H II
3oo // // 2.3oi 16 h
Certiffié le présent état véritable , par nous, gouverneur du château , le mercredi 1 " juillet 1 789.
de L. (en paraphe).
Il est dû, pour la nourriture des prisonniers et autres dépenses de la Bastille, pendant le mois de juin
mil sept cent quatre vingt neuf :
Pour trois cent soixante jours, à raison de six livres par jour 36oott «' *d
Pour trente jours, à raison de neuf livres par jour 2 70 » //
Pour trente jours, à raison de cinq livres par jour i5o » u
Pour ce mois, à raison de douze cents livres par an 100 u 11
Pour trente jours, à raison de quatre livres par jour 120 « «
Pour cent vingt jours, à raison de deux livres dix sols par jour. . . . 3oo n u
Pour dépenses extraordinaires 23oi 16 4
Total : six mille huit cent quarante une livres seize sols,
quatre deniers 084 1 i0 h
(Bibl. de l'Arsenal, ms. 13,609. — La feuille du mois de juillet 1789 a été préparée dans ses intitulés, mais est naturellement demeurée en blanc.)
Mémoire de faits autentiques concernant la prise de la Bastille
On croiroit qu'un événement devrait être d'autant mieux éclairé au fond et dans ses détails qu'un plus grand nombre d'acteurs et de témoins y auraient assisté. Il arrive presque toujours
(l) Cette relation occupe les pages 171-195 du tome I de Y Histoire autentique et suivie de la Révolution de France (Londres, 1792, 2 vol. iu-8"). L'ouvrage paraissait en numéros, sous forme de lettres, de rr correspondance avec un étranger". Quelques pages plus haut (note 1 de la page 162) , l'auteur avait annoncé le mémoire en question, déclarant que ce qu'il doit dire sur la prise de la Bastille « est tout neuf, contraire absolument à ce qu'en ont rapporté les meilleurs écrivains qui en ont parlé en France et que je me flatte enfin d'avoir
trouvé , si non la vérité , au moins la vraisemblance » .
Ajoutons que1"1 si nous avons cru nécessaire de réimprimer ici celte relation, dont on appréciera la valeur critique, c'est en raison de la rareté extrême de la publication. M. Maurice Tourneux , qu'il faut remercier r'e l'avoir signalée le premier aux historiens de la Bastille (11° 3o4 du tome I de sa Bibliographie de l'Histoire de Paris pendant la Révolution française), déclare n'en connaître qu'un seul exemplaire, celui de la Bibliothèque nationale coté Lcs 2278.
Nous avons cru devoir aussi en reproduire rigoureusement toutes les notes.
le contraire, parce que tous ces acteurs, tous ces témoins, agités de passions diverses, mûs par des intérêts opposés, au iieu de rendre la vérité au naturel, l'altèrent et la déguisent.
La prise de la Baslille présente à cet égard des difficultés plus extraordinaires encore. Une partie de ceux qui pourraient déposer des laits étoient des bandits, des gens sans aveu, sans foi, accoutumés à vivre dans le désordre, attirés par l'appât du pillage, conséquemment indignes môme d'être interrogés. Les autres étoient des gens grossiers, des dieux d'Egypte, aiant des yeux sans voir, des oreilles sans entendre, et incapables de rendre compte de leurs propres actions. Le petit nombre enfin de citoiens honnêtes et éclairés qui mériteroient quelque confiance, avoient la tête si fort exaltée, par une façon d'être toute nouvelle, qu'on doit les regarder comme des visionnaires, aiant vu ce qui n'étoit pas, ne voiant pas ce qui étoit; aux yeux desquels les cirons se transformoient en éléphans, et les éléphans en cirons. Les seuls officiers de l'état-major, s'ils n'avoient pas été massacrés, auroient pu, comme acteurs, comme témoins, comme militaires, jetter un grand jour sur ce fait historique important. Trois cependant vivent encore, mais l'un f1* est en fuite, est étranger et parle fort mal le français. L'autre étoit blessé en quatre endroits différens, conséquemment hors d'état d'observer. Depuis qu'il a été rétabli de ses blessures, il n'a démenti aucun des faits avancés dans ce mémoire. Le dernier est M. le chevalier du Puget, lieutenant du roi, longtems obligé de se cacher, mais enfin qu'on a pu interroger, et de qui l'on tient plusieurs particularités. Du reste, l'on n'a épargné aucunes recherches pour parvenir à la vérité. Tout a été scrupuleusement examiné et consulté. Garnison du château, invalides'3', porte-clefs (*\ prisonniers (5\ assiégeans, assiégé.-;, ont été tour à tour questionnés, confrontés, et l'on n'avance aucun fait qui n'ait été suffisamment débattu, pour découvrir la vérité autant qu'il est possible, dans un pareil cahos de mensonges et de contradictions.
Depuis l'émeute arrivée au fauxbourg Saint-Antoine , le Gouverneur de la Bastille avoit conçu des craintes pour sa forteresse; il avoit pris les précautions qui dépendoient de lui, et solliciloit du gouvernement les secours dont il avoit besoin.
On comptoit sur les tours de la Bastille, il est vrai, quinze pièces de canon (0); mais ces pièces étoient montées sur des affûts et châssis marins, et ne pouvoient avoir d'autre destination que de servir aux réjouissances. Après une première décharge, les canoniers n'en pouvoient faire une seconde sans être exposés au feu de la mousqueterie ennemie. Afin de l'éviter, il auroit fallu recourir au moien long et pénible des leviers, pour reculer la pièce après chaque décharge. On avoit en outre, depuis un mois environ, placé dans la grande cour, en face de la porte d'entrée, trois autres pièces de canon de campagne, de h livres de balles, ammenées de l'arsenal. Elles étoient chargées à mitraille.
