SCÈNE III
PHILIPPE, LANGOUET
LANGOUET, gouailleur.
Je te demande pardon. J'ai bien vu que j'étais de trop.
PHILIPPE
Ne plaisante pas, Langouët, tu me froisserais.
LANGOUET
Je ne plaisante pas. On m'avait dit que tu épousais Mlle Tardieu. Je ne le croyais pas. Je constate que c'est vrai. Voilà tout.
Aux gens qui te répéteront ce bruit-là, tu voudras bien répondre' que c'est faux. Je n'épouse pas Mlle Tardieu.
LANGOUET
Tant mieux. Je te verrais avec beaucoup de chagrin devenir le gendre d'un ennemi de nos idées. D'ailleurs, il ne s'en cache pas et je l'en estime presque.
PHILIPPE
Estime-le tout à fait. Je suis persuadé que Tardieu se trompe. Mais il est d'une entière bonne foi, et si j'épousais sa fille, j'arriverais, j'en suis sur, à détruire cette hostilité dont tu parles.
LANGOUET, toujours ironique.
Et comment?
PHILIPPE
En lui prouvant ma bonne foi, aussi, à moi, notre bonne foi... Ne souris pas, Langouët, comme si tu étais devenu un homme de doute et de haine. Qu'est-ce que nous voulons, toi et moi? La paix sociale. Rappelle-toi, quand j'avais seize ans, que tu en avais dix-huit, les beaux soirs que nous avons eus à rêver ensemble d'une humanité organisée enfin dans la justice. Nous tombions d'accord que le grand outil de cette justice sociale, c'était l'amour. Et nous en donnions une preuve vivante. Nous avions passé la journée, toi, à ton atelier d'ouvrier, moi, à mon collège de bourgeois. Je te communiquais un peu de la science qu'on m'enseignait à mon lycée. Toi, tu m'apprenais une science autrement précieuse. Tu m'initiais au peuple. Tu me révélais cette belle âme ouvrière, si simple, si tou-
chante, si inconnue. Sans toi, je penserais comme Tardieu. Je n'en saurais pas plus que lui sur vous autres.
LAXGOUET
Es-tu sûr d'en savoir davantage? Mais ce n'est pas pour discuter idées que je t'ai cherché jusqu'ici. Jai une grosse nouvelle à t'annoncer, et j'ai tenu à te l'avoir annoncée moi-même, justement à cause de ces souvenirs que tu rappelles. Je ne veux pas que tu dises jamais : « Langouët n'a pas été loyal avec moi. "
PHILIPPE
Je la sais, ta nouvelle. L'atelier va se mettre en grève.
LANGOUET
J'aurais dû me douter qu'en effet, les espions de ton père. . .
•PHILIPPE, vivement.
Mon père n'a pas d'espions. Ce que je sais, je le sais par Gaucherond.
LANGOUET
Cela devait être. Quand on n'est pas avec sa classe, on arrive toujours à la trahir.
Gaucherond, un traître?...
LANGOUET
Oui, puisqu'il nous vend à ton père.
PHILIPPE
Il ne vous vend à personne, et toi, il te défendait, l'autre jour, tu l'as bien vu, quand il s'est agi de ce meuble saboté.
LANGOUET
En attendant, il va le réparer.
PHILIPPE
Tu devrais être le premier à t'en réjouir, toi, le contremaître.
LANGOUET, regardant Philippe bien dans les yeux.
Mais, ce sabotag^e, c'est moi qui l'ai fait.
PHILIPPE
Toi?
LANGOUET
Oui, moi, comme c'est moi qui ai org^anisé la g^rève. Au coup de quatre, les ouvriers quitteront l'atelier, comme tous les jours. Seulement, ils ne rentreront pas. Tout ça, c'est moi, Langfouët, qui l'ai fait... Tu me regardes... Je te fais peur. . . Tu vois bien que tu ne nous connais pas... Notre idéal de jeunesse, je l'ai toujours. Mais autrefois, je l'avais comme un enfant; aujourd'hui, je l'ai comme un homme. Je crois toujours que la société, org^anisée sur la justice, produira la paix et l'amour, mais plus tard, plus tard. Pour le moment, l'outil nécessaire à la formation de cette société de justice, c'est la violence. Et la violence n'aime pas.
PHILIPPE
Je crois rêver en t'écoutant. Tu m'as bien souvent, ces temps-ci, tenu des discours pareils!... Pas avec cet accent. Et puis, ce sabotagi^e! Ce n'est plus un discours, cela, c'est...
LA BAIUUCADE 95
LANGOUET, bfiitaleme?it.
C'est de l'action directe.
PHILIPPE
C'est de la sauvagerie. Et ça, non, non. Ça ne te ressemble pas, Lang^ouët. 11 s'est passé ici quelque chose qui t'a changée. Il y a un malentendu entre toi. . . et la maison.
LANGOUET
Aucun:
PHILIPPE
Si. Tu as prononcé tout à l'heure le nom de mon père, d'une façon qui m'a peiné. Je ne l'ai pas relevé comme je devrais. Qu'as-tu contre mon père? Réponds.
LANGOUET
Rien.
PHILIPPE
Tu ne veux pas me parler. Eh bien, moi, je peux te dire qu'il va se passer ici bientôt, aujourd'hui sans doute, un événement qui te prouvera que tu t'es trompé du tout au tout
sur un certain point. Et alors, jeté retrouverai tel que tu es. Car cet homme de haine, ce n'est pas toi. Mais si tu l'étais, est-ce que lu serais venu m'avertir de la grève, tout comme Gaucherond, remarque? Et en m'avertissant, vous avez fait, l'un et l'autre, une besogne de paix. Je vais tout essayer, moi, pour que cette grève n'ait pas lieu.
LANGOUET
Elle aura lieu. Ça n'a pas été facile, mais l'atelier est bien décidé.
THILIPPE
8i ça n'a pas été facile, c'est donc que les ouvriers ne se trouvent pas maltraités ici. Je suis socialiste. Par conséquent, j'admets comme toi que, d'un bout à l'autre de la société actuelle, il y a de l'injustice. Mais il n'y en a ici qu'un minimum. Et cela, à cause de la profonde humanité de mon père. Je vais m'adresser à cette humanité. L'amélioration des salaires que vous voulez imposer par la
crève, j'obtiendrai, moi, qu'il vous l'accorde de lui-même, avant la crève. (On entend la voix de Breschard dans l'autre pièce. J Mais je l'entends. Au nom de notre ancienne amitié, Langouët, laisse-nous en tète-à-tête.
LANGOUET
Je n'avais pas l'intention de parler à M. Breschard maintenant. Je t'ai dit que la déclaration de grève est fixée à quatre heures.