‹ La Bastille. Histoire et description des bâtiments.--Administration.--Régime de la prison.--Événements historiquesChapitre 10 sur 78 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Les bastilles primitives. — Fondation de ia Bastille Saint-Antoine. — Modifications successives apporte'es à l'édifice : description de la Bastille du xve siècle; travaux faits au xvie siècle; la Bastille au xvne siècle. — Dernier état du château. — Échoppes. — Avant-cour. — Porte de l'avancée. — Cour du Gouvernement. — Pont dormant du château. — Les tours. — Plate-forme des tours. — Dépôt des archives. — Nouvelle chapelle. — Cour du puits. — Dépôt des livres saisis. — Bastion. — Fossé intérieur et chemins de rondes. — Grand fossé.

La recherche des origines de la Bastille est inséparable de quelques brèves considérations sur l'enceinte fortifiée que les Parisiens commencèrent à élever à la hâte autour de leurs faubourgs de la rive droite, dans le courant de l'année 1 356 , et qui, terminée en 1 3 5 8 , fut remaniée et rendue plus forte quelques années plus tard, sous le règne de Charles V.

La fortification construite, cent cinquante ans auparavant, par Philippe Auguste, était, depuis longtemps déjà, en partie ruinée. Après le désastre de Poitiers, le prévôt des marchands, Etienne Marcel, et ses conseillers, devenus à peu près maîtres absolus de la cité, avisèrent sans délai aux moyens de la protéger contre un siège possible, et il fut résolu qu'on élèverait un rempart au nord de la Seine, destiné à couvrir les quartiers nouveaux qui s'étaient peuplés de ce côté du fleuve et y doublaient presque la superficie de la ville. Pour la rive gauche, on se contenta de renforcer la muraille de Philippe Auguste en y ajoutant un simple fossé. Les seuls travaux importants furent donc ceux de la rive droite'1', et encore, le

!1) Rappelons brièvement le tracé de cette nouvelle enceinte de la rive droite : elle commençait, à l'ouest, sur la Seine, un peu au-dessous de l'em-

placement actuel du pont du Carrousel, se dirigeait vers le N. E. à travers le Palais-Royal et la place des Victoires et suivait à peu près le parcours

peu de temps que laissaient les circonstances ne permit pas de les faire aussi complets qu'il l'eût fallu. Ils ne consistèrent qu'en une double ligne de fossés, en arrière desquels furent élevés des murs de peu de hauteur, pourvus de portes et de bastilles. Ces renseignements nous sont fournis par un témoin oculaire, Jean de Venette, et ne laissent aucun doute W.

C'est la première fois, croyons-nous, que ce mot de bastille se rencontre dans un texte relatif aux fortifications de ville. Si le mot est nouveau, la chose était cependant fort ancienne ^, et, pour en trouver de plus lointaines mentions, il faudrait remonter jusqu'au temps des Romains. César (3) décrit, sous le nom de turris, une construction haute de trois étages, que ses légionnaires savaient rapidement élever en face d'une ville assiégée, et qui n'est autre chose que les bastilles ou bastides dont on se servit ensuite, au moyen âge, pour le même objet. Les textes abondent à le prouver : Froissart, parlant d'une forteresse assaillie, rapporte que l'on crmeit bastides sur les champs et sur les chemins, en telle manière que nulles pourveances, ne les vivres ne pouvoient venir dedans la villes. Des bastilles de ce genre furent construites devant les remparts de Conches, lors du siège de cette ville par l'armée de Charles V en 1871 : deux charpentiers travaillèrent six jours à en rr ouvrer n une, établie dans un fossé qui avait sept pieds de large et douze pieds de cr parfont v W. Rappelons encore les bastilles, analogues sans doute, que le comte de Suffolk fit bâtir en face d'Orléans, pendant le siège de 1/128 : il y en eut treize, paraît-il, dont trois portaient les noms de Rouen, Londres et Paris '5).

Outre ces constructions provisoires et volantes, la stratégie du moyen âge employait, non plus pour l'attaque des villes, mais pour leur défense, des bâtiments fixes, annexés à la fortification même, dans lesquels on peut reconnaître de véritables bastilles^, et ce sont précisément celles que Jean de Venette et les

de la rue d'Aboukir, jusqu'au point où celle rue atteint la rue Saint-Denis. De là , prenant la direction de l'ouest à l'est , elle correspondait à peu près à la ligne des boulevards, depuis la porte Saint-Denis jusqu'à la Bastille, d'où elle atteignait la Seine, parallèlement au canal Saint-Martin.

(1) M. A Bonnardot les a parfaitement interprète'» dans ses Dissertations archéologiques sur les anciennes enceintes de Paris , 1 853 , in-4", p. 70. Voici, au surplus, le passage de Jean de Venette: wAnno 1 356 cives Parisienses . . . fossata circa muros ad partem occidenlalem (rive gauche) et circa suburbia ad partem orientaient (rive droite), quia nulla ibi ante lùerant, et muros novos parvos similiter supra illos cum porlis et basiillis ad prœdicta construxerunt.

(2) Le mot bastille, et son synonyme en cetle ac-

ception, bastide, proviennent du radical sur lequel a été formé le verbe bâtir.

(3) De bello civili, lib. II, cap. vm-xi.

(1) Bibl. nat. , ms. fonds fr. , 26,010, n° ia65.

(5) Voir la Chronique de la Pucelle de Gousinot de Montreuil , publiée par Vallet de Viriville, 1859, in-12, p. 2Ô5-6.

(0) Tels étaient déjà les châtelets que Charles le Chauve fit construire en 877 à l'extrémité des deux ponts de Paris pour proléger la cité contre les attaques des Normands (Baluze, Capitularia, II, 267). De même que la Bastille conserva seule un nom donné à tous les édifices analogues, de même le grand et le petit Châtelet conservèrent jusqu'à leur destruction définitive une dénomination d'un caractère tout à fait général.

autres chroniqueurs du temps mentionnent comme ayant l'ait partie de l'enceinte parisienne de 1 356.