Le Gouverneur avoit , de plus, fait tirer du magazin d'armes et entrer dans le château douze fusils de rempart, ou A musettes du comte de Saxe, portant chacun une livre et demie de balle. Il en avoit fait préparer six pour sa défense; les autres n'étoient pas encore en état. Les munitions répondoient à la mauvoise disposition de l'artillerie sauf la poudre, dont on avoit
(1) Mr. Louis de Flue, lieutenant de grenadiers de la Baslille : MM. Tavernier , le comte de Solages, au régiment de Salis-Samade. de Wytiie, Piuade, la Rocue, la Gaurège, Be-
(2) Mr. Garon, lieutenant d'une compagnie d'in- cuade.
valides. Ces quatre derniers étoient décrétés de prise de
(3) Les invalides avoient composé pour leur jus- corps au Ciiàtelet, et accusés de la fabrication de lification un mémoire qui est la base de celui-ci. fausses lettres de change.
("> Il n'en est resté que 3 : les nommés Trecour , w Onze de 8 livres de balle , et k de l\.
C.i YON, Fanfard. (7) Ces munitions consistoient en 4oo biscayens
(5) Il ne s'en trouvoit que sept lors de la prise (ce sont des balles grosses comme des balles de
transporté, dans la nuit du 10 au i3 (sic) juillet, environ 3o milliers ('', de l'Arsenal dans la Bastille.
M. de Launay, pour suppléer à ce qui lui manquoit, 2 ou 3 jours avant le siège, avoit fait porter sur les six tours six voitures de pave's, de vieux fcrremens, des boulets hors de calibre. Son objet étoil de défendre les approches du pont, dans le cas où les munitions seroient épuisées, dans le cas aussi où les assiégeans s'en approcheroient assez pour que le canon ne put plus les atteindre; ce qui devoit nécessairement arriver par le peu de précautions prises pour faire jouer le canon et le diriger en tous sens'2'.
Tous les ponts-levis étoient aussi réparés, tous les gardes [fous] enleve's pour qu'ils ne pussent pas servir à passer le fossé, lorsque les ponts seroient levés, et l'on avoit pratiqué des meurtrières, mais si mal adroitement'31 qu'elles n'ont servi de rien et ne pouvoient servir.
Les provisions de bouche avoient été encore plus négligées : elles ne consistaient qu'en deux sacs de farine et un peu de riz. Il y avoit du bois, mais il n'y avoit d'autre four qu'un petit four à pâtisserie. L'eau n'y arrivoit que par des canaux aboutissant à un bassin extérieur. L'on pouvoit aisément l'intercepter ou l'empoisonner. Il se trouvoit bien un puits dans les fossés; c'étoit même une espèce de source; mais que de danger à courir avant d'y arriver : il y avoit dans l'intérieur un autre puits, dont l'eau ne devoit pas être potable.
La garnison étoit composée de quatre-vingt-deux soldats invalides, dont deux canoniers uniquement, et de trente deux soldats du régiment Suisse de Salis-Samade , le seul renfort ^ qu'ait reçu le Gouverneur, depuis peu.
Le chevalier du Puget rapporte que depuis longtems il écrivoit au baron de Bezewal pour lui demander que la Bastille fût mieux dans la position imposante que les circonstances exigeoient. Par les lettres du maréchal de Broglie, entrant au généralat <5>, on juge qu'il pensoit de même.
On voit de plus qu'il avoit des inquiétudes sur la capacité du Gouverneur, qu'il auroit changé, s'il n'eut été retenu par les considérations trop écoutées en pareil cas. Comment donc la forteresse en question s'est-elle trouvée dénuée de tout? Le chevalier du Puget prétend que M. de Bezenval s'entendoit avec son ami M. Necker, l'agent secret des insurrections, et ne voulant pas que la cour fût débarrassée des sollicitudes qu'elles lui donnoient. C'étoit pour
billard), en \k coffrets de boulets sabotés (boulet qui porte avec lui sa cartouche), en i5 mille cartouches et en un petit nombre de calibre.
(1) Deux cens cinquante barils, du poids de cent vingt cinq livres chacun.
(2) M. de Launay, pendant la nuit, quelques jours auparavant, avoit bien eu le soin de faire tailler les embrasures des canons, d'environ un pied et demi. Malgré cela, les 2 placés en face du gouvernement ne pouvoient défendre le second pont et pouvoient seulement revenir sur le premier, appelle Pont de l'avancé.
m M. de Launay avoit fait une sorte de meurtrière dans une fenêtre de son logement, en la remplissant intérieurement de madriers de chêne assemblés, clans lesquels il avoit pratiqué cinq ou six ouvertures propres à y placer le canon d'un
fusil. Elle ne fut d'aucune utilité, parce que le Gouverneur s'étoit retiré dans le'fort même, avant l'attaque.
Quant aux meurtrières pratiquées dans les tours, les ouvertures ne se sont pas trouvées assez grandes pour le calibre d'un fusil de rempart. Du moins l'essai fait dans une a démontré l'impossibilité de celle-là.
(4J La garnison, en état de paix, devoit être composée d'une compagnie de cent invalides. Ainsi l'on voit que ce renfort ne faisoit presque que la completter, et que \U hommes de plus ne pouvoient la mettre en état de guerre.
(0) Ces lettres adressées au baron de Bezenval ont été lues publiquement au Châtekt le samedi 11 décembre, lors du /l'interrogatoire de cet accusé, suivant le désir qu'il en a témoigné.
favoriser les vues de ce ministre que le baron négligeoit sciemment de remplir les intentions du général; et voilà le principe du zele extraordinaire avec lequel à son retour à Paris, M. Necker defendoit ce fugitif, dont l'évasion assurait le secret de toute l'intrigue. Ainsi, M. de Bezenval, accuse' par le peuple, en dcvroit au contraire recevoir les félicitations et les récompenses. Mais, sans se livrer à ces conjectures, arrêtons-nous aux faits.
L'insurrection commença le 12 juillet au soir, et chacun prit les armes comme il put. Dès le i3 au matin, M. de Launay fit armer et rentrer sa garnison daus l'intérieur. Il fit fermer les portes du quartier O, où elle laissa tous ses effets; deux soldats seulement restèrent en dehors, pour veiller à l'ouverture et à la fermeture des portes donnant, soit sur Y Arsenal, soit sur la rue Saint- Antoine. Ces deux soldats furent bientôt enlevés et conduits à la Ville. Après des motions bien vives faites à leur sujet par la populace, après bien des dangers courus, ils ont depuis obtenu leur liberté. Leur arrêt et leur détention étoient déjà un attentat contre l'autorité roiale, et si l'on veut le qualifier plus honnêtement, un acte d'hostilité entre ennemis, qui motivoit et nécessitoit une défense très légitime.
