‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 75 sur 78 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

BRESCHARD seul, puis FRANÇOIS et LOUISE

Breschard reste seul se met à écrire. Entre François.

FRANÇOIS

Mlle Mairet revient, et elle demande à parler à monsieur-

BRESCHARD, contiîiuant d'écrire.

M. Philippe est sorti. Dites que je reg^rette...

FRANÇOIS

Elle a bien précisé qu'elle veut parler à monsieur lui-même.

BRESGHARD, afjvès lin Silence.

Faites entrer... (Louise entre. François son.) Vous avez insisté pour que je vous reçoive, mademoiselle. Vous avez donc une réclamation à soumettre au chef de la maison? Une erreur dans votre compte, sans doute?...

LOUISE, presque défaillante.

Non . . . Non. . . il n'y a pas d'erreur dans mon compte, et je n'ai rien à réclamer.

BRESGHARD, lui montrant la porte.

Alors...

Monsieur Breschard , je sais que je ne devrais pas être ici... Mais...

BRESGHARD

Il n'y a pas de « mais " . Je vous ai reçue parce que je croyais que vous veniez au titre de mon ancienne employée. Du moment où vous ne vous adressez pas à moi, comme patron, vous n'avez, vous, rien à me dire, et je n'ai, moi, rien à écouter. Je vous prie de

254 LA BAUTIICADE

VOUS retirer. (Louise reste immobile et muette.) Je viens de vous faire une prière. Puisque vous m'oblig^ez à vous donner un ordre, allez-vous-en. LOUISE, se laissant tomber à genoux .

Faites-moi jeter à la porte, alors. Je ne m'en irai pas. Il faut que vous m'écoutiez, monsieur Breschard. Il le faut. Il y va jiour moi de trop de choses. C'est trop pénible, trop affreux Vous ne me chasserez pas ainsi, vous que j'ai toujours connu si bon, si humain!

BRESCHARD

Relevez-vous. (Il se lève lui-même.) ^on. Je ne vous ferai pas jeter à la porte. C'est moi qui vais sortir. Vous vous en irez quand vous voudrez. Il est inutile que mes domestiques soient initiés à tout ceci . Votre seule présence chez moi constitue un assez g^rand scandale. Je ne l'augfmenterai pas. Vous avez compté là-dessus, sans doute, dans un but que je ne démêle pas. Quel qu'il soit, vous employez un procédé qui est un chantajje.

Un chantage? Moi? Ah! Ah! monsieur Breschard ! Ah! vous me prêtez des sentiments pareils? (Elle se relève et va pour s'en aller.)

BRESCHARD, se rasseyant.

Mais enfin qu'avez-vous donc à me dire? Vous devez pourtant comprendre que l'empire d'un homme sur lui-même a des limites? Ne les dépassez pas.

'LOmSY., joignant les mains.

Vous voulez bienm'écouter, monsieur Breschard! Merci!... C'est bien au patron que je viens m'adresser, mais aussi un peu à l'homme. Il s'ag[it de cette décision que vous avez prise dans votre ligue et que M. Philippe nous a communiquée tout à l'heure, . . . sur les ouvriers signalés,... ceux qu'on exclut de tous les ateliers...

BRESCHARD

Cette décision a été prise à l'unanimité.

Après les abominations de la dernière grève, elle est juste et irrévocable.

LOUISE

Je ne viens pas vous demander de la faire modifier. Je viens vous demander, à vous personnellement, monsieur Breschard, d'effacer un certain nom que vous avez vous-mèmje inscrit sur cette liste.

BRESCHARD

Celui de Langouët?

Oui, parce que cela, vous le pouvez, vous, sans que votre ligue revienne sur sa décision. Cette décision peut être juste, pour d'autres, je ne sais pas, moi. ..

BRESCHARD, saixastique.

Et pour lui, elle ne l'est pas?

LOUISE

Dans le passé, je ne dis pas. Dans l'avenir, non. Qu'est-ce que vous voulez par cette mesure? Qu'il n'y ait plus de meneurs dans les

ateliers? Mais, si je m'engag^e, moi, atout faire pour que Lang^ouët ne recommence plus nulle part ce qu'il a fait ici?... Vous savez bien à cause de quoi ! ... Si je vous jure qu'il ne s'occupera plus que de son travail? J'y arriverai. Il n'y a pas besoin qu'il change ses convictions pour cela. Ce n'est pas pour ses idées que vous le frappez, c'est pour ses actes. Mais s'il ne les commet plus, s'il n'organise plus jamais de grève, plus de sabotage? J'obtiendrai cela de lui.

BRESCHARD

Vous? Vous n'avez pas seulement osé lui dire que vous veniez chez moi. Vous vous êtes sauvée, pendant qu'il est au café, à régler ses camarades. Est-ce vrai, oui ou non?

