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PROJETS DE DÉCORATION DE LA PLACE DE LA BASTILLE

On n'avait pas attendu, nous l'avons vu déjà, l'événement du xh juillet 1789 pour détruire en pensée la Bastille. Le projet de Linguet, en 1783, d'élever sur ses ruines une statue de Louis XVI, père de la liberté, n'était inspiré que par la haine de la forteresse, mais ceux de Corbet en 178/1, de du Puget en 1788, de Davy de Chavigné au commencement de l'année 1789, avaient un tout autre but, bien plus pratique : l'embellissement du quartier par le percement de larges voies, et, par suite, la réalisation de bénéfices importants pour l'État et la Ville sur la vente des terrains ainsi dégagés.

Dès le lendemain de la victoire populaire, l'imaginalion des architectes put se donner libre

(') Sur celle cérémonie on trouvera de précieuses indications clans la Bibliographie de M. Tourneux, t. I, p. 2 64-265. Voir encore les pracès-vevbaux du Comité d'Instruction publique de /' [ssemblée Législative, publiés par M. .1. Guillaume, p. 279-280.

(2) G. Lecocq, ouv. cité, p. 167-168. La Bibl. de la Ville de Paris possède, au tome 111, n° 12, de son Recueil 12,099, une plaquette de 8 pages, intitulée : tt Grand détail de toutes les cérémonies décrétées par l'Assemblée nationale, et qui auront lieu demain, 1/1 juillet, sur le terrain de la Bastille pour la pose de la première pierre de la colonne de la Liberté, el ensuite au Champ

de la Fédération, où l'Assemblée nationale el le Roi assisteront; l'ordre et la marche du cortège, l'arrivée des braves Bretons et de cinquante mille Marseillais, avec leurs équipages et leurs canons. » Dans sa rt Pétition présentée à la Chambre des députés» en 1819, brochure déjà cilée, Palloy déclare que les frais de celle fête ont été de i8;88o francs, et ne lui ont jamais été remboursés.

'3) Nous disons plus loin (p. 2 38) un mot de la Fontaine de la Régénération , qui fut élevée sur l'emplacement de la Bastille, le 10 août 1793.

W Voir plus loin, p. 234-235.

carrière, et les conceptions les plus diverses furent mises en avant. Nous allons essayer de les exposer dans l'ordre où elles se produisirent.

Au cours de la réception enthousiaste faite à Louis XVI, le 17 juillet, lorsqu'il vint à l'Hôtel de Ville, rassurer par sa présence la population parisienne, Ethys de Corny, le procureur du Roi et de la Ville, que nous avons vu si activement mêle' aux évc'nements de l'avant-vcille, demanda que rrce jour mémorable soit consacré par le vœu d'une statue érigée à Louis XVI, régénérateur de la liberté' nationale, restaurateur de la prospe'rite' publique et père du peuple François». Dussaulx, à qui nous empruntons ces lignes, ajoute que «l'érection de la statue du Roi sur l'emplacement de la Bastille fut volée tout d'une voix^1'.

C'est à la même date que Davy de Chavigné remit au jour le projet qu'il avait publié quelques mois auparavant, mais en le mettant en harmonie avec les événements qui venaient de s'accomplir et, celte fois, en exprimant sa pensée par le dessin. Le musée Carnavalet en possède un exemplaire; la légende qui l'accompagne dispense de toute autre description :

Colonne de la Liberté. — Monument projette sur l'emplacement de la Bastille, à la gloire de Louis Seize, restaurateur de la Liberté Française. La statue du Roi occupe le sommet de la colonne, dont les bas-reliefs sont destinés à célébrer les actions de Sa Majesté en faveur de la Liberté. Les statues assises de la France , de la Liberté , de la Concorde et de la Loi , sont placées aux quatre côtés de la base. On voit à leurs pieds les principaux fleuves et rivières du Royaume versant également le tribut de leurs eaux, emblème de la contribution proportionnelle de tous les citoyens aux besoins de l'État. La colonne est décorée de couronnes civiques en mémoire du patriotisme des citoyens de tous les ordres, et de la renonciation des deux premiers à tous leurs privilèges, en faveur de l'égalité civile. Les statues des villes et des colonies personnifiées , élevées sur les piédestaux inférieurs, désignent l'accord de la Nation pour décerner un monument de reconnoissance au Roi, le premier ami de son peuple et le restaurateur de sa liberté.

Ce projet de monument a été proposé dans l'Assemblée de la noblesse des bailliages de Provins et de Montereau réunis et dans celle de la Vicomté de Paris pour y être voué à Louis Seize et en demander l'érection aux Etats-Généraux, sur l'emplacement de la Raslille. — Dédié à la Patrie, à la Liberté, à la Concorde et à la Loi par leur fidèle et zélé serviteur Davy de Chavigné, auditeur des Comptes, soldat citoyen.

