‹ La Bastille des comâediensChapitre 68 sur 122 · LES COMÉDIENS AU FOR L'ÉVÉQUE · texte numérisé non relu

LES COMÉDIENS AU FOR L'ÉVÉQUE

GoQiédiens et comédiennes étaient écroués au For l'Eveque pour manquement aux ordonnances du roi sur les spectacles et quand ils s'écartaient u du respect qu'ils devaient au public » ou à messieurs les gentilshommes de la Chambre qui avaient la direction des théâtres. Pour expliquer et comprendre cette juridiction, il convient d'ajouter que, si la Chambre du roi, dont les comédiens faisaient partie, avait le droit de les juger et de les punir-, c'est que ceux-ci y trouvaient, d'autre part, appui et protection. La « Chambre » était pour eux un abri dans les moments difficiles, et quand ils prenaient leur retraite elle faisait augmenter sur la cassette

1. Une partie des documents utilisés dans ce chapitre, documents qui avaient été signalés dans le Catalogue des Archives de la Bas- Lille, aux mots Acteu>\ Comédie, Opéra, ont été utilisés depuis par M. Paul d'Estrée, en des études publiées dans le Ménestrel ^ le Courrier de Rocheforl, la Gazette anecdolique.

2. Cf. Arthur Pougin, Dictionnaire du théâtre, p. 386, au mot For rEvéque ; GaiSion Maugras, les Comédiens hors la loi, p. 129 et suiv.

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royale, on proportion de leurs besoins, la pension que leur Faisait la Comédie.

L'arrestation était généralement ordonnée par celui des quatre premiers gentilshommes qui se trouvait en exercice. Elle était opérée en vertu d'un (( ordre anticipé », puis notification en était donnée, par les soins du lieutenant de police, au ministre de Paris — c'était généralement le ministre de la Maison du roi — afin qu'il expédiât un « ordre en forme », c'est-à-dire revêtu du seing du roi et de son propre contre-seing. En théorie c'étéiit le roi, source de tout pouvoir judiciaire, qui aurait dû, après examen de l'affaire, décider l'incarcération : en réalité, quand la demande d'arrestation venait sous les yeux du ministre, le comédien était déjà rendu à la liberté, car le délit étant généralement sans gravité, la détention ne durait que quelques jours. Le ministre qui, à défaut du roi, aurait dû décider l'emprisonnement, se trouvait ainsi averti quand l'affaire était terminée, si bien qu'il ne lui restait qu'à contresigner de la même encre l'ordre d'écrou et l'ordre de liberté.

Le choix du F'or l'Evêque, pour la détention des comédiens, témoignerait des égards que l'ancienne société avait pour eux. Les acteurs des grandes scènes de Paris — et comme chacune d'elle avait un privilège, c'étaient en réalité tous les acteurs de hi capitale — étaient, nous venons de le dire, attachés

à hi Chambre du roi. Tli('oriqiicmenl le souverain, qui n'avait pas besoin d'eux tous les jours, les prêtai t au pnl)lic. Puisqu'ils faisaient partie de la Ciuimbre, on se demanda au xvn*" siècle si les acteurs n'étaient pas, du fait menie, anoblis. La question fut débattue. Du moins ils conservèrent la permission de porter l'épée, et l'on verra par la suite qu'ils ne laissèrent pas d'en user maintes fois en vrais gentilshommes. Aussi le comédien, qui est condamne à une incarcération au For l'Evêque, n'y est-il pas conduit par un agent de police, à moins qu'il ne se soit rendu coupable d'un délit vulgaire qui. relèverait aujourd'hui de la police correctionnelle. Le plus souvent il s'y rend librement, seul, l'épée au côté : tels les officiers et les gentilshommes, sur invitation de Sa Majesté, venaient prendre logis au château de la Bastille ou, à Vincennes, au donjon royal.