LOUISE

Qu'est-ce que ça prouve? Qu'il a sa fierté, cet homme, et que je la ménage. Mais je saurai le persuader!... Pensez donc : si les

ateliers lui sont fermés, monsieur Breschard, il ne pourra plus travailler de son métier. Il faudra bien qu'il g^agne sa vie. Il cédera à la tentation. Il acceptera d'être un des délégués du syndicat. Ils le lui ont déjà offert. Ils lui feront des rentes pour qu'il aille parler dans les réunions, comme Thubeuf. Et lui, ça ne lui suffira pas de parler. Il a^jira. Un jour, il sera pris dans une affaire comme celle de la rue du Cherche-Midi. Si je n'étais pas arrivée à temps, il serait en prison, maintenant, condamné comme incendiaire. Il m'en a voulu de l'avoir empêché. Je l'ai empêché tout de même. Je l'empêcherai toujours , pourvu qu'il puisse travailler. Vous vous êtes battus l'un contre l'autre, c'est vous qui êtes le vainqueur, soyez généreux. L'atelier ouvert pour lui, c'est le salut. L'atelier fermé, c'est la perte. Vous ne voulez pourtant pas sa perte?

BRESCHARD

Il voulait bien la mienne, lui, ma maison

ruinée, il me l'a dit en face, mon fils avec. Après ce que cet enfant a été pour lui ! . . . Oui, je suis vainqueur et je ne suis pas généreux. Et d'abord, je n'ai pas le droit de l'être. C'est une question d'honneur professionnel, et j'ajoute de salubrité publique. C'est comme s'il y avait une peste en ce moment dans le monde ouvrier. Nous nous sommes engag^és, nous, les patrons, à désinfecter les ateliers, une fois pour toutes. Et vous voulez que j'aille leur dire qu'un Langouët n'est pas un foyer vivant de révolte et d'anarchie?

Mais puisque je vous jure...

BRESCHARD

Que vous me répondez de lui?... Allons donc!... De vous deux, celui qui mène l'autre, c'est lui. Le maître, c'est lui. Vous parlez de la rue du Cherche-Midi?... Je la revois cette scène hideuse, ces meubles saccagés, ce tas de bois prêt à flamber, cet homme... Et c'est le

moment que vous avez choisi pour suivre ce criminel! Car c'en est un. Ce n'est pas vous, c'est le hasard qui l'a empêché de commettre son forfait. Vous avez peur qu'il n'en commette d'autres? Ils sont en lui. Qu'ils sortent. Je le verrai aux assises, au ba^jne, et ce jourlà je serai vengée.

LOUISE ''

Oh ! comme vous le haïssez !

BRESCHARD

Autant que je vous ai aimée.

LOUISE

Mais puisque vous m'avez aimée, et vous m'avez aimée, je le crois, je le sais, ayez pitié de moi, si vous n'avez pas pitié de lui. Par pitié pour moi, ne le jetez pas à cette vie, ni à une autre!... Vous le savez, ce que fait un ouvrier qui ne travaille pas. . . Il boit. . . Et alors, quand il rentre... Vous me forcez à vous dire des choses... Mais comprenez-les sans que je vous les dise ! Ah ! monsieur Breschard ! Pitié ! Pitié !

BRESCHARD

Et VOUS? Avez-vous eu pitié de moi?

LOUISE

Je ne sais pas de quel nom appeler le sentiment que j'ai eu pour vous, chaque fois que je vous ai vu souffrir. Mais vous n'avez jamais eu une peine, devant moi, quand nous nous aimions, sans qu'une place ait saigné pour vous dans mon cœur. Je vous assure que j'ai mérité que vous ayez pitié de moi. J'ai tant lutté, et si longtemps, et de si bonne foi, à cause de vous, contre la passion que j'avais pour lui ! Vous devriez vous rappeler, pourtant, le jour où l'on a déclaré cette grève, et ce que j'ai fait pour vous, parce que je vous ai senti malheureux?

BRESCHARD, se levant.

Oui, je me rappelle, et c'est le pire de tout!... fil marche sur elle qui recule de terreur.) Mais quelle perversion te pousse à me dire des mots dont chacun me force à revivre

mes heures d'agonie?... C'est comme si, avec tes doig^ts, tu rouvrais toute la plaie!... Oui, dans ce temps-là, je ne peux pas en douter, tu me le dis toi-même, tu en aimais un autre. Et tu te donnais à moi, sans m'aimer!... Sans m'aimer!... Quand ça a-t-il commencé, cette horrible chose? J'en suis à me demander : Y a-t-il eu un jour, une heure où elle ait été à moi, pour elle, parce qu'elle m'aimait?... Et tu veux que j'aie pitié de toi? Mais je te hais, toi aussi, je te hais!... Tout à l'heure, à ce bureau, j'avais retrouvé le sens de mes responsabilités, celui de mon âge, de ma situation. Tu es entrée. Je t'ai vue. Je t'ai sentie vivre. Et voilà ce que tu as fait de moi, ce que je m'étais promis de ne plus être jamais, un maniaque, un fou, un jaloux, et de qui? Grand Dieu! De qui?... Ah! il y a pire que la douleur, il y a le dégoût dans la douleur. . . fil se prend la tête dans les mains, et pousse un

riigissevienL de souffrance.) Ah! (Puis, redevenu maître de lui.) J'en suis là. Je me croyais plus fort. (A Louise, sans la regarder.) Vous voyez bien que j'avais raison de vous dire de vous en aller tout à l'heure. Allez-vous-en! Tous deux relèvent la tête. Un bruit arrive de r antichambre . On entend des meubles bousculés et la voix de Langouët qui se dispute avec François.

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