Les plan, coupe et élévation de ce monument ont été présentés à l'Académie Royale d'Architecture, le 8 juin 1789, et à l'Assemblée des Représentais de la Commune à l'Hôtel de Ville, les premiers jours de la prise de la Bastille.

L'année 1789 voit aussi éclore le projet d'un architecte de Bordeaux, appelé Combes, «ancien pensionnaire du Roi», d'après lequel, sur l'emplacement de la Bastille se serait élevé «un palais de la Nation pour la tenue de l'Assemblée nationale ». Les plans sont au nombre de quatre, et sont datés du 6 novembre 1789; la façade du palais offre de grandes analogies de style avec celle de la Chambre des députés'2'.

Le 18 mars 1790, Gatteaux, «graveur du Roi et membre de plusieurs académies,» présentait à la Commune de. Paris le projet d'une «colonne majestueuse, de trois cents pieds; cette colonne est un faisceau composé d'autant de lames qu'il y a de départemens dans le Royaume»; elle doit être surmontée d'une statue de la Liberté. «Cette colonne occupe le centre d'une place circulaire de cent toises de diamètre, entourée d'une rue large de quatre vingts pieds.» L'auteur établit qu'à la dépense totale de 9,226,629 livres correspondra un revenu équivalent, par la location des bâtiments qui entoureront la place (3).

L'OEuvre des sept jours, ouv. cité, p. 2^3. (niée : Projet d'un monument consacre' à la Révolution,

Arch. nat. N4 (Seine), 87. par M. Gatteaux, graveur du Roi et membre de plusieurs

Mous trouvons cet exposé dans une brochure inti- académies; Paris, s. d. in-A" (Bibl. de la Ville de Paris).

Moins d'un mois après, le 9 avril, un jeune architecte troyen, appelé Mouillefarine, conçut lui aussi un projet qu'il soumit à l'Assemble'e Nationale; la lettre qui accompagnait ses plans mérite d'être reproduite :

A Monsieur le Président de l'Assemblée Nationale. Monsieur le Président ,

J'ai l'honneur de vous adresser le plan d'une place nationale à élever en la gloire de la Liberté sur les ruines de la Bnslille.

C'est le fruit des premières études d'un jeune homme, envoyé depuis quelque tems de sa province à Paris pour y suivre la carrière de l'architecture.

Témoin chaque jour et souvent ému de l'empressement de tous les bons citoyens à venir déposer leur offrande sur l'autel de la Patrie , je me disois souvent à moi-même et avec amertume : rr Je serai donc le seul à ne pouvoir faire le moindre sacrifice! J'ai, il est vrai, un père et une mère, dont la tendresse fait mon bonheur; mais ils n'ont d'autre bien que leur probité, d'autres revenus que leur travail, et ils s'épuisent pour mon éducation ! Eh bien, consacrons h la Patrie les premiers essais de nos faibles talens. L'Assemblée nationale a accueilli avec tant de bonté les dons les plus légers des mains mêmes de l'enfance; elle daignera peut-être sourire à mes efforts, encourager un jeune artiste qui n'a d'autre prétention que de lui donner des preuves de zèle, de respect et de patriotisme, et par là, de satisfaire comme Français aux besoins de son cœur. »

Oserois-je espérer, d'après cela, Monsieur le Président, que vous voudrez bien mettre mes plans sous les yeux de l'Assemblée et être auprès d'elle l'interprète de mes sentimens? Ma reconnoissance sera éternelle, autant que le profond respect avec lequel je suis, Monsieur le Président, votre très humble et très obéissant serviteur.

Mouillefarine, le fils, de Troyes en Champagne, âgé de 23 ans 1/2

Ce 9 avril 1790.

Assez comparable à celui de Gatteaux pour ce qui est de l'utilisation du terrain, ce projet comportait une place circulaire de io5 toises de diamètre, réduite à G8 toises par la création d'un rang de boutiques basses; au centre, devait s'élever «une statue pédestre de Louis XVI, tenant des tablettes sur lesquelles seroit écrite la Convocation des Etats-Généraux, au bas de laquelle seroit le génie ministériel qui sonneroit de la trompette, et tenant d'une main des chaînes dont les chaînons scroient cassés pour servir d'allégorie que ce fut sous le règne de Louis le Bienfaisant, restorateur de la liberté françoise. . . ^v.

