LA BA HP, ICA DE
Tiens, au moment où tu es arrivé, je causais avec Lang^ouët. ..
BRESCHARD
De Louise et de moi?
PHILIPPE
Le nom de Louise n'a pas été prononcé. Et pourtant, j'ai compris que cet excellent ouvrier. . .
BRESCHARD
Il Ta été. Ce n'est plus qu'un anarchiste.
PHILIPPE
Non, papa. Ce qui est vrai, c'est qu'il a changé. Pour moi, ce sont tes rapports avec Louise qui font que ce g^arçon te juge mal.
BRESCHARD
Tii me permettras, mon ami, de me moquer des jugements de M. Langouët.
PHILIPPE
Gomme patron, en as-tu le droit? Surtout dans une crise où tu vas avoir besoin de toute ton autorité morale. Langouët vient de m an-
JOO J.A BARRICADE
noncer que l'atelier se met en grève cet aprèsmidi, à quatre heures.
BRESCHARD
Ce que je prévoyais est arrivé. Le scélérat a eu raison de la fidélité de mes hommes!... Avec cette affaire de Londres pour laquelle je n'ai pas le temps et mes capitaux dehors, il me tient à la gorge. Ah! Pourquoi ne l'ai-je pas nettoyé avant-hier, quand je l'ai pris en flagrant délit de sabotage?
PHILIPPE
Mais parce que tu es humain et qu'une première faute n'efface pas une longue suite de loyaux services. Tu ne vas pas oublier non plus que sur tes quarante ébénistes il y en a trente qui travaillent chez toi depuis des années. Empêche cette grève, papa, la première qu'il y aurait eu dans la maison. Tu le peux encore.
BRESCHARD
Il le faut bien. Mes échéances sont là. J'ai
LA BARRICADE lOi
compté sur ces quatre cent raille francs de l'affaire Webb. .. Avec cette g^rève, rien. Je n'arrive pas. Ah! la canaille a bien joué. Il gagne la première manche. Je l'attends à la seconde, quand les meubles seront finis et livrés làbas. ..
PHILIPPE
J'ai peur de te comprendre? Tu veux céder à tes ouvriers aujourd'hui...
Et les repincer dans six semaines, oui.
PHILIPPE
Mais la parole donnée?
BRESCHARD
Tu veux dire extorquée. Ah çà ! Tu ne vois donc pas que cette grève éclatant chez moi, à ce moment précis, c'est du chantage?
PHIUPPE
Non, puisqu'elle est générale.
BRESCHARD
Si, puisqu'elle me ruine, à moins que je ne
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plie. Lang^ouët le sait. Oui ou non, est-ce la menace sous condition? Et tu le défends, toi qui connais ses idées! C'est vrai, ce sont les tiennes. Eh bien, le voilà, mon ami, le progrès social. Hier, le sabotage de Tobjet. Aujourd'hui le sabotage d'une maison... Mais je ne me laisserai pas faire. Langouët m'a aujourd'hui. Je l'aurai demain, et sans scrupule, je te jure. Oui, je vais la leur accorder tout à l'heure, cette absurde unification des salaires qu'ils réclament, et le reste... Et dans six semaines, l'ancien tarif ou la porte.
PHILIPPE
Tu ne feras^pas cela, papa. C'est toi qui saboterais la maison en ayant dit oui, un jour, à tes ouvriers, parce que c'est ton intérêt, et non, deux mois plus tard, cet intérêt changé. Que deviendrait ton honneur de patron?
L'honneur d'un patron, c'est d'être maître chez lui. Oui ou non? Est-ce ici ma maison?
PFIILIPPE Celle des ouvriers aussi bien que la tienne, fia maison, c'est eux et toi.
BRESCHARD
Pardon! La maison, c'est mol et eux. Et mol, d'abord, parce que je l'ai faite. Il y a trente ans, lorsque j'ai acheté l'affaire Firmin, combien employait-elle d'ouvriers? Dix. Son chiffre par an? Cent mille francs. Compare. Et tu veux que j'accepte que mes salariés m'y fassent la loi? Mais s'il y a un atelier Breschard pour donner du travail à ces in^jrats, pour les faire vivre, c'est qu'un jeune homme s'est rencontré, il y a trente ans, avec un petit capital qu'il a risqué tout entier dans cette affaire Firmin. Ce jeune homme, c'était moi. J'avais cent cinquante mille francs. Je pouvais vivre de mes petites rentes, tranquillement, en province. Je pouvais prendre un emploi du gouvernement, devenir fonctionnaire. J'aurais fini comme mon père, sous-chef de bureau
104 LA HARRICADE
à Paris, parfaitement heureux avec mes appointements et mes revenus. J'avais de l'ambition, je ne l'ai pas voulu. Crois-tu qu'il ne m'en a pas fallu, ducourag^e, pour me lancer dans cette aventure et apprendre le métier de tapissier et d'ébéniste, quand j'avais, pour tout bagage, mon diplôme de bachelier, — c'est ça qui m'était utile! — et un petit talent de dessin? Ce courage, je l'ai eu, et pas seulement pendant une heure, tous les jours pendant trente ans. Voilà trente ans que je me lève chaque matin à six heures, pour être là quand l'atelier s'ouvre; trente ans que je peine avec mes sculpteurs, mes ciseleurs, mes modeleurs, mes monteurs; trente ans que je ne pense qu'à mes meubles, depuis l'instant où je me réveille jusqu'à celui où je m'endors. Mais cette maison, c'est mon œuvre, c'est ma création, c'est ma chair et c'est mon sang; fA Philippe qui veut r interrompre. Jhsiisse-moi finir. Je n'accorderai rien aujourd'hui à mes ouvriers, rien. C'est à
ma maison que je ferai le sacrifice de céder, pour qu'elle dure. C'est pour ma maison, pour son honneur, tu m'entends, que je reprendrai les concessions arrachées par Lanjjouët et ses complices, dès que je pourrai.
PHILIPPE
Tu ne les reprendras pas. De notre conversation, je ne reliens qu'une chose : tu vas aller au-devant de leurs demandes. Qu'ils apprennent en même temps que tu leur accordes de toi-même ce que tes confrères refusent à leurs camarades g^révistes, et que tu épouses Louise, Lançouët pourra essayer encore de les endoctriner. Tu verras comment ils le recevront! Et il ne l'essayera plus. Tu le retrouveras, lui, tout le premier, dévoué, confiant, zélé comme autrefois. . . Pourquoi?. . . Parce qu'il croira en toi.
BRESCHARD
Mon pauvre enfant, quand je leur aurai accordé ce que je vais leur accorder, — je n'ai
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pas le choix, — iiiLang^ouëtni les autres ne croiront en mol. Ils me mépriseront. Ils ne me rendront leur estime que le jour où ils retrouveront en moi le patron, c'est-à-dire le maître... Mais, ils le retrouveront. En attendant, je vais passera l'atelier, qu'ils me voient. Qui sait? au dernier moment ils n'oseront peut-être pas, fLa porte s'ouvre. Aline Dcrivière entre. J Ah! c'est toi, ma fille. Bonjour, bonjour... l! va pour sortir.