SCENE IX
BRESCHARD, PHILIPPE, GAUCHEROND, puis LOUISE
BRESCHARD
Eh bien, Gaucherond, vous savez ce qui se passe?
GAUCHEROND
Oui, patroj] . Mais c'est à vous que je pense.
(lomment allez-vous faire à présent? Hein? Vous n'allez pas être à la noce avec ces meubles de l'Américain? J'avais toujours peur de ça. . . Vous vous rappelez?
BRESCHARD
On tiendra le coup, mon brave Gaucherond. Philippe part pour Londres demander un délai. Moi, je vais chercher des ouvriers.
GAUCHEROND
Vous n'en trouverez pas, monsieur Breschard. Il n'y a pas un homme dans toute l'ébénisterie qui pourrait venir travailler ol*ez chez vous, maintenant. La chasse aux renards, vous savez, c'est pas de la frime.
Mais je suis là pour les protég^er. Il y a pourtant une police, un g^ouvernement...
GAUCHEROND
Si peu! Tenez, patron, si vous me laissiez essayer de vous tirer de là, moi, tout simple-
ment? Je vous connais, monsieur Breschard, je savais qu'ils vous feraient pas marcher. Et s'il fallait voir tomber une maison où je suis depuis quarante ans, nom de nom ! . . . Alors je me suis dit : « Mais tu en connais, toi, Gaucherond, des ouvriers qui n'ont pas de travail, parce que les apaches du syndicalisme font fermer tous les ateliers. Et ce qu'ils rognent ! . . . Une supposition que le patron te donne carte blanche. Tu loues un local, pas dans le faubourgs Antoine, par exemple... Tu vas les trouver : Veux-tu gag^ner trente-cinq sous de l'heure? que tu leur dis. Tu parles! qu'ils répondent. . . Tu les embauches. . , Le patron a fait porter tous les bois dans le local, la nuit, par petits paquets, avec des déménageurs sûrs. Y en a, tu en connais. Tu distribues la besogne, et le travail commence. Le plus gros se fait dans le local. Le plus fin chez des malades, dans des chambres... » Six semaines de ce turbin-là, patron, et le tour est joué. Je
connais justement dans le faubourg Germain, rue du Cherche-Midi, une grande bâtisse, un couvent désaffecté. Je suis allé le visiter; rapport aux boiseries. Il y a là une grande salle et un hangar qui feraient joliment la balle ! Il y a procès, la vente est remise. J'ai fait blaguer le portier. 11 m'a dit qu'on louerait bien, mais à la semaine. Tant mieux, ça fait que nous serons seuls. Un grand jardin. Pas de voisinage. Une entrée par une porte, garnie d'affiches, qui a l'air condamnée. . . Une, deux, trois, ça colle-t-il, patron?
BRESCHARD, lui prenant les mains.
Ah ! Gaucherond ! Ça me réchauffe le cœur
de trouver enfin devant moi un ouvrier, comme
j'ai cru qu'étaient tous les miens, j'ose dire
comme j'ai mérité qu'ils fussent tous. Merci,
mon ami, merci
GAUCHEROND, se dégageant.
Ne me remerciez pas, patron, ce que j'en fais, c'est pour Bibi. Ils me dégoûtent, ces
g^ens du syndicat, et ça m'amuse de leur jouer un pied de cochon!... J'aime le travail, moi. J'aime le meuble, l'ouvrage bien fini, et ils sont en train de cochonner tout ça, en montant le coup à des louftingfues comme Langouët. Et puis, je le disais à M. Phihppe : je veux être libre, moi. Je veux pas, quand je suis le soir à manger la soupe avec l'ancienne, être obligé de me dire : « En ce moment, il y a un farceur qui jaspine dans une réunion publique pour faire voter que je gagnerai pas mon pain demain. » Encore moi, j'ai pas de petits, mes trois sont morts. Mais ceux qui ont de la marmaille à nourrir? Et tout ça crève la faim pour les Thubeuf! Ah! ce que je les ai dans le nez, les salauds!... Alors, patron?. ..
Gourez louer le local, Gaucherond, et embauchez vos hommes. Tout ce que vous ferez sera bien fait.
GAUCHEROND
Alors, c'est six semaines, mais là, rondes comme une pomme. Surtout que votre atelier de brodeuses n'est pas en grève.
BRESCHARD
Mais il y est, Gaucherond.
GAUCHEROND
Mais non, patron.
PHILIPPE
Qu'est-ce que tu disais donc, papa?
BRESCHARD
Ce que m'a dit Louise Mairet.
GAUCHEROND
La Louise? Je viens de la voir. Tout le monde travaille chez elle, en ce moment. (Louise entre.) Tenez, demandez-lui plutôt à elle-même. C'est elle qu'il faut remercier. Elles en ont du mérite, elle et ses camarades. Ce qu'on a dû les chiner! Elles ont tenu ferme. Louise Mairet, ça c'est très chic. A tout à l'heure, patron, je passe par
chez vous, c'est plus sûr. Bon voyag^e, monsieur Philippe.
Je sors avec vous, Gaucherond. (A son père.) Va, père, tu peux l'épouser, c'est un brave cœur.