terrifié, brisé, la tête perdue, il noya son front brûlant dans les mains de sa femme et souhaita de mourir à cette place, dans ce refuge encore ouvert et qui se fermerait impitoyablement quand éclaterait la vérité. Cet accès de son désespoir, ce, cri de sa peine, madame d'Ârgennes ne les comprit pas. Elle y vit Texplosiou d'une tendresse cruellement

éprouvée et rassurée trop vite. La transition

d'une grande douleur à une grande joie^

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quand elle s'accomplit soudainement, est déchirante autant que la douleur ellemême.

Elle enlaça plus étroitement son mari et le supplia de s'apaiser.

Ils étaient encore là, confondus dans une étreinte passionnée, quand tout à coup, gaie, rieuse, l'œil brillant, les cheveux dénoués par le vent et fredonnant un air de victoire, entra Vilma. Elle portait sur son bras les plis ramassés de sa longue robe et tenait d'une main sa cravache et son chapeau qu'elle posa sur une chaise, en lançant dans l'air le refrain de sa chanson. Puis, ayant levé les yeux, elle vit Angélique et Bernard qui se séparaient brusquement, un peu honteux de s'être laissé surprendre enlacés. Elle devina que ce cœur, sur lequel elle se croyait désormais toute-puissante, tentait de lui échapper; son visage^ miroiç fidèle des mobilités de son

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âme, s'assombrit y elle resta debout, immobile.

— Te voilà aussi bien étonnée, mignonne, dit madame d'Argennes.

— Étonnée, mais heureuse, répondit Vilma sans rien perdre de son sang-froid. Je n'espérais pas que tu pourrais te lever aujourd'hui. Le docteur prétendait hier que tu ne devais quitter la chambre que dans trois jours.

— Il a changé d'avis ce matin, répliqua joyeusement Angélique. Quand il m'a- vue debout, vaillante, impatiente de respirer le grand air pur en votre compagnie, il m'a dit : « Allez, belle dame, allez reprendre votre place au milieu de votre famille et-abréger l'impatience de ceux qui vous aiment. Seulement, soyez prudente, rentrez chez vous pendant deux jours encore avant le coucher du soleil. » Oui, c'est ainsi qu'il a parlé; j'ai

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obéi, et sur-le-champ je suis venue vous attendre ici, mes chers amis, contente, oh !

oui, bien contente I

En' fmissant, elle tendit les mains â Bernard et â Vilma. Attirant celle-ci, qui se laissa faire impassible en essayant de sourire, elle l'embrassa tendrement.

Pendant le repas, elle continua à manifester la même gaieté, affectueuse et expansive, formant des projets, pressée de reprendre le cours de sa paisible et belle vie, un moment interrompue, de se consacrer de nouveau à son mari, à ses enfants.

Puis elle interrogea Bernard et Vilma pour connaître l'emploi de leur temps durant sa maladie. Ils répondirent en lui répétant les mensonges à l'aide desquels matin et soir, depuis quinze jours, ils entretenaient sa confiance; mais ces mensonges, que Vilma débitait froidement, avec Taceent

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de la vérité, brûlaient maintenant les lèvres de Bernard.

— C'est le châtiment qui commence, pensat-il. Me voilà condamné à la tromper désormais, la chère créature. C'est elle que j'aime

cependant, elle seule !

A diverses reprises ayant levé les yeux, il rencontra ceux de Vilma qui le fixaient railleurs et curieux. C'est qu elle devinait ce qui se passait en lui ; ses remords , ses craintes, tout, jusqu'à la résurrection d'un amour qu'elle avait cru vaincre par la puissance du sien, et qui reprenait lentement mais sûrement sa place dans le cœur de Bernard. Il fut effrayé par l'expression de ce visage sur lequel il était accoutumé à lire et qui lui révélait des amertumes passionnées et des révoltes redoutables. Il comprit que s'il tentait de rompre des liens dont la présence de sa femme venait de faire éclater à

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ses yeux toute Tinfamie, une effroyable lutle s'engagerait entre Vilma et lui.

En sortant de table, Angélique voulut marcher dans le parc. Elle s'attacha au bras de son mari, qui la conduisit avec sollicitude jusqu'à un quinconce de tilleuls, sur lequel les enfants i)renaiéût leurs ébats. De cette place on découvrait la vallée encadrée entre les montagnes dont les cimes brunes se découpaient sur l'horizon bleu et traversée comme d'un ruban d'émeraude par les flots clairs de l'Ardèche, déroulant leurs tremblantes sinuosités entre les rives fleuries.

C'était une de ces journées radieuses qui marquent la fin de l'été et annoncent l'automne. Un vent doux et parfumé rafraîchissait Tair. Les blés mûrs couvraient la plaine de vastes carrés d'or, brillant au soleil parmi les prairies grasses, dans la fertile splendeur

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du paysage. Aux flancs des collines qui s'allongeaient en contours délicats, le long des chaînes plus hautes auxquelles elles servaient d'assisres, s*étageaient dans une gamme de tons variés et harmonieux les châtaigniers aux ramures épaisses et larges, les mûriers au feuillage sombre, les yignes dont les pampres chargés de fruits traînaient dans la terre brune, les landes calcinées par l'été et que tachait çà et là une silhouette de chèvre sus^ pendue à une touffe d*herbe ou à un buisson isolé.

