SCENE VII
LOUISE, LANGOUET, PHILIPPE
LOUISE, avec un tressaillement de joie.
Monsieur Philippe ! . . .
LANGOUET
Bonjour, Philippe, comment vas-tu?
PHILIPPE, très froid.
Bonjour. (Un silence.J Nous vous avons fait demander, mon père et moi, vous (Il soidigne
le mot), monsieur Lang-ouët, et vous, mademoiselle, pour arrêter les comptes des deux ateliers que vous dirigiez chez nous avant la grève. La (jrève est finie. Le travail a repris dans notre maison. Nous désirons que cet arriéré soit liquidé, au plus tôt. f S' asseyant on hureau, à Latigouët.J Vous avez apporté votre livre, monsieur?
LANGOUET, tendant son livre
Le voici, monsieur. Mes comptes sont prêts. Nous sommes trente-neuf hommes, avec leur journée complète du lundi au mercredi, plus le jeudi jusqu'à quatre heures. Ça fait treize cent vin{jt-six heures. Il y a, en outre, les heures de Christian, qui a une journée en moins. Ça fait en tout treize cent cinquantesix heures. Il me faut donc, pour ma paye, quatorze cent trente-huit francs. Veuillez vérifier.
PHILIPPE, prerianl le livre et vérifiant.
C'est exact. (Il prend les billets de ban(]iie
dans l'enveloppe, les compte et y ajoute de la monnaie nu il cherche dans le tiroir de son père.) Voici la somme. Je vous prie de la compter (^// lui tend une plumej et de m'en donner reçu sur le livre, comme d'habitude.
LANGOUET, il compte la somme et signe.
C'est exact. Voilà. '
PHILIPPE, à Louise Mairet.
Et vous, mademoiselle, votre livre?
LOUISE
Nous sommes neuf jouvrières qui avons travaillé du lundi au vendredi. Ça fait quatre cent vingt heures, à soixante-quinze centimes. C'est trois cent quinze francs qu'il me faut pour ma paye.
PHILIPPE, vérifiant le livre, puis comptant V argent.
C'est exact. Voici la somme. Veuillez compter.
Ce n'est pas la peine, monsieur Philippe.
PHIUPPE Pardon. Procédons rég^ulièrement. (Il compte.) Je vous prie de slg^ner. (Louise signe. Pliilippe reprend le livre. Louise et Langouët vont pour sortir.) Non, non, restez une minute encore. Vous, au moins, monsieur Langouët.
J'ai une communication à vous faire.
LANGODET
Reste, ma femme. Je tiens à ce que tu ne me quittes pas dans cette maison.
PHILIPPE
Mademoiselle peut rester. Je suis chargé de vous prévenir que nous avons, nous, les patrons ébénistes de Paris, constitué une ligue.
LANGOUET
Encore une !
PHILIPPE
Celle-là durera. Vous nous en avez trop fait.' Nous avons décidé à l'unanimité de dresser une liste.. ^
246 LA BAT. lUCADE
LANGOUET
Connu. La liste noire.
LOUISE
Mon ami, n'interromps pas M. Philippe.
La preuve qu'il ne s'agit pas d'une liste noire, c'est que je vous avertis officiellement. Cette liste, c'est celle des ouvriers qui se^ sont conduits dans la dernière grève de telle manière que leur présence dans un atelier est un danger pour le travail. Nous nous sommes engagés, les uns vis-à-vis des autres, à ne pas les employer. La maison Breschard a donné votre nom, monsieur.
LOUISE
Voilà pourquoi tu n'as été pris ni chez Duval, ni chez Forestier. Mon Dieu! Qu'allonsnous devenir?...
LANGOUET, durement.
Tais-toi. fA Philippe. J Vous voyez une différence, vous, monsieur, entre les deux procédés?
PHIUPPE
Oui. La loyauté. Vous êtes prévenus. C'est le pendant de votre mise à l'index. Si vous estimez que nous outrepassons notre droit, les tribunaux sont là.
LANGOUET
Vos tribunaux? Ah! oui! des bourgeois qui jugent des ouvriers. Merci. C'est bien joué. En ce moment nous sommes par terre. Vous vous vengez. Dites-le donc franchement, au moins.
PHIUPPE
Nous ne nous vengeons pas. Nous faisons justice.
LANGOUET
Justice? En empêchant de pauvres bougres de gagner leur vie.
PHIUPPE
En les empêchant d'empêcher les autres de gagner la leur.
LANGOUET
Mes compliments. Vous avez vite appris la langue capitaliste.
PHILIPPE
J'ai surtout appris à vous connaître.
LANGOUET
Et à connaître vos intérêts.
PHIUPPE '
Ce ne sont pas mes intérêts que je défends
LANGOUET
Et lesquels donc?
PHILIPPE
Ceux de la civilisation tout simplement, contre la barbarie. Car vous êtes la barbarie. Je l'ai vu... Mes intérêts? Mais je donnerais toute ma fortune, toute, pour que vous soyez vraiment, vous et les vôtres, ce que j'ai cru que vous étiez, et non pas ce que je sais que vous êtes.
Ce que je suis, moi? Un homme fidèle à ses idées et qui reste du même côté de la barri-
cade. Vous ne pouvez pas en dire autant. Vous vous démasquez. J'aime mieux ça. Le bourgeois socialiste, c'est le pire des bourgeois, c'est l'ennemi dans la place, la force ouvrière énervée, émasculée. Oui, j'aime mieux ça. C'est la bataille. Coup pour coup. Nous verrons qui aura le dernier. fA Louise.J Viens, Louise. LOUISE, se jetant entre eux.
Non. Vous ne vous direz pas adieu comme ça... C'est trop dur.. . Rappelle-toi, Langouët, tout à l'heure, en entrant, tu me parlais encore de lui? Tu me disais combien tu l'as aimé?
LANGOUET
Tu ne l'as donc pas écouté?
LOUISE
Si. Je l'ai écouté. Je ne vous demande pas de redevenir ce que vous étiez, mais, tout de même, cette amitié avec lui, Langouët, a été le meilleur de ta jeunesse, et vous, monsieur Philippe, vous aussi, vous l'avez aimé. Vous ne vous reverrez peut-être plus de votre vie.
Il y a l'abîme entre vous. Il y a vos idées. Mais les idées, ce n'est pas tout... Il y a autre chose... Il y a ce qui bat là, (Elle se frappe le cœur.) ce qu'il faut un peu écouter, parce que, sans ça, où irait-on? Ah! où irait-on?... Voyons, Langouët, un bon mouvement. Tends la main à M. Philippe, pour lui dire adieu. (Elle lui prend la main. Langouët résiste, puis se laisse faire.) Et vous, monsieur Philippe, prenez-la, sa main.
PHILIPPE, après une minute de lutte intérieure Il l'a levée sur mon père. Jamais !
LANGODET
c'est lui qui a raison, Louise. Je ne l'estimerais pas s'il faisait autrement.
Langouët et Louise sortent. Philippe, resté seul, se met à pleurer.