Dans la nuit du i3 au ik, l'on tira sept coups de fusil à balle contre des factionnaires mis en vedette : seconde agression plus violente.
Le 16, sur les dix heures du matin, [rois particuliers (2) vinrent à la grille de la Bastille, se dirent députés de la ville, et demandèrent à parler au Gouverneur, qui fil baisser le petit pontlévis de l'avancée et se présenta escorté de son état-major. Voiant une foule immense à la suite de ces trois hommes, il leur observa qu'eux seuls pouvoient entrer, et qu'il alloit faire sortir quatre bas-officiers pour otages au peuple, jusqu'à leur retour.
On ne sait point au juste ce qui se passa dans cet entretien; mais lorsque la seconde députai ion arriva, elle reconnut le sr Belon, que M. de Launay faisoit déjeuner avec lui en ce moment ^.
Après la sortie du s' Belon et de ses collègues, M. de la Rosière parla de la sorte à M. de Launay :
cr Je viens, Monsieur, au nom de la Nation et de la Patrie, vous représenter que les canons que l'on voit braqués sur les tours de la Bastille causent beaucoup d'inquiétude, et répandent l'allarme dans tout Pans. Je vous supplie de les faire descendre, et j'espère que vous voudrez bien acquiescer à la demande que je suis chargé de vous faire.»
Cela n'est pas en mon pouvoir, lui répondit le Gouverneur : ces pièces ont de tout tems été sur les tours; je ne peux les en faire descendre qu'en vertu d'un ordre du Boi. Instruit déjà des allarmes qu'elles causent dans Paris, ne pouvant pas les faire ôter de dessus leurs affûts, je les ai fait reculer et sortir des embrasures.
M. de la Rosière désira d'entrer dans la cour intérieure; il en demanda la permission à
" ' Ce quartier, comme la cazerne de la Garnison , étoit en dehors, en face du Gouvernement et du premier pont-levis, appellé po«t de l'avancée. Il y avoit entre deux une cour servant de rue dans le jour, et qu'on appelloit Cour du passage. Elle traversoit, depuis la rue Saint-Antoine , jusques dans l'Arsenal.
t?) On ne sait que le nom de l'un des trois, le
s' Belon, officier de l'Arquebuse. On croit que les deux autres étoient un sergent des gardes de la ville et un sergent aux Gardes-Françoises.
<3) Ce fait est attesté par M. Thurion w de la Rosière, avocat au Parlement, premier électeur du directoire de Saint-Louis de la Culture, et député de ce même district à la Bastille.
a) Sic pour Thuriot
M. de Launay qui ne la lui accorda que sur l'invitation de M. de Losme, major, depuis si indignement massacré. A peine y fut-il que, prenant un ton d'autorité très déplacé, il somma les officiers et les soldats qu'il y trouva, au nom de l'honneur, de la Nation et de la Patrie, de faire changer la direction des canons et de se rendre. Sur la provocation même du Gouverneur, les officiers et les soldats jurèrent qu'ils ne feroient pas feu et ne se serviroient pas de leurs armes, si l'on ne les attaquoit.
Non content de toutes ces complaisances, M. de la Rosière voulut monter sur les tours pour voir chaque chose par lui-même et être en état de rendre un compte plus fidèle à son district. Descendu avec le Gouverneur dans la cour, il témoigna sa haute satisfaction en présence de la garnison, il se flatta que le peuple l'en croiroit, et parla d'une garde bourgeoise à introduire dans la Bastille pour y faire le service, conjointement avec les troupes du roi. Comme M. de la Rosière étoit rentré au gouvernement avec M. de Launay, le peuple, impatient de ne pas voir revenir ce député, le demanda violemment. M. de la Rosière parut à une fenêtre, le calma et sortit.
Une petite demi-heure après, quelle fut la surprise de la garnison en voiant arriver la populace en foule, armée de fusils, de sabres, d'épées, de haches, etc., et criant : Nous voulons la Bastille; en bas la troupe ! en parlant aux soldats qui étoient sur les tours.
La garnison, ne sortant pas de son esprit de modération, pria, supplia ces mutins de se retirer, leur exposa la nécessité où elle seroit de dissiper leur attroupement par la force, s'ils se portoient à quelques excès et à des voies de fait. Pendant ces représentations, deux hommes W montèrent sur le toit du corps-de-garde qui étoit à côté du petit pont-Ievis dans la cour du gouvernement, y descendirent, cherchèrent les clefs du pont et ne les trouvant pas, à l'aide d'une hache qu'on leur fit passer, brisèrent les verroux et serrures, tandis que de l'autre côté on travailloit à enfoncer les portes.
On ne sait qu'admirer le plus ou de l'audace intrépide de ces deux hommes, s'exposant seuls et sans défense à tant de dangers, ou de la faiblesse du Gouverneur et de la garnison qui, sans coup férir, les laisse exécuter un projet aussi dangereux, aussi facile à renverser.
Quoiqu'il en soit , pendant que M. de Launay et ses officiers s'en tiennent aux menaces, ces deux vigoureux champions parviennent à briser les portes et à baisser le grand et le petit ponls de l'avancée (2); puis la horde des brigands s'avance en foule dans la cour du gouvernement ci se précipite vers le second pont, pour s'en emparer, en faisant une décharge de mousqueterie sur la troupe.
C'est alors pour la première fois que s'appercevant du tort qu'il avoit eu de laisser opérer si tranquillement au premier pont, M. de Launay ordonne aux soldats de faire feu, ce qui fait fuir et se retirer en desordre cette canaille, aiant plus de brutalité que de bravoure; et c'est ici qu'on a commencé à calomnier le Gouverneur; que, transposant les tems, on a prétendu
ll) L'un est le sr Louis Tournay, ancien soldat au régiment Dauphin-Infanterie , et actuellement compagnon charron chez le sr Gérard , rue de Bracque au Marais. On n'a pu découvrir le nom de l'autre , qui ;i pont-être été tué depui. Quoi qu'il en soit, ces deux hommes montèrent d'abord sur une maison adossée au mur extérieur du fossé, d'où ils sautèrent dans une galerie découverte intérieure, qui regnoit le long de ce mur, appelée le Chemin des Rondes, parce qu'il s'y promenoit perpétuellement dos sontinellos pour observer ce qui se passoit au
dedans du château. De ce chemin des rondes, ils étoient parvenus facilement au petit eorps-dogarde, etc. L'etonnement est qu'ils n'aient pas été fusillés ou massacrés pendant qu'ils étoient seuls dans la première cour à faire toutes lours manœuvres pour briser les portes.
