‹ La Bastille. Histoire et description des bâtiments.--Administration.--Régime de la prison.--Événements historiquesChapitre 27 sur 78 · MAÇON · texte numérisé non relu

MAÇON

Les ouvriers faisaient le trafic de ces cartes, qu'ils cédaient aux curieux, et Palloy déclare qu'il lui fut impossible de l'en empêcher. « Ils ontdû recevoir ainsi, ajoute-t-il, plus de 40,000**, tant la curiosité des citoyens des provinces et de l'étranger étoit grande. b Quant à lui, il se réservait l'exploitation des pierres'6', mais nous verrons qu'il n'y chercha que la gloire, sans pouvoir d'ailleurs l'obtenir.

Le 19 juillet, les architectes chargés de la surveillance demandèrent à l'Assemblée des Electeurs s'il valait mieux procéder à la démolition avec célérité (c'est-à-dire sans doute à l'aide de la mine) ou avec ménagements, c'est-à-dire en détériorant le moins possible les matériaux; l'Assemblée se prononça pour la célérité; elle déclara, d'ailleurs, applaudir à leur zèle et leur donner tous pouvoirs nécessaires'7'.

Palloy avait organisé une équipe d'ouvriers au nombre d'environ 600 : le commis d'atelier y était payé 3 livres par jour; le garçon de bureau, 2 livres; les chefs, 45 sous; les sous-chefs,

M Bibl. nat., ms. nouv. acq. fr. 2811, fol. lii-hh.

(2) Voir plus haut, p. hh. On trouvera aux Archives nat., C 35, n° 298*, ta copie du brevet de cette nomination, à la date du 28 septembre 1785.

P> Bibl. nat. dép. des Estampes, Topogr. de ta France, quartier Saint-Antoine, et cartons de la Bibliothèque de la ville de Paris.

'4) Arch. nat., C 1 34 , dossier 7.

(5> Bibl. nat. ms. nouv. acq. franç. 2811, p. 35.

W Le ih août, Palloy obtint un arrêté de l'Assemblée des Électeurs, ordonnant la vente de tous les matériaux de la Bastille, tries pierres exceptées". (Archives nationales, H i960, d'après le fieperfoire déjà cité de M. Tuetey, t. I, n° 48i.)

(,) Arch. nat. C i34, dossier 7, et Procès-verbal de l'Assemblée des Electeurs, t. Il, p. 175.

60 sous; les compagnons, 36 sous, et les garçons (manœuvres), 26 sous. Chaque semaine se réglait par une de'pense variant entre sept mille et onze mille livres ^.

Dès lors, les travaux se poursuivirent sans interruption. Quelques incidents se produisirent : le là août, on de'couvrit plusieurs boulets encastrés dans l'épaisseur de la tour de la Comté, et ce fut une occasion de les présenter solennellement à La Fayette ; on se persuada qu'ils devaient provenir du combat de iG52 entre les troupes de Turenne et celles de Condé(2), mais nous avons dit déjà qu'ils dataient plus vraisemblablement du siège de 1669. 11 fut aussi question de rechercher si un passage souterrain ne reliait pas la Bastille au donjon de Vincennes, et l'on se rendit compte qu'il n'en existait pas (3). En revanche, la découverte d'un certain nombre de squelettes dans les casemates du bastion détermina, au commencement de mai 1790, une grande émotion parmi les membres du Comité de Saint-Louis-la-Culture ; ils déclarèrent rr qu'il étoit avantageux que le public fût instruit de la tyrannie cruelle qui s'est si souvent exercée dans cette affreuse prison», et qu'il serait envoyé une copie du procès-verbal tfà M. le Président de l'Assemblée nationale; une autre à M. le maire pour être déposée dans les archives de l'Hôtel de Ville, et qu'il en seroit imprimé un nombre suffisant pour envoyer aux cinquante-neuf districts, et partout où besoin seroit Nous avons expliqué qu'il s'agissait des corps de quelques protestants, inhumés là, en terre profane, pour être morts sans avoir accepté la confession catholique.

A la fin de l'année 1789, bien que la démolition fût loin d'être achevée, on licencia un certain nombre d'ouvriers des chantiers de la Bastille; ceux qui étaient venus de la Beauce, et notamment de la région qu'administrait encore le subdélégué d'Etampes, furent reconduits dans leurs foyers avec un passeport et une indemnité correspondant à trois sous par lieue parcourue^. L'opération coûtait fort cher'6', et, malgré la vente ou l'emploi par la Ville des matériaux utilisables, on ne savait trop sur quels crédits en régler les frais.

En prenant l'initiative de la démolition de la Bastille, la municipalité n'avait pas entendu supporter la charge de cette dépense, mais seulement en faire l'avance. Au mois d'octobre 1790 , elle en réclama le remboursement à l'Assemblée Constituante.

Barère de Vieuzac, député de Bigorre, fut chargé d'étudier la question et présenta le rapport suivant :

La Bastille, ce monument affreux du despotisme, a disparu sous les efforts des mains généreuses des braves Parisiens; son enceinte, souillée par tant de crimes et de forfaits ministériels, a été purifiée par la fête de la Liberté , et l'on a vu avec plaisir les citoyens de toute la France ne faire qu'un peuple de frères. Ce n'étoit pas assez de l'arracher aux tirans; il falloit en renverser jusqu'aux fondements pour leur ôter tout espoir d'en faire encore un jour l'instrument de leur vengeance. C'est sous les yeux de l'Assemblée nationale, c'est sous l'inspection de la municipalité de Paris que sont tombées, sous des mains libres, ces murs orgueilleux, la honte et l'effroi de la France. Des pères de famille, des artistes, des citoyens de tous les états, forcés par la loi impérieuse du besoin et par les circonstances malheureusement inévitables d'une grande révolution, ont travaillé à celte démolition. Ils ont reçu, pour faire subsister leur famille, un salaire

f1' On trouvera dans le ms. 1 1,736 du fonds français de la Bibliothèque nationale les étals de ces dépenses jusqu'au mois d'octobre 1790.