— Que c'est beau ! murmura madame d' Apgennes en s'asseyant dans un fauteuil apporté par l'ordre de Bernard, qu'il est doux de vivre! • '

Son regard attendri embrassa la campagne radieuse, éclatante de toutes les ardeurs de cet le exquise matinée ; puis il se reposa sur son mari, sur ses enfants, sur Vilma> sur le

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spectacle de son bonheur groupé dans ce cadre merveilleux, et dont elle reprenait victorieusement possession. Jamais Bernard n'avait mieux compris l'étendue de son amour pour elle que dans ce moment où, l'âme troublée par le remords et l'esprit obsédé par la peur, il la retrouva confiante et tendre, parée de tous les brûlants et doux souvenirs du passé. Sa rêverie fut troublée tout à coup ; Vilma s'était approchée de lui et murmurait ces mots à son oreille :

— Prenez garde ! tâchez d'être maître de vous ou vous allez vous trahir.

Cet avertissement lui rendit une apparente énergie, mais non le repos. Il essaya de sourire ; il prit ses enfants entre ses bras, il les mit l'un après Tautre sur les genoux de leur mère ; mais l'angoisse resta dans son cœur que remplissaient les voix de sa conscience. Peu â peu son inquiétude s'accrut,

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— ^ — ■ ■ '■ Il

et son émotion devint si violente que les jeux ^

auxquels il se livrait-pour tromper Angélique lui firent horreur. Il allégua la nécessité de se rendre à Vallon pour une affaire urgente qui exigeait sa présence immédiate. Il prit congé de sa femme, à laquelle il ordonna le repos et qu'il eut le courage de recommander aux soins de Vilma. Puis il s'éloigna, pressé d'être seul, afin d'interroger sa pensée anxieuse.

Mais^ au lieu de prendre la route du bourg, il gravit, derrière le château, la colline dont '

les hautes futaies du parc couvrent le versant méridional, celui qui domine TArdèche, et ne s'arrêta que lorsqu'il fut parvenu au point le plus élevé du mont, d'où ses ydux découvraient le versant septentrional, sauvage et désolé autant que l'autre est riant et fertile. En cet endroit, qu on appelle dans le pays « le désert brûlé, » la végétation s'ar-

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rête brusquement à cinquante mètres d'un large trou qui fut aulrefois la bouche d'un volcan.

Une des parois de celte bouche, en s'écroulant, a mis à nu des amas do scories gigantesques et accumulé dans une convulsion suprême de la croûte terrestre les flols de lave refroidis sur les débris des basaltes pulvérisés . Vu d'en haut, ce cratère détruit, avec ses monceaux de cendres pétrifiées, ses aspérités rocheuses, ses formidables entassements de pierres striées et calcinées, offre l'image d'un chaos horrible. C'est un abîme d'une vertigineuse profondeur, dans lequel toute chute serait mortelle. Contemplé d'en bas, de la place où se trouve, à l'entrée des gorges, un misérable hameau, on dirait les fortifications de quelque ville fabuleuse entrevue dans un rêve cyclopéen. Les coulées basaltiques se dressent brunes et hsses

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comme des murailles imprenables en s*étagéant ainsi que des escaliers inaccessibles.

A leur surface s'ouvrent çà et là des grottes obscures, inexplorées, qu'on peut comparer aux meurtrières d'un bastion. Des rochers s'élèvent de toutes parts, les uns efïilés comme des aiguilles, les autres massifs comme des tours, et font penser à des balistes et à des catapultes posées là pour aider à des opérations de géants. Ces lieux sont dignes de servir de temple à la mort. La désolation qui s'attache aux choses maudites les enveloppe. Ils sont faits pour inspirer l'effroi, et il semble que les imaginations malades seules peuvent s'y plaire.

Est-ce pour cela que Bernard d'Argennes y fut attiré ? Est-ce parce qu'en ce désert où nul n'aurait la pensée d'aller le chercher, sa méditation ne serait pas troublée? Peutêtre pour ces deux motifs. Il s'assit contre

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un rocher, au bord du gouffre, moins sombre que son âme, et essaya de voir clair en luimême. Qu'allait-il faire? Comment mettrait-il un terme à l'odieuse aventure dans laquelle il s'était follement jeté, n'ayant pas même l'excuse de l'amour? car il n'aimait pas Vilma. Se laisser vaincre par une séduction brutale n'a jamais été une preuve d'amour.

Il avait succombé sous l'étreinte de ses désirs, et surtout sous l'implacable volonté de la sirène invinciblement attachée à le perdre. Maintenant que l'ardeur de son sang s'apaisait, il voyait bien que son cœur n'était pas le complice de sa faute. Il lui avait suffi de retrouver Angélique et de la revoir debout, toujours belle, pour se convaincre qu'il n'aimait qu'elle, que seule elle régnait sur lui souverainement, qu'il n'éprouvait pour Vilma aucun sentiment semblable à l'amtfur.