Le ik avril 1 790 , les habitants du district des Carmélites furent appelés à délibérer, à propos de «deux projets faits sur les terrains de la Bastille et de l'Arsenal, présentés par M. Cathala, architecte, leur concitoyen »; il s'agissait de creuser une gare entre la Bastille et la Seine et de construire, sur remplacement de la forteresse, une colonne «à l'imitation de celle que les Romains ont élevée en l'honneur de Trajann. L'assemblée adopta sans réserve ces projets et décida de les envoyer, avec sa délibération, aux cinquante-neuf autres sections'3'.

Au mois de mai de la même année, Barère de Vieuzac, le député dont nous avons déjà rencontré le nom, saisit la Commune, au nom de l'Assemblée Nationale, d'un projet de colonne surmontée d'une statue de la Liberté; puis, le i3 juillet suivant, il remplaça, pour raisons d'économie, la colonne par un « obélisque formé des pierres mêmes de la Bastille, sur lequel

(1) Arch. nat. C. io5, n° 202. (3) Le texte de cette délibération et le plan qui i'ac-

'2> La série des plans de Mouillefarine est conservée compagne sont conservés à la Bibliothèque de la Ville de aux Archives nationales sous la cote N4(Seine), 87. Paris, n° 7319A, in-8°.

on verra gravées la déclaration des droits, l'époque de la prise de ce fort, et celle de la Fédération'1^.

C'est aussi à ce moment que Corbet donna une nouvelle édition remaniée du plan qu'il avait publié en 178A, et l'accompagna du titre suivant :

Projet d'une place publique à la gloire de Louis XVI sur l'emplacement de la Bastille , ses fossés et ses dépendances, avec la continuation du rampai t jusqu'à la rivière sur la partie des fossés de l'Arsenal, comme aussi d'un Palais National avec ses Caisses et accessoires et différents établissements utiles à l'Etat ; avec un pont en face de l'Hôpital général et du Jardin du Roy. Dédié au Roy, présenté à Sa Majesté et à l'Auguste Assemblée des Députés de la Nation, par le sr Corbet, ancien élève des Ponts et Chaussées, Inspecteur des bàtimens de la Ville de Paris en 1789 e2'.

Les différences avec le plan dont nous avons plus haut donné la reproduction sont assez notables : à la place d'une église dédiée à saint Antoine et qui se serait élevée dans la partie orientale de la place, vers l'extrémité de la rue de Cbarenton, Corbet propose la construction du Palais National; une salle de spectacle, l'hôtel de la mairie, l'hôtel de ville, qui ne figuraient pas sur le plan primitif, se voient sur celui-ci; mais ce qui, dans l'un et l'autre, est remarquable, c'est la conception de travaux de voirie qui ne se sont accomplis que beaucoup plus tard : le boulevard de la Contrescarpe, le pont d'Austerlilz, le boulevard Henri IV y sont prévus, à très peu de chose près avec leur tracé actuel '3'.

Il faut placer vers le même temps, quoique l'œuvre ne porte pas de date, la publication en gravure du projet conçu par Prieur d'un tr temple dédié à la Liberté, projetté sur les ruines de la Bastille, proposé par souscription, l'autheur renonçant à toute espèce d'honoraires et contribuant pour sa part de la somme de 3oo livres. — Prieur invertit et sculpsit^». L'édifice eût affecté la forme circulaire avec colonnes, du même goût que certains pavillons des barrières, construits par Ledoux, et eût été surmonté d'une sorte de pyramide assez disgracieuse. Mentionnons encore une estampe signée de « Molinos et Le Grand, 1791 », et représentant un rr projet de Pritanée à élever sur les ruines de la Bastille».

Les pouvoirs publics n'avaient que l'embarras du choix parmi tant de propositions ; il ne parait pas cependant qu'ils en aient retenu aucune, sauf celle de Barère, qui émanait de l'Assemblée même, et peut-être celle de Davy de Chavigné, à qui Bailly fit officiellement demander quelques modifications <5'.

Au commencement de l'année 1792, Palloy — on s'étonne qu'il ait tant tardé — produisit enfin son projet à lui, qui, à vrai dire, ne différait guère des précédents : c'était encore une colonne de la Liberté, haute de 16 k pieds, dont le piédestal aurait été fait d'un modèle de la Bastille, et le fût, de pierres de la démolition. Là seulement était l'originalité, car les remaniements des abords de la porte Saint-Antoine, la construction d'un palais pour l'Assemblée et d'un pont en face du jardin du roi, qu'il proposait du même coup sont des

(1) Moniteur des 7 mai et îh juillet 1790; cf. la notice de M. H. Jouin sur la Colonne de juillet, dans Y Inventaire des richesses d'art de la France, Paris, monuments civils, 1. 1, p. 329.

