B. Maurice, Carlouche (Paris, 185D,in-12), p
LE MARQUIS DE MO:sTESPAiN «
licnri-Louis de Pardaillan de Goiidrin, marquis de Montcspan, est le plus connu des prisonniers que le For l'Eveque renferma au x\if siècle. Le grand roi lui avait pris sa femme et, chose extraordinaire, «extravagante», disent les contemporains, Montespan ne s'en trouvait pas charmé. Molière eut beau consacrer son génie à sa conversion :
Un partage avec Jupiter N^a rien du tout qui déshonore...
Montespan demeurait hérétique et réclamait sa femme.
« L'été, à Saint-Germain, écrit la grande Mademoiselle, M. de Montespan, qui n'était pas trop bien avec sa femme — c'est un homme fort extravagant et d'une conduite extraordinaire, mais qui a bien de l'esprit — se déchaîna fort sur le bruit
1. Jean Lemoinc et André Lichtenbcrgor, De La Vallière à Montespan ^Paris,s. d. [1902], in-8»), p. 252 et sniv.
de l'amitié du roi pour elle, allant en parlant à tout le monde. Quand il allait à Saint-Germain et qu'il faisait de ses prônes, M"'" de Montespan était au désespoir. Il venait fort souvent chez moi ; il est mon parent et je le grondais. Il y était venu un soir et m'avait fait une harangue qu'il avait faite au roi, oii il lui citait mille passages de la sainte Ecriture, lui citait David, enfin lui disait force choses pour l'obliger à lui rendre sa femme et à craindre le jugement de Dieu. Je lui dis :
— Vous éles fou. Il ne faut point faire tous ces contes. On ne croira jamais que vous avez fait cotte harangue ; elle tombera sur l'archevêque de Sens qui est votre oncle et mal avec M""" de Montespan. »
« Cette harangue, poursuit M''^ de Montpensier, était admirable. Je fus à Saint-Germain le lendemain. J'avais chaud. J'entrai sur sa terrasse, qui est devant les fenêtres de la reine, et je dis à M""" de Montespan :
— Venez vous promener avec moi. J'ai vu votre mari à Paris, qui est plus fou que jamais. Je Tai fort grondé et lui ai dit que, s'il ne se taisait, il mériterait qu'on le fit enfermer.
« Elle me dit :
— II est ici qui fait des contes dans la Cour : j'en suis si honteuse de voir que mon perroquet et lui amusent la canaille. »
A ce moment on vint demander la marquise de
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Montcspan de la part de M'"^ de Montausier, femme du gouverneur du dauphin. Montausier était unhomme honnête et rude qui roua h^. dauphin de coups et l'abrutit. Sa femme était une « précieuse sur le retour», l'Arsinoé de Molière, vertueuse et dévote, et qui avait favorisé, avec onction et componction. les amours de Louis XIV avec M""" de la ValUère d'abord, avec M*"' de Montespan ensuite.
On manda M'"'' de Montausier chez la favorite, en lui annonçant : « M. de Montespan vient de sortir».
« Elle me quitta, dit la grande Mademoiselle. J'entrai un moment chez la reine qui se retira. J'allai chez M""*^ de Montausier qui contait à M'"'' de Montespan Textravagance que son mari venait de faire. Elle était sur son lit, qui tremblait de la colère où elle était et avec raison. Elle ne pouvait quasi parler. Elle me dit :
— M. de Montespan est entré ici comme une furie et m'a dit rage de madame sa femme et à mo<* ton le les insolences imaginables. J'ai loue Dieu qu'il n'y ait eu que mes femmes ici, car, si j'avais eu quelqu'un, je crois qu'on l'aurait |eté par les fenêtres.
« Le roi l'ayant su, on alla chercher Montespan pour l'arrêter; mais il se sauva. Gela fit un bruit épouvantable dans le monde, maison l'apaisa tant que l'on put. »
il4 LA BASTILLE DES COMÉDIENS
Saint-Simon conte également l'aventure en l'épiçant <le détails d'un goût relevée
« Le roi donna à garder (M""^ de Montespan) à M""" de Montcbusier, chez qui elle logea. M. de Montespan, devenu plus furieux, s'appliqua à gagner du mal avec le même soin que, d'ordinaire, on l'évite. Son projet était de gâter sa femme et de le communiquer au roi. 11 (le roi) enfut averti et chargea M""* de Montausier de redoubler de vigilance. M. de Montespan ne laissa pas de parvenir jusqu'à sa femme ; mais dès qu'elle l'aperçut, elle fit des hauts cris et courut se réfugier dans les bras de M"' de Montausier où il courut après elle. Là se passa une scène terrible. »
Le scandale se répandit. Les commérages l'embellissaient. On allait jusqu'à dire que l'archevêque de Sens, oncle de Montespan, aurait souffleté la favorite.