A l'usage d'enfermer les gens de théâtre au For l'Éveque il y eut quelques — très rares — exceptions. En deux ou trois circonstances — notamment pour l'illustre Le Kain — la prison de l'abbaye Saint-(iermain, appelée généralement 1' « Abbaye » tout court, suppléa la prison de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois^. Il convient d'ajouter que l'Ab-

1. «M. le duc d'Aumont m'ayant demandé de faire arrêter le sieur Bernard, comédien de la Comédie-Française, qui lui a manqué essentiellement, je l'ai fait conduire dans la prison de l'abbaye Saint-Germain des Prés, sur l'ordre du roi du 15 juillet 17G0. M. le

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baye était la doublure de Fort l'Evêque, prison militaire comme celui-ci, où étaient conduits les justiciables des maréchaux de France.

Parmi les gens de théâtre, la très célèbre Florence eut seule la faveur d'être mise à la Bastille. File était danseuse, fille d'un cabaretier nommé Pèlerin ; mais elle avait des grâces de chatte dont la cour raffolait. Elle était à ce moment la maîtresse du prince Léon, fils du duc de Rohan-Ghabot, lequel obtint de Louis XIV une lettre de cachet, quand il apprit que son fils s'apprêtait à épouser la comédienne. N'oublions pas que Florence eut la haute fortune de donner un fils au duc d'Orléans, neveu de Louis XIV, plus tard régent du royaume. Ly grand roi ne pouvait pas faire moins que les honneurs de la Bastille à une personne qui lui tenait de si près ^

Quand il s'agit, au contraire, de comédiennes de peu de considération, de Victoire Monroy, par exemple, actrice des pantomimes de l'Opéra- Comique à la foire de Saint-Laurent, ou de Marie- Élisabeth Favre, dite Léger ou la Bertinière, engagée au même Opéra-Comique, filles folles, mais

duc d'Aumont l'ayant jugé depuis assez puni, je l'ai fait mettre en liberté en vertu d'un autre ordre de Sa Majesté du 18 du même mois, » Note du lieutenant de police au ministre de Paris {Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 12062, f. 141).

1. Les documents ont été publiés par Ravaisson {Archives de la Bastille, XI, 381-99).

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habiles à ruiner les « fils de famille », le For rÉvêque parut trop distingué. On les môla aux « demoiselles du bel air » qui avaient pour logis Saint-Martin ou Sainte-Pélagie ^

C'est Belony, acteur de la troupe Saint-Edme t\ la foire, qui ouvre pour nous la séi'ie des comédiens incarcérés au For l'Evêque. 11 y fut conduit à la fin de mars 1714, sans que nous en connaissions le motif. Il fut rendu libre des le mois d'avril, pour raisons de santé-.

Le premier en date des comédiens du roi que nous trouvons au For l'Evêque est Moligny^, C'était

1. Dossier Monroj', Blbl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11653, f. 304; — doss. Favrc, ibid. ms. 11613, f. 127-43.

2. Rapports du lieutenant de police René d'Argenson, éd. Paul Cottin, p. 338 et 3.j8.

3. Etienne Milache, dit de Moligny, né en 1685, débuta à la Comédie Française en 1113 et quitta le théâtre en 1725, avec une pension de 1.500 livres, non de 500 comme limprime M. Campar don (Cf. Bi/A. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 10954, f. 77). «Je suis nalif de Paris, dit-il dans une lettre au lieutenant de police, fils d'un marchand de vin, y ayant père, mère, frère, sœur

une nature emportée, violente, cherchant querelle à tout venant. Le 15 mai 1715, il se battait en plein jour, rue Contrescarpe, avec son camarade Quinault. iMaurice Dupont, maître savetier, assista à la scène. « Il vit deux hommes, l'un vêtu de noir qui venait du côté de la rue Saint-André ; l'autre vêtu de musc, d'assez grosse taille, perruque blonde, qui venait du côté de la rue Dauphinc. » Le gros blond était Moligny. Il aborda l'homme vctu de noir en lui criant :

— Allons, gueux, faquin, l'épée à la main !

Et, du plat de son épée, il le frappait sur les épaules. « Ledit vêtu de noir se reculade quelques pas et mit Tépée à la main et se mit en défense : le vêtu d'un habit musc lui poussa quelques coups qu'il para, et comme ils poussaient tous deux, deux Messieurs vêtus de noir, qui passaient, mirent l'épée à la main et, dans le moment, en prirent chacun un qu'ils embrassèrent. »

Cependant Moligny criait toujours :

— Tu es un faquin et un gueux !

