‹ La Bastille. Histoire et description des bâtiments.--Administration.--Régime de la prison.--Événements historiquesChapitre 38 sur 78 · FÊTES DONNÉES SUR L'EMPLACEMENT DE LA BASTILLE · texte numérisé non relu

FÊTES DONNÉES SUR L'EMPLACEMENT DE LA BASTILLE

Les ruines de la Bastille furent, à plusieurs reprises, le théâtre de fêles ou de cérémonies dont il convient de dire quelques mots. Palloy était trop ambitieux pour se laisser oublier, lui et sa Bastille; aussi n'omit-il aucune occasion d'attirer au pied des tours démantelées de la forteresse les pouvoirs publics et la foule.

Le premier aniversaire du îk juillet fut, on le sait, la fête de la Fédération; elle eut lieu au Champ-de-Mars, mais tout Paris était en liesse, et d'ailleurs, l'anniversaire que l'on célébrait évoquait trop directement le souvenir de la Bastille pour que l'on pût négliger d'aller voir ce qui en restait. Palloy, donc, y organisa, le 18 juillet, des réjouissances qui eurent grand succès: " . . .Le terrain de la Bastille , dit le Journal de Paris®, olïroit une fête d'un autre genre. On avoit planté sur ce terrain un bosquet artificiel formé de grands arbres, et très bien illuminé. A côté, on avoit enterré des ruines de la Bastille, parmi lesquelles on voyoit, avec des fers et des grilles, le bas-relief trop fameux représentant des esclaves enchaînés, et qui décoroit dignement l'horloge de cette redoutable forteresse. Ces décombres formoient un contraste frappant avec cette inscription, qu'on lisoit à l'entrée du bosquet: Ici l'on daivse.»

Cette description est exacte. Il existe un dessin de Palloy du «transparent exécuté le 18 juillet, l'an 2me de la Liberté, à l'occasion du bal donné sur les ruines de la Bastille aux frères fédérés des 83 départements Œ » ; le centre du transparent y est occupé par deux pièces

Bibl. de la Vilie de Paris, recueil annexé à la série 1 55.

'2> 20 juillet 1790, n° aoi.

<3> Bibl. nat., département des Estampes, t. I de la

de vers comme Palloy savait les écrire; de chaque côte', des boucliers, où sont inscrits les noms des 83 départements; et au bas, en guirlande, la fameuse inscription.

L'année suivante, Palloy sut mettre à profit la translation des cendres de Voltaire, de l'église de Romilly à l'abbaye de Sainte-Geneviève, translation de'cide'e par l'Assemblée Nationale le 8 mai 1791- Palloy obtint que le cortège partirait de la Bastille : «Deux motifs, dit le Journal de Paris^\ ont déterminé le choix de ce lieu. Il a paru convenable, puisque la cérémonie ne pouvoit avoir lieu le soir, attendu la longueur du temps qui doit y être consacré, de déposer le cercueil sur les ruines de la forteresse où Voltaire fut deux fois enfermé. Ensuite, la proximité du boulevard, sur lequel se rassembleront les divers départemens, le lendemain, a paru mériter de la considération. t>

La cérémonie fut célébrée le 1 1 juillet.

Dès la veille, une délégation de la Municipalité avait été recevoir les restes du philosophe à la barrière de Charenton pour les conduire sur la place de la Bastille, où ils devaient être déposés durant la nuit. Au milieu de l'emplacement orné t de bosquets d'arbres verts, disposés avec goût, s'élevoient des débris de pierre de ce célèbre château sur lesquels on lisoit : «Beçois dans ce lieu où le despotisme t'enchaîna, Voltaire, les honneurs que te rend ta Patrie. r> Ceux qui y ont placé le corps de Voltaire, ont tenu le cercueil élevé pour le faire voir au Public qui a témoigné sa satisfaction par de nombreux applaudissemens^n. Le cortège parcourut les boulevards, traversa la place Louis XV (aujourd'hui place de la Concorde), suivit les quais de la rive gauche, s'arrêta devant la maison faisant l'angle de la rue de Beaune et du quai des Théatins, où Voltaire était mort, et atteignit le Panthéon par les rues Dauphine, de l'Ancienne-Comédie, des Fossés-Monsieur-le-Prince et Saint-Hyacinthe. Palloy était à la tête du groupe de ses Apôtres de la Liberté, suivis des « citoyens du faubourg Saint-Antoine, toujours armés de ces piques devenues assez redoutables depuis qu'elles ont servi à la conquête de la liberté « ; on portait sur des brancards un modèle de la Bastille, ainsi que les boulets retirés, peu avant, de l'épaisseur de la tour de la Comté, et «un drapeau, enfin, qui déployoit dans les airs l'image entière de cette odieuse Bastille, image qui désormais ne doit plus faire trembler que les despotes (3) 71.