Quel était exactement leur aspect, c'est ce qu'il est assez difficile d'établir. M. A. Bonnardot, qui, dans son ouvrage sur les anciennes enceintes de Paris, a étudié de très près toutes les questions si complexes qui se rapportent à son sujet, est fort peu aflirmatif sur ce point. Il suppose que les bastilles de 1 356 étaient simplement «des monticules de terre palissadés, élevés près des portes» (page 128) et que, sous Charles V seulement, on convertit en constructions maçonnées ces ouvrages de défense trop rudimenlaires (page 182). Nous ne pensons pas qu'il ait raison. Que l'on se reporte, en effet, aux différents récits qui nous restent du meurtre d'Etienne Marcel. Ils s'accordent tous à dire que le prévôt des marchands trouva la bastide Saint-Denis, aussi bien que la bastide Saint-Antoine, gardées par des bourgeois en armes, qui se refusèrent à lui en livrer les clefs W.

On ne peut imaginer que des édifices ainsi défendus puissent n'avoir été que des monticules en terre, et il faut nécessairement admettre que, dès 1 3 58 , ces édifices étaient construits en pierre, et que Charles V n'eut guère à en modifier la forme.

L'identité étant acceptée, il nous devient plus facile de les décrire. C'étaient, d'après les plans du xvie siècle qui les représentent encore, des bâtiments carrés, interrompant de loin en loin la muraille, et disposés pour protéger soit une entrée de la ville, soit la muraille elle-même. Les noms à'eschiffles, guérites, barbacanes paraissent désigner plus spécialement ceux de ces bâtiments qui s'élevaient entre deux portes de ville, et le nom de bastille ou bastide, ceux qui défendaient les entrées^. A côté d'eux, s'élevaient, de place en place, des buttes de terre destinées à les protéger contre les attaques de l'extérieur, et ce sont ces buttes qu'a surtout remarquées M. Bonnardot. Au xvie siècle déjà, on les appelle ccbastillons»; elles correspondent bien, en effet, à nos bastions d'aujourd'hui.

Au reste, nous savons que ces bastides, protégeant les accès de la cité, servaient en réalité de portes de ville, car elles étaient pourvues de ponts-levis. Une précieuse mention, que M. Bonnardot aurait du relever, l'atteste, précisément à propos de la bastide Saint-Antoine, et à la date de 1369 : «A J[ean] de Laigny, jà piéçà commis et estably par les mesmes, garde de la bastide Saint-Anthoine aux gaiges de h francs d'or par mois, avecques et oultre 18 1. p. qu'il prend chascun

(1) Voir notamment les Grandes chroniques de France, t. VI, p. i32 et 1 33. Il y est fait mention de trois bastides de la nouvelle enceinte, celles de Saint-Denis, Saint-Martin et Saint-Antoine.

(2) Un texte de 1 1\ g5 , relatif a la translation dans Paris du couvent des Filles-Dieu, par suite de la construction de l'enceinte de 1 3 56 qui absorbait les bâtiments de ce couvent, s'exprime ainsi à pro-

pos de la bastille Saint-Denis : «Pour les guerres qui , tost après, eurent cours en ce royaume, le Prévost des marchands et eschevins de Paris firent faire le portail Saint-Denis que on appeloit la Bastille Saint-Denis ». (Arcb. nat. , reg. du Parlement, XIa 832 3, fol. 299 v°.)

La bastille Saint-Denis resta debout jusqu'au milieu du xvuc siècle.

à LA BASTILLE.

an de gaiges pour lad. garde pour ce que, plusieurs jours et souvent, le roy et la royne sont au Bois de Vinciennes, par quoy il est de nécessité qu'il soit bonne et seure garde pour ouvrir les portes et avaler les pons de ladicte bastide par jour et par nuit aus gens dudict seigneur, toutes fois que mestier est. . . sW.

Telle était donc la bastille Saint-Antoine, devant laquelle Etienne Marcel avait reçu la mort le 3i juillet i 358 ; telle elle dut rester jusqu'à l'époque où Charles V, devenu réellement le roi et le maître, ordonna à son prévôt de Paris, Hugues Aubriot, de faire achever et mieux fortifier l'enceinte commencée en i356.

Les incertitudes recommencent sur la date où cet ordre fut donné et sur la nature même des travaux : il est présumable que ce ne fut pas avant 1 368 , époque où une sorte de trêve fut conclue avec l'Angleterre, et que l'on se contenta de donner plus d'élévation aux petits murs dont parle Jean de Venette, en les couronnant de créneaux. Toujours dans la même hypothèse, nous supposerons que l'on dut commencer par la partie de l'ouest, vers la porte Saint-Honoré, car en 1371, il restait encore des murs à faire à l'extrémité opposée, près de la tour de Billy(2). Ce qui est certain, c'est qu'en 1370 fut commencée la construction dune véritable forteresse, destinée à remplacer l'ancienne bastille Saint-Antoine, dont elle garda le nom, et que cette forteresse n'eut plus, dès lors, aucun point de ressemblance avec les autres bastilles de l'enceinte.

Fondation La première pierre de l'édifice qui devait , pendant plus de quatre siècles, rester

si célèbre sous le nom de Bastille fut posée, le 22 avril i37o, parle prévôt lui-

la Bastille • „ ki' t « ,

Saint-Antoine. même, Hugues Aubnot. Les textes contemporains qui nous 1 apprennent sont formels à cet égard ® : «Item, le vint-deuxiesme jour d'Avril mil trois cent soixantedix, fu assise la première pierre de la bastide Saint-Anthoine de Paris par Hugues Aubriot, lors prevost de Paris, qui la fist faire des deniers que le Roy donna à la ville de Paris W». On peut en outre, l'inférer d'une mention relevée par Sauvai^ dans le compte, aujourd'hui perdu, de Simon Gaucher, payeur des œuvres de la ville en 1369-1071, mention qui termine presque ce document : « A Jehan de Moigneville, tailleur de pierres, pour deniers à lui bailliés pour distribuer à plusieurs maçons et aydes, pour don à euz faict par Monsieur le prevost des marchands

(1) Rançon du roi Jean. Compte de l'aide. . . levée sur la prévoie, vicomlè et diocèse de Paris, i36o- 1870, publiée par Dessatles dans les Mélanges de littérature et d'histoire de la Société des bibliophiles français, i85o, in-8", p. 273.

