IDÉE DE CETTE FORTERESSE
Celte masse contenoit en superficie deux tiers d'arpent; sa bauteur, depuis le niveau des fosse's jusqu'aux crénaux, avoit quatre vingt seize pieds; la fondation en contre-bas e'toit de quatorze pieds. Sous cbacune de ces tours existoit un cacbotdont le jour ni paroissoit presque pas, et le gouverneur en tiroit un profit en accordant quelque degré de lumière qu'il vendoit fort cbère et suivant la fortune de la famille du prisonnier, au point que quatre pouces quarrée de jour étoit vendu vingt cinq louis. Il y avoit, en outre, deux cachots glaizé qui empêchoit les eaux de pénétrer, mais il n'en laissoit pas moins de l'humidité; c'etoit là où étoit enfermé ces malheureux prisonniers, que l'on retiroit des autres tours pendant la crue des eaux pour les enfouir dans ces antres ténébreux et malsein. Combien perirent-ils (2)?
Chaque tour étoit composée de cinq étages dont quatre chambres avec cheminée; ces cachots, quoique voûté en pierre, l'étoient encore par une contre-voûte, à l'effet d'intercepter toute communication verbale, de façon que les prisonniers au dessus et ceux au dessous ignoroient s'ils avoient des voisins de leur malheur. Ces cachots étoient fermés par des doubles portes dont la moitié étoient doublées en fer; dans les entre-deux de chaque (our, il existoit des couloirs qui n'avoient aucun jour et dont les issus n'etoient connus que du gouverneur; les portes de communication avoient été condamnées par un mur en pierrre de taille; il étoit apparent qu'il y avoit longtemps que l'on ne s'en servoit plus; le nom des prisonniers, tracé sur le mur en toutes langues et caractère, a confirmé, lors de la démolition, qu'il y avoit eu des victimes renfermées, et chaque étage étoit également distribué.
Que l'on juge si l'aristocratie, à l'époque du \k juillet 1789, avoit eu l'empire, que de milles âmes auroienl été renfermées provisoirement dans cette forteresse, qui y auroient péri faute d'aliments, car ces logements pouvoient contenir quinze mille âmes et autant dans les cours, qui auroient été resserrés sans oser pouvoir se soulever; les canons leurs en auroient imposés. On peut très bien se persuader que ces trente mille âmes'3' auroient péri. C'est ce que desiroit l'aristocratie pour détruire tous les patriotes; mais l'Eternel en a disposé autrement.
* Je joins ici la copie d'une lettre qui fut trouvée dans l'endroit appelé, du règne d'Henri IV, son trésor, servant à renfermer les deniers publics, et qui, depuis, fut un dépôt pour la correspondance secrète des ministres et des gouverneurs. La lettre ci-après prouve l'authenticité de la scélératesse des ministres :
rr Monsieur,
rrJe vous envoi le nommé que vous veillerez de près sans le lui faire appercevoir. Promeltez-
(1) Il est bien évident que cette fosse carrée n'a jamais existé que dans l'imagination de Palloy, du moins avec celte sombre destination. A quoi, d'ailleurs, eût-elle pu servir, même d'après lui, qui vient d'indiquer, un instant auparavant, l'existence d'oubliettes?
l"' Ces allégations sont aussi inexactes que l'orthographe en est incorrecte. Aucun prisonnier, même le plus disposé à l'hyperbole, n'a jamais
songé à articuler de pareils faits. D'où Palloy les eût-il connus?
(3) 11 est inconcevable que le même homme, après avoir décrit exactement la Bastille, ait été amené à affirmer de pareilles inexactitudes. Au lieu des 1 5,ooo, puis des 3o,ooo prisonniers dont il suppose ainsi l'incarcération , il aurait dû se contenter d'indiquer un chiffre maximum de i5o; encore l'eussions-nous accusé d'exagération.
àt.
lui, au contraire, sa liberté; faites le souvent promener sur le bastion, et s'il appercevoit quelqu'un sur les fossés, qu'il reconnût, souvenez-vous de toutes les paroles qui lui échapperont; vous en ferez note sur papier mort, et me le ferez passer, Si, sous huit jours, vous n'entendez pas parler de moi, vous vous en déferez ; que le tout soit remis au Trésor.
Lâches ministres, vous deviez donc au moins secourir le traître de Launay, qui a été si justement puni de ses atrocités dans la place infâme qu'il occupoit!
Tels étoient les billets doux de ces ministres. Demandez au citoyen Dussaulx, ce brave électeur, combien il en a lus, de style pareil, et combien il a pris soin de transporter en lieu de sûreté les livres et papiers qui se trouvoient à la Bastille.
Maudits soient les aristocrates ! Maudits soient les anciens ministres du despotisme et ceux <jui sont contre l'esprit de notre liberté, qui se couvrent du manteau du patriotisme pour mieux nous tromper; défions-nous toujours d'eux, quelqu'attitude qu'ils prennent, quelque contenance qu'ils affectent ; ce sont des harpies dévorantes et de vraies sangsues du peuple. Pour moi, dont le patriotisme est plus solide que n'étoit la Bastille, je leur voue une haine éternelle; que mes concitoyens fassent comme moi; qu'ils consacrent leurs temps, leurs fortunes et leurs vies, s'il le faut, pour les dénoncer à l'opinion publique en observant surtout l'article xn des commandemens patriotiques du républicain, ainsi conçu : Art. xn te ne sois pas délateur injuste, mais surveille les ennemis de la liberté et ne crains pas de dénoncer leur conspiration; tout silence te rendroit aussi coupable qu'eux M.»
Le Plateau portant le modèle de [la] Bastille.
(',<■ plateau provient d'une des portes du pont-levis. Les mains viennent également du fer des barreaux; en gênerai, tous les objets qui composent les plus petites parties de ce modèle sortent des matériaux de la démolition de ce colosse de tirannie; les piramides de boulets viennent aussi des balles de cartouches, et les barils sont faits avec le buils du jardin du gouverneur.
(Bibt. nat., mss., nouv. acq. franç., 3a4i, fs 119-129.)
(1) Tout ce qu'on vient de lire, depuis l'astérisque, se trouve en marge du manuscrit, et comme ajouté après coup. Nous ne transcrivons ces réflexions que comme un spécimen du style déclamatoire de l'époque; quant au prétendu document qui les a inspirées, son authenticité est plus que douteuse;
le nom et la date y manquent, ce qui est invraisemblable ; et , d'autre part , rien n'autorise à admettre que de pareilles mesures aient jamais été prises à l'égard des prisonniers de la Bastille. Pour ne pas accuser Palloy de faux, il vaut mieux penser que sa bonne foi a été trop facilement surprise.
TABLE ANALYTIQUE
Abadie (François-Jérôme d') ou Dabadie, ou de l'Abadie, lieutenant de roi de la Bastille, 98; logement qu'il y occupe, 3i (note 2); ses honoraires, 60; requête qu'il adresse pour être nommé gouverneur, 93 ; — gouverneur de la Bastille (1758-1761), détails biographiques, 93-9/i ; actes de son administration, i34,
Académie des belles-lettres ; membre. Voir Du-