(2) Les chaînes ne furent pas coupées par l'artillerie, ainsi que beaucoup de relations l'ont prétendu, et toute cette manœuvre ne fut que lo succès des efforts du sr Tournay et de son camarade.
ho
qu'il avoit fait porter des paroles de paix; que le peuple s'etoit avancé dans cette confiance, et que beaucoup de citoiens avoient été massacrés. Par la déposition de la garnison entière, déposition qui n'est contestée par aucun des assaillans dignes de foi, on juge de la fausseté de l'imputation; on juge de quel côté etoit le tort; il est conslalé que, si M. de Launay en a eu un, c'a été envers le Roi, pour avoir laissé approcher un attroupement armé aussi considérable, menaçant, faisant feu, se portant à des actes de violence caractérisés, sans avoir usé en rien de la force qui lui étoit confiée, pour le repousser et l'écarter. Avançons cet incroyable récit.
Les mutins retirés en partie sous la voûte de la porte en bois, dans la cour de l'Orme, du côté de ï Arsenal, sur la gauche de la forteresse, et, à la droite, sous celle de la grille du côté de la rue Saint- Antoine , font un feu continuel, sans oser cependant revenir à l'attaque du second pont.
Une heure après, l'on entend, du côté de Y Arsenal, le bruit d'un tambour accompagné de cris et d'acclamations terribles, et l'on voit un drapeau escorté par une foule immense de citoiens armés. Ce drapeau reste dans la cour de l'Orme avec la plus petite portion de la troupe (jui l'avoit accompagné; la plus considérable s'avance jusques dans la Cour du Gouvernement, en criant à la garnison de ne pas faire feu, que ce sont des députés de la ville qui veulent parler au Gouverneur et le prient de descendre.
On leur répond, du haut des tours, de faire avancer le drapeau et les députés de la ville, et d'engager le peuple à se retirer dans la Cour du passage. En même tems, tous les fusiliers, en signe de trêve, retournent leur fusil le canon bas et la crosse haute*1', et l'on arbore sur la platte-forme un pavillon blanc, puis on réitère unanimement l'appel de paix et d'invitation, (f Ne craignez pas, dit-on, nous ne ferons pas feu, restez où vous êtes. Faites avancer votre drapeau et les députés, le Gouverneur va descendre pour leur parler. Nous allons baisser le ponllevis pour les faire entrer et six de nous sortiront pour vous servir d'otages. »
Soit que les députés'2' n'entendissent pas ces invitations, soit plutôt qu'ils n'osassent s'y fier, car au moins devoient-ils voir l'attitude amicale des soldats et le signal de suspension d'armes et d'appel, ils ne se portèrent que jusques au Pont de l'avancée, où ils restèrent environ dix minutes. En vain on leur cria de nouveau : « Venez vous expliquer avec le Gouverneur; vous n'avez rien à risquer; nous répondons de vous sur notre lête.i Sans écouler ces propositions, ils rentrèrent dans la cour de l'Orme, pour se consulter, vraisemblablement à l'abri de toute crainte et plus à l'aise.
La garnison, allarméede leur retraite, les rappella pour la troisième fois, et promit de leur remettre la Bastille, s'ils étoient de vrais députés de la ville. Rien ne put calmer leurs allarmes, et ils revinrent à l'Hôtel-de-Ville sans avoir rempli leur mission. Pour s'excuser, ils ne craignirent point de calomnier les soldais de la Bastille et le Gouverneur. Ils rapportèrent, en convenant de tout ce qui a été dit ci-dessus et des préliminaires favorables avec lesquels ils avoient été accueillis, que par une insigne trahison, au moment où le peuple, sur l'invitation de M. de Corny, commençoit à se retirer, ils avoient vu pointer une pièce de canon sur la cour de
(1) Cet ordre auroit du être donné par le Gouverneur, qui étoit aussi sur les tours, ou de sa part; mais il paroît qu'il n'y avoit pas plus de subordination en baut qu'en bas; et ce fut un basofficier nommé Guyot de Fléville, à qui l'idée en vint, et qui la communiqua à ses camarades.
(2) Ces députés étoient M. Ethys de Corny, procureur du Roi [et] de la Ville; M. delà Fleurie, du
district des filles de Saint-Thomas; M. de Milly, du même district; M. de Beaubourg et M. le comte de Piquot de Sainte-Honorine , qui avoient demandé à l'accompagner; M. Boucheron, du district de Saint-Louis ;M. Coutans, commissaire de pohee de la Ville; M. Joannon qui portoit le drapeau; M. Six, architecte, et un tambour du régiment des Gardes-Françoises.
l'Orme et [qu'Jils reçurent dans le moment une décharge de mousqueterie qui tua trois personnes à leurs pieds (2>.
Indépendamment de toutes les [invraisemblances qui doivent faire suspecter ce récit, consigné cependant comme authentique dans le procès-verbal des Electeurs, c'est que M. de Corny et ses co-députés ne sont pas même d'accord entre eux, puisque M. Boucheron prétend avoir été le seul, avec une autre personne de la députation, qui ait eu le courage de s'avancer et de se présenter jusques au second pont-Ievis.
Quoiqu'il en soit, M. de Launay ne pouvant avoir quelque confiance à de pareils envoiés, et ne reconnoissant en rien dans leurs manœuvres timides la franchise qui devoit caractériser leur mission, dit à la garnison : «Vous devez voir, Messieurs, que ces députés et ce drapeau ne sont pas de la Ville; c'est sûrement un drapeau dont la populace s'est emparée, et dont elle se sert pour nous surprendre. Si c'étoient vraiment des députés, ils n'auroient pas hésité, d'après les promesses que vous leur avez faites, de venir me faire part des intentions de l'Hôtel-de- Ville.»