<a> Sauvai, lit, 12/1.

{1> Les historiens de Paris étaient loin d'être d'accord sur cette date de la fondation de la Bastille. M. Ravaisson dit que ce fut le 22 avril 1 867, et c'est là une des rares inexactitudes de son excel-

lente préface aux Archives de la Bastille; Sauvai et Jaillol donnent la date de 1 36g ; du Breul et de La Mare, celle de 1371 ; Félibien est dans le vrai en indiquant le 22 avril 1370.

w Grandes Chroniques de France , t. VI, p. 32 3.

(5) T. III, p. 125; passage cité par M. Lecaron au tome lit, pages 118-119, des Mémoires de la Société de l'histoire de Paris, dans son excellente dissertation sur Les travaux publics de Paris au moyen âge.

et les eschevins, à l'assiette de la première pierre assise en la bastide Saint- Antoine, dix livres parisisn.

Faut-il croire, avec le rédacteur des Grandes Chroniques, bien placé d'ailleurs pour le déclarer, que la Bastille fut construite aux frais du roi? Nons n'osons pas l'affirmer : l'extrait qu'on vient de lire d'un registre des comptes de la Ville paraît bien faire supposer que la municipalité prit part à la dépense de la construction, comme il est certain qu'elle supporta toute celle de l'enceinte Il est possible cependant que la Bastille ait fait exception , et nous aurons plus loin l'occasion de prouver que, dans la suite, le château fit exclusivement partie du domaine royal. Dès \kih, le droit de pêche dans les fossés de la ville, affermé par l'administration municipale à divers concessionnaires, était réservé au capitaine de la Bastille pour toute la partie des fossés qui avoisinait cette forteresse^.

Charles Y mourut avant d'avoir achevé la construction de la Bastille. On a dit et répété bien des fois que les premières tours bâties avaient été celles du Trésor et de la Chapelle, placées en face du faubourg; puis, celles de la Liberté et de la Bcrtaudière, s'élevant symétriquement aux deux premières, vis-à-vis de la rue Saint-Antoine, que l'édifice en était là en 1 38o et que Charles VI l'avait fait terminer par la construction des quatre autres tours. Le plan de la forteresse le ferait supposer, mais, en somme, le seul texte précis que nous possédions à ce sujet est la mention suivante de la Chronique d'un religieux de Saint-Denis sous Charles VI, à la date de 1 382 :

Ilerum, ut ipsi régi cum, quantis sibi placeret, ingrediendi et egrediendi urbera liberam baberet potestatem, invitis eciam civibus, destructa anliqua porta Sancti Antonii, in eodem suburbio castrum fortissimum, a pâtre inchoatum, usque ad summum perfecit(3).

(1) Le fait est établi, non seulement pour l'enceinte du xiv6 siècle, mais encore pour celle de Philippe Auguste et pour tous les travaux de fortification qui furent faits depuis, notamment au xvi" siècle (Cf. Bonnardol, p. i3o, el,passim, le mémoire de Bouquet sur la topographie de Paris, 1771, in-4°).

Nous avons recherché vainement les documents relatifs aux acquisitions de terrain qui durent être faites pour la construction de la Bastille. Sans doute, ces terrains appartenaient à quelque établissement religieux.

Le prieuré de Saint-Éloi , dépendant de l'abbaye de Saint-Maur, eut certainement beaucoup de possessions de ce côté, comme le prouve l'extrait suivant: tr Charles. . . savoir faisons... que nostre curé, le prieur de Saint Eloy de Paris, nous a faict exposer humblement que, comme à cause de son dict prieuré, il ait terre certaine à la porte Baudoier et

onllre la porte Saint- Anlhoine vers la rue Sainct-Pol et environ en autres parties voisines et prochaines à y-celles, es quelles il se dit avoir toute juridiction haute, basse et moienne. . . r> 3o novembre 1 3 5 8 . (Arch. nat. JJ. 90; pièce i3i). Cf. JJ. 1 1 8 , p. 291.

(2) Bouquet, Mémoire sur la topographie de Paris, 1771, in- A", p. 1.

(3) T. I, p. 238 de l'édition de M. Bellaguet dans la Collection des documents inédits sur l'histoire de France. Une confirmation de ce fait se trouve dans la mention suivante des comptes de l'hôtel du Koi pour 1 383 : rf ... Le Boy, pour don fait par lui aux charpentiers de la Bastille Saint-Anthoine , lesquels il estoit alez veoir pour veoir l'ouvrage de ladicte Bastille, pour ce baillié à Colin Guéret, samedi xxviii' jour de mars, le Roy illec, argent 48 : s. p. [Comptes de l'Hôtel des rois de France , publiés par Douët d'Arcq pour la Société de l'histoire de France, p. 234-235.)

Ce passage n'autorise en aucune façon à délimiter la part de Charles V et de Charles VI dans la construction de la Bastille. La seule chose certaine est que Charles V n'avait fait que la commencer. Si elle eût été complètement achevée, même sous une forme rudimentaire, avant i38o, on n'aurait pas manqué d'y déposer, comme dans tout château royal, des joyaux ou des meubles, dont l'inventaire du mobilier de Charles V eût conservé la trace; or ce document où figurent les châteaux du Louvre, de Vincennes et de Melun, les hôtels Saint-Paul et de Beauté, n'a aucune mention pour la Bastille. Et c'est encore une preuve déplus que Hugues Aubriot n'a pas été enfermé dans l'édifice dont il avait posé la première pierre. Un bâtiment inachevé ne peut pas, à coup sûr, servir de prison (2).

