LIBRAIRIE DE CH. MEYRUEIS ET C«, ÉDITEURS
KUE DE RIVOLI, 474
Ces pages ne sont pas une attaque, mais une réponse provoquée par des assertions gratuites et réitérées.
ET
Monsieur le Comte,
C'est un fait très connu que les Bretons de TArmorique et les Gallois d'Angleterre sont de la même race, et qu'autrefois il existait des rapports très intimes entre ces deux peuples. Malheureusement^ depuis plusieurs siècles ces rapports avaient presque cessé, de sorte que la différence qui existe aujourd'hui entre les deux langues est très grande. Néanmoins, en les comparant, on voit qu'il y a encore beaucoup de rapport, surtout dans les substantifs et les racines des mots. Nous admirons sincèrement le désir ardent exprimé par vous et plusieurs autres savants bretons, de rétablir entre ces deux pays intéressants les relations intimes et amicales qui les unissaient dans l'ancien temps. C'est pour arriver à ce résultat tant désiré que vous et quelques-uns de vos compatriotes, avez visita
le pays de Galles il y a déjà plusieurs années; vous y avez été accueilli avec le plus grand enthousiasme^ et nous pouvons vou^ ^^uver (^ue parmi tous les littérateurs bretons^ il n^y en a pas un qui soit plus res^ pecté que vous dans notre patrie. La dernière fois que nous avons visité notre pays^ nous avons entendu plu-> sieurs Gallois exprimer leur admiration pour les talents et le dévouetpent de M. de 1^ Yiilem^rqué. Et certainement tout le monde s'accorde à dire que vous avez rendu de grands services à votre pays et surtout à la langue bretonne. Pour notre part^ nous pouvons dire en toute franchise que nous n'ouvrons jamais les deux volumes du Barzaz Breiz sans vous témoigner notre reconnaissance tacite^ pour avoir fait des recherches si louables et avoir surmonté tapt d'obstacles^ aûn de pouvoir mettre au jour tant de morceaux de poésie ^ dont quelques-uns sont assurémisnt très remarquables et qui seraient probablement restés cachés et inconpiis sans vos travaux et votre zèle;
Ifous nous réjouissons que la question d'établir des rapports entre la vieille Armorique et le pays de Gallos soit encore à l'ordre du jour. Mais pour ^u'on puisse établir des rappçrfs et poser les bases d'un système de coopération^ \\ npqs s^inble absolqpient nécessaire que le^Bas-Bretons aiept qqel(jHfi connaissance ^e cç pays,
qui était çiiitçefois si étroitement lié h i'Armorique; autrement des r^nseignementç mal dqnnés pourraient ni|ire à la ré^lisatipn 4e vœux formés dp part et d'au» tre av^c un épi ^pfipjresspmentt
Dans i)n entrptfÇQ que npus eûmes spr le pays de Qalles^ lorsque yous noqs {|tes Thonneur d'une visita (il y a de pela bien des années)^ nous vous faisions remarquer qup les Pas-Bretons ne conn^issaiont ppc^ que rien de potre pays ni d6 ses b^l^itapis, Nous re<: grettons vivement que cette ignorance^ que nous dé* plprions alctrs^ n^ait pas encore cessé d'exister^
|1 est bien vrai que vous ave^^ visité notre pays plu^ sieurs fois; ainsi il est tout naturel que vos compatriotes^ les Bas-Bretons^ viennent vous demander 4cs renseignements sur ces personnes que vûu& honore? du nom de a frères Gallois, p Nous sommes eontraint de dire que c'est avec étonnement que nous avens lu la singulière description que vous faites de notre contrée^ que vous appelez a le malbeureuj^ pays de Galles. » Il est même h craindre que les détails erronés que vous donnez sur les Gallois ne portent atteinte au ré<* tabljssement des rapports entre les deux branches oeU tiques.