(2> Arch. nat. N4 (Seine), 87. La notice explicative manuscrite est au carton G io5, n° 202.

<3> 11 faut dire que ces travaux, au moins les deux premiers, étaient ardemment réclamés parla population; le cahier du tiers état pour le district de Saint-Louis-la-

Culture s'exprimait ainsi à cet égard : crque le boulevard Saint-Antoine soit continué et que, pour l'avantage du commerce et la communication des boulevards, avant de s'occuper d'une autre entreprise publique, il soit construit un pont vis-à-vis le Jardin du Roi.n (Cbassin, Les Cahiers de Paris, ouv. cité, t. II, p. iCy.) Bibl. de la Ville de Paris, Estampes.

(5) Lettre du 3 avril 1790; t. I, n° 5C3 du Répertoire de M. Tuetey.

idées empruntées aux inventeurs précédents. Il fit faire un tableau représentant ces différentes conceptions et le soumit d'abord à rassemblée municipale, qui en délibéra en ces termes:

Extrait du registre des délibérations du corps municipal.

Du douze mars mil sept cent quatre-vingt-douze, l'an quatrième de la Liberté.

M. le Président ayant annoncé cpie le patriote Palloy avait offert à la municipalité et fait déposer dans la salle de ses séances un tableau représentant le plan général et élévation d'un monument à élever à la gloire de la liberté sur les terrains de la Bastille , de l'Arsenal et de leur dépendances ,

Le Procureur de la Commune entendu,

Le Corps municipal a arrêté qu'il seroit fait dans le procès-verbal mention honorable de l'offre de M. Palloy, que le tableau seroit accepté, placé derrière le bureau sous le buste du Roy, et qu'il seroit délivré à M. Palloy expédition du présent arrêté

L'Assemblée Législative fut, en même temps, saisie de la question; Palloy eut les honneurs de la séance et demanda que si l'exécution de son plan n'était pas entièrement ordonnée, «il fût au moins autorisé à élever une pyramide qui, construite avec des pierres de la Bastille dans une forme simple et majestueuse, causerait peu de dépense Wr>.

Le 16 juin suivant, sur le rapport de Pastoret, l'Assemblée décrétait ce qui suit :

Article premier. Il sera formé sur l'ancien terrain de la Bastille une place qui portera le nom de place de la Liberté.

Art. 2. Il sera élevé au milieu de cette place une colonne surmontée de la statue de la Liberté.

Art. 3. La première pierre des fondations sera posée le 1/1 juillet prochain, par une députa tion de l'Assemblée nationale, dans le heu sur lequel la colonne devra être élevée.

Art. h. Les plans, dessins et devis de Pierre-François Palloy sont renvoyés au pouvoir exécutif pour les examiner, les comparer avec tous les autres que les différents artistes pourraient présenter, et en rendre compte à l'Assemblée dans le plus bref délai possible (3).

Palloy n'avait pas tout à fait lieu d'être satisfait, car, si ses plans n'étaient pas écartés, ils n'étaient pas non plus adoptés. Il en écrivit à l'Assemblée, le 5 juillet, estimant avec raison que le temps pressait de prendre une décision; mais sa lettre fut simplement renvoyée aux comités compétents et, le 12 juillet, l'Assemblée ne se prononça pas davantage encore en sa faveur lorsqu'elle décidait quVune dépuration de soixante membres de l'Assemblée nationale se rendra sur les ruines de la Bastille pour poser la première pierre de la colonne de la Liberté'5^. On a vu plus haut (page 228) ce que fut cette fête, et quels documents furent solennellement enfouis avec la première pierre.

L'idée, poursuivie depuis trois ans, d'élever un monument sur l'emplacement de la Bastille, entrait enfin dans la voie de l'exécution; elle devait, cependant, en rester là longtemps encore, car, les 2 5 avril et 3 mai 1793, la Convention nationale ordonnait que trie coffre déposé le ih juillet dans une des pierres fondamentales de la colonne de la Liberté qui doit être élevée sur les ruines de la Bastille en sera retiré, et que les monuments qu'il contient seront brisés comme présentant des caractères contraires au système général de la liberté, de l'égalité, de

(1> Bibl. de la Ville de Paris, dossier \o,hki. <" Pr.-verb.duCom.d'Inst. publ. del'Ass. Lég. , p. 33'i.

'2' Procès-verbaux du Comité d'Instruction publique de W lbid. , p. 357-358.

l'Assemblée Législative, ouv. cité, p. 3o'i et 3n. '6) lbid., p. 359.

l'unité et de l'indivisibilité de la République». Un décret, rendu le 7 mai suivant, ordonna le dépôt aux Archives nationales du procès-verbal attestant que les dispositions qui précèdent avaient été accomplies W.