Pour en avoir fini avec toutes ces questions d'origine, si confuses et si difficiles, il nous reste à aborder une dernière difficulté, et à nous demander si la Bastille définitivement construite (c'est-à-dire en i382) servit encore de porte de ville, autrement dit si le nouvel édifice se substitua purement et simplement, avec un appareil de défense bien autrement complet, à l'ancienne porte Saint-Antoine. Ces mots du texte cité plus haut : deslructa antiqua forta Sancti Anlonii, le donnent à penser, et, d'autre part, l'étude du monument, qu'on lira dans le chapitre suivant, nous permet d'affirmer que, pendant près de deux cents ans, la Bastille eut une entrée dans la ville et une sortie sur la campagne; mais il ne paraît cependant pas croyable qu'au xve et au xvie siècle encore, les Parisiens aient eu à la traverser pour pénétrer, de ce côté-là, dans la ville, ou pour en sortir; et, en effet, tout près de la Bastille, se trouvait une porte de ville dite crde Saint-Antoine r>, sur l'origine de laquelle on manque, malheureusement, de renseignements précis ®. Le pont-levis de cette porte étant relevé chaque fois que les nécessités de la défense l'exigeaient, la Bastille devenait alors le seul passage possible entre la ville et la campagne; cela explique combien sa possession fut de tout temps

(1) Publié par M. J. Labarte en 1879, ^ans 'a Collection des documents inédits.

(2) Espérons, sans trop y compter, que les futurs bistoriens ne tomberont plus désormais dans cette erreur. Ils trouveront, au reste, le texte de la sentence qui condamna Aubriot à être enfermé dans la grosse tour de l'évêché , publié par M. H. Omont dans le Bulletin de la Société de l'histoire de Paris, année 1882, p. 1 56-i 58.

(,) A. Bonnardot (ouvrage cité, p. 2^4-2^5) signale et reproduit (planche xu, fig. 5) une curieuse estampe du temps de Henri IV, mais qui , suivant lui , ne serait que la copie d'un dessin datée de 1Z168, où la porte Saint-Antoine est figurée vis-à-vis du profil septentrional de la « Bastide neuve Saint-Anthoine» , c'est-à-dire où elle fut jusqu'à sa destruction en 1781. On y reconnaît, en

effet, une bâtisse de la fin du xive siècle ou du commencement du siècle suivant, et d'ailleurs, la description qu'on va lire de la Bastille au xve siècle prouve surabondamment que, dès cette époque, l'entrée de la ville à travers la forteresse avait été supprimée, et révèle même (p. 10) l'existence d'une «•porte Saint-Antoine des Champs».

Dans la tr consigne du corps de garde de l'avancé» qui fut faite au xvin" siècle, il est question encore de ces deux portes primitives, dont l'emplacement sert à fixer la limite de surveillance des sentinelles : «la sentinelle de grand-poste qui a sa gueritte au-dessus du cul de lampe vis à vis l'antienne porte masquée de la rue Saint- Antoine , où est notre chapelle, poussera sa promenade jusques par derrière le château , vis à vis l'ancienne porte masquée qui regarde le Nord.» (Pièces justif. , 11° XVI

jugée importante au point de vue militaire, notamment pendant les guerres du xve siècle W.

La place actuelle de la Bastille ne correspond pas exactement à l'emplacement de la forteresse. Pour reconstituer par la pensée cet emplacement, il faut faire abstraction des dernières maisons de la rue Saint-Antoine et du boulevard Henri IV; le château-fort et ses glacis couvraient le terrain sur lequel elles ont été construites®. Au sud, du côté de la Seine, la configuration est restée plus semblable à ce qu'elle était autrefois : en effet, la partie du canal Saint-Martin qui s'étend parallèlement aux boulevards Bourdon et de la Contrescarpe n'est autre chose que l'ancien fossé des remparts creusé au xive siècle et remanié au xvie siècle, comme nous aurons plus loin à le dire.

Nous allons tenter maintenant de décrire minutieusement la Bastille. Elle était encore, lors de sa prise, le 16 juillet 1789, à peu de chose près identique à ce que l'avaient faite les architectes du xi\e siècle, et l'on pourrait, sans grand risque d'erreur, choisir, pour une description de ce genre, la date la plus récente ou la plus reculée. Il y eut cependant un certain nombre de modifications de détail , apportées par la suite des temps à la construction , et dont il faut tenir compte ; c'est ce qui nous détermine à suivre, pour les mieux signaler, l'ordre rigoureusement chronologique.

Modifications successives apportées à l'édifice

Trois récolements du mobilier de la Bastille, dressés successivement entre 1/128

(1) Les chroniques en témoignent fréquemment. On sait qu'en 1&18, le prévôt Tanneguy du Châtel mit en sûreté le jeune dauphin (qui fut plus tard Charles VII) rui l'entrée de la Bastille par dedans la ville* et qu'il s'enfuit par la campagne. (Chronique anonyme publiée par M. Douët d'Arcq à la suite de son édition de Monstrelet pour la Société de l'Histoire de Finance, VI, 25G-257). Le Journal d'un bourgeois de Paris nous apprend qu'en mai i&3o, le geôlier de la Bastille s'étant endormi «sur ung banc, un jour après disnem, l'un des prisonniers lui déroba ses clefs et délivra ses compagnons de captivité , qui tuèrent , avec son aide , deux ou trois gardiens du château. On prêta main-forte à ces derniers, et les rebelles, mis dans l'impossibilité de nuire, ctrecognurent qu'ils avoient eu pensée de tuer tous ceulx qui esloient dedans le chastel , et de livrer le chastel aux Arminalx pour prendre Paris par traïson ou autrement-* (p. 254 de l'édit. publiée par M. Tuetey pour la Société de l'histoire de Paris). Ce récit prouve péremptoirement que la prise de la

Bastille entraînait comme conséquence l'accès de Paris, et c'est là ce que nous voulions établir.

