‹ La bataille d'UhdeChapitre 2 sur 6 · ROBERT SCHEFFER · texte numérisé non relu

ROBERT SCHEFFER

Ce fut en juin 1839, raconte dans ses Mémoires le général Raxi, que me fut décerné, après la bataille de Malegnano, l'honneur de commander en chef devant l'ennemi.

Le grand état major, ravi du succès malheureusement tardif de mon artillerie en deux affaires, regrettait de n'avoir pas autorisé tous mes plans. Il accueillit donc le dessein, mis à. l'étude dans mon entourage, de pousser une pointe vigoureuse au Nord-Est, par les vallées de la haute Adda, vers le Tyrol autrichien, avec des batteries très mobiles accompagnées de quelques troupes excellentes. La diversion pouvait réussir. Maîtresse du cours supérieur de l'Adda, cette avantgarde pourrait être rejointe par deux divisions qui déborderaient alors l'aile Nord des forces

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autrichiennes, contraintes de battre en retraite sur Innsbriick, et de laisser la Lombardie, le Pô, sous peine de voir interrompues les communications avec Vienne.

A cette date, bien qu'on ait dit, le grand étatmajor n'espérait pas aussi prochain le succès définitif que l'histoire nomme Soltcrino. Les affluents du Pô, le cours inférieur de 1 Adige formaient un parallélisme d'obstacles stratégiques que les armes adversaires pouvaient longtemps encore défendre. La résistance derrière ces lignes semblait facile.

Mon plan de diversion ne parut pas inopportun. Quand j'eus télégraphié à Milan quel nombre d'hommes suffirait à la tentative, ce message leva les scrupules des contradicteurs. On forma, sur le papier, le corps d'opération, avec ces éléments :

1° La division Morel. Elle comprenait : un escadron de guides, 3o0 hommes ; le IIP régiment de zouaves, 1,800 hommes; cinq batteries montées, 550 hommes et 30 pièces ; une brigade d'infanterie sarde formée des VIP et VHP régiments, 3,500 hommes;

2" La division Bertrand. Elle comprenait : le IX^ dragons, 975 hommes et 1,000 chevaux ; une batterie à cheval, 120 hommes et 6 pièces ; le IP régiment du génie, 1,500 hommes ; une brigade d'infanterie sarde formée avec les XP et XIP régiments, 3,500 hommes ; une compagnie

d'ouvriers militaires à 150 hommes ; les équipages du train et des ambulances, 200 hommes et 150 chevaux, plus 55 mulets.

Enfin, sous mes ordres directs, marcheraient le V^ et le X^ d'artillerie, 2,000 hommes et 90 pièces; deux bataillons de voltigeurs, 1,200 hommes ; un escadron de hussards, 327 hommes.

Les mesures prises, je chevauchai en hâte vers la petite villa qui abritait le repos de mes aides de camp,

La nuit planait, lumineuse. Une joie puérile faisait bondir mes espoirs. J'étais comme ivre. Je parlais haut, sans crainte d'ahurir l'escorte trottant derrière moi.

Au ciel, les sphères pendaient pareilles à d'innombrables lampes bleues, vertes, d'or. Elles ne semblaient pas collées au firmament, mais distantes les unes des autres à travers la profondeur.

Elles me parurent comme les mille flammes d'une basilique énorme allumées par mon sacre. Je serais vainqueur, j'entrerais dans Vienne à la tête du triomphe. Je soumettrais la Bavière, la Prusse. Le Te Deum diviniserait mon action. Les villes illumineraient à ma gloire. Car je me sentis fort. A peine âgé de quarante-deux ans, je tenais la chance de faire paraître mon génie devant la face du monde.

Malgré le déboire sentimental inévitable entre un homme mûr accaparé par de grands soucis

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ambitieux et une adolescente qu'avait, un instant, éblouie la gloire de mes croix, de mon uniforme, j'associais à ce triomphe ma jeune femme. Pourrait-elle demeurer indifférente, Edith, et triste, ainsi qu'elle se montrait depuis plus de deux ans, lorsque je réaliserais de la sorte ses grands espoirs de fortune? Elle oublierait les petites désillusions puériles, les idées de romance; elle m'aimerait victorieux, fort, illustre. Et ce serait un renouveau d'émotions délicates : son repentir, mon pardon, notre étreinte. Le roi Salomon ne fut-il pas aimé passionnément jusqu'au bout de sa vieillesse, par tant de femmes, pour sa puissance?...

Ces rêves continuèrent. J'avoue cependant que les préoccupations stratégiques l'emportaient. Les peines de cœur de la petite mère m'intéressaient moins. Trop d'amantes usent, au temps de la jeunesse, la vigueur de notre passion, pour qu'elle demeure la reine des pensées graves ou ambitieuses, au temps de l'âge mûr.

Je me souviens que nous courions sur une route pierreuse. De maigres arbustes se décharnaient le long des haies d'épine, clôture de vastes champs où broutaient les chevaux de mon artillerie. Les soldats fumaient autour des feux. Beaucoup dormaient déjà, dans leurs manteaux bleus, les pieds nus, sur des litières de maïs. Vers une voiture de cantinière, il y eut des rires, de grandes claques sur les reins, des refrains obscènes, un

remuement métallique de sous. J'aperçus à la cime d'un pli de terrain les silhouettes des caissons, et la lueur du sabre aux mains de la sentinelle. Alors j'évoquai soudain les idées animant la veille de ce garçon.