Les députés de cette dernière, après avoir parlementé enlr'eux pendant environ un quart d'heure dans la cour de l'Orme, partirent pour retourner à l'Hôtel-de-Ville. La canaille revint de nouveau, en foule, à l'attaque du second pont, résolue de l'abattre comme le premier. Les bas-officiers, s'en tenant encore aux menaces, crioient des tours aux assaillans de ne pas avancer, qu'on alloit faire feu sur eux; mais ceux-ci ne vouloient rien entendre. Au desordre qui regnoit dans cette cohue armée, à ses cris, à ses fureurs, à ses imprécations, à son acharnement, la compagnie pensa que le Gouverneur avoit bien jugé que les quidams s'étant présentés comme tels n'eloient pas des députés de la ville, et sur l'ordre du commandant, les fusiliers firent feu. Cette décharge dispersa les mutins, et plusieurs restèrent sur la place.
Ils ne se retirèrent pas loin, et continuèrent à tirer sur les bas-officiers postés sur les tours. Ce fut alors qu'ils commencèrent à briser à coups de haches les portes du quartier. Incommodés par le l'eu de la place, ils ne purent les enfoncer entièrement, ils les abandonnèrent, coururent forcer celles de derrière et pillèrent le quartier.
Une heure après, ils amenèrent trois voitures de paille et mirent le feu au corps-de-garde avancé, au gouvernement et aux cuisines. Ce fut dans ce moment que l'on tira un coup de canon à mitraille, le seul qui soit parti de la Bastille pendant le combat
Il faut placer ici une seconde députation de la municipalité en vertu de l'arrêté suivant : tr Le Comité permanent de la milice Parisienne, considérant qu'il ne doit y avoir à Paris aucune force militaire qui ne soit sous la main de la Ville, charge les députés qu'il adresse à M. le marquis de Lalway, commandant de la Bastille, de lui demander s'il est disposé à recevoir dans cette place les troupes de la milice Parisienne, qui la garderaient, de concert avec les troupes qui s'y trouvent actuellement, et qui seront aux ordres de la Ville. ^
(l) La fausseté de ce récit se manifeste même par la conduite de ces députés. S'ils avoient vu pointer cette pièce de canon contre la cour de YOrme, certes, ce n'auroit pas été dans cette cour qu'ils se seraient réfugiés ; ils auraient choisi la voûte d'entrée du côté de la rue Saint- Antoine. D'ailleurs, ils conviennent que cette pièce de canon n'a pourtant pas été tirée.
l'> Quant à cet autre fait, il y a mille contre un et davantage à parier que la décharge aura été faite mal adroitement par quelques uns des assail-
lans, qui voulant attraper les Invalides, auront tué les leurs. C'est d'autant plus croiahle qu'il paroit constant que cette multitude armée et en desordre n'a cessé de faire feu , même pendant que la députation s'avançoit. Enfin comment se seroit-il fait que les Invalides, qui eurent ensuite bien de la peine à se porter à une défense légitime, se fussent prêtés à une perfidie semblable?
<3) Ce fait, le plus difficile à croire, est démontré par la déposition unanime des Invalides, des Suisses, des porte-clefs et de quelques assiégeans.
Cet arrêté fut apporté à la Bastille par M. de la Vigne, président des électeurs, l'abbé Fauchet, Ciiignard, électeurs, et Bottidant, député suppléant de Bretagne aux Etats généraux. Mais ces commissaires, aussi peu expérimentés dans de pareils messages que les premiers, et n1étant pas doués d'ailleurs d'une plus grande intrépidité, venus par la rue Saint-Antoine, essaièrent Irois fois de percer la foule des assaillans. Témoins du carnage qui regnoit autour d'eux, tandis qu'ils faisoient lecture de l'arrêté aux bandits armés, et n'aiant ni tambour ni drapeau, ne pouvant se faire reconnoître d'aussi loin, ils reculèrent trois fois et finirent, comme les premiers, par retourner à l'Hôtel-de-Ville, sans s'être mis sérieusement en état de s'acquitter du devoir sacré dont ils étoient chargés. Qui le croiroit cependant ? L'un d'eux t1', prêtre et prédicateur, dans la chaire de vérité calomniant de nouveau M. de Launay, son état major et ses soldats qui ne savoient pas seulement qu'il existât une seconde députation, se glorifiant d'une intrépidité chimérique, a osé les accuser de lâcheté et de trahison en cette autre circonstance.
Cette seconde députation, par sa propre faute, fut donc aussi infructueuse que la première, et les efforts des assaillans n'éloient pas plus heureux. Quelques-uns même, s'appercevant du tort que leur faisoient les voitures de paille mises en feu, et l'incendie qui en avoit résulté, seulement favorable au pillage, essaièrent de retirer ces voitures. Les sieurs Réole, mercier, près Saint-Paul, et Rossignol, orfèvre, son compagnon d'armes, se distinguèrent par leur audace clans celte entreprise. M. Elie, officier de la Reine, les seconda et leur rend la justice qui leur est due. Le premier vint à bout, lui seul, d'écarter la voilure qui présentoit le plus de danger, et la plus essentielle à retirer, en ce qu'elle étoit placée précisément en face du pont tournant, etboucboil l'entrée du fort, en sorte que loin de protéger la prise de la Bastille, elle la defendoit.
C'est alors que parurent les Gardes Françoises et qu'on observa quelque bon sens, quelque connoissance militaire dans ce siège qui, jusques là, ressembloit beaucoup plus à une émeute sans but et sans plan. Ils pointèrent du canon (3) des deux côtés en face de la place, et essaièrent de la battre en brèche. Cet appareil d'une guerre sérieuse n'eût pas suffi pour réduire la Bastille, si la garnison eût eu à combattre des ennemis de l'Elat et de la nation; si elle n'avoit pas manqué de vivres.