(2) L'administration municipale a fait figurer sur la place actuelle un dallage représentant, partout où le terrain resté libre l'a j>ermis, le dessin du périmètre de la Bastille. Elle a fait, en outre, placer sur la maison portant le n° 282 de la rue Saint- Antoine, à l'angle de la rue Jacques-Cœur, une inscription ainsi conçue :

Ici était l'kmrée de l'avant-cour de la Bastille par laquelle les assaillants penetrerent dans la forteresse

LE il JUILLET I/89.

Des travaux de voirie, effectués pendant les mois de mai et de juin 1 888 , ont mis à jour et nous ont permis de constater un fragment de la muraille du fossé de la ville, en face des maisons portant les numéros i-5 et 2-8 du boulevard Beaumarchais.

Description Je

la Bastille du xv° siècle.

et 1 6 3 5 , fournissent les plus précieux renseignements sur la physionomie du monument terminé sous Charles VI, moins de cinquante années auparavant ^.

Tout d'abord, nous apparaissent les huit tours fameuses; comme bien on pense, elles n'y sont pas désignées sous les noms qu'elles porteront plus tard, mais dans l'ordre où elles se présentaient aux yeux : quatre du côté de la ville, quatre du côté du faubourg Saint-Antoine.

Les rédacteurs des deux premiers inventaires, Guillaume Lamy, clerc en la Chambre des Comptes, et Girard de Conflans, notaire au Châtelet, commencèrent, tout naturellement, leur opération par la tour auprès de laquelle était située l'entrée du château et qu'ils appellent «la première vis et tour du costé de la rue Saint-Anthoine à la main senestre, à commancer du costé des Célestins».

Cette désignation ne peut convenir qu'à la tour d'angle S. S.-O. qui, depuis, s'est appelée tour de la Bazinière. (Voir le plan.) Ainsi, dès cette époque (1/128), l'entrée de la Bastille se trouvait où elle sera encore en 1789, entre les deux tours de la Bazinière et de la Comté, regardant la Seine. Et cela confirme ce que nous avons affirmé un peu plus haut, qu'à partir du xve siècle, la Bastille n'était plus une porte de Paris, car, tant qu'elle le fut, le passage s'elfectua entre les deux tours dites crde la Libertés et «de la Bertaudièren, d'une part, de la Chapelle et du Trésor, d'autre part. Les plans, et d'autres preuves que nous signalerons, s'accordent à montrer les deux passages, clos d'abord, murés ensuite; au moment de la destruction de l'édifice, la trace en était encore apparente.

Bevenons à la tour d'entrée. La première pièce, au rez-de-chaussée, est la chambre du portier; son ameublement nous est minutieusement décrit : en 1628 comme en i/»3i, il se compose d'une couchette en bois, d'un banc et d'un buffet double; mais ce qui est à noter est la présence, dans cette chambre, d'instruments de torture : à deux grands barreaux de fer sont fixées deux chaînes, également de fer, «pour mettre un homme en geheine, avecques les fers et habillemens du col, des piez et de une maiim; trois ans plus tard, l'appareil est perfectionné, car il comporte les fers pour les deux mains. Ce n'est pas tout : on y trouve encore, dès 1628, crung autres fers à mettre une personne es fers par les piezn, qui manque en 1 63 1 , et un chariot de fer à quatre roues, «à mettre du feu de charbon n, dont l'entourage fait pressentir la destination. A côté de cette pièce, se trouve un tr retraite non fermé. Au premier étage, une pièce où, en 1/128, étaient déposés deuxsetiers environ de mauvais seigle; au second étage, également une chambre et un retrait; au troisième étage, une salle où ne purent pénétrer les rédacteurs

(,) Le premier, qui est aussi le plus curieux, est du 5 octobre 1/128; le second, du 28 février i/i3i (n. s.); le dernier, du 5 mars i436 (n. s.). Ils ont été tous trois publiés par Douët d'Arcq (Revue archéologique, xne année, avril-septembre 1 855 ,

p. 321-3/19). Nous en avons pris, sur les originaux conservés aux Archives nationales (P. 1 189), une nouvelle copie, dont on trouvera le texte aux Pièces justificatives , n° II.

du premier inventaire, parce qu'elle était fermée à clef et que les gens de Mme de Bedford en avaient seuls l'accès; on y trouva quelques objets sans valeur; près de cette pièce, un retrait; au-dessus, un grenier.

A côté de cette tour étaient trois pièces, creusées vraisemblablement dans l'épaisseur de la maçonnerie : ce une loge. . . où se trouvent les compagnons qui gardent la porte du dict chastel»; un cellier et une cliambre de four, où se trouvaient deux pétrins, en 1/128.

Nous décrirons plus sommairement les autres tours, renvoyant au texte même des inventaires pour l'énumération des objets qu'elles contenaient. La deuxième tour (la Bertaudière) se compose d'abord d'un cellier (et, par ce mol, il faut sans doute , ici et plus loin , entendre un de ces souterrains dont nous reparlerons et où, par la suite, on enferma les détenus révoltés); puis, de quatre pièces superposées, d'un grenier et d'une pièce attenante dont les voûtes étaient « toutes corrompues-» en 1/128, et où il pleuvait. Le 12 octobre 1/128, trois prisonniers étaient enfermés dans la seconde chambre de cette tour : un Jacobin de la Rochelle, un Jacobin de Rouen, et un sujet anglais, âgé d'environ dix-huit ans.

Entre cette tour et la suivante, avait été pratiquée, à l'origine, la porte Saint- Antoine; on se rappelle ce que nous en avons dit tout à l'heure; en 1 628, nous trouvons le massif occupé par une vaste chambre reliant les deux tours, à la hauteur du second étage. Cette chambre était celle de l'artillerie, et l'inventaire que nous analysons fournit de précieux renseignements sur les engins de guerre qui s'y trouvaient. Si la porte primitive de la forteresse ne servait plus en 1/128, elle existait cependant encore, et ne fut complètement murée que plus tard. En effet, l'inventaire de 1 63 1 s'exprime ainsi : «Item, dessoubz la porte estant entre la deuxiesme et la troisiesme tour dudù costé et faisant front en la rue Saint- Anllwine , fut trouvé ce qui s'ensuit. . . y (un banc et quelques canons, placés là évidemment en prévision d'une attaque soudaine de la forteresse, du côté de la ville).

