Mémoires de Le Kain, p
LE FOR l'ÉVÊQUE 219
Pitrot était, en 1765, maître de balletà la Comédie- Itaiionne. Fort médiocre danseur, au jugement de Grimm : « Il avait le buste bon, mais la jambe .trop grosse. Il ne manquait ni d'aplomb ni de solidité, mais il n'avait ni la grâce ni le moelleux de Vestris ». Son principal talent consistait en une «pirouette vigoureuse ».
En 1761, il avait épousé une danseuse célèbre, la Régis dite Rey. Celle-ci lui apportait une fortune considérable qui provenait en grande partie des libéralités du duc de Montmorency. Le ménage de Pitrot et de la Régis ne fut pas heureux. La danseuse se plaignait de ce que son mari lui donnait trop d'enfants. Le mari, était, en outre d'un caractère acariâtre et brutal. Rref, un beau soir, celui-ci trouva le nid vide : la colombe s'était envolée. La Régis prétendit que son mariage était nul, que les formalités n'avaient pas été régulières et elle reprit son nom de jeune fille. D'où procès : un de ces procès d'ancien régime, interminable. En ces affaires les hommes sont toujours — naturellement — pour la femme; et les femmes sont toujours — naturellement — contre le mari. L'humeur de Pitrot s'en aigrissait; elle n'en n'avait pasbesoin. Il devenait insup-
portable. Les ballets qu'il écrivait pour la Comédie- Italienne, dont il avait eu l'ingénieuse idée d'intituler Tun : le Mariage par capitulation, étaient de plus en plus mauvais. La Fée Urgèle coûta à la Comédie 10.000 livres et tomba à la première représentation.
Un soir — le procèsavecsafemmesuivaitson cours — Pilrot, en entrant au foyer de la Comédie-italienne, y trouve son camarade Rosetti en conversation avec l'exempt de la connétablie, Cambert. Il vient à lui, le regarde fixement, et bientôt, le prenant à part, lui reproche violemment de recevoir sa femme.
— Que voulez-vous, ma femme est amie intime de la Régis, et, n'entrant pas dans vos querelles de ménage, je n'ai pas cru devoir interrompre leurs relations.
Pitrot s'emporte, propose à son camarade une promenade dans la campagne. Rosetti, qui connaît son homme, décline l'invitation. Il n'est pas duelliste, sans être poltron, car il fixe à Pitrot certaines heures où il pourra le rencontrer et trouver à qui parler. Pitrot criait à tue-tete :
— Vous êtes un lâche, je me vengerai de vous. Après tout, je ne m'embarrasse pas de tuer un homme, car je partirai en postes le coup fait. Je suis sûr de gagner ma vie à l'étranger.
L'officier de police Rourgoin, chargé de faire une
enquête, n'est pas favorable au maître de ballet. Pitrot ne respecte personne. lia manqué de respect au roi de Prusse qui l'a exilé de ses Etats. « On dit même qu'il fit une réponse impertinente à Tofficier des gardes qui lui notifia cet ordre, en refusant une bourse de ducats que ce prince avait eu la bonté de lui envoyer. » Il a été également chassé de Parme et s'est enfui de Venise. Enfin — c'est le trait final — il a médit récemment des deux supérieurs de l'officier de police : de M. le comte de Saint- Florentin, ministre de la Maison du roi, et de M. le lieutenant général de police. « Ces messieurs protègent ma femme, disait-il, ayant pour le faire de bonnes raisons; mais je m'en..., j'ai le Parlement pour moi^))
Pitrot faisait d'ailleurs preuve de jugement, carie ministre et le lieutenant de police l'envoyèrent au For l'Évoque et le Parlement lui donna gain de cause dans son procès. Le maître de ballet demeura en prison quinze jours. En sortant, il comparut devant le lieutenant de police dans son cabinet. Sartine le trouva très calme et très doux : le magistrat déclarait il est vrai que, s'il ne s'amendait, le châtiment serait plus sévère.
Pitrot, qui venait d'être relevé de sa charge à la Comédie-Italienne, par décision des gentilshommes