TARDIEU, PHILIPPE
TARDIEU, revenant vers Philippe.
Ce n'est pas bien, Philippe, vous m'entendez. Ce n'est pas bien.
PHILIPPE
Mais, monsieur Tardieu, je vous assure...
TARDIEU
Que vous n'avez jamais rien dit à ma fille que vous ne soyez prêt à me répéter? Je le sais. Et je sais aussi que vous lui faites la cour,
depuis longtemps, en abusant de l'intimité où je la laisse vivre avec votre sœur. Vous lui avez donné rendez-vous ici, tout à l'heure, et, ce que vous avez à me dire, je le sais comme le reste : vous allez me demander sa main. Et, elle, vous l'en avez prévenue. Est-ce vrai?
PHILIPPE
C'est vrai.
TARDIEU
Et vous ne comprenez pas qu'un homme scrupuleux, vous l'êtes pourtant, n'a pas le droit de se conduire ainsi ? Quand il s'ag^it d' un maria^je, de deux choses l'une : ou bien les parents doivent y consentir. Alors pourquoi ne pas leur parler d'abord? Ou bien ils n'y consentiront pas. Alors, ce n'est pas bien, je A'ous le répète, de troubler un jeune cœur, de lui g^âter toute sa vie peut-être , et cela pour rien . PHILIPPE
Vous avez raison, monsieur Tardieu. Mais je n'ai pas tant réfléchi. C'est si naturel.
30 l.A BARRICADE
qu'aimant votre fille comme sa sœur, Aline ait voulu en faire vraiment sa sœur, et qu'elle ait favorisé mes espérances naissantes. Il y a peut-être eu là imprudence, il n'y a pas eu calcul. Et même si vous trovivez que cette imprudence est condamnable, pardonnez-lamoi, à cause de la sincérité de mon sentiment pour Mlle Cécile. Dites-le-moi, que vous me la pardonnez... A moins que, réellement, vous n'ayez, contre ce mariag-e, des objections... Vous ne me répondez pas ? Vous en avez ? Voyez : je suis bouleversé... Je ne peux pas croire que mes idées... et surtout fit montre la brochure restée sur la tablé) ce malheureux article. . .
Il s'a.jjit bien de cet article. Je ne l'ai même pas lu, pour ne pas être tenté de vous en vouloir... Quant à vos idées, elles vous passeront, comme vos vingt-cinq ans. Vous êtes un bourg'eois, fils de bourg^eois. Vos ouvriers se charg-eront de vous le rappeler, et comment ! . . .
Mais oui, j'ai une objection, une g^rosse objection contre ce marlag^e . . . Ou plutôt, je peux en avoir une. C'est pour cela que vous m'avez vu ce premiermouvementd'humeur,quandjevousai surpris avec votre sœur et ma fille. Il est passé.
PHIUPPE
Mais cette objection?... Dites-la-moi, je vous en conjure, simplement, brutalement, s'il le faut... Quelle qu'elle soit, je suis certain que j'en triompherai . . .
TARniEU, emharrassé.
Il ne dépend ni de vous, ni de moi, de lever cette objection... si elle existe...
PHILIPPE
Si elle existe?
TARDIED
Oui, si elle existe... Ah! C'est très délicat... Mais un père de famille a tous les droits pour sauvegarder l'avenir de son enfant.
PHILIPPE, continuant de chercher ses mots.
Il s'agit donc d'une difficulté de l'ordre matériel?... d'une question de fortune?...
TARDIEU
Oui et non. S'il n'y avait en jeu qu'une affaire d'intérêt, je n'hésiterais pas, comme vous me voyez hésiter... Je suis un bourgeois, moi aussi, et très fier de l'être. Et, pour un vrai bourgeois, l'argent est l'argent. Il ne mérite ni d'être adoré, ni d'être méprisé. Il mérite d'être compté... Dans le cas présent, la question d'argent ne vient qu'en seconde ligne... Il s'agit... Allons droit au fait, c'a toujours été ma devise en affaires, et je ne m'en suis pas trop mal trouvé. Il s'agit... de votre père.
PHILIPPE
Mais mon père ne désire que mon mariage, et, quand il parle de Mlle Cécile, c'est toujours avec tant d'enthousiasme ! Vous savez comme il est resté jeune de cœur.
TABDIED
Trop jeune, peut-être, f Geste de Philippe.) Étes-vous bien sûr que lui-même, à l'heure
présente, ne sonfje pas à se remarier? (Autre geste de Philippe.) Pardon, mon ami, nous causons entre hommes, et nous devons mettre tous les points sur les i... Breschard a quarante-neuf ans... Qu'il se remarie donc et qu'il ait des enfants, c'est la position de votre ménage, à vous, déjà changée. Je passerais outre, Cécile sera riche pour deux. Je ne peux plus passer outre, voilà le point délicat, s'il y a des réserves à faire sur la nouvelle Mme Breschard... Jamais je n'admettrai, jamais, que ma fille devienne la bru d'une maîtresse épousée. Il y a un moyen, un seul, de couper court tout de suite à cette appréhension. Je suis prêt à vous donner ma fille, si votre père s'engage sur l'honneur à ne pas se remarier. S'il n'est pas disposé à prendre cet engagement, c'est que mes craintes sont fondées, et, dans ce cas, il est inutile qu'il fasse auprès de moi une démarche officielle à laquelle je répondrais non. Entre lui et moi, toute explication sur ce sujet
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serait si pénible qu'elle est impossible... Vous pouvez, vous, lui transmettre mon exigence, sans le blesser. Attribuez-la uniquement à une question d'intérêt. Mais, transmettez-la-lui, et aujourd'hui même... Tout ce que je demande à votre loyauté, mon cher ami, c'est que vous n'essayiez pas de revoir Cécile avant de m'avoir apporté la réponse de Breschard. Si cette réponse est ce que je désire, entendezvous, ce que je désire, je vous tends les deux mains, et je vous dis : « Philippe, je suis bien heureux... » Dame! Si c'est non... fil esquisse un mouvement de contrariété et de décision.) Et, maintenant, séparons-nous. Laissez-moi emmener ma fille. Et vous, à tout à l'heure.
// lui tend la main .
PHILIPPE j visiblement accablé.
A. tout à l'heure, monsieur Tardieu.
// sort.
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