La troisième tour (la Liberté) n'a rien de particulier; elle se compose d'une cave ou cellier, puis de quatre étages de chambres, dont une appelée le lardier, et d'un grenier. Dans cette treave ou cellier a, les rédacteurs de l'inventaire constatèrent la présence de sept prisonniers, dont un enfant, âgé d'environ treize ans. Rien, malheureusement, ne nous renseigne sur les motifs de leur détention.

La quatrième tour est celle du Puits; elle avait, assurément, la même hauteur que les précédentes, mais, en 1/128 comme en 1 6 3 1 , les rédacteurs de l'inventaire n'eurent à en mentionner que la première chambre, appelée cliambre aux joyaux, bien qu'elle ne contînt alors qu'une armoire sans serrures. Quant aux chambres des étages supérieurs, elles avaient été cejà piéça arses par feu qui se bouta en la pouldre de canon estant en la seconde chambre de ladicte vis et tour n.

mrimiMii ratiosiale.

Nos inventaires décrivent ensuite les quatre tours symétriques à celles que nous venons de visiter, et dans le même ordre; c'est-à-dire que, revenant au point de départ, ils traitent d'abord de la tour sise à l'angle S. S. E. du château et dite plus tard «de la Comté n. On y voit, en premier lieu, un cellier, puis une chambre où, en i/i3o, le capitaine, L'Isle Adam, avait fait déposer des verrières en mauvais état ; les trois autres étages de chambres et le grenier n'offrent pas d'intérêt.

La deuxième tour (le Trésor) se compose d'abord de la cuisine, avec ses dressoirs pour appareiller les viandes, et un mortier de pierre, servant sans doute de fourneau; les quatre autres chambres sont vides ou contiennent des meubles de peu de valeur; il faut seulement signaler une allée conduisant du troisième étage «au puys de la terrasse dudit chasteK.

La deuxième tour est reliée à la troisième par un corps de bâtiment, au-dessous duquel se trouve l'ancienne porte de ville, du côté de Saint-Antoine des Champs. Cette disposition est naturellement parallèle à celle que nous avons constatée entre les deux tours symétriques, de la Bertaudière et de la Liberté. Au premier étage, s'y trouve une pièce appelée «le dressouoir de la cuisiner; au-dessus, la paneterie, et, à l'étage supérieur, une chambre inoccupée.

La chapelle est contiguë à cette construction et se trouve, par suite, à demi engagée dans la troisième tour qui, pour cette cause, s'est appelée plus tard tour de la Chapelle. A la date où nous sommes, cette chapelle apparaît comme un lieu profane : on y a déposé une table d'échecs, et les seuls objets de culte qui s'y voient sont une petite statuette de saint Georges, en bois doré, et une table d'autel portant, en lettres peintes, le nom de Jean de Montaigu qui avait été capitaine du château en i4o6. A côté de la chapelle, est une salle, dite ce des capitaines n, dont l'ameublement est assez complet.

Dans la tour suivante, celle de la Chapelle, sont trois étages de chambres : le premier est au-dessus de la chapelle; le second renferme la chambre dite te du Roin, au-dessus de la salle des capitaines; cette pièce était vide en 1/128; l'inventaire de 1 63 1 nous la décrit, au contraire, comme pourvue de meubles, de nattes neuves, de verrières, etc., par les soins de L'Isle Adam, capitaine du château en i43o.

La dernière tour de ce côté (N.N.E.) s'est appelée dans la suite la «tour du Coin n ; sa description ne présente que peu d'intérêt; elle se compose de cinq chambres superposées; six prisonniers se trouvaient, le 12 octobre 1628, dans la première; c'étaient trois chevaliers et trois écuyers, gardés là comme otages du roi d'Angleterre.

Sur les terrasses, on trouva, tant en 1Ù28 qu'en i£3i , un certain nombre de petits canons appelés et vu glaises n , protégeant le château du côté de la campagne, c'est-à-dire de la porte Saint-Antoine des Champs, de la tour de Billy et de l'Hôtel-

Neuf; d'autres étaient placés sous les deux anciennes portes de la forteresse; d'autres encore, sous un auvent couvert de tuiles, au milieu de la cour.

Comme on le voit, la Bastille de 1 63o est déjà, sauf de bien légères différences, ce que sera la Bastille de 1 789. Il n'y manque que le bâtiment , élevé au xviue siècle, qui partagea la cour en deux parties inégales, la maison du gouverneur, construite au siècle précédent, et le bastion placé à l'est. En revanche, elle a trois entrées : l'une au sud, qui, parla suite, est restée la seule; l'autre, en face de la rue Saint- Antoine, dont on ne se sert déjà plus; la dernière, vers les champs, souvent utilisée jusqu'au xvue siècle, car elle constitue un passage secret entre la ville et la campagne à travers la Bastille

Sur cette porte des champs, voici quelques détails : Elle s'ouvrait, avonsnous dit, dans un corps de bâtiment placé entre les tours du Trésor et de la Chapelle; en avant, une basse-cour (ou cour extérieure) et, à l'extrémité de cette basse-cour, un pont jeté sur le fossé. Sans aucun doute, une partie de ce pont était mobile, mais on n'a de renseignements que sur le pont dormant. M. Bonnardot a signalé, dans son Iconographie du vieux Paris®, une estampe conservée à la Bibliothèque nationale et représentant la Bastille du côté de l'est. Dans le fossé, se voient des piles de pierre dont la position, dit-il, indique la présence, à une certaine époque, d'un pont dormant en zigzag, aboutissant entre la tour de la Comté et sa voisine de gauche vers le nord (cette dernière assertion est erronée : il eût fallu dire : la tour du Trésor et sa voisine de gauche).