Et il est fâcheux que le détail ne soit pas confirmé : labelle méritait correction de ce genre. MM. Lemoine et Lichtenberger, dans leur beau livre, De la Vallière à Montespan^ estiment qu' « il n'était pas besoin de telles excentricités pour déterminer le roi à se débarrasser d'un mari si encombrant ». «Quelques mois plus tôt, déclarent les deux brillants historiens, Louis XIV avait eu à subir de nouvelles remontrances du duc de Mazarin qui
1. Ecrits inédits de Saint-Simon, publiés par Faugère, VI, 315 art. Montausier,
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l'engageait à quitter La Vallière ; celles de M. de Montespan, venant en personne lui reclamer sa femme, si même il avait dû les tolérer une fois, ne pouvaient pas se reproduire. » La « Majesté royale » était incompatible avec les plaintes du mari volé. (( L'atTront public fait à M""® de Montausier acheva d'exaspérer la colère du roi. » Bref, concluent nos deux auteurs, a il était nécessaire de sévir ». Une lettre de cachet écroua au For l'Évoque ce mari, qui, en ce siècle du bon ton, se mettait sur un ton aussi déplorable.
Les savantes recherches de MM. Lemoine et Lichtenberger ont retrouvé deux actes que Montespan passa, rue Saint-Germain-l'Auxerrois, « entre deux guichets, » le 30 septembre 1668. L'un des actes lui faisait avancer par un de ses fermiers 6.000 livres destinées à payer son tailleur et à solder les frais que, « selon son imagination gasconne, ne pouvait manquer de lui occasionner son incarcération prolongée ». On verra qu'une détention au For l'Evêque coûtait cher aux hommes de qualité et que, en cette circonstance, l'imagination de Montespan n'était pas aussi gasconne qu'il semblerait tout d'abord.
L'autre acte passé par Montespan révoquait la procuration qu'il avait donnée, le 1"" mars précédent, à la dame son épouse pour régir et gouverner leurs biens.
Le 4 octobre, l'écrou de Montespan était levé. Il sortait avec un exil dans les terres du marquis d'Antin, son père.
DE PAR LE ROY
Sa Majesté étant mal satisfaite de la conduite du sieur marquis de Montespan, ordonne au chevalier du guet de la ville de Paris qu'incontinent qu après, qu'en vertu de Tordre de Sa Majesté, qui en a été expédié, ledit sieur marquis de Montespan aura été mis en liberté des prisons de For rÉvéque, où il a été détenu, il lui fasse commandement de la part de Sa Majesté de sortir de Paris dans vingtquatre heures, pour se rendre incessamment dans Tune des terres appartenant au sieur marquis d'Antin, son père, situées en Guyenne, et d'y demeurerjusqu'à nouvel ordre de Sa Majesté, lui défendant d'en sortir sans sa permission expresse, à peine de désobéissance. Mande et ordonne, Sa Majesté, à tous ses ofticiers et sujets de prêter main-forle, si besoin est, audit chevalier du guet pour l'exécution du présent ordre ^
Et MM. Lemoine et Lichtenbcrger tirent de l'aventure une morale dont la couleur paraît avoir e'té quelque peu altérée par les rayons du lloi- Soleil. « Si vif que pût être le mécontentement du roi, écrivent-ils, on comprend qu'il ne pouvait guère avoir d'autres procédés à l'égard de M. de Montespan. Les délits de ce mari étaient d'ordre
1. Publié, d'après les Archives de la guerre, par Lemoine et Lichtenberger, De La Vallière à Montespan, p. 265-26G.
si particulier qu'il était dilTicile de le garder sous les verrous sans que son incarcoration revèlît quelque chose d'odieux. Le respect du au roi et le peu de fonds qu'on pouvait faire sur les promesses de l'inconstant marquis rendaient son séjour à Paris impossible. Le bruit courut que M. de Montespan avait accepté de transiger et reçu une somme d'argent que quelques contemporains fixent à cent mille francs. La chose est peu vraisemblable. Le fait est qu'il ne recouvra sa liberté qu'à la condition de partir pour la Guyenne. Mais il emmenait avec lui un otage précieux : son fils, celui de sa femme, dont la naissance a pu jusqu'ici passer inaperçue dans l'histoire de ses parents, le futur marquis, puis duc d'Antin, âgé alors de deux ans, et qu'aucun subterfuge légal ne pouvait lui disputera » Au fait, il n'eût plus manqué que cela.