Son attitude me parut triste. Il marchait le long des affûts, réglementairement. Ses basanes lui pesaient aux jambes. J'eus une envie extrême de voir sa figure, et je poussai mon cheval sur le talus. Me voyant venir, l'artilleur s'arrêta net, rectifia la position. C'était un homme solide. Sous le plastron noir, sa poitrine bombait entre les deux rangs de boutons fourbis.

— Tu penses à ta belle? demandai-je.

Il sourit, content que ma première parole ne fût pas une réprimande ; mais je dus répéter ma question.

— Non, mon général.

— A quoi penses-tu donc?

— Je ne sais pas ; à rien.

— Allons... allons! Tu ne veux pas le dire. Hein, quel beau pays?

— Oui, mon général.

— Demain, nous partirons pour un plus splendide encore. Tu verras les montagnes du Nord, l'Alpe immense, les neiges des sommets. Tu entendras le chant des cascades... Tu pourras en raconter des choses en rentrant chez toi. D'oij es-tu?

— De Roubaix, en Flandre.

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— Ah ! ail !... un pays noir, sale, triste ; il y pleut toujours. Tu travaillais dans les filatures?

— Oui, mon général.

— C'était plus triste qu'à présent, hein? Te voilà un beau soldat maintenant, un soldat glorieux. Tu cours à cheval par de fraîches campagnes, sous un clair soleil. Ça vaut mieux que de pousser la navette tout le jour, dans un atelier puant, avec la migraine à la tète et les pieds dans l'eau. Réponds ?

— C'est long, sept ans de service, mon général !

— Tu préfères sept ans d'atelier ?

— Je ne dis pas ça...

— Mais tu le penses.

— Non, mon général. Oh ! non, mon général.

— Tu as eu peur quand la batterie a donné?

— Ce n'est pas à dire. Pour ça, non. On est des hommes, dans le régiment. On sait ce qu'il faut faire...

— Oui, oui, vous êtes de bons soldats, tous... Allons... Demain on va commencer une fameuse promenade au Nord, à travers la riche Lombardie ; tu verras, tu verras, des prairies grasses, des troupeaux nombreux, et le grand lac au bas des montagnes nacrées. Dans huit jours, nous aurons atteint la Valteline. Nous marcherons au milieu des vignes, des mûriers... Et quels vins on va boire, ah! ah! mon garçon 1... Quels vins !

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— Oui, mon général !

— Allons, bonsoir. Quand finit ta faction ?

— Dans trois quarts d'heure.

— Tu n'as pas sommeil?

— Un peu, mon général...

— Tiens, voilà cent sous, pour te tenir en éveil. Vive la France, mon garçon ! Tu t'appelles?

— Hubert.

Je laissai le gaillard ravi de sa chance. Mais son médiocre enthousiasme me fit réfléchir à la tâche qui cessa de m'apparaître aussi simple. Je m'étonnai et je regrettai presque d'avoir convaincu les généraux, d'avoir étonné Mac-Mahon et fait sortir Forey de son flegme. Je me revis, traçant à coups de crayon bleu, sur la carte, l'itinéraire, qui remontait l'affluent du Pô, vers le bord oriental du lac, pour reprendre, ensuite, le cours supérieur de cette rivière jusque la ville de Sondrio, à travers la montagneuse Valteline. Je blâmai mon audace, l'éloquence inopinée qui m'avait saisi pour décrire la sympathie des populations, la facilité du ravitaillement par bateaux, le long de la basse Adda, du lac, de la haute Adda, dont nos régiments ne quitteraient pas les rives. Trouverait-on à Lecco des embarcations pour transporter l'artillerie, les équipages, les approvisionnements ? Les troupes accompliraientelles les étapes prévues de vingt-cinq kilomètres quotidiens, pendant huit jours? Que penser du

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commandement : de Morel, ce cuirassier méprisant à stature maigre ; de Bertrand, ce balourd, ce sournois. Les généraux sardes s'accommoderaient-ils de fournir avec leurs effectifs la stabilité des lignes secondes, tandis que la gloire des assauts resterait aux zouaves, le mérite du combat à mon artillerie, et l'amusement de la découverte à nos dragons^ à nos hussards, à nos guides ?

Quinze mille vies humaines dépendaient à cette heures de ma netteté d'esprit, avec leurs espoirs et leurs rivalités. Ce parut lourd.

En Crimée, déjà, l'occasion s'était offerte, pour moi, de faire prévaloir mon initiative. A la fin de la première attaque de 3Ialakoff, alors que nos troupes vaincues rentraient en désordre derrière les bastions, sans que je le pusse savoir, des essaims de Cosaques apparurent soudain sur la plaine où mon régiment stationnait, protecteur lointain d'une aile gauche. Je me rappelai mon émotion, lorsque Ton vint m'avertir, et comment je sortis sans coiffure, sans armes, de la masure 011 je sommeillais à tort. Ces points noirs mobiles dans la terre brunâtre, ces points courants se multipliaient comme les gouttes d'une pluie commencée, qui devinrent flaque, étang, lac ; ils grandirent jusqu'à paraître distincts, hommes et chevaux, tandis que nos commandants accourus demandaient des ordres, tandis que je me récitais, stupide, le texte du service en campagne sur la

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formation en carré par faces de compagnies, par faces de bataillons, et ne parvenais point à écouter utilement ma mémoire.