Il est question de ce pont en 1 665 , dans le récit de l'évasion d'Antoine de Chabannes, dont on lira plus tard les détails complets; qu'il suffise d'indiquer ici que les complices de l'évasion avaient réussi à amener une sentine (bateau) jusque dans les fossés de la Bastille et à la cacher rrdessoubz le pont de la basse-court n. Les circonstances du récit ne laissent pas douter qu'il s'agisse là du pont dont nous venons de fixer l'emplacement. Il en est question encore au xvie siècle, lors de la réfection de l'enceinte de la ville, dont nous aurons tout à l'heure à parler. Enfin, dans la consigne du corps de garde de l'avancée (xvme siècle) se trouve la mention de «la pile de l'arche de l'ancien pont qui est vis à vis la porte du jardin, n [Pièces justificatives, n° XVIII, §11).

Pour en finir avec cette entrée (ou pour mieux dire, celte sortie) de la Bastille, il faut rappeler que son portail était surmonté de cinq statues, placées là depuis l'origine et qui y étaient encore en 1789. Dans sa notice sur la Bastille

(1) C'est ce qui faisait dire à un poète italien du xve siècle, Antoine d'Asti: rr J'admire ce château, aussi remarquable par sa forme que par sa solidité. On l'appelle communément la Bastille Saint-Antoine. Le Roi peut secrètement par là ou bien entrer en ville

ou bien en sortir, de jour et de nuit, et se rendre où il veutn. (Leroux de Lincy et Tisserand, Paris et ses historiens aux xiv' et xv' siècles, p. 535.)

(2) Revue universelle des Arts, t. VI, p. 217.

{i) Antiquités nationales , t. t. — L'abbé de Ro-

Miilin a pu les décrire de visu et il les a fait reproduire par la gravure; l'une d'elles, nous dit-il, représente saint Antoine, patron de l'abbaye voisine, et les quatre autres un roi, une reine et deux enfants. Millin conjecture que ce roi est Charles VI, cette reine, Isabeau de Bavière, et ces deux enfants, les leurs : Louis, né en i3o,0; Jean, né en 1 3g8. Pure hypothèse, d'ailleurs, à laquelle il serait peut-être plus vraisemblable d'opposer les noms de Charles V, Jeanne de Bourbon, Charles, devenu Charles VI, et Louis, duc d'Orléans; en effet, ces deux derniers étaient enfants encore quand s'élevait cette partie de la Bastille. Les statues ne disparurent que lors de la destruction de 1789; elles étaient, au reste, depuis longtemps en mauvais état, ayant été fort endommagées pendant le combat de 1 6 5 2 .

Dans la description qu'on vient de lire de la Bastille en i/i3o, il n'est pas question de la résidence du capitaine du château. On ne peut, en effet, considérer comme une véritable demeure, la salle basse, voisine de la chapelle, où dînent les capitaines, et moins encore comme telle la chambre, dite crdu Boi», qui en 1/128 n'était pourvue que d'un banc. Nous avons tout lieu de croire que le capitaine de la Bastille résidait, à cette époque, dans un hôtel situé en face de la forteresse, tout à l'extrémité de la rue Saint-Antoine. En 1/102, ce logis s'appelait rr la conciergerie de la bastide Saint-Antoine ». Les ducs de Guyenne et de Touraine , Michelle et Catherine de France, filles du roi, y séjournèrent pendant onze jours (Arch. nat. KK. Zi5, fol. i3q v0.). En i/io5,la rr conciergerie du chastel de la porte Saint-Antoine» est mentionnée comme touchant par derrière, au jardin des Célestins. Cette année-là, le 26 décembre, elle fut cédée à Louis d'Orléans par Jean de Montaigu, gouverneur de la Bastille, et Jacqueline de la Grange, sa femme M. Le 2 5 avril 1/108, Valentine de Milan, veuve de Louis d'Orléans, la donnait au duc de Guyenne®. On l'appelait tt l'Hostel-Neuf de la conciergerie du chastel Saint- Antoine» en 1/118, quand le duc de Bourgogne, vainqueur des Parisiens, vint y loger, cr et à ce sujet, furent faits plusieurs ouvrages de charpenterie audit hostel (3) ». Louis XI habita presque constamment l'Hôtel-Neuf qui, après lui, se confondit avec les dépendances de l'hôtel Saint-Pol et fut aliéné par François Ier. Au siècle suivant l'hôtel de Lesdiguières en occupait une partie et, en septembre i6/i3, Louis XIV concéda le reste aux religieuses de la Visitation.

quette en parle dans la relation de sa captivité à la Bastille en 17 A3 , Mémoires de la Société de l'histoire de Paris, t. VII, p. 22.

(1) Voir Pièces justificatives , n° I. L'acte de cession a déjà été publié dans nos recherches sur Y Hôtel royal de Saint-Pol, au t. VI, p. i45-i46 des Mémoires de la Société de l'histoire de Paris. Le 5 janvier i£o6 (n. s.), Charles VI confirma celte

concession. L'acte, contenu dans un vidimus de juin i465, porte que le roi veut avoir plus près de lui son frère, le duc d'Orléans (Arch. nat., carton Q1, 1271 ).

<2> Arch. nat. KK, 56, n° 18 bis.

E. Petit, Itinéraires de Philippe le Hardi et de Jem-sans-Peur, dans la Collection des Doc. inédits sur l'Histoire de France, p. 61 4.

C'est vers cette même époque, comme on le dira plus loin, que fut construit l'hôtel du gouverneur, dans la première enceinte de la Bastille; il est probable que, pendant le xvi° siècle, les capitaines résidèrent dans l'intérieur du château.

