‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 50 sur 78 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

LALANCE, HENRI, puis CARREAU LALANCE

Henri, mon petit Henri, tu vois ce que t'as à faire? Tu vas me déclouter toutes les planches de ce couvercle qui est là, et tu les mettras làdessus, sur la caisse. T'as compris, mon petit

Henri? Qu'il n'y ait plus de clous dedans. T'as compris?

HENRI

Oui, mon oncle.

Il cherche quelque chose.

LALANCE

Qu'est-ce que tu cherches?

HENRI

Des tenailles.

LALANCE

Et les tiennes?

HENRI

J'sais pas où elles sont.

LALANCE

Ah çà!... Ah! bien!... Non, vrai!... Ah! jamais j'aurais cru ça! Tu sais pas où sont tes tenailles?

HENRI

Non. Je les avais...

LALANCE

Cherche-les. J'comprends pas qu'un ouvrier sache pas où sont ses outils. Ça me passe.

LA nAUllICADE 159

CAREŒAU, s' approchant du fond.

Y a chi cassé?

LALANGE

Du cassé? Non. Mais monsieur mon neveu ne sait pas où sont ses tenailles.

CARREAU

Il les retrouvera, à moins qu'on les lui ait chauffées.

LALANGE

Pas ici.

GARRRAU

Avec ça qu'on se çêne. On m'a poissé une paire de bottines avant-hier. J'ai dû m'en retourner en chaussons. C'étaient de vieux ribouis. Mais, enfin, c'est pour dire : y a des gens qui sont pas délicats.

HENRI

Les v'ià, mes tenailles. C'est bien malin, on me les avait cachées, et dans la Sorbonne encore, pour que je me brûle les mains au feu.

IL va pour déclouter les planches.

CARREAU, à Lalance qui emballe une chaise. Auras-tu assez de fibre?

LALANCE

Faudra bien faire assez avec ça, parce que, cette fois, pour s'approvisionner, c'est macache et midi sonné. Dès huit heures du soir, les camions viendront charger les caisses et les porter à quai.

CARREAU

Je me serais jamais douté qu'on déposait des marchandises au pont Royal, dans un bateau, puis que ça filait direct sur Londres.

LALANCE

Rég^ulièrement, on les aurait envoyées par le chemin de fer. Mais, pour cette affaire-là, on a été obligée de prendre des précautions, comme s'il s'agissait d'un vol.

Dame! Mon vieux! C'est grève et on est des renards.

LALANCE

A.h! Gaucherond et Breschardont bien combiné ça !.. . Les fournitures qu'on nous envoyait la nuit, les ouvriers qui s'amenaient, un par un, avant le jour, et qui s'évaporaient dans la rue, quand il faisait noir, mon moucheron de neveu dont ils ne connaissent pas la trompette, pour les courses, ce couvent désaffecté et vide, pour atelier, et les pièces détachées, fabriquées dans les chambres, et qui arrivaient de tous les coins de Paris s'ajuster ici!...

CARREAU

Et les beaux emballeurs à la manque qu'on

fait !.. . (Montrant les caisses.) Dis donc, Lalance,

t'as pas peur qu'on nous les chahute trop?. ..

Faut les voir, les gens des bateaux, empoigner

les caisses... Que qu'ça leur fiche que ça

arrive en miettes? T'envoie une commode?...

T'en trouves deux : une qu'a pas de pieds,

l'autre qu'a pas de corps.

162 LA BART\ICADE

LALANCE

Où qu't'as vu ça?... Ah! oui!... Dans ton pays, à Bordeaux, peut-être?,.. Mais ici, à Paris, c'est un autre port de mer. On te prend les chargements sur de g^rands plateaux. La grue les soulève, te tourne ça, c'est un beurre, et te le dépose à la ouate, à fond de cale... (Silence. Ils travaillent.)

CARREAU

Dis donc, Lalance, t'as vu l'auroplane hier?

LALANCE

Non. Qu'est-ce qu'il a fait?

CARREAU

Il a fait qu'il a tombé. L'homme s'est rien cassé. Il en a eu, une veine! Ces gens-là, ça se croit invincible. Mais l'air, c'est la nature ! Ça se laisse faire, une fois, deux fois, et puis ça vous repige, et rudement! (Entre Mme Gaucherond avec un filet et un panier.) Tiens, la cantinière !.. Quatre heures !

LA BAURICADE 163

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