En cette minute de Crimée, la sueur avait inondé mon torse, mon front, et au hasard j'avais balbutié l'ordre de formation par faces de compagnie, sur la plus grande étendue. Aussitôt j'avais compris ma faute. L'ennemi débordait partout. Il allait se répandre entre les carrés, les défoncer deux par deux, la nature vallonneuse du terrain empêchant les salves de croiser leurs feux. Mais déjà, les commandants, au galop, avaient rejoint leurs unités. Il n'était plus temps de me démentir. Pourquoi ces absurdes Cosaques se divisèrent-ils en autant de fractions que de carrés, au lieu de les écraser successivement? Je le compris ensuite. Leur but était de franchir au plus tôt notre ligne, pour tomber sur la déroute dévalant derrière nous et que j'ignorais. Donc ils ne purent s'attarder à des combats partiels, et la règle du jeu de guerre leur ordonnait bien d'anéantir en un coup l'ensemble de la résistance.

Ils n'y parvinrent pas. Fauchés par les salves tirées court, les rangs de chevaux culbutèrent. Les secondes lignes vinrent crouler sur les premières. Quand l'infanterie russe se fut précisée sur l'horizon, l'aspect du désastre l'immobilisa. Ainsi, par la faute de ma torpeur et de ma surprise,, j'avais sauvé d'une charge terrible et de l'extermination deux brigades françaises en re-

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traite. Gela me valut une réputation de stratégiste et le bicorne de général. Mais mon plan si travaillé pour une campagne de Prusse acheva de moisir dans les cartons du ministère.

Évoquant ce souvenir, mon trouble et mon erreur, je me demandai anxieusement, sous ce merveilleux ciel italien, si, l'heure venue, de pareilles hésitations ne détruiraient pas ma force. Toutes les objections surgirent, s'assemblèrent, aussi nombreuses que les Cosaques de Malakoff, pour me dire ma folie, pour me persuader qu'un génie malicieux s'était introduit en moi, avait parlé pour moi, devant l'état-major, afin de me perdre.

Les maires de Lombardie obéiraient-ils au télégraphe leur prescrivant de réunir sur des péniches les tonnes de blé, de tenir prêtes les têtes de bétail, les barriques de vin, les sacs de légumes, les amas de fourrages? Les pointes de la cavalerie autrichienne ne couperaient-elles pas, pour des jours entiers, les communications et le ravitaillement dans un pays dépourvu de chemins de fer, et, malgré la marche victorieuse, le long du Pô, des divisions impériales?... Par cette sécheresse de juin, le cours de l'Adda allait tarir sans doute ; et notre voie de ravitaillement ne prêterait plus assez d'eau aux remorqueurs. Le halage par chevaux doublerait la durée du transit pournos munitions d'actillerie.

Aucune de ces questions ne se put résoudre de

manière favorable dans mon esprit. J'eus hâte de rejoindre mes aides de camp et leur louange amicale. Par avance, Morel m'effrayait aussi avec sa froide ironie de sabreur méprisant les sagesses de la stratégie. Je redoutais la jalousie fielleuse du général Bertrand, mon aîné de beaucoup, de qui tous les passe-droit avaient jauni la graisse. La route s'allongeait encore parmi des champs d'hommes étendus. Des lumières transparaissaient, roses, aux fenêtres des fermes. On veillait, ici et là, autour des blessés, autour des bouteilles. Les sentinelles dormaient debout, frissonnantes. Les bouquets de baïonnettes, à la cime des faisceaux en ligne, miraient la lueur de la lune. Dix heures sonnèrent à un clocher dans la vapeur nocturne. Je vis un voltigeur ivre, ronflant sous une voiture régimentaire, et un petit chien bichon qui lapait contre l'homme les traces de vomissure. Trois lieutenants débraillés s'effacèrent à mon passage, pour abandonner au milieu de la route une malheureuse qui se rajustait en hâte. Il y eut encore une série de canons, et leurs affûts dans une luzerne ; puis d'interminables files de chevaux couverts avec des manteaux contre le froid de la nuit, sous la garde de hussards en bonnets de police. Enfin les deux lanciers, tête du peloton, tournèrent à gauche. Nous franchîmes une grille de bois. Mes aides de camp parurent sur le petit perron. « Partons-nous, mon général? — Demain matin. — Quelle chance I

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Tu vois, je gagne tes cinq louis, Arbour ! » Assailli de questions, d'empressements, je dus leur répondre. Il y avait une volaille froide et des bouteilles sur un drap de lit très propre, cachant la table. Le diner pris, je priai qu'on développât les cartes. On les fixa contre le mur avec la pointe de couteaux à dessert, au grand effroi du maître de la maison qui emporta prudemment la pendule empire de la cheminée.

