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Le Mazurier, I, 5o

2. Les documents relatifs à cette affaire, qui se trouvaient dans les Archives de la Bastille, ont été dérobés et la trace s'en est perdue ; la plus grande partie de ceux qui étaient conservés aux Archives de la Préfecture de police ont été brûlés par l'incendie de mai 1811. — Le récit qui suit a été puisé aux sources suivantes : registre (2' section F, n°ol, reg. 5) des Archivesde la Préfecture de police; lettre adressée par M. de Valbelle à Voltaire, le 16 avril 176o, publiée par Gaston Maugras, les Coiyiédlens hors la loi, p. 294-295 ; relations envoyées par Fontenay au prince Franc. - Xav. de Saxe {Correspondance inédile du prince Fr.-X. de Saxe, publiée par Arsène Thevenot, p.l8o-188) ; les Mémoires de Le Kain, de Mole et de la Clairon, la Correspondance de Garrick, le BacfiaU" mont, la Correspondance de Grimm et des nouvelles à la main contemporaines. Cf. le récit donné par Edmond de Concourt, les Actrices du XVIIt siècle, 3/"" Clairon (Paris, 1890, in-16j, et celui de Gaston Maugras, livre cité, p. 28G-30o.

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de la Répiihlujue des lettres, à la date du 6 avril 1765. Un acteur assez médiocre, nommé Dubois, s'est fait ij;uérir d'une maladie lionteuse par un chirurgien qui s'est plaint à la compagnie de n'avoir pas été payé. M^'" Clairon, très vive sur le point d'honneur, a ameuté toute sa cohorte et en a parlé à M. de Richelieu, gentilhomme de la Chambre. Celui-ci a traité l'affaire comme une affaire de vilains. Il n'a pas voulu s'en mêler. Il en a remis la décision aux comédiens, disant qu'ils étaient les pairs de Dubois et pouvaient le juger. En conséquence, il a été chassé, lui et un nommé Blainville qui paraissait avoir rendu quelque faux témoignage dans l'affaire. »

On estimera ce récit exact, en faisant réserve toutefois sur l'appréciation : « a traité l'affaire comme une affaire de vilains ». On a vu plus haut comment les acteurs de la Comédie-Française étaient réellement, par l'usage, les juges de leurs camarades, vrai tribunal des pairs : dernier vestige — et vraiment est-ce à ce théâtre qu'on eût pensé le trouver? — des assises féodales. Oi les vilains n'étaient pas jugés par leurs pairs.

Au début, les acteurs de la Comédie avaient soutenu leur camarade Dubois, lequel niait la dette ; puis il s'était révélé que Dubois était un fripon. D'un mouvement unanime le théâtre décida qu'il n'était plus possible de jouer avec lui.

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La suite de l'aventure est dans la Correspondance de G ri m m :

(( Le malheur du sieur Dubois avait touché le cœur de sa fille, actrice de la Comédie-Française, et, après M"^ Clairon, frôle, mais unique espoir du public. L'aimable Dubois, animé de cette piété filiale qui mène droit à l'héroïsme, entreprend de sauver son père à quelque prix que ce soit; le pouvoir de ces charmes, que l'intérêt et le malheur rendent encore plus touchants, lui assure un triomphe linal. Elle part et se résigne à son sort. Dût-elle sacrifier jusqu'au repos de ses nuits, dûtelle donner pour rien ce qu'on lui paie chaque jours au poids de l'or, son parti est pris et il ne sera pas dit qu'elle ait mis des bornes à sa tendresse filiale. L'histoire prétend que la beauté, selon l'usage, trouva les dieux propices; qu'un des premiers gentilshommes de la Chambre ^ se rappelant les anciennes bontés de la belle Dubois, ne put la voir dans cet état sans lui en demander de nouvelles et sans lui promettre de finir ses malheurs. Quoi qu'il en soit, tout est changé en un instant. Les premiers gentilshommes avaient agréé, et même ordonné le renvoi du sieur Dubois, et,

\. Le maréchnl de Richelieu. —D'après le Bachaumont (II, 204), il ne s'agit pas du maréchal de Richelieu, mais de son fils, le duc de Fronsac. Le maréchal ne serait intervenu en faveur de Dubois quà la demande de son fils.

ce matin même, vers le midi, ils envoient ordre à la Comédie de jouer le Siège de Calais avec le sieur Dubois ^ »

On est au 15 avril 17G5, M"' Clairon, qui parle avec une éloquence tragique- de sa « sensibilité » et de son « honneur », lève l'étendard de la révolte. Elle trace le plan d'aclion. Chacun l'écoute.

Tout est disposé pour la représentation. Le Siège de Calais est sur raffiche. Le Kain arrive le premier. S'adressant au semainier:

— Qui jouera le rôle de Mauni?

— C'est Dubois, d'ordre du roi.

— Cela étant, voilà mon rôle.

Et Le Kain s'en va.

Mole survient, môme scène ; puis Brizard et Dauberval.

Enfin voici la Clairon.

— Je suis toute malade, je me suis tirée de mon lit ; mais je sais ce que je dois au public et dussé-je en mourir je jouerai mon rôle.

Et, se tournant vers le semainier: ^

— A propos, qui fait le rôle de Mauni.

— C'est Dubois.

— Oh ! oh ! voilà que je me retrouve mal, je vais me remettre dans mon lit.

1. Correspondance de Grimm, éd. Maurice Tourneux, t. VI, p. 258-59.

2. « ... prenant le ton. de Gornélie... » {Correspordance du prince de Saxe, p. 185-186).

