LES DIRECTEURS DE SPECTACLE AU FOU L'ÉVÉQIIE
Le For FÉvêque élail réservé aux direcleiirs comme aux acteurs. Mayerde Vienne, entrepreneur de FOpéra-Gomique, fut écroué le 28 lévrier 1734, pour certain « désordre » qu'il avait laissé se produire sur son théâtre'. Il sortit le 1" mars.
L'exempt Saint-Marc, chargé de la police des spectacles à la foire, avait pris des mesures en 1753 pour interdire « les encomhrcments de filles dans les coulisses » entre les hallets, ainsi que les exercices des a sautcurs-cabrioleurs » dans le foyer. Après chaque ballet, les danseuses avaient ordre de se retirer au foyer jusqu'au ballet suivant. Entre
1. Bibl. de r Arsenal, Arcli. de la Bastille, ms. 11258, f. 19G. — Sur Mayer, dit de Vienne, voir Charles Malherbe et Albert Soubics. f*;c't/6- de l'hhLoi-c de l'Ope'ra-Comique, p. IG.
ces demoiselles et les visiteurs de toute sorte, qui se pressaient dans les coulisses des théâtres, se produisaient des scènes, que les documents qualifient (( d'indécentes », exagérant sans aucun doute. Quant auxdanseurs-cabrioleurs, en faisant leurs pirouettes, il leur arrivait de donner des coups de pieds dans l'estomac des « personnes de distinction » qui fréquentaient le foyer. Un chevalier de Saint-Louis s'en était fâché, il avait tiré son épée et l'on avait eu la plus grande peine à rétablir le calme. La nouvelle i( police » de Texempt Saint-iMarc fut généralement bien accueillie; mais M. Lourdet, maître des ballets de l'Opéra-Comique, qui en craignait sans doute une diminution de clientèle, monta ses danseurs et danseuses, les incitant à faire manquer le spectacle en refusant de paraître sur la scène. Saint-Marc, informé, accourut, fit des observations à Lourdet; mais celui-ci lui répondit de la manière la plus grossière. Le 5 mars 1753, il fut envoyé pour quelques jours au For l'Evéque*.
Dans le aossier de Nicolas Beaugrand, directeur du théâtre de Strasbourg, qui fut conduit au For
1. Bibl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11823, f. 15-19.
rÉvèqiio, le 4 mars 1756, se trouvent des détails sur Torganisation des spectacles en province sous l'ancien régime'. Beaugrand était parti de Strasbourg, brusquement, le 27 février 1756, abandonnant troupe et créanciers. M. de Lucé en écrit le 28 février au lieutenant de police :
Vous savez, mon cher ami, combien il est nécessaire d'avoir un spectacle dans une ville de garnison, aussi considérable que l'est celle-ci. Nous avons tout employé pour en fixer un qui fût passable. On y était parvenu à force d'argent et par les soins d'un directeur que M. le marquis de Vibraye, qui se mêle de ce détail ici, avait choisi, et qui en avait pris l'entreprise. Nous lui payons tous des abonnements très forts. Soit mauvaise conduite de sa part, soit défaut de ressource dans la volonté des habitants, cet entrepreneur n'a pas pu finir son année, et il est parti, hier matin, après avoir écrit une lettre aux comédiens pour leur déclarer qu'il ne pouvait plus soutenir ses engagements, qu'ils achevassent leur année comme ils pourraient, qu'il se retirait. Indépendamment de plusieurs marchands et artisans de la ville, auxquels on m'assure qu'il doit beaucoup, je lui ai fait avancer 6.000 livres, à la prière de M. de Vibraye, par un receveur des finances de cette ville.
Au cours de l'interrogatoire, subi au For l'Evêque le 5 mars 1756, Beaugrand explique les motifs de son départ : à la date du 12 février sa caisse se trouvait en déficit de 1.500 livres; nonobstant un
1. Bibl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11921, f. lOG-124.
présent dé 20 louis d'or que lui avait fait l'Électeur de Cologne, au mois de janvier, lors d'un voyage fait à sa cour. 11 ne s'était éloigné de Strasbourg que pour chercher à se procurer des ressources et à obtenir le « privilège de Rouen ». C'était un voyage d'affaires, ce n'était pas une fuite.
Son départ avait été déterminé par la lettre suivante, qui lui avait fourni des renseignements sur les spectacles de province:
Rouen, 13 février 17oG.
Monsieur,
Gomme vous n'ignorez point combien je prends part à ce qui vous regarde, je crois pouvoir vous écrire ceci. C'est avec tout le chagrin possible que j'ai appris que vous faisiez mal vos affaires. Vu la circonstance présente, l'avenir me fait trembler pour vous. Il n'est que trop certain qu'il ne restera à Strasbourg que quatre bataillons de milice. C'est pourquoi je vous fais part du projet que voici : sauf, Monsieur, correction. M. Bernot ne fait pas troupe. Il devait céder son privilège au sieur Delus, et comme j'ai su à peu près ses projets, je crois pouvoir vous en faire part. Je prévois beaucoup d'embarras à faire réussir le mien, mais il faut s'en tirer le moins mal que l'on peut. Demander le privilège de Reims. Le théâtre coûte 300 livres par mois. On y débute le lendemain de Pâques. Une troupe fraîche et bien mise peut y faire 10.000 livres en deux mois. De là à Amiens, 32 lieues. La saison en est excellente pour deux mois. On peut y faire aussi 10.000 livres. S'accommoder aussi avec M. Bernot pour le privilège de Saint-Germain, qui ne demandera rien et viendra jouer quelques fois. Il arrivera
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même avec sa troupe et fera les démarches nécessaires pour vous obliger. De là à Rouen. Le privilège coûte 5.000 livres, la salle 2.000 livres. On peut y faire 60.000 livres clans Thiver, puisque cette troupe-ci les fera, aux environs, et d'ailleurs on conte qu'il y aura des troupes pour Tété. Ce fait, il faudra s'accommoder avec le sieur Bernot pour riiiver. Il y jouera les rôles de son emploi. Il ne sera pas difficile de savoir ce qu'il exigera pour cela. Son dessein est de passer Tété à Paris. La raison en est simple. Son épouse étant grosse, il n'entreprendra que lorsqu'elle se trouvera débarrassée. Il ne fera donc troupe que pour Tliiver. Lorsqu'il vient ici des troupes d'été, vous avez l'écart. Voici donc mon projet. Je souhaite qu'il puisse vous être avantageux.
Delizy^.
Les déclarations faites par Beaugrand, dans son interrrogatoire, paraissent avoir été sincères. Le 8 mars 1756, le maréchal de Goigny écrivait de Strasbourg pour se plaindre au lieutenant de police, Berryer, de l'arrestation qui avait été faite : « Gomme Beaugrand est revêtu de mon privilège, M. de Lucé aurait pu m'instruire des raisons qui l'ont porté à cette demande. » De son côté, M. de Lucé mandait le 11 mars, que Lincarcération du fugitif avait produit le meilleur effet, qu'un marchand de Strasbourg venait de répondre de lui et de prendre un engagement avec le receveur des finances, principal créancier. Beaugrand fut rendu libre le 21 mars 1756.
1. Bihl. de i Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11921, f. 102.