A quoi Quinault répondait !

— Allez! je ne vous croyois pas d'un cœur si

et cousines établies» [Lettre s. d. (du mois d'août 1720); Dibl. de V Arsenal. Arch. de la Bastille, ms. 10954, f. 77J. Ala Comédie, il jouait les rôles de Crispin. Le Mazurier {Galerie his torique., I, 419) le fait mourir le 18 janvier 1727; mais M. Gampardon [Comédiens du roi, p. 240) publie un document qui le montre encore en vie le 4 septembre 1730.

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bas de mettre Tépée à la main dans une rue. D'ailleurs raiïairo n'eut d'autre suite que des enquêtes et rapports d officiers depolice^

Le 4 août 1723, L la r.'pri'sentation de la Comédie- Française, sur les cinq heures, on entendit du bruit aux troisièmes loges. L'officierdugu6,M. deChevery, y étant monté, reçut plainte de M. Dangereux fils, marchand de toile : le sieur Moligny venait de lui jeter une carafe d'orgeat par le nez, dans le temps du spectacle, en la présence de tous les spectateurs, le menaçant, en outre, de lui donner des coups de canne. Le rapport de l'exempt Pannelier reconstitue la scène. Dangereux se trouvait aux troisièmes loges avec une dame Legrand, accompagnée de ses deux filles. Moligny entra. M"'' Legrand tenait une carafe d'orgeat, que Dangereux venait de faire monter par le garçon du café Procope, et Moligny d'y fourrer ses doigts tout pleins de tabac; puis il prit une seconde carafe d'orgeat de dessus la soucoupe et la but d'un trait. Quand le garçon de chez Procope monta pour « l'addition», Dangereux dit qu'il réglerait cinq carafes, mais que la sixième était à Moligny.

— Hé! dit celui-ci, je ne paierai pas; je serais bien taché de payer avec gens plus grands que moi.

1. Voyez les documents publiés par Campardon [Comédiens du 7-0/, p. 237-39).

Puis, se tournant vers Dangereux:

— Monsieur, n'ètes-vous pas plus grand que moi d'une aune?

— Si je suis plus grand que vous, réplique le marchand de toile, je n'ai jamais été bateleur.

C'est a cette réplique que Moligny répondit par la carafe d'orgeat au travers du visage. Le marchand de toile s'essnyait, tandis que le comédien du roi lui promettait cent coups de bâton par-dessus le marché et, s'adressant à la plus jolie de ces demoiselles Legrand :

— Si jamais ce visage-là va chez vous, je veux que vous le jetiez par les fenêtres!

L'exempt Pannelicr conclut à l'incarcération de Moligny, « car il peut arriver que ledit Moligny, qui est un querelleur, un insolent et un séditieux, pourrait insulter le sieur Dangereux que j'ai appris être un honnête homme».

Moligny demeura au For l'Eveque du 10 au 15 août 17231.

C'est encore une querelle, au café de Lescure, avec un lieutenant de cavalerie nommé Poumot, qui ramena sous les verrous de For l'Eveque le bouillant comédien, le 2 août 1726. Plusieurs acteurs et gentilhommes et M"^ Lescure assistaient

{. Bibl. de VArsenaL Arch. de la Bastille, ms. 11789, f. 8-10.

à la scène. L'officier avait pris tout d'abord les insultes de Moligny en patience ; uiais, sur les observations des assistants, il s'était décidé à lui donner des coups de canne. Moligny tira Tépée : c'est un duel en règle. L'épée du comédien se brise. Il estconduit au For l'Evêque. De sa prison, il écrit au lieutenant de police qu'il doit être mis en liberté parce qu'il est de condition très supérieure à l'officier : lui, Moligny n'est-il pas, dit-il, fils d'un marchand de vin et ne jouit-il pas d'une pension de 1.500 livres sur la Comédie ? Pannelier, commandant la garde de la Comédie, faisait son rapport sur Moligny : « Je puis assurer qu'il serait très important de purger Paris d'un pareil sujet qui est un intrigant de profession, à qui messieurs les gentilshommes de la Chambre ont défendu l'entrée des loges, du théâtre (lisez de la scène) et du foyer de la Comédie ^ » Moligny était à la retraite depuis une année.