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Non-seulement il n'aimait pas Vilma, mais, depuis quelques heures, elle lui faisait peur. Après avoir expérimenté la puissance de sa séduction, il redoutait l'éclat de sa vengeance. Puis il se demandait par quels moyens il couperait court à cette liaison à peine vieille de quelques jours, et dont il se trouvait tout à coup horriblement las, et plus il acquérait la certitude qu'il n'obtiendrait pas de Vilma qu'elle se prctàl à une rupture, qu'elle ne se résignerait pas à le perdre, qu'elle était capable, dans un accès de désespoir ou de colère, d'accomplir un acte de violente folie, pour se venger ou pour s'imposer,

— Il faut en finir, pensa -t-il, mais comment ? Cette liaison fatale, fruit de l'illusion, du caprice et du mensonge, n'est pas une liaison semblable à celles qu'à tout instant dans le monde on voit naître et mourir sans

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bruit. Elle porte en soi un caractère tragique. Je n'aime pas Vilma, mais elle se croit aimée, mais elle m'aime. Je suis pour elle le premier, Tunique et le dernier amour. Pour remporter sur moi la victoire, elle a mis enjeu toutes les ressources de sa nature souple, toutes les séductions de son âme vierge. Pour défendre ce qu'elle considère comme son bonheur, elle ne reculera devant aucune extravagance. Elle est sans scrupule et sans peur, esclave de «a passion, prête à tout, même à se perdre pour me retenir et me garder.

Les réflexions que nous essayons de résumer ne conduisirent Bernard qu'à cette constatation douloureuse, sans lui suggérer aucun moyen qui pût éloigner les périls suspendus sur sa tête. Il n'était que trop clair que s'il tentait de briser son joug et de faire entendre à Vilma d'autres accents que

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ceux de la passion, il déchaînerait dans cette âme toute neuve de hautaines et intraitables fureurs. Il se rappelait Texpression farouche que quelques instants avant un simple soupçon avait mis dans les yeux de cette ardente fille initiée par lui aux mystères et aux joies de l'amour, dans une heure à jamais criminelle et maudite. Il ne pouvait donc lui demander d'oublier cette heure et de le rendre libre, car elle aurait le droit de se révolter et de lui répondre :

— Vous êtes éternellement lié à moi ; seul, vous n'avez pas le droit de me mépriser; par vous, j'ai perdu le pouvoir d'être une épouse pure et une mère honorée. Il y a un crime entre nous. Séduit par moi, vous m'avez possédée au mépris de vos devoirs et des miens. Sincère ou non, l'amour qui nous a rapprochés rive à jamais votre vie à la mienne. Vous m'appartenez comine je vous

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appartiens, ot je ne reconnais qu'à la mort la puissance de nous séparer.

Il crutenlendre la voix même de Vilma lui tenir ce langage. Il ressentit une indicible épouvante; une angoisse déchirante gonfla sa poitrine. A travers les larmes qui jetèrent tout à coup sur ses yeux un voile humide, il regarda l'abime ouvert sous ses pieds, et, pour la première fois, la pensée de la mort s'offrit saisissante et dominatrice à son imagination troublée par la fièvre :

— J'ai brisé de mes propres mains mon bonheur et celui d'Angélique, murmura-t-il.

J'ai livré ma vie à une perpétuelle infamie, et mon âme à des remords sans fin. Ne vaudrait-il pas mieux mourir? Que d'autres te redoutent, ô mort ! moi, je t'appelle ! N'es-tu pas la délivrance ? n'es-tu pas le repos ?

Son front se courba sous le poids d'un immense accablement. Il plongea dans ses

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cheveux ses doigts crispés, et comme un sanglot l'élouffûit, il poussa un cri et s*aban- |

donna à la douleur qu'excitait en lui Timage de sa femme trahie, de Vilma déshonorée, de la dignité et du repos de sa vie détruits à jamais ; mais une main se posa sur son épaule. Il releva la tête et regarda : Vilma se tenait silencieuse devant lui.

— Je pleure sur vous et sur moi, lui dit-il, répondant à son interrogation muette.

— C'est pour pleurer que vous êtes venu ici, en annonçant à votre femme, qui vous a cru, et â moi-même, que vous n'avez pu tromper, que vous alliez à Vallon ? A propos de quoi ces larmes ?

— Ne pensez-vous pas que notre situation est misérable ?

— En quoi l'est-elle aujourd'hui plus qu'hier? Hier, vous nei pleuriez pas.

— Hier, je pouvais encore me faire illu-

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sion, je ne le veux plus aujourd'hui: j'ai commis un crime.

— Un crime ! contre qui ?

— Contre Angélique indignement trahie.

— Est-ce une raison pour en commettre maintenant un contre moi, en cessant de ih' aimer, en songeant à m'abandonner après m' avoir promis de m'aimer toujours ?

— Vous savez bien à l'aide, de quels moyens et de quelle séduction astucieuse vous m'avez arraché cette promesse.

— Qu'importent les moyens, puisque vous l'avez faite.

— J'étais fou! objecta Bernard.

— Moi, je possédais toute ma raison, répliqua froidement Vilma. J'ai pris acte de vos paroles ; elles se sont gravées dans ma mémoire; elles constituent entre nous un contrat sacré que ni l'un ni l'autre nous ne pouvons rompre*

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Comme il gardait le silence, elle s'assit auprès de lui sur les roches tièdes encore de la chaleur du jour; puis elle reprit :

-^ S'il vous a suffi de revoir votre femme bien portante pour vous troubler à ce point, je peux craindre que votre amour pour moi ne soit bien fragile, et par conséquent menacé dans sa durée, que vous soyez déjà lassé de ma tendresse et que vous songiez à vous séparer de moi. Eh bien I je vous supplie de ne pas vous engager dans cette voie.

Vous n'y trouveriez que des catastrophes, car je ne veux pas vous perdre, et pour vous conserver tous les moyens me seraient bons, tous, entendez-le.

Il leva les yeux sur elle et la vit horriblement pâle, mais portant sur ses traits, dont rémotion transfigurait sa beauté, une expression d'indomptable énergie.