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Et la tragédienne repart dans sa chaise à porteurs.

L'heure du spectacle sonne. On consulte M. de Biron, gentilhomme de la Chambre, qui se trouvait par hasard au « théâtre ». On convient de donner le Joueur, au lieu du Siège de Calais, et d'en glisser l'annonce à la suite du compliment. Cependant, les nouvelles s'étaient répandues au parterre. Le rideau se lève et Bouret, le complimenteur, s'avance à la rampe, ses gants blancs à la main. Il dit de la voix la plus humble que la défection de quelques acteurs met les comédiens dans l'obligation de substituer le Joueur au Siège de Calais.

Tumulte, tempête, cris divers :

— Dauberval à THôpital !

— La Clairon au cabanon !

— Et Mole au Châtelet !

L'excellent Prévillc, très aimé du public, essaie d'entamer la pièce de Regnard. Tel un pâtre qui jouerait du chalumeau dans le roulement du tonnerre :

— Dauberval à l'Hôpital !

— La Clairon au cabanon !

La jolie Dubois était dans la salle, partout à la l'ois, animant le public.

— Les cheveux épars, dit la Clairon, demandant vengeance de mes atrocités et des malheurs de son respectable père.

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L'ardeur de la lutte donnait à ses charmes un éclat plus grand. Le jeune comte de Fitz-James prenait son parti avec vivacité.

— Oii est donc cet animal de lieutenant de police, s'écriait-il en montrant le poing aux spectateurs, pour mettre ces coquins-là au cachot!

Le tintamarre dura une heure.

« On a vu dix fois le moment oii le feu allait être mis à la salle », écrit l'un des spectateurs. Le sang eût certainement coulé, estime un autre, si Biron n'avait eu la prudence d'ordonner aux soldats de s'abstenir de toute intervention.

L'administration décida finalement de suspendre la représentation et de faire rendre l'argent au guichet.

Le jour même, le lieutenant de police ordonna l'incarcération au For l'Evêque des cinq acteurs rebelles, Le Kain, Mole, Brizard, Dauberval et la Clairon. Brizard et Dauberval y furent conduits tout aussitôt.

Le 16 avril, l'exempt de robe courte se présente chez M"^ Clairon. Elle était entourée d'amis, d'admirateurs. Elle se leva, prit une attitude admirable :

— Je suis soumise aux ordres du roi, dit-elle. Sa voix rappelait Andromaque parlant à Pyrrhus.

— Je suis soumise aux ordres du roi, dit-elle ; tout en moi est à la disposition de Sa Majesté, mes

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biens, ma personne, ma vie; mais mon honneur demeurera intact, le roi lui-môme n'y peut rien.

— Vous avez raison, Mademoiselle, répondit l'exempt, où il n'y a rien le roi perd ses droits.

M'" Clairon fit au For l'Evoque une entrée triomphale, dans la voiture même de M""" de Sauvigny, l'intendante de Paris. Elle était assise sur ses genoux et l'exempt à côté d'elles.

Le Kain et Mole avaient pris la fuite. Le grand acteur anglais Garrick, qui se trouvait alors en France, leur offrit asile; mais, dès le 17, ils quittèrent leur refuge et vinrent se constituer prisonniers à leur tour.

Nos cinq artistes sont dans un état d'exaltation extrême. Ils ne parlent plus que d'honneur et de martyre avec des accents qui font penser aux meilleurs endroits de Corneille. Le martyre ne laissait d'ailleurs pas de leur devenir agréable. La chambre de la Clairon fut meublée par les soins de l'intendante de Paris, des duchesses de Villeroy et de Duras. C'étaient au For l'Evoque des flots de visiteurs enthousiastes. Les carrosses encombraient la rue Saint-Germain-l'Auxerrois du matin au soir. Les ménagères ne parvenaient plus à s'approvisionner. (( La Clairon, lisons-nous dans les Mémoires secrets, a le logement le moins désagréable de la prison. On l'a meublé magnifiquement. C'est une affluence prodigieuse de carrosses. Elle y donne

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des soupers divins et nom}3reux. Elle y tient l'état le plus grand ^. y>

Le 16 avril, la Comédie-Française avait été fermée, elle rouvrit ses portes le 17.

« Gomme on craignait que la scène fut tumultueuse, on n'a fait afficher que fort tard, en sorte qu'il y a eu très peu de monde comme on le désirait et des gens gagés qui ont fort applaudi. « Au lever du rideau, l'acteur Bellecourt s'avança. Avec un air modeste et très peu rassuré, il récita le compliment suivant, dont la rédaction fut attribuée au lieutenant de police Sartine lui-même :

Messieurs,

C'est avec la plus vive douleur que nous nous présentons devant vous. Nous ressentons avec la plus grande amertume le malheur de vous avoir manqué. Notre âme n»3 peut être plus affectée quelle Test du tort réel que nous avons. Il n'est aucune satisfaction qu'on ne vous doive. Nous attendons avec soumission les peines qu'on voudra bien nous imposer et qui ont déjà été imposées à plusieurs de nos camarades. Notre repentir est sincère. Ce qui ajoute encore à nos regrets, c'est d'être forcés de renfermer au fond de notre cœur les sentiments de zèle, d'attachement et de respect que nous vous devons, qui doivent vous paraître suspects dans ce moment-ci. C'est par nos soins, et par les efforts que nous ferons pour contribuer à vos amusements, que i!ous espérons vous ôter jusqu'au moindre souvenir de

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