Dès lors, et jusqu'à la fin du siècle, il ne fut plus question d'une décoration quelconque de la place de la Bastille, car nous ne saurions considérer comme telle la fontaine de la Régénération, qui y fut édifiée pour la fête du 10 août 1793, et qui représentait une Isis laissant couler de ses seins l'eau de la régénération. Cette allégorie de mauvais goût était traduite en plâtre et ne dura qu'un jour.

La loi du 29 floréal an x (19 mai 1802), qui ordonnait la création d'un canal de dérivation de la rivière d'Ourcq aboutissant au bassin de la Villette, et l'ouverture d'un autre canal de navigation partant «de la Seine au-dessous du bastion de l'Arsenal», pour rejoindre ce bassin, et, par suite, devant traverser les terrains où s'était élevée la Bastille, attira de nouveau l'attention sur la place déserte où la première pierre seule de la colonne de la Liberté avait été posée. Le 11 frimaire an xn (3 décembre i8o3), le Premier Consul signa l'arrêté qui suit :

Le Gouvernement de la République , sur le rapport du Ministère de l'intérieur, arrête ce qui suit :

Article premier. La loi du 27t2) juin 1792 (v. s.), qui ordonne la formation d'une place sur le terrain de la Bastille, recevra son exécution.

Art. 2. Le plan présenté à ce sujet par le Ministre de l'intérieur, et auquel est annexé celui de la topographie actuelle des terrains de la Bastille , est adopté.

Art. 3. Le plan adopté par l'article 2 comprend les dispositions suivantes :

1° Une grande place circulaire, au milieu de laquelle sera construit un bassin de même forme, orné à son pourtour d'une double rangée d'arbres ;

2° L'entrée de la rue du Faubourg-Saint-Antoine sera reportée de l'est au sud-ouest de sa position actuelle, afin de rectifier le contour qu'elle forme à son ouverture et de la faire arriver symétriquement sur la place, en face de la rue Saint-Antoine, avec laquelle elle ne formera plus qu'une seule rue.

Art. h. Le canal destiné à la réception des eaux de l'Ourcq sera établi dans le fossé de l'Arsenal, de manière à communiquer du côté du sud avec la Seine, et du côté du nord avec le bassin circulaire. Deux rangées d'arbres orneront chacune des rives du canal.

Par ces dispositions, la grande place circulaire indiquée au premier paragraphe de l'article 3 deviendra le point de réunion des boulevards intérieurs de Paris, celui du canal et des deux allées qui en borderont les rives, ainsi que de plusieurs rues, combinées de manière à former sur cette place des façades circulaires et symétriques de même grandeur.

Art. 5. Les terrains dépendans de l'Arsenal, de l'ancienne Bastille et autres qui se trouveront disponibles par suite des opérations indiquées aux articles précédens et au plan approuvé par l'article 2 seront divisés en lots, de manière à en faciliter la vente par parties.

Art. 6. L'ensemble de ces terrains sera abandonné pour la dépense qu'entraînera l'exécution du plan, et le Ministre des finances est autorisé à en traiter avec celles des compagnies qui pourront se présenter, et dont les offres paraîtront les plus avantageuses au Gouvernement.

Art. 7. La compagnie qui sera chargée de cette opération prendra l'engagement: 1° d'acquérir les cinq mille trois cent soixante quinze mètres quatre centimètres de terrains et bâtimens particuliers qui entrent dans la circonscription du projet; 2° de faire la construction d'un égout voûté, d'environ neuf cents toises de développement, pour la décharge des eaux d'une partie du faubourg Saint-Antoine.

Pièce imprimée. Cf. le Répertoire de M. Tuetey, t. I, n° aG3i. — M Sic pour 16 juin.

LA BASTILLE. 3o

Art. 8. Le Minisire de l'intérieur et le Ministre des finances sont chargés, chacun en ce qui le

concerne, de l'exécution du présent arrêté.

Le Premier Consul, Signé : Bonaparte.

Pour amplialion :

Le Ministre de l'intérieur, Signé : Ghaptal.

A ce texte est joint un plan représentant : i° l'état actuel des terrains; 2° trie projet d'une place, d'un bassin et d'un port sur les terreins de la Bastille et de l'Arsenal » M.