VILMA ^47

— Des menaces ! fit-il à demi-voix, se parlant à lui-même.

— Eh bien! oui, s'écria-t-elle, oui, des menaces : je me défends ! Ah ! revenez à vous, Bernard, ajouta-t-elle d*un accent plus doux. Que vous ayez commis ce que vous appelez un crime, dans une minute d'affolement, ou, comme moi, sous l'empire d'un invincible amour, vous avez été mon complice, et il vous est interdit maintenant de m'écarter de vous. Quand avec un enthousiasme que vous avez partagé je vous ai sacrifié toute ma vie, je savais bien que vous n'étiez pas libre de me consacrer toute la vôtre, et pas plus aujourd'hui que demain je ne vous en demande et ne vous en demanderai que ce que vous pourrez m'en donner. Mais si j'ai pu me résigner à vous partager avec une autre, je ne me résignerai jamais à vous perdre, maintenant que je me suis livrée.

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Vous tenez notre bonheur dans vos mains. D dépend de vous que je sois une maîtresse dévouée, paisible et docile ; mais n'espérez pas me fuir. Je vous aime, et ce n'est pas pour être abandonnée que, victime de mon amour, je me suis exposée à la flétrissure du monde.

En prononçant ces paroles, et pour atténuer ce qu'elles avaient d'impérieux, elle enlaça de ses bras le cou de Bernard, le regarda fixement et dit avec tendresse :

— N'est-ce pas que vous n'avez pas cessé de me chérir et que les sentiments que vous exprimiez hier avec tant d'éloquence sont toujours dans votre cœur? N'est-ce pas que la peur seule met aujourd'hui sur vos lèvres ces accents odieux, si différents de ceux auxquels vous m'avez accoutumée?

— Ce n'est pas la peur seulement, c'est surtout la honte! fit-il en se dégageant de

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cette étreinte passîonnée. Ne comprenez vous pas le caractère odieux de la trahison dont nous sommes coupables envers Angélique, vous, son amie, sa sœur; moi, son mari !

— Vos regrets sont superflus, puisque cette trahison est irréparable.

— Et puis, rinfamie de cet adultère dans ma maison !

— Est-ce là ce qui vous trouble? demanda Vilma, accueillant ces scrupules tardifs avec un sourire de mépris. Je ne refuse pas de quitter votre toit, si vous pensez que ma présence y crée un danger pour vous. J'irai vivre dans une retraite cachée que seul vous connaîtrez et où vous viendrez m'aimer librement sans remords. Je ne refuse même pas de me marier si vous estimez que nous pourrons mieux dissimuler ainsi notre indissoluble union. Trouvez-moi un mari, s'il en

â&U VILMA

est un qui veuille épouser votre maîtresse et couvrir nos amours de son nom. Préférezvous que je me perde publiquement avec éclat?...

— Taisez-vous ! interrompit Bernard ; vous êtes folle !

— Je suis prête à tout pour vous garder !

répliqua Vilma gravement. Mais, quelque décision que vous preniez, ne cessez pas de m'aimer, Bernard : ce serait provoquer un malheur. Tenez, plutôt que de vous perdre, j'aimerais mieux vous voir tomber là et m'y précipiter avec vous pour y trouver la mort à vos côtés I

D'un geste d'une incomparable énergie, sa main désignait le gouffre du « désert brûlé, » sombre et profond.

— Oui, la morti fit machinalement Bernard, sans être Aurpris de retouver dans l'esprit de Vilma une pensée semblable à

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m celle qui lui était venue à lui-même quel-

ira ques instants avant. Autant ce dénoûraent

m qu'un autre!

Ils revinrent lentement vers le château, on oppressés et silencieux; Bernard toujours

en quête d'un moyen de rompre sa chaîne ; jl Vilma maudissant Angélique dont elle venait

pj de constater l'inébranlable influence sur le

cœur de son amant.

Quand ils rentrèrent, madame d'Argennes

était remontée dans sa chambre en donnant

l'ordre d'avertir son mari, dès son retour,

qu'elle désirait lui parler. Il se rendit auprès

d'elle.

— (Test elle qui me le prend ! pensa Vilma

dont cet incident accrut Tirritation*

Bernard ne reparut qu'à l'heure du dîner.

Les instants qu'il venait de passer auprès de sa femme avaient calmé sa fièvre et ses angoisses. Son visage s'était rasséréné, miroir fidèle de son cœur, et Vilma devina sans peine que cet apaisement était dû à la douce influence d'Angélique. Elle ne put se contenir : elle entraîna Bernard sur la terrasse

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déserte où s'allongeaient les premières ombres du soir :

— Vous vouliez me faire croire tout à rheure que le remords seul inspirait les scrupules dont j'ai été la confidente : vous me trompiez. Ce qui vous les a inspirés, c'est Tamour; oui, Tamour. Vous aimez Angélique et vous entendez m'abandonner pour retourner vers elle !

— Allez- vous me défendre d'aimer ma femme, maintenant?

— Oui, si cela doit vous prendre à moi, répondit-elle.

