JOURNEES DES 15 ET 16 JUILLET
La soirée du 1 k juillet s'acheva dans le vertige de la victoire populaire. Durant la nuit seulement, l'Assemblée des Électeurs prit des mesures pour la garde delà forteresse abandonne'e, et le marquis de La Salle, qui avait été institué, le jour même, commandant en chef de la milice parisienne, nomma Soulès, l'un des Electeurs M, commandant de la Bastille. C'est à minuit environ que Soulès quitta l'Hôtel de Ville pour se rendre à son poste, et nous allons résumer la longue relation qu'il fit, trois jours après, à l'Assemblée, des obstacles auxquels il allait se heurter dans l'accomplissement de son mandat C2'. En passant au siège du district de Saint-Paul, il fut informé que la Bastille était déjà occupée par cent cinquante gardes françaises, ayant à leur tète le « chevalier de Laizert» ^\ officier aux gardes; il s'y rendit aussitôt et montra sa commission au chevalier ; mais celui-ci refusa de se retirer, déclarant d'ailleurs rr qu'il n'avoit pas de commission, qu'il tenoit la Place pour lui et pour le bien public, et qu'il la défendroit jusqu'à la dernière extrémité». Soulès attendit jusqu'à 3 heures du matin, au petit jour, pour faire une nouvelle sommation, qui fut suivie du même refus; alors, il fit battre la générale, et après avoir lu à haute voix sa commission, il demanda aux soldats s'ils entendaient obéir à la Commune ou au chevalier de Laizer; ils répondirent tr unanimement qu'ils étaient aux ordres de la Ville et le reconnaissaient, lui, M. Soulès, pour commandant du fort. . . n Soulès aurait pu, dès lors, faire expulser Laizer; sûr désormais de son autorité, il le garda avec lui et l'entente aurait duré si, peu d'instants après, le nouveau commandant n'eût rencontré, tr sortant des souterrains», un homme dont l'attitude a été bien singulière et peu honorable pendant ces journées, nous voulons parler de Beaumarchais. L'illustre écrivain avait été introduit dans la place par le chevalier de Laizer, et l'on est assuré qu'il n'y était venu que pour choisir à son aise parmi les papiers de la Bastille ceux qui étaient le plus à sa convenance^'. Une explication en résulta entre Soulès et Laizer, et elle fut si vive que ce dernier se vit expulsé du château par ses propres soldats.
L'autorité de Soulès allait être encore une fois méconnue. Dans cette même matinée du i5 juillet, apparut un certain rr M. de Bottetidou (5), suppléant de Bretagne à l'Assemblée natio-
(1> Soulès figure sur la liste des Électeurs parmi les représentants du district des Minimes et est qualifié tr bourgeois de Paris n.
(2) Celte relation, datée du 18 juillet, occupe les pages 137-1Û8 du tome II du Procès- verbal de l'Assemblée des Electeurs.
l3) Telles sont l'orthographe et la qualité fournies par la relation; le nom de ce personnage s'écrit plus
habituellement Laizer; Y Etal militaire de la France pour l'année 1 789 menlionue (p. 119) letrmarquis de Laizer» parmi les lieutenants en second.
(,,) Le fait est d'autant plus certain que Beaumarchais dut plus tard avouer son vol et le restituer. Cf. l'introduction au Catalogue des Archives de la Bastille, par AI. Funck-Brenlano, p. h\.
<5) Ledeist de Boulidoux, voir p. 1 85.
nale et se disant aide de camp du marquis de la Salles, qui se présentait avec l'autorisation de tf s'emparer de la Bastille»; De La Salle avait oublie', en lui donnant cette mission, qu'il l'avait déjà confiée à un autre. Il fallut de nouveaux pourparlers, au cours desquels le château fut envahi par la populace : te dix mille âmes pillant et saccageant tout», dit naïvement Soulès. On plaça en toute hâte des sentinelles pour protéger les papiers, mais beaucoup d'entre eux furent à ce moment-là détruits ou dérobés. Bien plus, «un nommé M. Danton, se disant capitaine d'une garde bourgeoise du district des Cordeliers», fit à son tour invasion ; il mit la main sur Soulès, le conduisit à son district, puis à l'Hôtel de Ville, proclamant qu'il venait d'arrêter le «gouverneur de la Bastille». C'est la première fois que Danton joue un rôle dans les événements de la Révolution , et il faut convenir que c'était mal débuter. Il fallut l'intervention la plus énergique de La Fayette et du marquis de La Salle pour que Soulès ne subît pas alors le même sort que de Launey. Il n'y eut plus, dès lors, de «commandant de la Bastille», et pendant ces deux jours le château n'en fut que mieux gardé par les chevaliers de l'Arquebuse et les clercs de la Basoche'1'. Le 18 juillet, l'Assemblée des Electeurs décida que cette garde serait faite désormais par soixante-dix hommes : dix gardes françaises et soixante citoyens fournis par tous les districts, et qu'on la relèverait chaque jour, mais déjà la démolition était ordonnée et, comme nous allons le dire, entreprise.
DÉMOLITION DE LA BASTILLE
Dès que le Comité permanent siégeant à l'Hôtel de Ville eut appris que le peuple parisien s'était rendu maître de la Bastille, il jugea que l'édifice et tout ce qu'il pouvait renfermer lui appartenait. De Versailles, ni la Cour, ni le ministère de la maison du roi n'élevèrent la moindre objection et ne songèrent en aucune façon à revendiquer la possession d'un monument qui, cependant, avait été construit et toujours entretenu aux frais du trésor royal. Aussi est-ce en toute légalité et par voie administrative que l'Assemblée des Électeurs prit, au matin du 16 juillet, les dispositions suivantes :
La Bastille sera démolie sans perle de tems, après une visite par deux architectes chargés de diriger l'opération de la démolition, sous le commandement de M. le marquis Delasalle, chargé des mesures nécessaires pour prévenir les accidens.
Et pour la notification de la présente ordonnance, quatre électeurs auxquels les députés à l'Assemblée nationale actuellement presens à l'Hôtel de Ville seront invités de se joindre, se transporteront sur le champ à la Bastille. El sera la présente ordonnance lue, publiée et affichée12'.
La notification fut faite aussitôt, ainsi que l'atteste ce procès-verbal :
Nous soussignés, électeurs de la Ville de Paris, certifions que, cejourd'hui seize juillet 1789, onze heures du matin, en exécution de l'ordonnance rendue une heure auparavant, nous avons procédé à la proclamation de ladite ordonnance dans les différentes rues et carrefours de la ville, aulour du château de la Bastille , et notlaniment a la place de l'ancienne porte et dans les carrefours du faubourg Saint-Antoine , le tout fait en présence et accompagnés des tambours de la ville et d'une escorte de la milice citoyenne. Fait ledit jour et an. Signé : Thuriot de la Rosière, 1" électeur du district de Saint-Louis-la-Culture ; Picard, 1" électeur du district des Blancs-Manteaux; Pluvinet, député suppléant et président du district S" Elizabelh ; Lefebvre de Corbinières, électeur du district des Petits Pères (3).
W Dusaulx, Y Œuvre des sept Jours, ouvrage cité. — (2) Archives nationales, musée, n° 1111, provenant de C, § 3, h. — M lbid., C i36.
DEMOLITION DE LA BASTILLE
le Vendredi ij Judlet jljÔj) : jour a-j ornais mémorable par l'Aujuste co/i/ionce de Louis JCIŒ envers
sa<honn& Ville rie Taris JfTf le<r Députât- île la Nobles e du nombre desepuelles était AT le M" de 3
Zusupiatbse transportèrent sur les platteS j^ormes de- la Tas tilles dont on avoit démoli les Crenautc des Tours, ainsis <pue> les petites CaluUes. Ces j/esie'reuœ Citoyens soulevèrent eiuc mêmes plusieurs pierres et secondes par les ouvriers ils les jetterent dans les -Dccornèr&r, en invitant le peuple Trancaù) a continuer lasDemolitions de cette- horrible pi~ison<;<pui^fut>cop\wiencc'sous C/iarles Ven-xSSg, achevé ? cnsj.383 . pris I&-14, Juillets J-fôy ; et Démoli au/sitot après sev prises
Vartà cAcl Deny Graveur rue deJ JVoyerJ j>rcj celte SïSa-cyites-jV-' 3j.
Le lendemain 17 juillet, le Comité' permanent nomma les commissaires chargés de diriger les travaux de la démolition :
Nous constituons architectes du Comité, à l'effet de procéder à la démolition de la Bastille et d'en diriger les travaux : Messieurs Poyet, architecte de la ville, de la Poize, architecte, Jailier de Savault, architecte pensionné du Roy et de Monlizon, architecte, électeurs. Fait à l'Hôtel de Ville pour duplicata de l'ordonnance du 1 G juillet 1789. Ce 17 du mois. Signé : La Fayette, Dumangin, membre du Comité. Vermeil, Hion, membre du Comité, Fauchet, Deleutre, Samon, membre du Comité, Sagerel, écbevin, Lagrené, membre du Comité, Boucher, Chignard, Bailly, maire, le chevalier de Caussidière, major général de la milice parisienne, Gouilly, membre du Comité, Brohon, et M. le marquis de la Salle. Visé par le Comité militaire : le marquis de la Salle
On est surpris de n'avoir pas encore rencontré le seul nom que l'on s'attende à trouver a propos de la démolition de la Bastille, celui du t patriote» Palloy, maître maçon de son état. Nous consacrons plus loin une note spéciale à ce personnage singulier et à son existence si mouvementée; il ne s'agit ici que de la destruction de la forteresse, et si, le surlendemain de la victoire, il ne figure pas encore dans les actes officiels, on n'en a pas moins la certitude qu'il les avait déjà devancés et, en réalité, provoqués. Voici, en effet, la lettre qu'il adressait, le 16 juillet au matin, au corps électoral siégeant à la Ville :
Messieurs ,
C'est au corps des Electeurs assemblés, c'est à M. Dussault à qui je m'adresse pour qu'il se rappelle que je lui ai dit qu'il n'y avoit pas besoin de catapulte pour prendre la Bastille, et encore moins d'instruments pour machiner sa destruction ; il ne faut que des bras pour continuer à mettre bas ce colosse. J'ose assurer l'Assemblée que les traits [sic, pour traîtres] ne larderont pas à disparaître, que tout le monde s'empresse d'y mettre la main, bourgeois, artistes, ouvriers, mais je les préviens que je vois aussi beaucoup de scélérats et de nos ennemis : je vois ceux qui ont démoli les créneaux pour baisser l'affût des canons; j'y ai vu l'architecte de la Ville, qui n'y a pas nuit, car il n'a eut que le tems de paraître et disparaître, le soupçonnant un traitre; peu s'en fallu que M. La Tour ne luy fasse passer le goût du pain, sans l'interruption par la proclamation que vous avez envoyé annoncer par M. de la Poise, un de vos membres, électeur, en habit rouge, le même qui est venu pour faire enlever des poudres; il profila de ce moment pour echaper.
Je vous peux assurer, Messieurs, que mon intention est de ne pas quitter jusqu'à ce que j'ais la satisfaction de voir la dernière pierre arrachée, et tel est le vœu général du peuple, car ils sont après comme des acharnés. J'ai plus d'ouvriers que je n'en veux, ce qui me fait craindre d'avoir des contestations lorsque je ferai la paye.
Je vous prie donc, Messieurs, de vouloir bien joindre à votre proclamation un ordre de continuer la démolition. Si vous me croyez capable d'exercer mon courage, je vous puis assurer de mon exactitude, de ma fermeté et de mon dévouement que je mettrai à cette besogne, la regardant en ce moment comme le chef-d'œuvre de notre conquête , et soyez assuré que je serai toujours ferme et inébranlable , et pour la vie je m'engage à ne signer que : Palloy, patriote <-'\
L'animosité dont Palloy fait preuve contre Poyet, architecte de la ville, préposé, comme nous l'avons vu, à la surveillance de la démolition, éclatera encore à plusieurs reprises. Le 22 juillet suivant, il protestera de nouveau contre ce choix, par une lettre adressée à Bailly : c'est, dit-il, «un ancien agent de Breteuil,. . . un espion;. . . il avait le mot du guet avec le6 ministres; il est même payé, j'en répondrais volontiers, pour nous trahir, car la dernière fois
" Arcli. nat., musée, n° 1 1 1 1, provenant de G 1 34. sitions françaises de la Bibliothèque nationale, que nous <2) Bibl. nat. ms. nouv. acq. franç. 3811, fol. 31 r*. aurons occasion de citer, a été formé par Palloy avec les Ce recueil, comme plusieurs autres des nouvelles acqui- papiers officiels de la démolition.
quil vint sur les tours de la Bastille, il e'toit si bien connu pour être un traître, ayant été apperçu lors de l'attaque de ce fort, quil faisoit baisser les créneaux pour faciliter l'effet des canons et les disposer à tirer sur le peuple; aussi, sans moi, il aurait été' pendu, et sa tête auroit satisfait la juste fureur du peuple ']>b. Il est vrai que Poyet avait exercé les fonctions d'arcbitecte du cbàteau depuis l'année 1^85 jusqu'à la fin*2', mais rien ne confirme les autres accusations, et Palloy dut se résigner à subir un contrôle qui lui déplaisait tant, pendant toute la durée des travaux.
Le même élan qui avait si bien servi pour la prise de la Bastille se continua, au moins les premiers jours, pour sa destruction. Une estampe, datée du 17 juillet, représente des membres du clergé et de la noblesse se mêlant à la bourgeoisie et aux ouvriers pour jeter bas les tours de la vieille forteresse'3', et il ne faut peut-être pas y voir seulement l'image d'un symbole.
On imagine aisément quelle devait être l'aflluence des curieux : il fallut des ordres pour empêcher qu'on ne laissât entier «sans permission expresse^. Le 19 juillet, Vieillard, premier sergent des gardes, avait adressé le rapport suivant au Comité : «• Il seroit nécessaire d'envoyer une garde bourgeoise pour garder les dehors de la grille, afin de pouvoir éloigner la foule qui se présentera. Hier, 18, la garnison que je commande fut forcée par la milice bourgeoise, ce qui occasionna un desordre '4'.b Sur le revers de cartes à jouer, on imprima grossièrement des laissez-passer pour les entrepreneurs, inspecteurs, employés et ouvriers de la démolition'5' :
DÉMOLITION DE LA BASTILLE