Les bas-officiers invalides sollicitèrent donc M. de Launay de se rendre. Ce gouverneur désespéré, aiant perdu la tête, voulut mettre le feu aux poudres et faire sauter la forteresse. Deux de ses officiers, nommés Ferrand et Becquard, l'en empêchèrent et sauvèrent ainsi Paris d une catastrophe épouvantable. Pour récompense, les Parisiens, après la reddition de la Bastille , en arrachant l'un d'eux, l'infortuné Becquard, blessé de plusieurs coups d'épée et mutilé d'un poignet par un coup de plat de sabre, ils le traînèrent à la Grève, où ils le pendirent. Us promenèrent ensuite en triomphe cette main libératrice, qu'ils auraient dù baiser et conserver comme une relique (4>,
il) L'abbé Facghet.
(2) Le 5 août, M. l'abbé Fauchet prononça, dans l'église de Saint-Jacques de la Boucherie et des Innocens, un discours fanatique et incendiaire en forme d'oraison funèbre des héros morts au siège de la Bastille.
(3) Cette attaque, très faible encore, ne consistoit qu'en deux pièces de h , un canon plaqué en argent, venant du garde meuble, et un mortier, placés dans la cour de YOrme, puis en deux autres
pièces dressées à la porte qui communiquoit au jardin de Y Arsenal.
;4) Ceci n'est que l'exemple d'une fatalité déplorable ; les Parisiens ignoraient absolument cette obligation. Ils croioient promener la main d'un porte-clef; mais le camarade de Becqdard, le nommé Ferrand, qui a été conservé et dont on ne peut ignorer aujourd'hui la belle action . est resté sans récompense.
M. de Launay, détourné de son dessein, assemble la garnison et lui demande quel parti prendre. Il déclare n'en voir point d'autre que de se faire sauter, plutôt que de s'exposer à être égorgé par le peuple, à la fureur duquel on ncpouvoit échapper. Son avis est donc de remonter sur les tours, de continuer à se Lattre et d'en venir à l'extrémité proposée, quand les munitions ou les forces leur manqueront. L'officier qui commandoit les Suisses, le seul qui eût soutenu jusques là le Gouverneur dans la résolution de résister; qui lui avoit déclaré n'oser jamais retourner à son corps si une forteresse commise à sa garde se rendoit sans coup férir; qui avoit fait menacer les Invalides par ses soldats de les fusiller s'ils persistoient dans leur lâcheté, dans leur refus de défendre la place; cet officier auroit bien été du même avis; mais le grand nombre l'emporta, et l'on arbora de nouveau sur les tours le drapeau blanc. Deux invalides firent trois fois le tour de la plattc-forme, ce qui dura environ un quarl-d'heure, et les assaillans n'en continuèrent pas moins de faire feu. Pendant ce tems, M. de Launay, roulant dans sa tête mille pensées, sinistres avant-coureurs de sa destinée, demandoit, comme une grâce, un seul baril de poudre pour se faire sauter, sans pouvoir l'obtenir.
A la fin, les assiégeans s'apperçurent qu'on ne faisoit plus feu d'aucun côté de la Bastille; sans rallentir le leur, ils s'avancèrent jusques au pont intérieur, et crièrent : Abbaissez le pont.
L'officier suisse leur adressa la parole à travers une espèce de créneau qui se trouvoit auprès du pont-levis, et leur demanda de sortir avec les honneurs de la guerre, ce qui fut refusé. Il écrivit ensuite ces mots : «Nous avons vingt milliers de poudre, nous ferons sauter la garnison et tout le quartier si vous n'acceptez cette capitulation. »
Il les passa en même tems par le trou dont il s'etoil déjà servi, en ajoutant qu'on vouloit bien se rendre et poser les armes, si toutefois on accordoit la vie sauve à la troupe. C'est M. Elie, officier de la Reine, dont il a déjà été fait mention, qui reçut le papier, le lut à haute voix'1' et cria : Foi (ï officier, nous l'acceptons, baissez vos ponts.
Sur cette promesse, le Gouverneur donna la clef du petit pont-levis, qu'il avoit dans sa poche. La porte ne fut pas ouverte que la populace se précipita dans la cour, se jetta sur les Invalides qui avoient déposé leurs armes le long du mur à droite en entrant. Les Suisses étoient de l'autre côté, mais ils échappèrent à cette première fureur : couverts de sarreaux de toile, on les prit pour des prisonniers.
Cette canaille étoit tellement aveuglée qu'elle se porta en foule dans le logement de l'Etat- Major, en brisa les meubles, les portes, les croisées. Pendant ce tems, leurs camarades, prenant ces pillards pour des gens de la garnison, tiroient sur eux.
Les Invalides, qui n'avoient perdu qu'un seul homme durant le combat, lurent conduits comme des esclaves dans plusieurs endroils de Paris. Vingt-deux furent menés à l'Hôtel-de- Viile, après des humiliations et des tourmens de toute espèce. Ils y virent, en arrivant, deux de leurs camarades pendus. On les présenta à un officier de ville qui leur dit avec rage : rr Vous avez fait feu sur vos concitoiens, vous méritez d'être pendus et vous le serez sur le champ.» A l'instant, la canaille cria : Livrez-les nous que nous les pendions. Mais les Gardes-Françoises demandèrent leur grâce ('2), et ce trait leur fait plus d'honneur que leur vain triomphe de la Bastille. Ils les escortèrent eux-mêmes jusques dans leurs casernes; ils leur donnèrent à souper et à coucher, et ne les laissèrent retourner que le lendemain à l'hôtel.
H ne faut pas oublier l'action d'un autre soldat, qui, aianl servi dans le régiment de Saint-
(,) M. Elie en a encore entre les mains l'ori- gent de grenadiers au régiment des Gardes-Fran- F™« çoises, que les Invalides sont redevables de ce bien-
(2) C'est en partie au sr Marqué, ci-devant ser- fait.
Denis, reconnut le lieutenant du Roi, M. le chevallier du Puget, sorti de ce même régiment, le prit sous sa protection jusqu'au moment de le faire e'vader, et, de'tourné de ce soin précieux pour un objet plus sacre''1), fut remplacé par un camarade qui eut l'adresse de complelter ce bienfait en fournissant à son prisonnier tous les moyens d'e'chapper à la barbarie de la populace et de fuir en sûreté'.