(2> Voir p. 172, note 3. La relation de cette découverte a été publiée dans le Journal de Paris du a 6 août

(1' Bibl. nat. ms. nouv. acq. franç. 2811, fol. h 7.

(j) G. Lecocq, ouv. cité, p. 92-105.

M Bibl. nat. ms. fonds franç. 1 1,736.

(r,) Dès le 18 aoùl, le et Comité provisoire d'adminis-

tration générale de la Ville» 9e préoccupait d'en modérer la dépense : ttSur l'observation faite qu'il seroit nécessaire de s'occuper des moyens d'économie relativement à la démolilion de la Bastille et au transport des matériaux qui en proviennent, le Comité a arrêté que M. Pallois serait invité à se trouver ce jourd'huy à six heures du soir au Comilé pour y être entendu, et en conséquence, qu'expédition du présent arrêté sera à l'instant envoyée audit sieur Pallois. » (Bibl. de la Ville de Paris, ms. io,44i, dossier des papiers de Palloy.)

honorable, que la municipalité de Paris a eu soin de leur faire payer avec la plus scrupuleuse exactitude ; et ce zèle généreux mérite les plus grands éloges. Cependant la diminution sensible des revenus de la municipalité, l'augmentation de ses dépenses, la troupe du centre, sa police, la garde même qui veille à la sûreté de l'Assemblée, les secours des atteliers de charité, etc., la mettent dans un état de pénurie extrême ; elle ose réclamer la rentrée des fonds qui ont servi à cette dépense. Des raisons appuyées sur la justice et même sur les décrets de l'Assemblée autorisent les prétentions de la municipalité. Les biens nationaux sont h la Nation; la Bastille étoit (je n'ose le dire) un bien national; mais le terrain sur lequel elle étoit placée , ainsi que les matériaux, font une partie du domaine public. Ainsi, c'est à la Nation à porter cette dépense de plus. Ces travaux ont amélioré le fond et en ont facilité la vente. Or, pour aliéner les terrains de la Bastille, il falloit la démolir. Les rapports d'une nécessité évidente viennent à l'appuy de ces considérations : ce n'est pas ici une spéculation, c'est un projet d'économie, c'est une destruction politique, c'est un acte vraiment révolutionnaire puisqu'il a servi à renverser les tyrans ; c'est un événement national qui est la suite nécessaire de la sainte insurrection du 1 h juillet. Ainsi, la démolition de la Bastille tourne au profit de la Nation, à l'honneur de sa liberté, pour laquelle elle a fait les premiers et les plus nobles efforts. Les frais de la démolition montent à 568, 1 43** i3 s. 3 d. La municipalité a déjà vendu pour 75,243** en recouvrement; le reste des matériaux se porte, suivant l'estimation des experts, à 254, 999** ; par conséquent, les frais de la démolition sont réduits à 237,901** i3s. 3 d. , qu'il sera facile de recouvrer par la vente des terrains, si l'Assemblée n'aime mieux y placer un monument qui porterait le titre de la place de la Liberté.

L'orateur a soumis ensuite ce projet de décret , qui a été adopté :

Décret qui ordonne que la démolition de la Bastille sera aux frais de la Nation.

Du 6 octobre 1790.

L'Assemblée nationale, après avoir entendu ses comités des domaines et des finances, a décrété qu'il sera payé à la municipalité de Paris, pour la caisse chargée de recevoir les revenus et le produit des ventes des biens nationaux situés dans l'étendue du district de Paris, la somme de 568, 1 43** i3 s. 3 d. , en remboursement des dépenses qui ont été faites pour les travaux de la démolition de la Bastille, sur laquelle sera déduite celle de 4i,243** 17 s. qu'elle a reçue pour la vente d'une partie des matériaux provenant de ladite démolition, à la charge de verser successivement dans ladite caisse le prix des matériaux reslans, qu'elle est autorisée à vendre au profit de la nation, et le montant des sommes en recouvrement à raison de cette vente. Décrète en outre que la municipalité de Paris fera cesser les travaux de la Bastille huitaine après la publication du présent décret

A ce rapport sont annexées d'intéressantes observations de Vienne, inspecteur des travaux de la Bastille, sur les diverses phases de la démolition :

Observations de M. Vienne.

Du t" novembre 1790.

L'Assemblée nationale a bien pu voir que la Bastille a coûté et coûtera jusqu'à ce jour environ Goo,ooott, mais on l'a trompée si on lui a dit que des experts ont trouvé que le produit de la vente ira à 33o,242** ; car, suivant le calcul cy-après, il ne peut aller au plus à 172,000**, et suivant les déprédations déclarées par les ouvriers, ce produit n'excédera pas i5o,ooo**.

Le i4 juillet 1789, la Bastille avoit de hauteur 74 assises jusqu'au pavé du pont-levis; ce qui, en pieds, formoit 73 pieds, 9°,6 lignes, et de profondeur au terrain actuel des fossés, 16 assises faisant

Arcli. nat. Fn 126a. Celte liasse, exclusivement qui font double emploi avec ceux des manuscrits francomposée des papiers relatifs à la démolilion de la Bas- çais 1 1 ,736 , nouvelles acquisitions 281 1, 324i et 3aAa tille, contient, outre ce rapport, des états de payement de la Bibliothèque nationale, provenant de Palloy.

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