‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 39 sur 78 · SCENE V Lts MÊMES, ALINE DEIUVIÈIIE · texte numérisé non relu

SCENE V Lts MÊMES, ALINE DEIUVIÈIIE

ALINE, retenant son père.

Oui, c'est moi, papa, et qui viens d'en apprendre de belles. Je sors de chez Tardieu.

PHILIPPE

Arrête-(oi, Aline. Tu ne sais pas ce qui se passe ici.

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ALINE

Je sais ce qui se passe là-bas. .le sais que tu n'épouses pas Cécile, que son père Temmone ce soir, et que tout cela n'a pas le sens commun. Tu entends, Philippe, et toi aussi, mon

père.

PHILIPPE

Encore une fois, Aline, arrête-toi. Ce n'est

pas l'instant d'une pareille discussion. !s^ous

allons peut-être avoir la {jrcve chez nous à

quatre heures.

La xrrève ici ?

PHILIPPE

Oui, et papa se trouve devant les plus p^raves décisions à prendre. Tu ne vas pas lui ùter son calme.

BRESCUARD, à sa fille.

Je veux que tu parles, au contraire, Aline. Ton frère se laisse impressionner par ces histoires de grève. Moi, non. fA son fils.) Mes dé-

cisions sont arrêtées, mon ami, bien arrêtées, et je t'assure que j'ai tout mon calme. C'est toi qui as failli me l'ôter tout à l'heure. Je suis content, au contraire, de cette diversion. Il parait que c'est la journée des liquidations. J'aime mieux ça. Allons-y. fA sa fille.) Tu sors de chez Tardieu. Qu'est-ce qu'il t'a dit?

ALINE

Que tu allais te remarier, et qu'à cause de cela il refuse Cécile à Philippe, et que Philippe trouve ça parfait, que c'est même lui qui te pousse à ce mariage. . . deux fois déraisonnable, papa, laisse-moi te le dire, et en lui-même, et parce qu'il empêche le sien.

PHILIPPE

Il n'est jamais déraisonnable de faire son devoir, Aline, et ce mariage de père n'empêche pas le mien. Il le retarde, voilà tout. J'ai vu Cécile. Nous nous attendrons, l'un l'autre, des années, s'il le faut.

ALINE

Tu lui as expliqué?...

PHILIPPE

Je lui ai dit qu'il s'agissait d'une question d'honneur. Elle m'estime assez pour m'avoir fait crédit.

ALINE

Ce n'est pas une raison, si elle est aussi folle que toi, pour que je vous laisse tous les deux, moi, ta sœur et son amie, g^àcher vos plus belles années de jeunesse, et pourquoi? Mon Dieu, pourquoi? fA son père.) Il faut d'abord que tu saches que Tardieu ne m'a rien appris. Cette histoire avec Louise Mairet, je la connais depuis six mois.

BRESCHARD

Toi aussi !

AUNE

Oui, par mon mari, qui la tenait de Bonneville. Celui-ci passe son temps, comme tu sais, à faire copier ou retaper de vieux meubles,

liO LA BAllUICADE

aux quatre coins de Paris. A ce métier, il ramasse tous les potins d'atelier. Il a recueilli celui-là dans le tas, et il nous Va rapporté.

BRESCHARD

Alors, je ne comprends pas ton mot de tout à l'heure.

Lequel?

BRESCHARD

Le mot de déraisonnable, appliqué à ce mariage. Je trouve, moi, assez extraordinaire déjà que Tardieu, quand tu es allé lui demander des explications sur son refus, ne t'ait pas simplement adressée à moi. Et je trouve plus extraordinaire encore que tu qualifies, comme tu viens de le faire, une situation qui ne t'est connue, tu l'avoues toi-même, que par des ragots d'arrière-boutique, f Geste d' Aline. J Oui, extraordinaire. Ton frère te l'a dit tout de suite, avec une spontanéité qui m'a touché. J'y ai retrouvé la délicatesse dont il a fait

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preuve avant-hier, quand nous avons abordé ensemble celte pénible question. Il a su, lui, ne pas prononcer des paroles qu'un père ne peut pas accepter, surtout quand il est, devant ses enfants, dans une situation où il sait, tout le premier, qu'il ne devrait pas être.

PHILIPPE

Aline n'aurait pas parlé ainsi, mon père, si tu lui avais raconté ce que tu m'as raconté.

AUNE

Je te demande pardon, papa, s'il m'est échappé une expression un peu vive. Que veux-tu? Je t'aime. J'aime mon frère. J'aime Cécile. Il y a longtemps que je fais ce rêve d'avoir cette gentille sœur, et que toi, qui as tant travaillé, tu aies auprès de toi dans cette vieille maison, pour réchauffer tes vieux jours, ce jeune et joli bonheur. Et puis, patatras ! Voilà mon pot au lait par tej re ! . . . Alors, quand Tardieu m'a dit ce qu'il m'a dit, le sang m'a bouilli. Je suis ta fille, papa. Et il me l'a

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dit avec tant de chafjrln, le pauvre homme! Tu ne lui en voudrais pas si tu l'avais entendu. Il est désolé d'emmener Cécile ce soir. Un g^este de toi, rien qu'un geste, et tout est réparé. 11 me l'a promis.