Armand, comédien français, ayant été invité à se constituer prisonnier au For l'Evêque, s'y rendit le IG décembre 1727. René Hérault, lieutenant géné-

1. BihL de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 10938, f. 65-68.

rai de police, en écrivit au comte de Maurepas, ministre de Paris :

Le nommé Armand, comédien français, a eu un enfant avec la petite Legrand, qui est aussi comédienne, qui s'est absentée depuis quelque temps du spectacle. J'ai mandé Armand plusieurs fois depuis un mois pour savoir ce qu'est devenue la petite Legrand, ainsi que Fenfant. Mais il ma toujours dit qu'il n'en savait rien et qu'il n'avait autre chose à me dire. Comme une telle réponse ne peut que donner du soupçon et que, d'ailleurs, elle marque un air d'indépendance, M. le comte de Maurepas est supplié d'expédier un ordre pour l'arrêter et conduire en prison pour l'obliger par cette voie à déclarer ce qu'il sait \

Armand se rendit à For l'Evêque librement. 11 en sortait de même pour aller jouer, soit à Versailles, soit à la Comédie. Le commissaire Lecomte ne vint que le d9 décembre pour remplir les formalités d'écrou. « J'ai été au For l'Evêque, écrit-il au lieutenant de police, en date du 19 décembre 1727, où j'ai écroué le sieur Armand, comédien français, en vertu de l'ordre du 15 du présent mois. J'ai ordonné de votre part au concierge de ne le point laisser sortir. J'ai appris qu'il s'était rendu en prison mardi dernier (16 décembre), qu'il avait été à Versailles mercredi pour jouer, qu'il était revenu jeudi au For l'Evêque et que, le même jour, il avait été jouer à la Comédie, après laquelle il était

1. Bibl. de V Arsenal^ Arch. de la Bastille, ms. 10954, f. 83.

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revenu au For FEvôque à huit heures et demie du soir. »

François-Armand Huguet, dit Armand, était né h Richelieu en 1699. Il jouait les premiers comiques et (( les grandes livrées». Il avait commencé par doubler La Thorillière, le dernier survivant de l'illustre troupe de Molière. A la mort de La Thorillière, en 1731, Armand se trouva chef d'emploi. Il était homme d'esprit. En 1724, lors de la reprise des Trois Co7(si?ies, il chantait le couplet iinal de la pièce :

Si r amour cFim trait malin

Vous a fait blessure :

Prenez-moi pour médecin Quelque bon garde-moulin^

La bonne aventure 0 gué!

La bonne aventure.

Le public l'ayant bissé, Armand reprit en ces

Icrmos :

Si r amour d'un trait charmant

Vous a fait blessure :

Prenez pour soulagement Un bon gaillard comme Armand^ La bonne aventure

0 gué!

La bonne aventure.

Ce furent dos cris, des applaudissements et depuis le public ne cessa de lui redemander sa variante K Armand sortit du For TEveque, à la sollicitation du duc de Gesvres, le 25 décembre 1727 -. Il ne se retirera de la Comédie qu'en 17(35 et mourut le 26 novembre de la même année. Quant à la « petite Legrand », de son prénom Charlotte, qu'Armand (( le bon gaillard » avait rendue mère, elle était sa camarade à la Comédie, fille de l'acteur et auteur Legrand, auteur du Paj/s de Cocagne, que Lessing, appréciation qui a mis une nuance de ridicule dans la gloiic du célèbre critique — regardait coQime le chef-d'œuvre de la scène française. Charlotte Legrand joua avec beaucoup de succès dans les pièces de son père; mais elle réussit plus particulièrement dans les travestis, imitant à ravir les Arlequins de la Comédie italienne. Elle quitta la Comédie-Française pour rOpéra-Comiuue et mourut à Amsterdam en juin 17iO.

Suivent quelques incarcérations d'acteurs et danseurs de l'Opéra et de TOpéra-Comique. Cuvillier, acteur à l'Opéra, part le 19 août 1727, sans avoir

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