SCENE II
Lks mêmes, madame GAUCHEROISD, puis GADCHE- ROIND, ESCARTEFIGUE, LEBLAINC, RONDEL
MADAME GADCHEROND, répondant à Carreau.
Quatre heures un quart. J'suis pas en avance, aujourd'hui...
LALANCE
On s'en est pas douté. . . Quand on turbine ! . . .
Moi si. Ça fait creux, là. (Allant vers la porte ouverte, il crie.) Il est quatre heures! Quatre heures!
LES OUVRIERS, débouchant par la porte.
Bonjour, madame Gaucherond.
GAUCHEROND
Bonjour, l'ancienne. (Plus bas, pendant quelle commence à déballer ses provisions.) T'es bien sure qu'on t'a pas suivie, hein, ma femme?...
MADAME GAUCHEROND
Bien sûre. Je prends par les passages. Puis, j'ouvre l'œil... et la bonne. Si j'avais pas le truc, après cinquante-sept jours!
Les ouvriers ont pris Leurs bouteilles et leur pain. Ils commencent de manger.
ESGARTEFICUE, gai, la bouche pleine .
J'ai comme quelque idée qu'on va en voir la fin, de leur sale grève.
CARREAU
Ah! les mufles! Nous auront-ils enrhumés tout de même?
LEBLANC
Et qu'est-ce qu'y sont à fichumacer, à présent? Je vous le demande.
RONDEL
Y parlent ! y parlent !
LALANCE, à son iievcu.
Eh bien, mon petit Henri, c'est quatre heures.
HENRI On y va, tonton. (Vidaiit un verre.) En voilà toujours un que les grévistes, y licheront pas !
ESCARTEFIGUE, gai.
Hein! les féroces qui voulaient nous bouffer!
LEBLANC
Ah! on leur a bien passé au travers.
RONDEL
Y faut pas couper dans leur battage. C'est des belles paroles, du beau boniment, mais du boniment.
CARREAU
C'est des trucs électoraux. On sert des intérêts politiques ou autres, mais toujours des intérêts. Crois-tu que Langouët aurait marché si dur contre Breschard s'il y avait pas eu Louise dans l'histoire?
GAUCHEROND
Qu'est-ce que tu en sais?...
Gomment, qu'est-ce que j'en sais?... Il marche pour se veng^er de Breschard. Mais nous, qui n'en pinçons pas pour la Louise, qu'est-ce que nous aurions été fiche là dedans?
LALANCE
Danser en rond pour amuser les buveurs.
LEBLANC
Si on les croyait, il y aurait bientôt trois cent soixante-cinq jours de g^rève par an.
CARREAU
Je comprends, à la rig^ueur, et quand je dis je comprends, c'est pas vrai, carjecomprends pas, mais, enfin, ça ne fait rien, je comprends tout de même que ceux qui attendent un bien-être. . .
LALANCE
Un mieux être, ils disent.
CARREAU
Oui, que ceux-là marchent. Mais moi?...
Qu'est-ce qu'y réclament?... Le repos hebdomadaire? J'suis pas fatigué... Ça m'embête de
louper et je m'amuse qu'à travailler. Et d'une, et puis deux, et puis trois, et puis cinquante, et voilà.
LEBLANC, montrant Escarlefigue.
Puisqu'y te dit que ça ne va déjà plus. Leur caisse est vide.
ESCARTEFIGUE
Mais oui. Ils avaient promis trente sous. Y n'en donnent déjà plus que quinze, après sept semaines.
LEBLANC
C'est ça qui ferait mon blot, à moi, quinze sous par jour, avec mes cinq enfants!
RONDEL
Cinq?
LEBLANC
Oui . On est bien monté en enfants chez nous . On n'est pas des feig^nants.
CARREAU
Moi j'en ai que deux, mais qui boulottent comme cinq. Et puis j'en aurais pas que ce
serait kif-kif bourricot. Un homme est un homme, et je te flanque mon billet qu'un (gréviste viendrait me menacer de la chaussette à clous ou de trucs comme ça, ce que je lui enverrais un pruneau dans la physionomie, pour commencer.
LEBLANC
C'est toujours la même chose. Y sont trente qui en mènent trente mille.
RONDEL
Pourquoi qu'on cède toujours, alors?
LALANCE
Parce qu'on n'est pas protégé.
ESCARTEFIGUE
C'est vrai. Machin, Chose, Biblosco, enfin j'sais pas qui, a dit une phrase qu'il faudrait mettre sur tous les murs des ateliers, sur tous les chantiers : « Qu'un seul homme qui veut travailler doit être protégée contre cinquante mille qui veulent pas travailler. »
CARREAU
On crie tous les jours : « Vive la liberté! » et tout est défendu : défenee de stationner, défense de circuler, défense de s'asseoir, défense de... Flûte! qu'on me fiche la paix, au moins, quand je travaille !
ESCARTEFIGUE
On verra, quand les fournitures seront faites, que tout sera expédié en Ang^leterre, si je me cache d'avoir travaillé!... J'irai leur dire...
GAUCHEROND, se levant, les autres f imitent.
Tu leur diras rien du tout. Pas de vantardise. T'occupe pas tant des autres. Tu es un ouvrier. Tu travailles. Y a pas de quoi se vanter. Tu fais ton métier. Ca suffit.