BUESCHARD

Quel geste? De quoi parlons-nous? Tu viens de me dire toi-même que j'ai compromis une jeune fille... Mais oui... Du moment que ma liaison avec elle est de notoriété publique, et que je suis libre, il me semble que tu devrais être la première, toi, une honnête femme...

AUNE

A te conseiller de l'épouser?

PHIUPPE

Oui, Aline, de l'épouser.

ALINE

Voyons, papa, je ne veux pas employer les mots qui t'ont froissé tout à l'heure. . . Et pourtant! . . . Mais on ne compromet pas une Louise Mairet.

PHILIPPE

Parce qu'elle est une fille du peuple? Une ouvrière?

Parce qu'elle a un autre amant. (Geste de Breschard.J Pardon, papa, si je te fôche. Mais il fallait que ça fût dit et c'est dit.

PHILIPPE

Mais c'est une infamie, Aline. . .

BRESCHARD, l'interrompant.

Laisse, Philippe, laisse... (A sa fille.) Tu viens de porter une accusation grave, Aline, très grave. Il ne s'agit plus de moi, ni de mes sentiments. Il s'agit de savoir si cette enfant est, ou n'est pas, une créature abominable d'ingratitude et d'hypocrisie. Le nom de cet amant?

AUNE

Langouët.

BRESCHARD

Tu as des preuves?

AUNE

Mais c'est la fable des ateliers qu'elle est amoureuse folle de lui ! Nous savons ça par Bonneville encore. Et il suffit de les voir ensemble. Quand il est là, elle ne se connaît plus, et lui...

PHILIPPE

Lui? C'est à peine s'il lui parle, et avec une dureté.

C'est la preuve, ça. C'est en la brutalisant qu'il la tient... Est-il avec elle comme avec les autres? Toute la question est là. C'est évident que non. Il y a donc quelque chose entre eux, et ce quelque chose, c'est trop clair... Nous déballons tout, papa? Nous avons été ving^t fois, mon mari et moi, sur le point de l'avertir de cette histoire Lang^ouët, et puis nous nous sommes dit : » A quoi bon lui faire de la peine? C'est un caprice et qui sera fini demain... Ça n'a pas d'importance. » Mais,

LA BARIUCADE 115

du moment que ce n'est pas un caprice et qu'il y va de l'honorabilité de la famille, tout change. Je te le répète, papa, lu n'as compromis personne. Tu ne dois de réparation à personne. Il n'est pas possible que tu crées des difficultés à un charmant mariage de ton fils pour une petite... rouée! C'est déjà trop que tu aies pensé une seconde à lui donner le nom qu'a porté maman.

PHILIPPE

Mais, Aline.. .

BRESCHARD

Laisse! Laisse! fA sa fille.) Tu appelles ça des preuves, toi?... Déballons tout, comme tu dis. C'est toi qui l'auras voulu. Eh bien, oui, je l'aime, cette enfant, passionnément. En m'en parlant comme tu m'en as parlé, tu m'as fait affreusement mal. De deux choses l'une : ou ce que tu as dit est vrai, ou c'est faux.

ALINE

Mais c'est vrai, mon père.

JIG LA BAIUIICADE

PHILIPPE

C'est faux, papa, c'est faux!

BRESCHARD

Je vais le savoir. (Il va pour sonner.) Quand un homme a été averti comme je l'ai été, il est bien lâche, s'il reste dupe. Je ne suis pas lâche et je ne resterai pas dupe. Si c'est faux, tu viens de te donner une belle-mère.

ALINE

Ce n'est pas à elle que tu vas demander?. . .

BRESCHARD

C'est à elle. (Au domesticjue qui parait.J François^ faites venir Mlle Mairet ici, tout de suite.

FRANÇOIS

Mlle Mairet est là, justement. Elle voulait parler à monsieur. Je lui ai dit que monsieur était occupé. Elle attend.

BRESCHARD

Qu'elle vienne. . .

ALINE

Mais c'est fou, mon père...

BRESCHARD

Quand on accuse quelqu'un, c'est bien le moins qu'on lui reconnaisse le droit de se défendre. (Avec autorité et la coiiduisanl vers la porte.) Rentre chez toi. A cinq heures j'irai te voir. Je te dirai si tu dois ou non retourner aujourd'hui chez Tardieu. Et toi, Philippe, essaye de te renseigner sur la (jrève... Allez. Aline et Philippe sortent et se croisent avec Louise, qu Aline affecte de ne pas voir.

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