Voici^ en effets ce qu'on lit dans votre introduction au Barza» Bniz à ee sujet s
ff C'était aux solstices qu'avaient lieu en Carabrie (pays de Galles)^ eomme les assemblées druidiques^ les plus grandes réunions chrétiennes; c'était dans les lieux consacrés par la religion des ancêtres^ parmi les dolmens, au bord des fontaines qu'on se réunissait; c'étdil k l^oeea^ipn des fêtes qu'on y célébrait que
revenaient périodiquement ces espèces de jeux oly/npiques où les bardes^ en présence d^un concours immense^ tenaient leurs séances solennelles et disputaient le prix de la harpe et de la poésie; où les athlètes entraient en lice et faisaient assaut de courage^ d^adresse ou de vitesse^ à l'escrime^ à la lutte ^ à la course et à vingt autres exercices semblables dont parlent les anciens auteurs; c'était à ces fêtes que la foule trouvait dans la danse et la musique une diversion passagère aux soucis journaliers de sa misérable existence. Innocentes et pures joies sanctifiées par la religion^ qui vous a enlevées au peuple de Cambrie? quels plaisirs vous ont remplacées? qu'étes-vôus devenues?
a Les sectes protestantes qui déchirent et dépoétisent ce malheureux pays ont ôté à ces fêtes tout caractère religieux : il n'en reste que des débris sauvés à grand'peine par les bardes^ ces gardiens de la nationalité galloise^ qui désormais ne s'appuie plus sur les mœurs^ la langue et les traditions. En Bretagne^ elles ont conservé leur génie primitif^ et la religion a continué d'être l'âme de ces solennités^ qui promettent encore à nos vieux usages^ à nos croyances vénérables^ à notre langue et à notre littérature rustique de longues années d'existence, d
Dans un autre de vos ouvrages ^, en parlant du combat du bâton , vous dites : « Ce genre d'escrime était en usage dans le pays de Galles avant le dix-septième siècle. A cette époque^ les ministres de la religion prétendue réformée l'abolirent avec les autres
^ Conter populaires des anciens Bretons, tom« U, page 8t7.
jeux nationaux gallois^ qui sont maintenant remplacés par les orgies du cabaret. »
Il y a bien longtemps que plusieurs de nos compatriotes nous ont prié de vous adresser quelques paroles simples et véridiques au sujet de l'opinion que vous manifestez sur notre pays. Après tant d'années de retard^ le moment actuel nous parait bien choisi^ puisque, d'après ce qu'on dit, une nouvelle ère doit commencer pour les rapports entre les deux pays. De plus, iious connaissons plusieurs Bas-Bretons respectables et à ridée large et éclairée qui liraient avec plaisir quelques paroles écrites par un Gallois sur son propre pays. Ainsi la vérité et la justice exigent que nous opposions à vos accusations gratuites contre notre pays des faits palpables, qui répondent aux vœux de nos compatriotes et en même temps éclairent plusieurs de nos amis dans la Basse-Bretagne.
Vous avez dû être profondément blessé lorsque vous avez visité nos régions, d'y voir les ravages faits par c( les sectes protestantes. s> Pour exprimer vos pensées douloureuses, vous avez établi une comparaison entre les deux pays, dans un langage bien poétique et coloré. Vous représentez celui de Galles comme étant « déchiré ^ dépoétisé et rendu malheureux par les sectes protestantes, » tandis que^ d'après vous, la Basse-Bretagne est toujours restée la terre classique de la poésie, de la religion et du bonheur.