Il la regarda sans colère, rempli de pitié ; puis mettant dans sa voix toute la tendresse, toute la douceur dont il était capable, il reprit :

— Reconnaissez, Vilma, que la vie que vous voudriez nous faire serait impossible et intolérable. Hier, vous ne prétendiez, disiez-

Jlt

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vous, qu'à une part de mon cœur; aujourd'hui, il suffit que je sois resté deux heures dans la chambre d'Angélique pour surexciter votre jalousie, et vous allez jusqu'à m'interdire de l'aimer! Que serait-ce donc si je vous laissais prendre sur moi l'empire que vous voulez exercer? Vous chercheriez bientôt à me séparer de ma femme, et si je refusais de me montrer docile à vos désirs, vous tourneriez contre elle vos fureurs. Croyezmoi, il faut nous séparer. Partez ; retournez dans votre pays. Restons quelques mois sans nous revoir. Vous m'aurez bientôt oublié.

— Vous arrangez ma vie au gré de vos désirs et non des miens, interrompit-elle.

Vous décrétez l'oubli ! En garderai-je moins l'ineffable trace de vos baisers ? En serai-je moins souillée ? Allez-vous aussi décréter mon mariage et me conseiller de tromper un

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honnête homme qui aura confiance en moi et qui m'épousera me croyant pure ? Voyez jusqu'où va votre implacable égoïsme! En m'éloignant de votre maison, vous me condamnez à accomplir une infamie, ou à vivre éternellement seule , sans amour et sans bonheur.

Il baissa le front, hors d*état de répondre»

car une fois de plus, ce que la situation contenait d'irréparable et de fatal éclatait dans les paroles de Vilma.

— Mais nous sommes maudits alors !

s'écria-t-il en gémissant.

— Oui, si vous ne m'aimez pas; jion, si vous m'aimez.

Ce fut le dernier mot qu'ils échangèrent ce soir-là ; car brisé par les émotions de cette journée, épouvanté par l'impitoyable exigence de Vilma, il s'enfuit et évita de se retrouver avec elle.

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Ce qui caractérise surtout les passions humaines, c'est leur mobilité. Cette séduisante et perverse créature qui, la veille encore, après avoir affolé le comte d'Argennes, parlait à ses sens avec une invincible éloquence, lui faisait maintenant horreur. Plus elle redoublait d'efforts pour le retenir, plus elle lui inspirait d'effroi.

Les jours suivants ramenèrent les mêmes troubles et les mêmes orages . Sous les yeux d'Angélique, qui ne comprenait pas, qui ne pouvait comprendre, une lutte aux péripéties menaçantes, était engagée entre Bernard et Vilma qui n'avait pas rêvé pour son amour un si lamentable lendemain, et refusait de s'y résigner. Bernard non-seulement se dérobait à toute explication, mais encore elle

subissait l'âpre douleur de le deviner tendrement épris d'Angélique, plus sensible à

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la douceur des pures tendresses, à la sécurité du plaisir légitime qu'à la fièvre des baisers illicites et aux emportements de la passion criminelle. Elle s'exaspéra peu à peu : elle ne méritait pas après tout d'être traitée avec cette rigueur.

Pour l'apaiser et éviter une catastrophe, il aurait suffi d'un brin d'habileté. Un homme accoutumé à ces terribles jeux aurait feint d'aimer cette malheureuse fille. Il ne l'aurait pas irritée par une persistance injurieuse à fuir tout tête-à-tête avec elle. Il aurait sollicité par d'ingénieux prétextes, et sans doute obtenu, une séparation momentanée. Il aurait ainsi atteint le moment où, la brûlante fièvref de Vilma cessant d'être excitée par la résistance qu'elle rencontrait, serait tombée d'elle-même au contact des puissantes tentations que lui réservait à Paris le prochain hiver.

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Malheureusement le comte d'Argennes se heurtait à cette violente aventure dénué de toute expérience. La fatalité voulut que, pressé de la dénouer, il n'employât que les procédés les plus propres à l'aggraver. Livré à lui-même, redoutant par-dessus tout que sa femme découvrît la vérité, il commit imprudences sur imprudences, croyant qu'il aurait facilement raison de l'amoureuse Vilma. Il ignorait qu'à être complaisamment satisfaites, nos passions s'usent et meurent vite, mais qu'elles se fortifient au contraire jusqu'à devenir invincibles au contact des obstacles qu'on accumule devant elles pour les détruire. Son ignorance fut son excuse comme sa jeunesse avait été son malheur.

Lorsque Angélique eut définitivement recouvré la santé et repris le cours de sa vie, ' Vilma fut en butte à des épreuves plus

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cruelles encore. Adorée de son mari, Angélique ne cherchait pas à cacher son bonheur.

Gomme par le passé, chacun pouvait autour d'elle en contempler le spectacle. A toute heure l'amour de Bernard éclatait dans l'accent de sa voix, dans ses regards, dans Tinfluence qu'elle exerçait sur lui.

— L'ingrat! le lâche! se disait Vilma, sombre témoin de ce bonheur; il n'aime qu'elle et il m'oublie! Je ne lui inspire même plus la pitié.

Elle se trompait : Bernard avait peur.

Honteux lui-même, il aurait voulu pouvoir effacer de sa vie ces heures fiévreuses, fécondes en périls et en remords. Il tentait de les oublier; il cherchait dans la tendresse d'Angélique un refuge contre ses souvenirs.

Il veillait afin qu'aucun soupçon ne s'élevât dans cette âme candide, dont le bonheur lui était confié. Mais c'était son désespoir de se

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sentir impuissant à prodiguer à Vilma les consolations que réclamait sa peine, et surtout d'être contraint de feindre auprès de sa ' femme, afin de lui cacher sa souffrance, son trouble et ses regrets des joies que sa faute ne lui permettait pas de savourer librement et Tâme en paix.