Nous refîmes l'itinéraire des troupes. Les quatre bougies diminuèrent dans le candélabre que, à tour de rôle, les jeunes gens tenaient contre la carte. Un crayon à la main, le lieutenant Arbour marquait les points d'étape et de grande halte, d'après les indications économiques qu'Heichmann, capitaine de hussards et alsacien, traduisait d'un livre allemand.

Garamond, capitaine de cuirassiers, ne cessa point d'écrire toute la nuit sous ma dictée, entre les restes de volaille et le pain.

Se consacrant aux chiffres, le major Becque mesurait la longueur des colonnes en marche, calculait le temps de passage sur les ponts, celui de la pose du télégraphe, des haltes obligatoires; approuvait ou désapprouvait le choix des gîtes d'étape, d'après les considérations sanitaires.

Je crois bien que pas une fois, dans cette nuit fiévreuse, l'un de nous ne parla longuement de l'ennemi, ni de bataille, tant, pour les choses de la guerre, l'art des préparations l'emporte en va-

leur évidente, dès que l'on approche les probabilités du conflit. Amener sur le terrain de lutte, demain ou dans huit jours, un soldat sain, que la chaussure ne blesse pas, ni le harnais, qui a pu suffisamment se nourrir, dormir, se réjouir même, qui ne garde point de rancune contre ses chefs à cause de fatigues excessives, qui ne vit pas son camarade atteint de maladie décourageante, qui possède le sens de sa vigueur, de sa dignité et la certitude de sa victoire, que l'harmonie des mouvements militaires au cours de la marche put édifier sur l'intelligence de ses chefs et munir de confiance, préparer son corps et son âme, en sorte que le combat ne lui semble qu'un épisode bref de l'étape : tel fut l'espoir du travail qui occupa cette première nuit de commandement. Nous parlâmes plus de viande et de guêtres que de canonnades. La colique des chevaux excita notre souci. L'héroïsme fut, ce soirlà, d'établir un compte d'épicier et d'apothicaire fort exact.

Il me faut dire que j'étais soutenu dans cette tâche par mes jeunes amis. Bien qu'il dût leur eh coûter, à cet âge, d'admettre ces apparences delà guerre et de la gloire, aucun de mes aides de camp ne se déroba. Moi, je les plaisantais, disant : « Oui, oui ! atteindre le premier la cime de la redoute ennemie, un drapeau dans une main, le sabre de l'autre, avec une noble égratignure au front, voilà, mon cher Arbour, ce que vous ima-

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giniez de la guerre, avant Polytechnique. Ditesmoi donc, héros en herbe, combien de temps huit cent trente-sept chevaux peuvent pâturer sur deux hectares d'avoine verte jusqu'à ce qu'il ne reste plus de ce fourrage; et vous^ chevalier des croisades, hoir des Garamond, veuillez écrire, je vous prie, l'ordre de faire parvenir, à Lecco, pour le service vétérinaire, avant quatre jours, les seringues et autres accessoires destinés à l'amélioration de la colique chevaline que la verdeur du fourrage pourrait bien produire. Au lieu de vous endormir, capitaine Heichmann, veuillez rédiger un questionnaire allemand-français, à l'usage des chefs de patrouilles qui arrêteront les Autrichiens, pour connaître de ceux-ci où leur service d'artillerie installa ses points de maréchalerie et ses forges. Monsieur le Major, multipliez, je vous prie, par le quart du nombre total des hommes, la dose, en centigrammes, de quinine utile à une fièvre moyenne venue de l'excès de fatigue... Là, là, Messieurs les Héros elles Conquérants... »

Ils ne s'impatientèrent pas, malgré leurs belles bottes, leurs éperons, leurs tuniques à ors, leurs hausse-cols de cuivre fourbi. Tout rasé, pareil de figure à un jeune prêtre, en dépit de l'ordonnance, dans son habit d'artilleur noir et rouge, Arbour s'appliquait en tirant la langue, comme au collège. Quand Garamond se levait, cela faisait un bruit de ferrailles terrible, et la pièce de-

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venait toute petite à cause de sa taille, de son nez monumental, de ses durs cheveux noirs plantés sur un front à grosses rides. Insolent et bâilleur, Ileichmann traînait sans bruit les vingt courroies de sa sabretache, son fourreau courbé, et rajustait un monocle carré dans son œil gauche, très las. L'aide-major Becque, blond, tout timide, aux mains caressantes, plaignait les hommes d'une voix douce, voulait qu'on rognât un kilomètre sur l'étape, qu'on ajoutât plus de viande aux rations...

«Mon Dieu, les pieds, leurs pauvres pieds, hein ! mon général, y pensez-vous? Trente kilomètres par jour, toute une semaine, et on leur a distribué aujourd'hui des souliers neufs... Le cuir va se plier sur les tendons en écorchant, et que faire, que faire?... »

Garamond cria : « Qu'ils marchent sur les mains la moitié de l'étape, alors ! Quoi !... Fautil encore changer l'horaire, mon général? Quand il aura cent moignons à amputer, ce niajor-làl... Hein! sa figure? »

L'aube pâlit les fenêtres. Le dernier hussard emporta la dernière enveloppe. Nous nous assoupîmes...

