CIVITATEM, FRUSTRA VIGILAT QUI CUSTODIT E\M
Un grand nombre d'ouvriers, et tous ceux qu'on appelait les pauvres valides, furent employés, de gré ou de force, à faire le travail préliminaire rrde la vidange des terres u entre la rivière et la porte Saint-Antoine. Ce n'est que l'année suivante que l'on commença la maçonnerie et que les chantiers atteignirent les abords de la Bastille. Le icr mars i55/i, une correspondance s'échangeait entre l'amiral Coligny et la Ville sur les prix demandés pour cr revestir les boullevards et contrescarpe à la pointe de la Bastille n. L'entrepreneur, Augustin Michon, déclarait ne pouvoir faire cet ouvrage à moins de seize sous tournois par toise, ce que l'on jugeait bien cher M.
Le 5 juin suivant, il fut décidé qu'à partir du lendemain on enverrait cinquante hommes «pour dilligenterle descombrement des vieulx pontz estans dedans le fossé de la Bastille à l'endroit où il convient faire la pointe (4) n. Ces ponts étaient des appareils volants, qui avaient été installés l'année précédente pour faciliter l'enlèvement des terres.
Le 22 juin, la Ville écrivait à Coligny qu'on «a laissé la poincte de la Bastille pour la fimit5'. Le 3 septembre, l'amiral vint visiter les travaux, en compagnie du prévôt des marchands et des échevins. Ils allèrent à la pointe de la Bastille « où ont vu la poincte encommencée, en laquelle est aussi besoing faire dilligence de faire les fondemens pour éviter aux eaues de l'iver prochain; puis, sont allez au moyneau et courtine, où ont trouvé que les ouvriers entrepreneurs ne faisoient pas grande diligence, et n'y avoit nuls ouvriers; par quoy, les a repiïns de leur négligence. On dit qu'il ne tenoitque à faulte d'argent et de matières; le contrôleur a dict, présents lesdicts seigneurs, qu'ils estoient menteurs et qu'ils avoient plus receu qui ne leur estoit deu, et qu'il failloil toiser leurs ouvrages (6) ■».
(1) Cf. Registre des délibérations du Bureau de la Ville, t. IV, p. 177 et 197.
(2) Corrozet, Antiquités, édition de 1 56 1 , fol. 180-181.
(3) Bibliothèque nationale, ms. franç. 11,732, fol. 8/1 v° et 85. Nous empruntons désormais tous Ips détails qui vont suivre sur le renforcement de la pointe de la Bastille, de 1 553 à i56o, à ce manuscrit et à celui qui le suit, coté 11,733. Tous deux sont des registres de comptes des travaux de
la fortification de Paris sous Henri II, et ils sont infiniment précieux par la variété et la nouveauté des renseignements qu'ils contiennent. Dès maintenant, nous prenons date pour les publier intégralement. En attendant, on trouvera dans ce volume, dans le texte, ou groupé aux Pièces justificatives , l'extrait de tout ce qui s'y rapporte à la Bastille. Bibl. nat. , ms. franç. 11,732, fol. io5 v*.
M Ibid., fol. 108 v°.
6> lbid., fol 127 r\
Ce toisé fut fait et réglé le ier décembre suivant. On en trouvera le texte aux pièces justificatives. Il est instructif à bien des égards, et notamment en ce qu'il nous montre comment la basse-cour de la Bastille fut englobée dans la nouvelle fortification dont elle forma un bastion, ce bastion qui existait encore en 1789, converti en jardin potager, et où de rares prisonniers avaient la faveur de se promener. Jusque-là, le château n'avait eu d'autre fossé que celui de l'enceinte même, dans lequel le pied des tours était assis W. Il n'en fut plus ainsi dans la nouvelle disposition, et il y eut un mur entre le fossé de la Bastille et celui de la ville.
Dix-huit mois se passent, employés sans doute à la continuation de l'œuvre. Le 10 avril 1 5 5 6 , lors d'une visite aux remparts faite par un des échevins, les deux maîtres des œuvres et me Baptiste, l'ingénieur du Roi, ces personnages déclarent cr que, pour la perfection delà pointe de la Bastille, l'on y doibt faire admener de la pierre, tant moillon que vergelé, pour rendre ladicte pointe parfaicte dans la présente année, et mettre à icelle poincle les armoiryes du Roy, aux deux bouts des deux pans, celles de la ville taillées en pierre de Troissy» (f° 2/16 r°). Disons tout de suite qu'au mois de juin 1657, il fut donné ordre au maître des œuvres de maçonnerie d'y ajouter fies armes de Monseigneur le gouverneur, qui sont les armes de Monseigneur le connestable, excepté l'espée n (f° 329 v°).
Il faut revenir en arrière, à l'année 1 5 5 G . Au commencement de mai de cette année, Philippe III, prince de Chimay, duc d'Àrschot, qui était détenu au château de Vincennes depuis le mois d'août 1 5 5 3 qu'il avait été fait prisonnier à la bataille de Doullens^, réussit à s'échapper de sa prison. Ce fut l'occasion d'une véritable alarme, et le capitaine de la Bastille (qui n'était alors que lieutenant du gouverneur de Paris) en écrivit au bureau de la Ville et en considération de ce que le duc d'Ascot a rompu les prisons du boys de Vinciennes dimanche dernier, et s'en est fmj comme ung villainn. On trouvera aux Pièces justificatives® la requête que la Ville transmit à Goligny, dans laquelle cet otficier demandait que l'on renforçât encore d'un pan de mur le fossé de la Bastille, autant pour retenir l'eau dans ce fossé crque pour la garde et seureté des prisonniers n. Cette requête fut favorablement accueillie, et nous donnons à sa suite le nouveau toisé que nécessitèrent les travaux faits à cette occasion. Baptiste, l'ingénieur du Roi, fut, comme il convenait, chargé de les surveiller et, cette fois, le prix de la toise carrée ne s'éleva qu'à 1 2 livres.
Trois ans plus tard, de nouvelles contestations, beaucoup plus sérieuses, se pro-
(l) Ce fossé était ordinairement plein d'eau. On verra dans le récit de l'évasion d'Antoine de Chabannes que , de sa fenêtre , le prisonnier y pouvait pêcher à la ligne. Nous aurons tout à l'heure à dire quelles difficultés surgirent, au xvi° siècle même, lorsque les nouveaux travaux de fortification firent
craindre que le fossé ne pût se trouver quelquefois à sec.
(2) Registres du Bureau de la Ville , t. IV, p. 1 99. Cf. sur l'évasion du prince de Chimay, duc d'Arschot. ibid. , p. 5/12.