Pendant trois jours cependant, il put se méprendre au silence de Vilma et croire qu elle se résignait. Mais le soir du troisième, vers onze heures, comme il se dirigeait vers la chambre de sa femme, Vilma parut devant lui :

— Je n'ai pas mérité votre abandon, lui dit-elle à demi-voix et sans colère, je n'ai rien fait qui justifie vos rigueurs : car, si je suis coupable, c'est seulement de vous aimer, n est vrai que je ne peux pas vivre sans votre tendresse. Je me contenterai de peu, mais ne persistez pas à m'en priver entièrement :

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VOUS me rendriez folle et je serais capable d'accomplir un irréparable malheur.

Ces accents remuèrent Bernard jusqu'aux entrailles; ils ébranlèrent sa résolution.

Ayant regardé Vilma, il la vit toute pâle, les traits altérés, le visage amaigri, les paupières gonflées, les yeux brillants de fièvre.

Il n'eut pas la force de continuer le rôle cruel qu'il s'était imposé, et il répondit avec douceur :

— Si je possédais le moyen de vous accorder la tendresse que vous réclamez sans violer des devoirs sacrés, sans nous compromettre irréparablement , vous Tauriez tout entière. Mais que puis-je, Vilma, que puis -je?

— Si vous m'aimiez, répondit-elle avec amertume, vous ne m'adresseriez pas cette question .

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— Hélas ! je voudrais avoir le droit de vous répéter que je vous aime !

— Quand vous me le disiez, il y a si peu de jours, vous ne songiez pas à vous demander si vous aviez ce droit.

— J'ai été coupable, alors.

— Eh ! que m'importe ! le véritable amour ne connaît pas ces scrupules.

Il resta silencieux, perplexe, faible, devant l'irrésistible charme qui de nouveau l'envahissait, le prenait tout entier. Vilma continua :

— Ne m'abandonnez pas à Tisolement et au désespoir, je vous en conjure ! Épargnezmoi, épargnez-vous; ne me poussez pas à bout.

Il ferma les yeux, vaincu, obsédé par sa tendresse ressuscitée, par une inexorable tentation, peut-être aussi par la pitié. Il avait perdu la force de résister et il se sentait en-

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traîné vers Tabîme. Vilma devina son angoisse. De nouveau elle lui fit entendre ses accents suppliants et passionnés, et acheva sa défaite .

— Ordonnez, murmura-t-il, j'obéirai.

— Consacrez -moi chaque jour quelques instants ; non des heures, ajouta-t-elle pour ( le rassurer, des minutes. Un cri de votre cœur, une étreinte sincère, voilà tout ce que je demande.

— C'est un rendez- vous que vous voulez?

Où? quand?

— Demain, à quatre heures, au désert brûlé.

— J'y serai, reprit-il, en entendant derrière lui un bruit de pas.

Ils se séparèrent :

— Cette fois, je Tai reconquis ! se dit Vilma, qui rentra dans sa chambre heureuse et transportée.

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L'homme est composé de contradictions.

C'est son malheur et le signe indélébile de sa faiblesse. Quand Bernard se retrouva seul^ il se repentit d'avoir cédé aux supplications de Vilma et consenti à renouer la chaîne brisée.

— Quel misérable je fais! pensait-il; me voilà de nouveau dans la honte. Suis -je condamné à y demeurer éternellement? S'il a suffi qu'elle me parlât pour détruire mes résolutions et rendre inutiles et vains tous mes efforts, que ne fera-t-elle pas de moi dans l'avenir? Demain, je me trouverai en sa présence : si je me laisse attendrir, c'en eâtfait de moi. Eh bien ! je n'irai pas à ce rendezvous! Mais^ si je n'y vais pas, se dit-il ensuite, n'aura-t-elle pas le droit de me reprocher de l'avoir trompée, de m'être joué d'elle? ' C'est alors que sa colère, légitimée par mes promesses non tenues, la poussera à quel-

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que parti désespéré. Non ! je ne peux me dérober à son désir. Je ne le peux plus, je ne le dois pas. Pour éviter le malheur dont elle nous menace, je serai docile encore une fois. Mais l'entretien qu'elle a exigé sera le dernier. Aussitôt après, je partirai pour un long voyage. En mon absence, elle s'apaisera; à mon retour, elle sera disposée à écouter la raison, à accomplir ce qu'ordonne la sagesse. ' ,

Depuis longtemps sa pensée s'arrêtait complaisamment à ce projet de voyage qu'il considérait comme le plus efficace moyen de couper court à une situation odieuse. En prenant la résolution de le réaliser sur-lechamp, il crut accomplir un acte d'honnête homme, et réparer sa faute autant qu'il était en son pouvoir de le faire.

Il n'eut aucune peine à imposer à Angélique la nécessité de son départ qu'il justifia

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à Taide de motifs improvisés, mais plausibles. Il ne fit aucune allusion à la durée probable de son absence qu'il se réservait de prolonger. Il décida qu'il partirait le lendemain dans la soirée pour se rendre à la station voisine où passait vers le milieu de la nuit un train express se dirigeant sur Paris.

Cette décision prise, il fut rassuré. Il se croyait au terme de ses angoisses et son sommeil, troublé depuis longtemps par le tumulte de ses pensées, fut paisible. Debout le matin, dès l'aube, il donna des ordres en vue de son voyage ; puis il monta à cheval avant d'avoir vu Vilma, poussa jusqu'à Vallon et, de là^ se rendit chez ses fermiers. Il revint ensuite au château où il ne s'arrêta pas, et à quatre heures il arrivait au « désert brûlé » .