Tous les vainqueurs ne furent pas aussi généreux. Sans parler des victimes obscures qu'ils immolèrent à leur rage, au mépris de la capitulation, ils massacrèrent presque tout l'état-major avec des atrocités dont on ne trouve point d'exemple chez les nations policées. Et ce qui démonlre la stupidité de ces hommes féroces et la frénésie générale, c'est qu'ils s'en vantoient comme d'actions héroïques; c'est qu'on les en félicitoit, qu'on les couronnoit, qu'on les mon- Iroit en spectacle, et qu'on poussa la démence et la puérilité, si ce mot peut s'appliquer à de pareilles horreurs, jusjues à conférer la croix de Saint- Louis h un soldat aux Gardes-Françoises , entré le premier dans la Bastille, lorsqu'elle venoit de capituler et d'ouvrir ses portes, jusques à présenter au Sallon son portrait ^ pour le conserver à la postérité la plus reculée.
Vingt furieux se disputèrent surtout la gloire d'avoir mis la main sur le Gouverneur'3 désarmé, de l'avoir traîné à la Grève et d'avoir porté le premier la hache sur cette tête, devenue sacrée par une capitulation.
Tandis que les vainqueurs se livroient à leur rage, ils oublioient le plus important de leur devoir: ils premenoient en triomphe les clefs sous lesquelles géinissoient les prisonniers, ignorant ce qui se passoit et dans une incertitude plus cruelle que la mort. Il fallut enfoncer les portes de leurs cachots pour les faire sortir; et témoins de tant d'horreurs, ils regrettèrent presque de revoir la lumière.
"' Le chevalier du Piget, voiant un furieux qui vouloit mettre le feu au bâtiment de l'etat-major, du côté de la tour de la Liberté où était déposée une partie des poudres, en avertit son libérateur en lui confiant ce secret, en le conjurant de se hâter et de l'abandonner à son malheureux sort.
Ce fut sur ces entrefaites que survint un second soldat , également de la connoissance de cet officier, qui l'affubla d'un sarreau, lui remit un paquet de papiers dans les mains, le conduisit au jardin de l'Arsenal, lui fit gagner l'eau, où il s'embarqua dans un petit bateau, n'osant se lier à personne ; le chevalier du Pugf.t erra toute la nuit dans le fauxbourg Saint-Marceau. Ce ne fut que le lendemain qu'un de ses amis, auquel il se fit connoître, le rencontra et apprit de lui ces diverses particularités.
Voilà donc deux fois que Paris a échappé aux suites funestes de l'explosion de plusieurs milliers de poudre! Depuis que les Parisiens ont appris ce trait intéressant du cbevalier du Puget. ils sont revenus sur son compte, et lui auraient confié les postes les plus eminens dans la garde nationale, s'il n'avoil préféré de vivre dans la retraite et l'obscurité.
Du reste, le cbevalier du Piget ignorait le nom de ses deux bienfaiteurs, rpi'il n'a pu retrouver depuis, et ce n'est sans doute pas un de ses moindres chagrins.
'2) Ce soldat nommé Henri, dit Dubois, a été peint par M. le Barbier, et la notice du livret ne porte autre chose , sinon : soldat aux Gardes-Françoises, entré le premier à la Bastille. Par une autre indignité, le district des Barnabites qui l'a fait capitaine de sa compagnie soldée, Ta dépouillé de sa croix, et l'a remise au marquis de la Fayette. De quel droit enlever à ce soldat, qu'on récompense d'un côté, une marque honorifique dont le peuple l'avoit décoré? Assurément , ce peuple avoil autant de droit de donner une croix que de s'emparer d'une forteresse qui appartenoit au Boi, et de la r:.ser. Mais voilà l'inconséquence ordinaire de tout ce qui se fait par passion et non par esprit de justice.
'3) M. de Launay fut décapité à la Grève , sous les yeux des Electeurs et du comité permanent au nom desquels la capitulation étoit censée faite. M. de Losme-Salbray, major, fut massacré au même lieu. M. de Miray, aide-major, succomba en route à ses tourmens, ainsi que M. Persox, lieutenant de la compagnie des Invalides.
Voilà l'historique exact des faits principaux passe's à ce siège, dont il ne reste plus que de tirer le résultat :
i° M. de Launay s'est conduit avec franchise et loiauté vis à vis de toutes les députations qui lui ont été faites, et s'il a manqué envers quelqu'un, ç'a été envers le Roi, pour n'avoir pas défendu assez tôt ni assez vigoureusement la place.
a° L'on ne peut adresser que le même reproche à la garnison, qui, au lieu d'empêcher les approches de la place dès les premiers instans, ne s'est mise en devoir de combattre que pour ses propres intérêts, en quelque sorte, lorsqu'elle a vu les portes du quartier brisées, et ses effets au pillage.
3° Même en ce moment, elle a tellement ménagé les Parisiens, qu'elle n'a tiré qu'un seul coup de canon, dans la crainte sans doute que les citoiens innocens ne deviennent victimes d'une vengeance à exercer seulement sur la populace effrénée qui la provoquoit par une insurrection séditieuse.
4° Que c'est aux assaillans qu'il faut imputer de n'avoir pas eu les mêmes égards, la même humanité, puisque c'est d'eux seuls que sont partis les boulets qui ont causé du dommage aux citoiens paisibles.
5° La mousqueterie encore a été très ménagée, puisqu'il n'a péri que peu d'assaillans, à en juger par le relevé de la parroisse du quartier M. S'il y a eu beaucoup de blessés, ç'a été par leur propre maladresse, soiten manœuvrant les canons, soit en abbaissant les ponts, plutôt que par le feu de la place.
6° Si cette victoire a fait couler le sang des Parisiens, c'est à l'impérilie et à la peur des derniers députés de l'Hôtel-de- Ville qu'il faut s'en prendre uniquement.
7° Ce qui doit être un sujet continuel de remords pour l'officier qui reçut la capitulation ("2), dont l'uniforme tint, en quelque manière, lieu de garant aux officiers de l'État-Major, c'est qu'elle fut violée peu après, et suivie de plu3 de meurtres que n'en avoit causé le combat.
8° C'est pourtant cet officier, qui représentant la municipalité en cette circonstance, faisoit retomber sur elle une infraction du droit des gens aussi atroce; c'est ce même officier qui, regardé comme le principal héros de l'action, fut couronné à l'Hôtel-de-Ville.