Du reste, vous n'êtes pas le seul Bas-Breton qui ayez dépeint d'une manière bien énergique les misères apportées chez nous par le protestantisme. Un
missionnaire breton, qui a demeuré dans le pays de
GaIl<9S plusieurs mois et qqi a yu de près ce§ ¥P{^]heureux Gallois, paraît avoir eu le çcEuy tput l)?iyré en penaapt à leuf triste et déplprable ét^t. Dan^ yne lettre écrite en langue bretonne et in^pnipée im^ )@ Sreuriei ar feh, il fait pn î^ppel pressant pour çur voyer des p^issionnaires qui servissent d'auxiliaires k M, Tabbé M abé, qui était étaWi à eettfi époque h Abç-» rystwitb, dans le sud du pays de Galles,
Ypici ses paroles pathétiques : a Une grj^pde partie des Gallpis pnt r§Pié leiir foi par H crainte d'être dé« truits par les liugqçnpts», et mÙQUrd'hni. ^ rp^qepUûn de quelques-uns j ils n'ont aucune espèce de fpit ^ Puis il ajpute;» Habitants de la Qasse*^ Bretagne^ ayons dono pitié de nps frères les Bretons qui ^pnt an delsi du détroit, Dévouons tous memlire^ 4^ 1^ propa^ gande qui leur envoie des missionnaires, Plu$ le ppin-s bre des membres de votre société sera grand, plus les ressources que vou^ fournires seront abondantes , plus nous pourrons envoyer de prêtres bretons à nos misérables frères que les Anglais et les huguenots tien? nent dans les liens du malin esprit; plus tôt seront bri? sées leurs chaînes ^ a
Nous sommes eonvaineu que votre opinion, qni est celle du prêtre que nous venons de citer, est partagée par tout le clergé breton, ainsi que par la grande ma* jorité de vos compatriotes. Puisque vous et d'autres Bas-Bretons, qui avez visité le^ malheureux Gallois, semblés prendre plaisir à faire entre les deux pays des rapprochements dont le résultat est de placer le
* BreuHez ar feiz pour f année 1849, pages Î00,Î01.
pays de GaUcis imfk m état 4'ipfériqrité trè» ïpwqïié, i^j\i %Q\m ]e rsppQrt des iQûsurs que sous celui des institutions religieuses ^ nous ne penspns pas que l'on puisse noqs taxer 4e présoipption si nous hasardons epire le Bpse-Bretague et le pays de Galles une eom«p^fti^QU dont le sevil ^ut sera de rétaldir les faits dans tûute leur vérité.
Oo pepiprend l'ardeur avec laquelle vous faites réloge de votre pays^ entouré comme vous l'êtes da nombreux écrivains dont quelques-uns ont une grande notoriété et qui ont mis en ouvre tous leurs efforts et leurs talents pour dépeindre les merveilleuses qualités des Bas-rBretonSt
Des pembreuji panégyriques qui ont été publiés sur la Basse-Bretagne > nous ne citerons que quelques extraits tiré^ de vos meilleurs auteurs i
a Peuple de la Basse-Bretagne^ peuple fidèle et bon* néte, le jour où tu pourras passer devant ces maudits cabarets sans y entrer^ tu seras le premier peuple du monde. «. Selon Topinion de plusieurs^ vous n'êtes pas de bons cbrétiens parce que vous n'êtes pas assez instruits s plut à Dieu que tout le monde fût aussi in* struit que vous Pêtes des vérités de l'Evangile l Regap« dei avec mépris toutes ces sottises que Ton débite sur votre ignorance. Nous ne sommes pas aussi ignorants qu^on veut bien le dire. Vous avez entendu ce que les méchants qui ont abandonné I«| foi ont dit de vous. TI est vraii vous ne comprenez pas le français^ vous n'avez pas autant de génie que ces incrédules; mais il vaut mieux que vous connaissiez Jésus-Christ et son Evangile. Ce n- est pas vous qui êtes aveugles , mais
ce sont ces misérables qui se trompent par leur propre méchanceté ^. d — a Cette terre bretonne^ d'où la foi catholique s^exhale comme un parfum *. d — a Le soleil n'a jamais éclairé de canton où ait paru une plus constante^ une plus inviolable fidélité dans la foi ! M y a treize siècles qu'aucune espèce d'infidélité n'a souillé la langue qui a servi d'organe pour prêcher Jésus- Christ^ et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant professer autre religion que la catholique '. » — « La conservation de la foi et des vertus sociales parmi les Bretons est due principalement à leur langue ^* » — a Qui sauvera dans l'avenir sa simplicité religieuse^ mille fois préférable à toute l'élégance sceptique des mœurs modernes? Qui la préservera de l'irréligion et de la corruption qui gagnent^ avec le français^ les autres provinces^ si ce n'est encore et à toujours la langue d'or de nos aïeux*. » — a Le soleil n'a jamais lui sur un pays où Tarbre de la foi a pris des racines si profondes et a porté tant de fruits que la Basse-Bretagne *• »
Nous pourrions continuer ces citations^ mais cellesci suffisent pour l'objet que nous nous proposons^ qui est de comparer la Bretajgne^ qui n'a pas brisé la chaîne et la tradition des apôtres et qui ne s'est pas détachée de l'unité de l'Eglise ^ et le pays de Galles déchiré par
* Mandement breton pour Vannée 1846.