La sauvage grandeur de ces lieux s'im-

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posait à tout le paysage qui leur servait de cadre. Quelques nuages d'une blancheur éclatante se détachaient sur Tazur du ciel, perdus dans l'espace, ceints d'une bande de vapeurs légères qu'argentait le soleil a son déclin. L'ombre gravissait lentement le long des collines dont elle voilait la base, en menaçant les sommets auxquels l'astre vermeil imprimait encore d'ardents baisers. Partout où elle se posait, le vent fraîchissait, s'annonçant par un doux sifflement qui réveillait les échos au fond des gorges. L'automne naissante jaunissait l'extrémité des feuilles et multipliait à Tinfini sur l'émeraude des verdures des taches d'or, symptômes de mort, éclatant dans la lumière, comme la manifestation de la vie. Du hameau que traverse la route, en bas des rochers abrupts qui forment le « désert brûlé » , des voix d'enfants montaient claires dans la sonorité

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de Tair transparent, mêlées à des chants d'oiseaux et à des rumeurs lointaines. Cette fin d'un beau jour était radieuse comme une aurore et mélancolique comme une pure nuit.

Vilma avait devancé Bernard au rendezvous. De loin il vit sa fine silhouette se découpant sur Thorizon. Elle était debout, appuyée contre un rocher au bord du gouffre béant, vers lequel ses paupières s'abaissaient dans une immobile contemplation. Vêtue suivant sa coutume d'une robe noire qui dessinait les formes délicates de son corps et qui laissait à nu le haut de la poitrine, elle tenait à la main, suspendu à un long ruban, son chapeau de paille brune. La brise caressait la masse lourde et soyeuse de ses cheveux et couvrait son front de tremblantes boucles folles.

Bernard fut impressionné par la lou -

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chanle expression de sa beauté. Dans ses yeux, on ne voyait plus ni colère, ni haine, mais seulement le trait d'une cuisante douleur.

Au bruit qu'il fil en arrivant près d'elle, elle s'arracha brusquement à sa contemplation ; elle leva vers lui son visage défait, et, sans quitter sa place elle lui dit :

— Est-il vrai que vous avez résolu de partir ?

Bernard ne s'attendait pas à celle question. Il comptait annoncer lui-même à Vilma la nouvelle de son départ après l'avoir préparée à en recevoir le coup. Mais, puisqu'elle connaissait cette nouvelle, il ne pouvait plus user de ménagements ni conserver un ton calme à ce suprême entretien. Il ne prit pas le loisir de réfléchir. La présence d'esprit indispensable pour dénouer sans éclat une situation aussi périlleuse lui fit défaut. Ce

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qu'il comprit, c'est que s'il manquait de fermeté, s'il se laissait attendrir, s'il cachait encore la vérité, il était perdu, entraîné de nouveau dans le crime et cette crainte le fendit cruel :

— C'est vrai ! répondit-il, je pars.

Elle ne se récria pas ; son regard chargé de larmes fixa Bernard, puis de nouveau descendit vers l'abîme dont le soleil n'éclairait plus les profondeurs, image de son cœur que la destruction d'un dernier espoir venait d'envelopper de ténèbres.

Bernard suivit ce regard éperdu. II se souvint que quelques jours avant, à celte même place, Vilma avait évoqué comme lui la pensée de la mort. En ce moment, il suffisait qu'elle fit un pas pour se livrer au gouffre. Il eut peur, s'avançant vers elle, il lui prit la main en prononçant son nom.

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Elle se dégagea doucement de son étreinte et dit :

— Si vous partez, c'est que vous ne m'aimez pas.

— Vous vous trompez, Vilma, répondit-il pris d'une poignante anxiété, partagé entre la crainte de pousser Vilma à un acte de désespoir et la crainte de s'engager.

— Si vous m'aimez, emmenez-moi, repritelle.

— Vous savez bien que c'est impossible !

— Impossible! pourquoi? Redoutez-vous le scandale de notre fuite? Alors, autorisezmoi à vous rejoindre à Paris.

Il secoua la tête tandis qu'elle continuait :

— Croyez-vous que ce matin, lorsque j'ai appris que vous quittiez Argennes, je n'aî pas deviné la vérité? Vous voulez me fuir!

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Qu'ai-je donc fait, moi qui vous chéris, pour que vous me haïssiez?

— Je ne vous hais pas, Vilma, s'écria-t-il ému par les accents de cette douleur sincère. Ah ! Dieu m'est témoin que j'aurais voulu vous haïr, être toujours fort devant vous et n'avoir pas à me reprocher aujourd'hui les heures de faiblesse et de folie dont le souvenir vous fournit des armes si puissantes.

Dieu m'est témoin qu^si ma vie était libre, je vous la consacrerais tout entière ! Mais, vous le voyez, je ne peux rien, à moins d'être criminel et de vous envelopper dans mon infamie.

Sans entendre ces arguments invoqués en vain pour la toucher et la convaincre, elle posa sa tête malade sur la poitrine de Bernard, se fit un collier de ses bras et laissa tomber de sa bouche pâle des prières désolées que dictait sa passion.

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— Vois comme je suis malheureuse.