Après que Paris eut été affranchi de la domination anglaise, la Bastille, qui avait élé pendant deux jours le dernier refuge des assiégés, dut réparer ses brèches. Nous l'avons montrée tout à l'heure fort délabrée en iû3o W, avec une tour détruite aux deux tiers, des portes sans serrures et un ameublement à peu près nul. Il n'est pas douteux que Charles VII, et Louis XI surtout, la restaurèrent. Un trait le prouvera : quand, en ihGk, la comtesse de Dammartin s'entendit avec des hommes résolus, pour favoriser l'évasion de son mari, Antoine de Chabannes, elle leur dit qu'une femme avait bien trouvé moyen «de tyrer hors du Louvre Monseigneur de Ponts n, mais l'un d'eux lui répliqua : ((Le Louvre et la Bastide, ce sont deuxv. On ne parle pas ainsi d'une prison mal close. D'ailleurs, les difficultés de la fuite justifièrent bien ce sentiment; et puis, nous en avons des témoignages plus directs.

Dans les extraits de comptes du domaine, si incomplets, malheureusement, et si souvent mal choisis que contient l'ouvrage de Sauvai, il est plusieurs fois question de la Bastille du xve siècle. En 1666 : « réparations faites en la Bastille, en une chambre où étoit lors prisonnier un prestre, au dessous de la chambre où est M. le comte de Dammartin ^ n. « Plusieurs canons affectés à la Bastille '3' «. En 1 h 7 2 : cr réparations faites au Colombier de la Bastille, lequel estoit dessous les arches, entre la Bastide et la basse-cour Wa. Sur le compte de 1^79, Sauvai prend cette note : ce II paroit qu'il y avoit une basse -cour à la Bastille, dans laquelle on nourrissoit des paons ^ — et En l'année 1 kSo , fut construite à la Bastille une grande salle dans la basse-cour pour mettre quantité de piques que le Boi avoit fait poulies affaires de guerre, hallebardes et autres bastons (0)n. Ajoutons-y enfin la fameuse cage de fer construite pour l'évèque de Verdun et dont le même Sauvai nous donne la minutieuse description, que l'on trouvera plus loin, au chapitre des prisonniers.

La guerre que la France eut à soutenir sous Henri II contre la maison d'Autriche, et surtout l'invasion du territoire, déterminèrent chez les Parisiens une alarme, une panique que le roi sut habilement exploiter pour les contraindre à une réfection presque totale de l'enceinte au nord de la Seine. Ce travail dura

(1) Dès 1/120, il avait fallu y faire des travaux assez importants : rr . . . Et tune , pro operibus castri Sancli Antonii Parisius, et basse curie ejusdem... 1111e nu" I. p.» (Comptes du trésor, de 1 h 1 9 à juin 1620, aux Arcb. nat. KK. 1 7 fol. 82 v°).

(2) Antiquités de Paris, de Sauvai, III, 386.

<;1> Ibid., p. 380.

(1> Ibid., p. litti.

li) Ibid., p. /i3G.

« Ibid., p. /i3g.

là LA BASTILLE.

sept années, de 1 5 5 3 à i56o, et l'effort porta surtout sur la fortification comprise entre la Seine et la porte du Temple, plus spécialement même aux abords de l'Arsenal et de la porte Saint-Antoine. On s'occupa beaucoup alors de la Bastille, dont on songea à faire une véritable citadelle et le point central de la défense du côté de l'est, car c'était celui par où l'ennemi serait venu attaquer Paris.

Sur ces travaux nous avons eu la chance de recueillir d'abondants renseignements, qui permettent de reconstituer assez fidèlement la physionomie que prit la forteresse.

Dès le mois de novembre i552, avant même que la nouvelle enceinte eût été entreprise, il fut question de faire murer une poterne, celle dont nous avons déjà parlé, et par laquelle on pouvait, de la Bastille, passer dans les champs. C'est l'administration municipale qui le réclamait, et il est aisé de deviner qu'elle voulait, par là, priver le roi d'une ressource précieuse : celle de pouvoir entrer ou sortir, lui ou ses troupes, sans passer par les ponts-levis des portes ordinaires, gardées par la milice bourgeoise. Le connétable Anne de Montmorency le comprit bien ainsi, et refusa : ce Au regard de la poterne qui est près du chasteau de la Bastille , que vous avez advisé de faire clore et murer, mon lieutenant audict chasteau m'a adverty que, sans ladicte poterne, l'on ne pourroit tourner et visiter à l'entour dudict chasteau pour prendre garde aux prisonniers, et que ladicte poterne est fermée d'une forte, bonne et grosse porte dont luy seul a les clefs, de sorte qu'il n'en sçauroit advenir inconvénient; qui est cause que je vous prie remettre cela jusques à l'arrivée du Boy à Paris, qui sera de brief, comme je l'espère, et alors, après que j'auray veu ce qu'elle peult apporter de commodité ou incommodité à la Ville et audict chasteau, il sera assez temps d'y faire pourveoir selon que l'on cognoistra estre à faire d

Et , trois jours après, le i5 novembre, la Ville répondait qu'elle avait fait défense de procéder à la suppression de la poterne, cedeelairant que nostre conclusion estoit de ne faire aucune chose et de ne passer plus advant jusques ad ce

que par vous en fut ordonné De part et d'autre, on se gardait de dire

les vraies raisons, l'un ajournant , l'autre espérant. On verra tout à l'heure comment la question fut reprise.

En remaniant la fortification nord de Paris, on ne la déplaçait pas; on la renforçait seulement, en convertissant en un simple fossé à fond de cuve le double fossé de l'enceinte de Charles V, en maçonnant le rempart et en le flanquant de nombreux bastions et courtines. Ces travaux furent conduits par un ingénieur appelé Baptiste Porsel, ou plus simplement Baptiste, que le Boi avait choisi, et

(1) Registre des délibérations du Bureau de la Ville de Paris , t. IV, p. 6i et 65.

qui, pour cette raison, eut, maintes fois, maille à partir avec le Bureau de la Ville, qui ne le payait qu'à regret, et critiquait presque tous ses plans W.

La première pierre des nouveaux boulevards fut posée, le 1 1 août i553, à l'endroit où la Seine pénétrait dans le fossé, c'est-à-dire sur l'emplacement de la tour de Billy, qu'un incendie allumé parla foudre détruisit en 1 538. Les armes du Roi y furent gravées, ainsi que l'inscription habituelle : Nisi Dominus custodiemt

Page 1