L'entière émotion du jour se réduisit en une fatigue de plomb. Les signatures données, je sentis mon être s'alourdir, se pétrifier, s'écrouler. Rien ne m'importa plus. Trop d'oubhs notables se dressèrent devant ma mémoire pour que je

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pusse les réparer à cette heure. Du froid franchit les murs. Je déhoutonnai ma tunique et gagnai, chancelant, le lit d'une pièce voisine. Mon lancier acheva de tirer les bottes à un dormeur.

Dans un matin gris, pluvieux, le bruit des pas fantassins aplatissant les pierrailles de la route m'éveilla. Je ne reconnus pas la chambre, blanchie de chaux, ni les fleurs de papier sous globe aux flancs d'une Vénus en plâtre, ni le calicot blanc des rideaux emplis de clarté mate. Le lit de sapin cria sous mon effoi't. Je fus en chemise à la fenêtre.

Par une fente des rideaux, j'aperçus mes voltigeurs qui défilaient. Une pluie fine noircissait leurs brandebourgs jaunes, les glands des bonnets de police, et je remarquai tout de suite qu'ils portaient leurs souliers neufs aux courroies du havresac. Cela me mit en fureur. Je ne vis plus la longue masse rectangulaire du bataillon, ni les points de feu au bout des pipes, ni le capitaine qui marchait en déchirant avec les canines une bouchée de pain. Qui avait méconnu mes ordres? Mes lettres n'étaient donc point parvenues à la brigade! Alors, comment avaientelles pu parvenir aux divisions Morel et Bertrand? J'ouvris la porte, je hurlai le nom de mon ordonnance, qui accourut, les pieds nus sous les basanes, en boutonnant sa braguette.

— Mon général?

— Ahl tu dors, toi, tu dors! Allons, ouste! Tu te rendras à la police en arrivant. Ça t'apprendra, mon gaillard. Tu seras de corvée... Pour l'instant, mes bottes, ma culotte, mon bazar, et au trot !

Néanmoins, je courus à la glace afin de voir si ma figure convenait à la dignité nouvelle. Les plis de ma face, depuis les narines jusqu'aux commissures de la bouche, lui prêtaient un air ascétique. Ma moustache aiguë, cirée, mes mèches de tempe un peu crépues, mon impériale grisonnante encadraient auslèrement l'ovale osseux du visage. Rasé, lavé, en peu de minutes, je bouclai mon col de satin sur ma chemise de flanelle, j'entrai dans ma culotte rouge, dans mes bottes à l'écuyère, je m'enfermai dans le capiton de ma tunique, dans le ceinturon, et plaçai sur l'oreille le minuscule képi en usage, alors.

Ra, ra, ra, ra. Le pas des hommes continuait à battre la pierraille; un pas mou de chaussures vieilles. Le deuxième bataillon passait, au moment oij je sortis. Je fis signe au commandant de me rejoindre. A cheval, ayant rassemblé les rênes, je lui dis :

— Pourquoi ces hommes n'ont-ils pas aux pieds les chaussures neuves, commandant?

— Je pensais, mon général...

— Pardon, pardon... avez-vous reçu les ordres? Oui.. Alors?... Eh bien, commandant, vous allez me faire le plaisir d'arrêter la colonne et de

faire changer les cliaussurcs dans le fossé. D'ailleurs, cela va permettre le passage sur la route du 5® d'artillerie, qui doit rejoindre les hussards, avec les pontonniers, et garnir les positions dominant TAdda. Je vous en prie, il faut considérer les ordres ainsi qu'une chose utile, et non comme un caprice plus ou inoins bizarre de l'état-major. Si je tiens à ce qu'on inaugure les souliers neufs, aujourd'hui, c'est que nous avons peu de chances d'engager à présent un combat sérieux, et que les hommes peuvent supporter, sans conséquences désastreuses, cette gène ; tandis que, parvenus en ValteHne, nous pénétrerons dans la zone de combat; et alors, les chaussures étant brisées, adaptées aux pieds, par cinq jours de marche, le soldat se trouvera sans fatigue à l'heure du feu.

— Oui, mon général. Je vous prie d'excuser un oubli.

— Bien, bien; allez... Vous tenez votre itinéraire, n'est-ce pas? Les voltigeurs descendent par les chemins et les sentes, l'artillerie par la route, et la cavalerie par les prés. Nous devons être tous, en vue de l'ildda, vers onze heures du matin. Les hussards auront averti si l'ennemi occupe cette rive droite, ou s'il a continué le mouvement de retraite. Ne vous préoccupez de rien jusqu'au village de Vincio; là vous faites un à gauche, en obliquant vers les berges... En cas d'attaque : un rideau de tirailleurs, et répondez

seulement au feu ; sans commencer... Les ordres viendront alors...

— Parfaitement, mon général.

Le vieillard rejoignit au galop sa tète de colonne. Une demi-heure plus tard, passant avec les pontonniers, je vis mes voltigeurs se reciiausser sur la pente du talus, derrière les faisceaux.

Peu à peu, le matin s'éclaira. Un vent doux caressa mes lèvres. Les sabots de Neptune, mon cheval d'armes, frappaient un sol ferme. Je quittai la route, y laissant le cri des roues d'artillerie, le cliquetis des ferrailles, le demi-sommeil des conducteurs dandinés dans leurs manteaux par l'échiné des montures poilues.