9° Enfin, tel est ce siège si célébré, la matière de tant d'oraisons funèbres, qui n'a pas coûté plus d'efforts que la plus petite bicoque, aussi peu honorable pour les assiégeans que pour les assiégés, et qui doit surtout être à jamais l'opprobre des vainqueurs.
Le curé de Saint-Paul atteste n'avoir enterré que trois morts provenant de ce siège.
2) M. Eue. Il faut cependant dire à sa décharge que les Invalides se louent des premiers assaillans
qui entrèrent dans la Bastille avec M. Elie, lequel lui-même a sauvé la vie à plusieurs Invalides; mais en pareil cas, il faut non seulement de l'humanité, mais encore de la tête.
Détail de toutes les pièces composant le modèle de la Bastille
POUR LE DÉPARTEMENT DU MONT-BLANC. (Envoyé par Palloy.)
Description générale extérieure de celte forteresse.
Côté A , face du faubourg Saint- Antoine.
Cette face présente quatre tours, dont les deux du milieu sont plus avancées sur le faubourg, et servoient, sous le règne de Charles V, de porte d'entrée à la ville de Paris.
La première de ces tours, nommée la Comté, porte inscription (1) où est cinq bayes de croisées, garnies de leurs grilles et dix meurtrières; l'entre-deux de la première à la deuxième tour, une baye de croisée avec sa grille et l'entrée d'une porte.
La deuxième tour, nommée celle du Trésor, ayant quatre croisées et leurs grilles, dont une ceinlrée, et deux meurtrières; à cette tour est attachée, à la souche d'une cheminée, l'échelle du citoyen Latude ; l'entre-deux après la deuxième tour étoit l'ancienne tour et entrée de Paris; trois croisées, garnies de leurs grilles; celle du milieu ayant un abat-jour; l'archivolte au dessus de la porte portant cinq statues de la famille de Charles VI.
La troisième, nommée la Chapelle, garnie de deux croisées avec ses grilles et trois meurtrières; [à] l'entre-deux de la troisième et quatrième tour est placée une échelle marquant 12 toises en proportion du modèle de la Bastille, et quatre meurtrières.
La quatrième tour nommée celle du Coin; quatre croisées garnies de ses quatre grilles, et douze meurtrières.
Côté B , face du côté de la ville.
Cette face présente quatre tours sur le même alignement.
La cinquième de ces tours, nommée du Puits, de cinq croisées garnies de leurs grilles et douze meurtrières; l'entre-deux de la cinquième à la sixième est plein, sans grille; il n'a que dois meurtrières, où est placée l'inscription servant à marquer le nom des citoyens administrateurs du Mont-Blanc.
La sixième, nommée celle de la Liberté, quatre croisées garnies de ses grilles, huit meurtrières; l'entre-deux de la sixième à la septième tour formait l'ancienne sortie de Paris, contient six croisées garnies de ses grilles.
La septième tour, nommée de la Bertaudière, garnie de trois croisées avec ses grilles cl onze meurtrières; l'entre-deux delà septième à la huitième tour en partie pleine, ayant trois meurtrières dans cette partie, et l'inscription sur l'origine de la Bastille.
La huitième tour, nommée de la Basinière, ayant sept bayes de croisées garnies de leurs grilles, et sept meurtrières.
;1) Nous supprimons ici et dans les paragraphes suivants la mention des lettres de renvoi au modèle, mention qui n'est pour nous d'aucune utilité.
Côté C, de la rivière et de l'arsenal.
Entrée principale de la Bastille, garnie de son grand et petit pont-levis, avec leurs bascules et chaînes, les portes d'entrée ferre'es, trois meurtrières, dont celle du bas a servi à passer la capitulation du traître Delaunay, gouverneur de celte forteresse.
Côté D , faisant face au boulevard.
Ce côte' e'toit l'ancienne entrée du fort, ayant quatre bayes de croisées garnies de leurs grilles, et cinq meurtrières.
Description de la plateforme des tours.
Au pourtour de la plate-forme régnoit un mur en pierre, qui, du côté des cours, étoit élevé de cinq pieds, et des côtés extérieurs, étoit de quatre pieds. On pouvoit, par l'ouverture des créneaux, y établir une batterie de soixante pièces de canons. Il en fut trouvé quinze pièces, lors de la prise de cette forteresse : savoir huit pièces de quatre livres de balle, et sept pièces de deux livres, montées sur leurs affûts et chargées, avec ustancils nécessaires à chaque pièce. Près de chacune d'elles, étoit un baril à poudre, et trente boulets pour le service; la sainte barbe garnie de poudre; un morceau en provenant, portant inscription. Chaque créneau étoit derasé pour baisser l'affût du canon sur le peuple. Quatre grandes guerittes étoient placées aux encoignures, telles qu'on les voit, et qui, par leurs grandeurs, formoient des corps de garde. Il y fut même trouvé des vivres. Pour arriver à celte plate-forme, des escaliers regnoient, qui facilitoient l'entrée à cinq chambres prises dans chacune des tours, dont les souches de cheminées paroissent sur la plate-forme, et à distance de six pieds en six pieds, le conduit étoit bouché par des barreaux de fer. Le haut de ces escaliers étoit couvert par des rotondes en pierre, garnies chacune de doubles portes avec croisées condamnées, à l'effet qu'en cas d'attaque et de prise de l'intérieur de ce fort, de n'être point surpris ni intercepté dans le service de l'artillerie par les assiégeans. Deux trapes, formant tampons, servoient anciennement à jetterles prisonniers condamnés à périr par les oubliettes, où ils mouroient avant que d'être parvenus au fond, par les pointes de fer formant crochet, et aigus (sic), placés à peu de distance. Le pavillon blanc avoit été posé par le gouverneur Delaunay sur la tour de la Basinière. L'escalier donnant sur la tour du Puits servoit au gouverneur pour se rendre sur la plate-forme, dont lui seul avoit la clef. Une croisée avec barreau maillé, et la porte doublée en fer. Bigoles au pourtour, conduisant à (juatre conduits pour jetter les eaux dans les cours.