« De Oaraé, Revue de Bretagne et de F^rf<fe,i857,pagei6. ' Le P. Maunpir, cité par M. de la VillemarqHé,
* Laennec, Lettre à M, Legonidec {Gramm. bret., page 18). » De Bonald, Lettre à M. de la Villemarqué, 14 sept. 1839.
* Brewiez ar feiz pour Vannée 1849, page 65.
Hes sectes protestantes; — la Bretagne , ou la foi catholique s'exhale comme un parfum, et le pays de Galles, qui n'a aucune espèce de foi; — Pnne, qui produit plus de ft'uits qu'aucun autre pays du monde, l'autre, tenu par les huguenots et les Anglais dans les liens du malin esprit; — Tune, dont la religion et le génie continuent d*être rame de ses réunions chrétiennes et de ses solennités, l'autre, dont les réunions ont perdu tout caractère religieux, et que les sectes protestantes ont dépoétisé. Nous avons surtout le droit d'établir une comparaison entre la Bretagne, où le christianisme fit perdre aux grandes réunions nationales leur caractère paîen^ mais où il ne paraît avoir changé ni leur institution fondamentale^ ni leurs cérémonies^ ni leurs usages^ ni le temps^ ni le lieu ; où^ fidèle à sa manière habile d'agir avec les barbares, il n'abattit pas le temple^ mais le purifia; et le pays de Galles^ où les ministres de la religion prétendue réformée abolirent les jeux nationaux gallois^ qui sont maintenant remplacés par les orgies du cabaret.
. Ici^ permettez-nous de faire une remarque en foute sincérité. Â votre point de vue comme catholique-romain consciencieux et Breton dans l'âme , il n'y a rien d'étonnant que vous et le clergé breton déploriez les doctrines funestes semées par l'hérésie » et qui ont produit des fruits si amers parmi vos frères gallois. Il est naturel aussi que vous considériez votre pays comme le pays classique des doctrines de Rome et le plus religieux du monde. Vous ne serez pas ^ nous le pensons^ plus injuste pour nous que nous ne l'avons été pour vous^ et vous nous permettrez de penser, en
netre qualité de Gallois et prâtestant C0n<oi6iicievi(j que notre pays est beaucoup plus avauoé que le vôtre dans la civilisation et surtout dans la qonnaissance et dans la pratique de la religion de Jésus-Christ. Notre impartialité ne peut nous faire oublier qu'il ne s'agit pas ici d'opinions personnelles sur l'un ou Fautre pays^ mais de faiti certains et palpables. Heureusement pour l'humanité^ celui qui n^a jamais connu le pé^; ché nous a laissé une règle certaine et infaillible « qui peut s'appliquer aux nations aussi bien qu^aux individus 2 a Vous les reconuaitrez à leurs fruits, m Dans cette petite discussion^ ayons donc recours auv fatis seulement, Envisageons le pays de Galles ^ qui a a brisé la ehaine et la tradition des apôtres et s'est détaché de l'unité de l'Eglise papale, d Nous regrettons beaucoup que les limites que nous devons nous imposer ne nous permettent pas de faire usage ici des preuves historiques qui établissent Jusqu^ti la dernière évidence, que notre pays n'a pas été soumis à Taute* rite de TEglise de Rome avant le règne d'Henri H d'Angleterre^ et que, même à cette époque, il n^y man* quait pas beaucoup d'âmes assez fidèles et courageuses pour protester énergiquement contre les empiétements et les erreurs de la papauté. Vous n^norez pas que plusieurs siècles avant les efltorts de saint Grégoire et la mission du moine Augustin, le christianisme était établi dans la Grande-Bretagne, et que les Eglises de ce pays, ainsi que les Eglises primitives de la Bretagne armoricaine, avaient conservé la pure doctrine apostolique et leur indépendance vis-à-vis de Rome. Vous savez aussi que, de l'année il6 à l'année 500, près