Alors seulement je songeai à l'ennemi.

Depuis la surveille, il battait en retraite, pour des rassemblements derrière l'Adda, Je ne me souciais point de passer quand même la rivière, ni de me mettre sur les bras le gros de l'armée autrichienne," à qui l'empereur réservait un sort. Ma tâche n'élait pas de m'en prendre à celle-ci, mais d'atteindre au plus vite le lac de Côme, le Nord, où les approvisionnements du pays et la facilité des, transports par eau assureraient la base de mes opérations en Yalteline. Là, je comptais sur le choc d'un corps de défense, dans les parages de Sondrio, capitale de la province, ou peut-être même vers le col de San-Marco, si l'on faisait diligence pour m'interdire l'accès de

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la Haute-Adda. Jusque ce point, je n'attendais que des escarmouches, de brefs engagements contre des garnisons rejoignant l'armée en retraite, à moins que, de Bergame, un général accouru ne tentât de me couper la route vers le lac. Notre promptitude pouvait soustraire le destin à cette aventure. De toutes parts, le pays soulevé en faveur de Victor-Emmanuel chassait la tyrannie vaincue à Palestro et à Magenta. Un espionnage universel nous instruisait de chaque pas de l'ennemi. Pavoises aux couleurs françaises et piémontaises, les villages accueillaient par des ovations nos avant-gardes. Il semblait improbable que l'état-major de Bergame tentât une attaque hasardeuse contre notre flanc dans de pareilles conditions, et en rase campagne. D'ailleurs, on disait que nos amis, les Garibaldiens, occupaient déjà cette ville.

Néanmoins, je réglai l'ordre de marche en telle sorte que l'aile droite confiée à la division Morel pût devenir, par face 'à droite, la première ligne d'une disposition de bataille, dont mon artillerie formerait le centre, la division Bertrand le gros et la réserve.

Les trois corps devaient se joindre prèsdeCassano, le lendemain matin.

Là, les pontonniers installeraient leurs bateaux, le passage. La division Morel, la plus mobile, traverserait aussitôt l'Adda, et formerait soit l'aile droite de marche vers le lac, soit

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le front de bataille par face à droite, en cas de démonstration ennemie. Derrière Morel, je passerais avec les voltigeurs, l'artillerie, mes hussards, centre de marche, ou de bataille La division Bertrand resterait sur la rive droite, formant l'aile gauche de marche, ou, par face à droite, le gros et la réserve des lignes de bataille. Le petit nombre des troupes ennemies, s'il en restait encore autour de Bergame, permettait cette séparation des forces. Mes deux divisions en marche sur la rive gauche comptaient dix mille hommes, nombre supérieur certainement aux unités autrichiennes disponibles, car leurs garnisons du Nord devaient se mettre en route déjà pour se concentrer à l'Est, vers le lac de Garde, oiî se jouerait l'acte prochain du drame.

Ayant trotté plusieurs kilomètres avec ces images claires devant les yeux du cerveau, je repris l'assurance. L'Italie du Nord m'apparut comme un vaste plan où je vis mes régiments, mes escadrons et mes batteries évoluer ainsi que des traits d'encre menés, par ma main sûre, d'un point à un autre.

Alors il me souvint d'un grand tableau qu'Edith, lors de nos fiançailles, avait admiré. Il représente, dans je ne sais plus quel musée de France, César chevauchant à la tète des légions sur le sol des Gaules. Les enseignes et les aigles se dressent derrière sa tête ; puis toute la forêt des lances sur une étendue de casques étince-

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lants. L'artiste fait une seule masse du conquérant et de ses troupes. Ils forment un corps formidable hérissé de fer ; et ce corps ne semble que le geste énergique répondant, à la pensée inscrite entre les sourcils rejoints du maître.

« Vous aussi, serez César... », m'avait dit l'enfant, avec une religion si naïve pour ma stature, que j'en fus ému à pleurer.

De ces émotions passagères naît souvent la parole qui détermine le sort. On sent une autre âme affectueuse imprégner notre âme. La vibration sensuelle, inconsciente, de la jeune fille, provoque la vibration de nos nerfs réveillés. Réellement la séductrice pénètre en nous avec sa tiède langueur. Elle amollit la raison qui résiste. Et cette défaite du cœur viril anéanti semble si délicieuse que l'on abandonne le restant de sa vie pour payer l'ineffable seconde.

Nous nous fiançâmes de la sorte, devant l'effigie de César, Edith et moi.

Ce que je prévis sur le malheur d'une telle union, au moment où cette émotion me gagna, s'est réalisé.

Ce matin de guerre, je pensais cependant le péril fini.

Le soleil dora les brumes. Les nues s'enfuirent. Je foulais la prairie claire, oii du bétail immobile s'espaçait. Une somnolence alourdit mes paupières. Tout se voila. Le chant des insectes, le tendre chuchotement de la brise, le

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trot de l'escorte me bercèrent. Il sonna une heure délicieuse dans le frais matin.