N*auras-tu pas pitié de moi? Ta femme ne t'aimait pas encore, ne te connaissait même pas que moi je t'aimais. Que de fois j'ai voulu chasser de mon cœur ton image ! Je n'ai pu, et c'est un espoir que je n'étais pas maîtresse de dominer qui m'a ramenée près de toi. Tu sais combien j'ai souffert, je te l'ai dit, je ne t'ai rien caché. Puis un jour, tes bras se sont ouverts, ton cœur rebelle s'est fondu, tu m'as fait connaître les extases do l'amour dans la douceur de tes baisers. Et c'est après m' avoir entraînée dans ce paradis que tu veux tout à coup me rejeter sur la terre. Mais tu me tues, je te jure que tu me tues.

— Vilma! revenez à vous, je vous en conjure ! murmura Bernard éperdu.

Elle se pressa plus étroitement contre lui :

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— Si tu ne dois plus m' aimer, laisse-moi mourir là ! murmura- t-elle. Il serait cependant bien doux de vivre aimée, heureuse.

Je ne demande rien que tu né puisses faire.

Je ne serai pas exigeante! Je me contenterai des miettes de ta table, comme un petit oiseau. De temps en temps un rendez-vous où tu ne feras pas couler mes larmes et où tu me rendras mes baisers, à cela se borne mon désir. J'attendrai que l'amour de mon cœur t'ait captivé tout entier. Et puis, Angélique ne sera pas toujours entre nous.

Ah ! cette Angélique, que de mal elle m'a fait! C'est elle qui a perdu ma vie en me volant ton âme; car tu m'aurais aimée quand j'ai eu seize jtns ; aimée et épousée, et tu serais mien, à moi seule,, librement, au grand jour! Gomment t'a-t-elle pris?

Pourquoi me la préfères-tu? Je suis plus belle cependant, et je t'aime comme elle ne

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t*aimera jamais. Âh ! que de fois j'ai conçu le dessein de la tuer! Ici même un jour j'ai été tentée de la pousser dans ce trou profond ! C'est à cause de toi que je ne Tai pas fait. Ta tendresse seule Ta protégée.

A ce trait qui lui révélait l'intensité de la passion de Vilma, le comte d'Argennes ne put se défendre d'un mouvement d'horreur et de pitié; dans ce mouvement, il la repoussa loin de lui. Elle passa fiévreusement ses deux mains sur son visage ; sa physionomie se transforma, exprima une colère farouche :

— Ainsi tu ne m'aimes plus ? s*écria-telle.

— Je ne vous ai jamais aimée ; je ne veux pas vous aimer, répondit Bernard.

Voyez où vous m'entraîneriez, voilà que l'amour vous inspire le crime.

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— J'ai voulu te convaincre, et tu me reproches d'avoir été sincère, fil-elle d'un accent qui révélait la démence. Eh bien ! le crime, c'est ta conscience seule qui en portera le fardeau, Bernard. D'une tendre parole tu pouvais me sauver. Ton implacable rigueur ouvre ma tombe. Je te lègue le remords de m'avoir tuée !

En proférant ces paroles, elle franchit d'un pas l'arête rocheuse au delà de laquelle s'ouvrait l'abîme.

Bernard, affolé comme elle, l'appela d'un accent désespéré et s'élança pour la retenir.

Sur une étendue de quelques pas, et avant de se couper brusquement sur le vide qu'il surplombe, le rocher forme une déclivité rapide. Bernard s'engagea

sur celte pente et parvint, grâce à sa vigueur, à saisir Vilma, qu'il crut sau-

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vée. Mais elle se retourna brusquement, jeta ses bras autour de son cou dans un transport qui n'avait plus rien d'humain, et, malgré l'effort suprême qu il fit pour se rejeter en arrière, elle l'entraîna dans sa chute, en clouant sur ses lèvres le dernier cri de son fatal amour.

— Meurs avec moi ! Angélique ne t'aura pas ! Bernard, je t'aime !

Précipités dans le gouffre, les malheureux roulèrent enlacés à vingt mètres audessous, à l'extrémité d'un terrain en friche

qui formait saillie sur une des pointes du

rocher, entre deux coulées de basalte ; mais la brutalité du choc les sépara.

Tandis que Bernard restait à cette place, inanimé, le corps de Vilma rebondit, et de nouveau lancé dans le vide, alla tomber tout au fond, sur la route, où il s'écrasa.

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Des paysans, témoins de cette tragique catastrophe dont Torigine leur était inconnue, relevèrent l'infortunée créature, morte, les membres brisés, et coururent ensuite au secours du comte d'Argennes.

Sa chute n'avait pas été mortelle. Le médecin, appelé en toute hâte, déclara qu*îl le sauverait. Il en donna lui-même l'assurance à la comtesse en ramenant au château son mari, auprès duquel il s'installa.

Dans le désastre tragique de cette soirée, alors qu'Angélique s'attachait à rappeler Bernard à la vie et s'efforçait de dominer le déchirement que lui causait la mort de Vilma sans oser s'interroger encore sur les causes de ce malheur, la femme de chambre de celle-ci vint tout en larmes lui remettre une lettre trouvée dans les vêtements de sa jeune maîtresse au moment de l'accident.

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Cette lettre ne contenait que quelques lignes :

c Angélique^ j'aime Bernard depuis longtemps. J'ai perdu la force de vivre sans son amour, qu'il me refuse. Je suis jalouse de sa tendresse pour toi, et je ne peux me résoudre à te laisser jouir du suprême bien que tu m'as ravi. J'ai donc résolu de mourir s'il résiste au dernier effort que je tente pour conquérir son cœur et de l'entraîner dans ma mort. Pardonnemoi le mal que je vais te faire.

« ViLMA. »

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