Par décret du 2 lévrier i8io'2), Napoléon I" ordonnait qu'un éléphant en bronze, de proportions colossales, fût placé au-dessus de la fontaine monumentale prévue par l'article 3 de l'arrêté précédent, et dont la première pierre avait été posée, le a décembre 1808, par le Ministre de l'intérieur. « L'idée première de ce monument, dit Gourlier, est attribuée par quelques personnes à M. le chevalier Denon, directeur des musées impériaux, comme résultant de ses voyages en Orient, et par d'autres, à l'Empereur lui-même, qui, lors de son entrée à Berlin, aurait été frappé d'une pendule composée sur ce motif, et placée dans le cabinet du roi de Prusse (3Î.»

L'architecte Alavoine fut chargé de la direction des travaux ; il confia au sculpteur Bridan la construction de l'éléphant gigantesque, dont le modèle en plâtre demeura dans la partie sud-est de la place de la Bastille jusqu'en 1 86 5 , et que Victor Hugo a fait figurer dans l'un des plus gracieux épisodes des Misérables. Les travaux de la fontaine se poursuivirent activement, et, vers 1820, la grande vasque circulaire était complètement achevée

Au lendemain des journées de Juillet i83o, l'idée d'un tt obélisque national à élever place de la Bastille, monument commémoratif de la conquête de la liberté par les citoyens de Paris dans les journées du îi juillet 1789, première époque de la Bévolution française, et des 27-28-29 juillet i83o, deuxième époque de la défense des libertés publiques» fut exposée par A. S. M. Bonneville dans une brochure intitulée : Essai sur quelques monuments nationaux et d'utilité publique , présenté au Roi (Paris, i83o, in-8°). Peut-être Louis-Philippe s'en était-il inspiré lorsqu'il signa, le 10 décembre i83o, la loi ordonnant «qu'un monument serait élevé sur la place de l'ancienne Bastille en l'honneur des citoyens morts dans les journées des 27, 28 et 29 juillet i83o'\ Le 27 juillet 1 8 3 1 , le roi posa solennellement la première pierre de ce monument; on avait élevé un simulacre d'obélisque sur le soubassement duquel le peintre Gosse avait figuré quatre bas-reliefs représentant : la prise de la Bastille; la prise de l'Hôtel de Ville; le combat du Louvre; le serment de Louis-Philippe.

Alavoine demeura investi de l'exécution du monument définitif; au lieu d'un obélisque, il fit adopter le projet d'une colonne en bronze, sur le fût de laquelle seraient gravés les noms des

M Bibl. de la Ville de Paris, n" 18,357, in-4°, n° 4 (imp.).

(2) Rappelons qu'en 1806, Davy de Chavigné, toujours fécond, avait proposé l'érection d'une colonne triomphale à la gloire de Napoléon, sur remplacement de la Bastille ou aux abords du pont d'Austerlitz. (Bibl. de la Ville de Paris. 7699, in-8°.) De celle idée est née la colonne Vendôme.

(3) Choix d'édifices publics, projetés et construits en France depuis le commencement du xix* siècle, t. II , p. 29 , passage rapporté par M. Jouin dans sa notice déjà citée.

(4) On trouvera dans les papiers de l'architecte Norry (Bibl. de la Ville de Paris, ms. 16,086, in-fol., t. III) les dépenses pour la construction de cette fontaine, pendant les années 1816-1818. — Voir aussi Y Inventaire général des œuvres d'art appartenant à la Ville de Paris, Édifices civils, t. I, p. 19/1-195. — 11 existe de nombreuses estampes ou images de tout genre représentant la Fontaine de l'Éléphant. On trouvera aux Arcliives nationales, sous la cote N, 3e cl., n0' n5o et n5i, les plans ou projets, au nombre de trente et un, qui s'y rapportent, dressés par Alavoine.

citoyens morts pendant les combats de Juillet, et en jeta les fondations, au centre même de la fontaine terminée depuis vingt ans, et qui fut comblée jusqu'au ras du soU1'. Alavoine étant mort le ik novembre 1 83 A , Duc, l'inspecteur des travaux, fut cbarge' de sa succession, et acheva la colonne actuelle. Le 28 août 1839, on installa sur l'e'difice le chapiteau, qui avait été construit aux fonderies du Roule, et que, dans son enthousiasme, la foule, se substituant aux chevaux, traîna pendant une partie du trajet. Le 3o avril suivant, fut hissé le Génie de la Liberté, œuvre de Dumont, qui couronne et achève le monument. L'inauguration de l'œuvre eut lieu le 28 juillet 18&0, en même temps que le transfert dans les caveaux des cercueils des morts de Juillet. Les descriptions techniques font connaître que la hauteur totale de la colonne est de 5o m. 5o; le métal dont elle est faite forme un poids de 18^,378 kilogrammes; la dépense a été de i,3o3,ooo francs t'2). Le fût porte les noms des «5o4 braves morts pour la Liberté". Sur la face principale du piédestal est gravée l'inscription suivante :

A LA GLOIRE DES CITOYENS FRANÇAIS QUI S'ARMÈRENT ET COMBATTIRENT POUR LA DÉFENSE DES LIBERTES PUBLIQUES DANS LES MÉMORABLES JOURNÉES DES 97, 28, 29 JUILLET l83o.

La seconde face rappelle les dates (i3 décembre i83o et 9 mars i833) des deux lois qui ont prescrit l'érection et l'emplacement du monument, et sur deux autres côtés sont gravés, dans l'encadrement d'une guirlande les dates des trois glorieuses journées.

Nous ne saurions nous empêcher, en terminant, de constater et de regretter qu'on ait ainsi complètement oublié d'inscrire au fronton de cet édifice le nom de la vieille forteresse et jusqu'à la date du jour de sa chute. La tradition populaire s'est montrée, heureusement, plus fidèle, car pour elle, la vaste place, tant de fois modifiée en un siècle, a toujours continué à s'appeler et s'appellera toujours <?la Bastille •».

(I) Arch. uat., N, 3e classe, n° 11 52, rouleau de '2) Gourlier, Choix d'édifices publics, I. II, p. 3o ,

vingt et un plans signés d'Alavoine, datés de i83a et et H. Jouin, notice sur la colonne de Juillet, ouv. cit.. 1 833t p. 332.

Bail de la Conciergerie du chastel de la porte Saint Antoyne. (i4o5.)

A tous ceux qui ces présentes lettres verront, Guillaume, seigneur de Tigneville, chevalier, conseiller et chambellan du Roy nostre sire, garde de la prevosté de Paris, salut. Savoir faisons que, par devant Jehan Manessier et Jehan Closier, clercs notaires du Roy nostredit seigneur, de par luy establiz au Chastellet à Paris, furent presens en leurs personnes noble homme monseigneur Jehan, seigneur deMontaigu, vidame de Ltaonnoiz, chevalier, conseiller et souverain maistre d'ostel du Roy nostredit seigneur, et noble dame madame Jaqueline de la Grandie, sa femme, de lui souffisant auctorise'e quant à faire , passer et accorder d'elle avecques son dit marv ce qui cy après s'ensuit est : affermèrent en bonne vérité', en la présence [desjdiz notaires, que par don à eulx fait par le Roy nostre sire, ilz avoienl et tenoient à tiltre de vyage une maison, court, appellée la Conciergerie du chastel de la porte Saint Antoyne à Paris, avecques les jardins, rentes, cens, revenues, vignes, terres, possessions et autres choses appartenans et appendans à ycelle maison et conciergerie, assise à Paris en la grant rue Saint Antoyne, près du chastel de la porte Saint Antoyne, tenant d'une part ycelle maison et lesdiz jardins à Gaulhier Le Blont, et d'autre part à Guillaume de Herville dit Tetine, escuier, aboutissant par derrières aux jardins des Celestins à Paris, et par devant à ladicte grant rue Saint Antoyne, avecques plusieurs ediffices et jardinages et reparacions que le Roy nostredit seigneur a fait faire en ycellui hostel et appartenances...; laquelle maison, court, jardin, cens, rentes, revenues, vignes, terres, heritaiges et possessions dessusdiz à eulx donnez comme dit est et tout le droit que les diz monseigneur le vidame et madame sa femme y ont et peuvent avoir, yceulx monseigneur le vidame et madame Jaqueline, sa femme, de leurs bons grez, . . . congnurent et confessèrent par devant lesdiz notaires comme en jugement par devant nous, avoir donné, cède', quitlie', transporte' et délaisse' ... à très hault et puissant prince monseigneur Loys, fils de roy de France, duc d'Orléans, conte de Valois, de Rloys et de Beaumont et seigneur de Coucy, pour en joir et en faire les prouffis siens ... ce don fait pour la bonne et vraye amour qu'ilz ont audit monseigneur le duc d'Orléans

En tesmoing de ce, nous à la relacion desdiz notaires avons mis à ces lettres le seel de la prevosté de Paris, l'an de grâce mil quatre cens et cinq, le samedi xxvie jour de décembre — (Sceau de la prévôté. Double queue.)

(Arch. nnt. Ql 1271.)

Description et inventaires de la « Bastide Saint- Anthoine.» i4a8-i436.