Soudain, un chant monta des creux. Ce fut la gaie chanson de la Casquette, que mes voltigeurs avaient apprise des zouaves. Du nord, une clameur répondit au refrain. Et, de l'Est, une voix très proche lança :

Partant pour ]a Sjrie, Le jeune et beau Dunois S'en vint prier Marie De bénir ses exploits!

L'armée entière s'éveilla. Dix mille bouches se saluèrent. La division Morel approchait, venue par des chemins différents. On allait se joindre. De la prairie nous n'apercevions rien que le bétail nombreux et Tétendue de l'herbe, la silhouette lointaine d'un pâtre attentif. Mes lanciers se redressèrent sur la selle, surgirent plus de la tente roulée contre les fontes, montrèrent au jour leurs plastrons jaunes, leurs aiguillettes, les pompons des schapskas.

— Nous voici en route, dit Arbour. On se sent gais.

Debout sur les étriers, Garamond chercha les régiments. Ils serpentaient au fond des routes. On n'en reconnut point. Mais les voix grandirent, envahirent l'air, gravirent la beauté du ciel. Nous trottâmes sous une voûte de chansons vibrantes, aux bouches invisibles. Le pays se dé-

24 LA BATAIILK D UHDE

roulait immensément, joli, avec de petits bois frisés, des ruisseaux, des plantations de maïs, les blancheurs futures des maisons

Le cuirassier, lançant son cheval, nous dépassa. Du soleil s'appliqua contre son casque et sa stature. Les mottes sautèrent sous le galop. Il parcourut l'espace. Heichmann aussi se réveillait, un peu surpris des brandebourgs de son dolman vert, de sa veste à l'épaule, des aiguillettes, du gland du kolbackqui frôlait sa tempe. Il replaça son binocle carré dans la grimace de l'œil, et bâilla.

— Mon général... un cigare vous plairait-il?

Il en lira de ses fontes et poussa vers ma botte son arabe blanc, nerveux, aux naseaux troussés.

Arbour ne fumait pas. Nous causâmes gaiement. Devant nous, l'énorme Garamond faisait de la fantasia, sorte de Saint-Georges formidable dans les lueurs de l'armure, parmi les cris du cuir et du fer. Les bêtes de l'escorte hennirent, s'ébrouèrent ; les petites flammes des lances allumaient leurs couleurs; et, comme nous finissions d'atteindre le faîte d'une molle pente, l'armée entière se révéla, hérissant les chemins de ses têtes serrées.

Les roules sonnèrent sous le passage de l'artillerie, parmi le claquement des fouets courts. Dans les prairies, les hussards allaient au pas, derrière leurs chefs dorés ; et vers notre gauche, par les sentes d'un terrain incliné, descendaient

les zouaves de la division Morcl, au pas accéléré, l'arme à la bretelle, chantant par dix-huit cents bouches :

As-tu vu la casquette, La casquette !

Comme une invasion d'eaux rapides, ils coulèrent par tous les sentiers, ils sillonnèrent les luzernes, ils ponctuèrent de leurs chéchias rouges la verdure. A Thorizon, les batteries montées trottèrent. Ensuite, les bonnets des guides débouchèrent d'un hameau avec une fanfare, une poussière blanche ; et, la lourde infanterie sarde, carrée, coiffée de plumes, lança une sonnerie barbare aux échos, en sortant dun bois de frênes.

A travers la plaine unie, embue par les vapeurs de la rivière, cette foule symétrique et sonore progressa. Du soleil éclairait des lames. Les chevaux blancs brillaient au milieu des pelotons. Brusquement, une courte fusillade pétilla devers l'Adda, encore drapée de ses brumes pâles. Arbour piqua des deux pour aller reconnaître l'action.

Je pesai sur la bride. Neptune se fixa. J'étendis les bras. Ils continrent l'apparence totale de l'armée, avec ses voltigeurs à dextre, la noire artillerie devant ma poitrine, sous mes aisselles; les zouaves rapides, à senestre, dépassant l'énorme carré d'infanterie sarde et l'escadron en

26 LA BATAILLE u'uilDE

bonnets à poil des guides arrêtés sur les jambes impatientes des montures.

Toutle mouvement sefigea parles routes, dans les sentes, au bord des prés, parmi les verdures et le long des avoines jaunissantes. Les chants s'étaient tus au premier cri de la poudre. Isolément des hussards galopèrent.

Comme Arbour ne revenait pas, j'avançai jusqu'au talus de la route, contre la halte des batteries. Un artilleur leva son visage rond et pointillé de rousseurs vers moi. Il passa de la pâleur sur ses yeux bleus.

— Donne-moi du feu, dis-je.

Sa main tremblait en fouillant les plis du manteau.

— Voilà, mon général.

— Tu n'as pas trop chaud, là-dessous? Moi, je retirerais le manteau, à ta place. Le soleil va te cuire, mon garçon.

Les autres conducteurs riaient; le lieutenant ordonna de plier les manteaux. Le calme de mes ordres, cette occupation machinale les reprirent à la peur de la mort. Ils roulèrent les étoffes bleues, les fixèrent dans les courroies de la selle, selon l'ordonnance.

— Allons, faites-moi de beaux paquets.,, là... Tous les plumets rouges et pleureurs se penchèrent. Il s'éleva une odeur d'écurie, de tabac.