Deux mois après, le 18 septembre, une nouvelle fête fut donnée sur l'emplacement de la Bastille en l'honneur de l'acceptation de la Constitution. Ce fut, bien entendu, Palloy qui l'imagina et lui aussi qui en fit les frais. Sur un théâtre improvisé, les acteurs de la salle Molière représentèrent des pièces patriotiques, puis un feu d'artifice fut tiré, mais la populace se montra très turbulente, et Palloy n'éprouva, en cette circonstance, que des déboires W.

Une cérémonie d'un autre genre ramena la foule, le 5 juin 1792, sur l'emplacement de la Bastille: ce fut lors de la «fête funèbre r> ou et fête de la Loi» célébrée pour honorer la mémoire de Simonneau, maire d'Étampes, qui avait été massacré dans une émeute, au mois de mars précédent. Le cortège se forma devant les ruines; Palloy offrit à la veuve de Simonneau une pierre de la Bastille, où il avait fait graver le décret de l'Assemblée, rendu le 18 mars 1792, en l'honneur de son mari; puis il prononça un discours qui a été imprimé; après quoi l'on se rendit

collection Destailleurs. La Bibliothèque de la Ville possède de curieuses gravures en couleurs, publiées à l'occasion des anniversaires de 1790 et 1792.

(1' 20 juin 1791, n° 171.

W Journal de Paris, 11 juillet 1791, n° 19a.

M lbid., i3 juillet, n° 196. Voir, dans le livre déjà rite de M. G. Lecocq, p. 373, le mémoire des dépenses de cette fête , en ce qui concerna Palloy : elles s'élevèrent

à 3,912 livres 8 sols. Voir aussi le Répertoire de M. Tuetey, t. I, p. 272-27/i.

(4' Voir Le Patriote Palloy, de M. Fournel, ouv. cité, p. 82-83. Cf. le ms. 3i2 des nouv. acq. franç. de la Bibl. nat. où se trouve (fol. 277 et ss.) le mémoire des dépenses de Palloy à l'occasion de cette fête. Voir encore à la même bibliothèque les mss. 3o8 (fol. 1/10) et 281 1 (p. 35g) des nouv. acquisitions françaises.

processionnellement au champ de la Fédération, en portant un modèle de la Bastille, que Palloy appelle la châsse de la Liherté W.

Nous parlerons, dans le chapitre suivant, de la colonne de la Liherté que Palloy avait imaginé d'élever sur remplacement de la Bastille; ici, il ne convient que de mentionner la fête qui eut lieu pour la pose de la première pierre d'un monument de ce genre, cérémonie Gxée par l'Assemblée Législative, dans sa séance du 1 6 juin 1 792, au ik juillet suivant. Cette fête eut le caractère solennel et enthousiaste qu'avaient eu les précédentes; rron plaça, dit M. Lecocq d'après un document du temps, dans une boîte de cèdre: la déclaration des droits, gravée sur une table d'airain; une copie authentique de la Constitution; des médailles fondues avec les fers de la Bastille; des monnaies et des assignats, la liste des patriotes morts au siège de la Bastille, etc. Tous les outils employés pour l'opération sont faits avec les arbres du jardin; le mastic dont on se sert pour sceller est fait avec les cendres des anciens titres de noblesse ('2). »

La commémoration de la journée du i4 juillet fut encore fêtée durant les années suivantes jusqu'en 1800 (3), mais chaque fois avec moins d'enthousiasme; au surplus, les ruines avaient enfin disparu complètement, et aucun monument n'en rappelait encore le souvenir. Ni sous le premier Empire, ni sous la Restauration, il ne fut question de la Bastille. Le gouvernement de Louis-Philippe n'en fit revivre même pas la mémoire, lors de la pose de la première pierre, en i 83 1 , et de l'inauguration, en 18/10, de la colonne de Juillet'4'. Il était réservé à la troisième République de consacrer définitivement la première grande journée de la Révolution : le 21 mai 1880, Benjamin Raspail, député de la Seine, soumit à la Chambre des députés un projet de loi ainsi conçu : ttLa République adopte comme jour de fête nationale annuelle la date du 1 h juillet. » Le décret de promulgation de celte loi fut rendu le G juillet de la même année, et la première fête nationale célébrée le xh juillet suivant.

Page 1