Inventaire fait l'an rail cccc vint huit, ie mardi cinquiesme jour du mois d'octobre, par maistre Guillaume Lamy, clerc du Roy nostre sire en sa Chambre des comptes, et Girart de Conllans, notaire d'icellui seigneur en son Chastellet de Paris, des biens et utensiles estant au chastel de la Bastide Saint-Anthoine à Paris, et en la basse-court d'icellui hostel, par l'ordonnance et commandement à eulx faict'1' par messeigneurs les gens des comptes dudit seigneur, par vertu de certaines lettres royaulx à eulx adreçans, desquelles la teneur s'ensuit :

Henry, par la grâce de Dieu roy de France et d'Angleterre, à noz aruez et feaulx conseillers les gens de noz comptes à Paris, salut et dilection.

Pour ce que, par l'advis et de délibération de nostre très cher et très amé oncle Jehan, regent nostredict royaume de France, duc de Bedford, nous avons retenu et ordonne' capitaine de nostre chastel de la Bastide Saint-Anthoine à Paris nostre arne' et féal conseiller Baoul Le Bouteiller, chevalier, pour et ou lieu de Jehan Mildistret, escuier, il convient bailler par inventaire à nostredit conseiller les ustensilles, artillerie et autres habillemens de guerre estans oudict chastel, nous vous mandons et enjoignons par ces présentes, en commettant , se mestier est que l'un ou deux de vous ou par ung ou deux de nos clers en la chambre de nosdiz comptes ou autres teles personnes que adviserez souffîsantes à ce, faictes fere ledict inventaire le plus diligemment que faire le pourrez, en la présence de nostredit conseiller ou de Gervais Clistonne, son lieutenant, appelle' à ce ledit Mildistret ou autre pour lui, et, icellui inventaire fait et parfait, retenez par devers vous en baillant le double d'icellui à nostredict conseiller ou à sonclit lieutenant, ensemble la garde des dites ustensilles et autres habillemens de guerre estant oudit chastel et appartenans à la garde d'icellui, à ce qu'il en puist et sache respondre en temps et en lieu. Donné à Paris le imejour d'octobre l'an mil quatre cent vint huit, et de nostre règne le sixiesme. Ainsi signé : Par le Boy, à la relation de monseigneur le regent duc de Bedford, J. Miiet, — et au dos desdictes lettres estoit escript ce qui s'ensuit : tr Caméra, ad faciendum inventarium, et cetera de quibus in albo presencium fit mentio, commisit et committit magistrum Guillelmum Amici, clericum régis in dicta caméra, et Gerardum de Conflans, notarium

(1) « Inventaire (n) fait fan mil cccc et trente, le mercredi xxvni8 et derrenier jour de février, par maistre Guillaume Lami. . . et Girard de Conflans.

par l'ordonnance et commandement à eulx fait de bouche par messeigneurs les gens des comptes du Roy nostredit seigneur auxdictz Lami et Conflans, yceulx bien meubles, ustensilles d'ostel, artilleries et canons monstrez et eshibez par Richart Craqueby, escuier, commis à la garde d'iceulx par noble homme messire Jehan Salvain, che-

valier, maistre d'ostel de hault et puissant prince monseigneur le duc de Bedford et commis de par icellui seigneur à la garde desdiz chastel et bassecourt, aux dessusdiz Lami et Conflans et à Thomas More, escuier, commis à yceulx recevoir de par noble homme messire Jehan Ffaslolff, chevalier, grantmaistre d'ostel dudit monseigneur de Bedford , cappitaine desdiz lieux comme icellui escuier disoit, les diz biens trouvez ès lieux cy après declairez et baillez en garde audit Thomas qui la garde d'iceulx prinst et accepta pour et ou nom du dit messire Jehan Ffastolf , et d'icelle garde se charge. »

Nous n'avons relevé dans cet inventaire de 1 43 i (n. s.) que les passages par où il est différent de l'inventaire de i328.

regium in Caslelleto parisiensi. Scriptuin ex ordinatione dominorum a burello : Le Bègue. v Iceulx biens et ustensilles monstrez et exhibez par le dessus nomme' Jehan Mildistret, escuier, et trouvez es lieux cy après declairez, et baillez en garde au dessus nommé Gervais Clislonne, qui de la garde d'iceulx biens se chargea pour et ou nom dudict messire Raoul le Bouteillier.

Premièrement :

La première vis et tour du costé de la rue Saint-Anthoine à la main senestre, à commancer du coste' des Célestins (a' :

1 'b). En la première chambre de ladicte vis et tour en montant contremont icelle, appelée la chambre du portier, fu trouvé ung huvs fermant à clef à une serrure plate et ung verrou!.

2. Item, en ladicte chambre furent trouvez une couche de bois, de cinq picz ou environ.

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