— Allons, allons, dis-je encore. Qui est-ce qui laisse éteindre sa pipe, là? Oui, mon gros...

pourquoi laisses-tu éteindre ta pipe? Secoue la cendre, donc !

Un feu de salve déchira ma phrase. D'abord, j'avais cru à des fourrageurs d'arrière-garde rencontrés au porche d'une ferme par les pelotons de hussards. Cette persistance du feu m'inquiéta. Je touchai de l'éperon le flanc de Neptune et me portai en avant. L^escorte trotta. Heichmann, Becque et de Garamond me rejoignirent. Les vapeurs des fonds cachaient le village. Je ne distinguai rien, par-dessus les plantations des régiments. Le silence s'appesantit sur l'armée immobile, sur les plumets de l'artillerie, sur les bonnets de police des voltigeurs.

Un autre feu roula, et toutes les oreilles des chevaux se dressèrent, s'abaissèrent. Puis il n'y eut plus que le bruit de l'escorte au galop, côtoyant, derrière moi, l'interminable serpent des attelages, des caissons, des prolonges, des forges mobiles, des voitures régimentaires. De nouvelles nuées envaiiirent le ciel. Une goutte de pluie tomba sur mon nez. Pareils à de fines statues équestres, les capitaines, de distance en distance, sur la crête du talus, marquaient la tête des batteries, et à mon passage, ils interrogeaient, du regard, nos yeux.

Je me rappelle tout ceci fort exactement parce que j'eus alors le sens effroyable de ma faiblesse. Sans autres ordres que les miens, sans autre désir que le mien, ce peuple en armes, pro-

28 LA BATAILLE d'lHDE

longement de ma pensée, bras de ma vigueur, allait encourir la mort. Une minute tragique se prolongea. Sous la nuée cachant le soleil, l'air et le silence frissonnèrent. Du vent agita les plumets écarlates. Les têtes se tassèrent dans les cous ; et je sentis même, malgré le galop du cheval, et les sursauts du corps, le froid me parcourir l'échiné.

Aussi loin que portait ma vue, des hommes, des hommes immobiles et rangés, des hommes graves, attendaient, de mon geste, leur destin; des hommes petits et sveltes, plastronnes de galons jaunes, guêtres; des hommes grands et lourds, à poitrines noires, surmontés de hauts shakos, et juchés sur les chevaux velus; des hommes brillants, à l'attitude intelligente, le menton sur le cuivre du hausse-col ; et des hussards voltigeants, et, jusqu'aux limites du sol, des masses rectangulaires de vie humaine, des masses de souvenirs, d'espoirs, des émotions de fils et d'amants, de jeunes cœurs attendant toute félicité de l'existence. Parla verdure des prairies, entre les blondeurs des moissons, et dans les cavités des routes, cela perpétuait des masses frémissantes.

« Le meilleur, pour leur peine, est encore, me dis-je, de gagner promptement la bataille : c'est épargner des morts, des blessures, les désespoirs... »

Mais alors le scrupule de ma faiblesse m'en-

LA. BATAILLE d'l'HDE' 29

valiit. Que pouvais-je? J'ignorais tout de l'ennemi. Mes informations n'avaient point prévu cet arrêt de la marche surl'Adda. Durant la nuit, les Autrichiens avaient dû faire repasser des forces sur notre rive, pour couvrir leur mouvement de concentration à l'est des eaux. Evidemment leurs troupes occupaient la petite ville dePaulo, elles hussards du service d'éclaireurs se heurtaient à leurs avant-postes. L'ennemi avait-il du canon ; et la hataille allait-elle s'engager en règle, ou hien un bataillon sacrifié avait-il l'ordre de tenir là jusque la fin des mouvements exécutés au delà de la rivière ?

Le tourbillon d'un galop se projeta jusque nous ; et un aide de camp, à bicorne, à plumet bleu, mena son cheval contre le mien. Essoufflé, il salua. Le général Morel l'envoyait avertir que ses batteries pouvaient prendre position de manière à battre la partie Ouest de la petite ville.

Je priai d'attendre un instant ma réponse et de chevaucher près de nous. Pourquoi le lieutenant Arbour n'expédiait-il pas une estafette, si le^ouci de rendre un compte exact des choses le retenait sur la ligne de feu? Etait-il tué, blessé?

Garamond comprit mon impatience et fila vers les avant-gardes, à son tour. Déjà l'on apercevait, dans les brumes et la fumée, le clocheton d'une église, les tuiles des toitures, les arbres des jardins. Une gerbe d'incendie jaillit d'une

30 LA BATAILLE d'lHDF

grange ; puis, en avant de la ville un crépitement (le flammes courtes déchira les flocons de fumée. A l'Ouest, une détonation d'artillerie ébranla Tair. L'ennemi arrêtait le corps du général Morel. Je fis halte.

— Partez, monsieur, dis-je à l'aide de camp. Que vos batteries ouvrent le feu. Ici un bataillon de voltigeurs va reconnaître les approches au Sud du bourg, et à l'Est. Priez le général Morel de me tenir au courant par estafettes.

Le jeune homme tourna bride et enleva sa bête... