‹ La Bastille. Histoire et description des bâtiments.--Administration.--Régime de la prison.--Événements historiquesChapitre 32 sur 78 · VOLONTAIRES ET VAINQUEURS DE LA BASTILLE · texte numérisé non relu

VOLONTAIRES ET VAINQUEURS DE LA BASTILLE

Il faut se garder d'une assimilation quelconque entre les Volontaires et les Vainqueurs de la Bastille. Comme on va le voir, les deux corps eurent une existence très distincte, quoique parrallèle, et c'est la concurrence où ils entrèrent promptement qui fut fatale à l'un et à l'autre. L'histoire de ces rivalités est, cependant, assez difficile à reconstituer, car si les deux institutions étaient dissemblables, les hommes qui les avaient créées étaient les mêmes, ou animés de sentiments pareils.

Les Volontaires apparaissent les premiers en date: dès le 1 5 juillet, il est question d'une compagnie dite des Volontaires de la Bastille, qui assurera la protection de la forteresse menacée du pillage. Aussitôt Hullin, bien que civil et qualifié de «directeur général de la buanderie de la Briche avec cinq mille livres d'appointements», s'en fait nommer le commandant; il a sous ses ordres comme sergents, caporaux ou grenadiers ceux qui se sont le plus signalés à l'attaque de la Bastille : Bonnemer, Tournay, Maillard, que nous retrouverons sur la liste des vainqueurs, et il s'adjoint aussi des gardes françaises ou des assaillants civils, tel ce jeune Gueudin, âgé de dix-sept ans, dont parle Dusaulx. qui pénétra dans la place, dès que les portes en furent ouvertes, pour sauver son père, l'un des bas-officiers de la garnison (2>. Nous avons des détails sur la formation et le développement de la compagnie dans le rapport au Conseil de

(,) Bibi. de ta Ville de Paris, dossier io,hki.

(2) Cf. Dusaulx, Y Œuvre des sept jours, ouv. cilé, p. 929. Dans son livre sur Les Hommes du îù juillet, M. V. Fournet a étudié de très près les volontaires et les vainqueurs de la Bastille ; d'une façon générale

nous y renvoyons le lecteur. Gueudin (que Dusaulx appelle Geudin) avait, en effet, pour père Jacques Gueudin, bas-officier de la Bastille, âgé de 5i ans, entré à la compagnie en 1 786. (Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,61 1.)

ville que fit Saint-Martin, chef du département de la garde nationale, le 9 3 août 1790, pour l'incorporation des Volontaires et autres compagnies particulières à l'ensemble des gardes nationales : il y est dit qu'au lendemain de la prise de la Bastille, Hullin avait garde' le port de la Briche avec sa troupe, compose'e de « vingt-quatre hommes d'élite », mi-partie gardes françaises et mi-partie citoyens, les premiers paye's trente sous par jour, les seconds logés, nourris et entretenus aux frais d'Hulfi 11 ; qu'à la fin d'août, la compagnie, grossie de seize volontaires, vint camper à Montmartre pour disperser les ouvriers sans ouvrage qui s'y étaient retirés en grand nombre; qu'elle avait été ensuite plus spécialement affectée à la garde de la Bastille, avec un effectif de i5o hommes, payés trente sous par jour, officiers ou soldats, sauf Hullin, qui n'a jamais reçu aucune indemnité' '1'. On employait d'abord, en effet, les Volontaires de la Bastille pour des services divers, et la pacification de Montmartre'2' ne fut pas le seul; le 29 mai 1 790 , Bailly écrivait à La Fayette pour lui proposer de faire défendre par eux les Champs- Elysées contre les voleurs l3', et cependant la légitimité de leur existence en tant que corps régulier était à peine reconnue, car Hullin s'était, à cet égard, heurté à bien des difficultés <4>.

Ils avaient reçu dès l'origine, à la vérité, un insigne aux couleurs bleue et rouge de la Ville, portant pour emblèmes la date du \h juillet 1789 et une tour renversée, surmontant le vaisseau de Paris, agité par les flots; mais les gardes françaises s'en étaient fait décerner un autre qui rivalisait sans peine avec le leur, car c'était, sur une médaille en forme de losange, un faisceau de chaînes rompues, avec la date de la prise de la Bastille et ces mots : tria Liberté conquise»; de l'autre coté, une épée, la pointe en haut, accompagnée de ce vers de Lucain :

Ignorautne clatos , ne quisquam serviat, enses?

En même temps que les Volontaires et les gardes françaises se faisaient concéder ces distinctions purement honorifiques, tous ceux (et ils étaient nombreux) qui prétendaient avoir joué un rôle dans la conquête de la Bastille s'efforcèrent de ne pas se faire oublier et réclamèrent pour eux aussi l'attention du Gouvernement sur leur situation précaire, le sang qu'ils avaient versé, le dévouement dont ils avaient fait preuve et qu'ils ne voulaient pas voir rester stérile. C'est alors que la Commune de Paris nomma une commission chargée d'examiner leurs litres et de proclamer, après un contrôle minutieux, les noms de ceux qui avaient des droits réels au titre de «Vainqueurs de la Bastille

Les procès-verbaux de cette Commission sont conservés aux Archives nationales (5), et le mieux est d'en publier tout ce qui est intéressant :

L'an mil sept cent quatre vingt dix, le vingt deux mars, cinq heures de relevée, nous Dusaulx, de l'Académie des Relies Lettres, Oudart, Thuriot de la Rosière, avocats au Parlement, Bourdon de la Crosnière, ancien avocat aux Conseils, et d'Osmond, avocat au Parlement, représentons de la Commune et par elle nommés commissaires par son arrêté du [ la date est en blanc ] , h l'effet de veriffier 1 " les titres des veuves et des orphelins dont les maris ou les frères sont morts au siège de la Bastille ; -2° de toutes les personnes qui ont été blessées ou qui se sont trouvé à l'attaque et à la prise de la Bastille , étant assemblés à la solde des Gouverneurs, nous avons proposé à MM. les vainqueurs de la Bastille de choisir parmi eux huit commissaires pour procéder conjointement avec nous à i'examen et veriflicalion desdils titres. Cette proposition ayant été acceptée, MM. Goisset, avocat, Tournay, bourgeois, Cholat, marchand de vin, Thirion,

(" Ce rapport a été publié par M. Paul Robiquet aux pages 3^8-3 5 2 de son livre sur Le Personnel municipal de Paris pendant la Révolution, période constitutionnelle ; Paris, 1890, iu-8° (publications de la Ville de Paris sur la période révolutionnaire).

(2) Cf. G. Lecocq, ouv. cité, p. i5a-i53. '3> Répertoire général des sources manuscrites de l'Histoire de Paris , par M. A. Tuetey, t. I, n° 36a.

» Ibid., n0' 356-358.

mi-tmirniE RAT107UI t.

bourgeois, Rousselet, ébéniste, Elie, capitaine d'une des compagnies du centre, Hullin, commandant des volontaires, Aubin Bonnemer, sergent de ladite compagnie, ont été nommés commissaires et ont accepté.

Il a été de suite procédé par nous, commissaires de la Commune, en présence des commissaires adjoints et de toute l'assemblée des vainqueurs de la Bastille, h l'examen et veriffication des titres et papiers des veuves dont les maris sont morts au siège de la Bastille, ou des suites des blessures qu'ils y ont reçues.

Il est résulté de cette veriffication que les titres des veuves Boutillon, Bertrand, David, Ezard, Cochet. Foullon, Grivallet, Levasseur, Renauld et Sagaud ont été reconnus authentiques.

Il a été arrêté dans ladite Assemblée qu'il seroil procédé par ordre alphabétique à l'examen et veriffication des litres des hommes qui ont été blessés ou qui se sont trouvés au siège de la Bastille, et l'Assemblée s'est ajournée à vendredy, 26 du présent mois, 5 heures de relevée, et nous, commissaires de la Commune, avons signé avec les commissaires-adjoints (signatures).

Et le vendredy, vingt six mars mil sept cent quatre vingt dix, cinq heures de relevée, nous, commissaires de la Commune, étant assemblés en la salle des gouverneurs en présence des huit commissaires adjoints et de MM. les vainqueurs de la Bastille dont les noms de famille commencent par la lettre A, ont été reconnus pour avoir été blessés ou s'être trouvés au siège de la Bastille : MM. Jean-Baptiste Aloy, Ameliot, Arnold et Arné. Il a été arrêté que les titres des vainqueurs dont les noms commencent par la lettre B seroient vériffiés à la première assemblée.

Avant de lever la séance, les litres des veuves Poiriei et Bousseau ont été soumis à l'examen de l'assemblée , qui les a reconnus pour être authentiques

Les réunions suivantes des commissaires curent lieu, dans la même forme, les 29 mars, 2, 8,9, 10, 11, i5, 16,21,22 et 25 avril, aGn de vérifier et accepter dans l'ordre alphabétique les noms des vainqueurs de la Bastille. Le i5 juin, après avoir admis encore un certain nombre de noms, la Commission décida rr qu'on ne recevrait plus de pièces». Elle se réunit une dernière fois le lendemain, à 9 heures du matin, et rédigea le procès-verbal suivant :

Nous, commissaires représentans de la Commune, en présence des commissaires adjoints soussignés, avons vacqués («tic) à la vérification des noms des vainqueurs de la Bastille sur feuilles séparées par ordre alphabétique, pour former un tableau général destiné à être présenté a Messieurs de l'Assemblée nationale.

De plus1'1, l'Assemblée généralle des huit commissaires choisies parmi ces cytoiens reconnus vaincœurs de la Bastille, vingt autres commissaires adjoints tenue (sic) le quinze juin mil sept cent quatre vingt dis, quatre heures de relevée, présidée par M. Hullin, il a été représenté que dans l'assemblée général, la réception et reconnaissance de MM. les commissaires électeurs de la ville de Paris qui, depuis le \U juillet dernié ont toujours été occupés de la veriffication des interesls desdits cytoiens parmi les vaincœurs de la Bastille ayant été faites, et mesdicls sieurs commissaires n'ayant pas cru devoir, par délicatesse, insérer laditte reconnoissance , qui leur étoit personele, dans lesdits procès-verbaux; sur quoi il a été arêté de plus qu'ayant été reconu qu'il n'y aurait aucune espèce de distinction entre lesdits commissaires, ils seroient mis indistinctement, suivant l'ordre alphabétique dans l'état général qui sera dressé pour être remis à l'Assemblée National. Cette état ayant été dressé legallement et en pressence de l'Assemblée gênerai des commissaires, il a été areté que l'on préviendroit les commissaires absents, qui sont Messieurs Dussault, Thyrion de la Rosière, Daussemont, Oudas, Maillar, Louvin, de se joindre à nous, demain à quatre heures, pour présenter le tableau au comité des pentions de l'Assemblée National. Fait et clos ce même jour, le 1 6 juin 1 790 (signatures).

On conserve au musée des Archives nationales la pancarte de grande dimension qui fut, le lendemain, portée à l'Assemblée. Elle est intitulée tt Tableau des citoyens vainqueurs de la Bastille, reconnus d'après la veriffication qui en a été faite par MM. les Commissaires nommés à cet effet parmi les Electeurs de la ville de Paris et par les commissaires adjoints

fl) Ce dernier paragraphe, de'pourvu de style et d'orthographe, a été écrit par une autre main, qui nous semble , à cause de l'analogie avec la signature, être celle d'Ilullin.

choisis parmi les citoyens vainqueurs qui ont e'te' reconnus les pre'miers et qui ont tous signes ». Ce tableau, qui contient, au dire de M. Fournel, 871 noms, «plus ceux de 1G veuves avec neuf enfants, et deux orphelins », nous ne le reproduirons pas. Dispose' dans un ordre alphabétique fort peu rigoureux, il fourmille d'inexactitudes, de noms répétés ou mal orthographies; en outre, aucun de ces noms n'y est accompagné d'une mention quelconque, prénom ou profession, ce qui rend les identifications fort difficiles. Nous lui préférons une autre liste, annexée de même au procès-verbal précédent, et qui fut rédigée un peu plus tard. M. Fournel a eu encore la patience de compter les o54 noms qui la composent. En voici le titre :

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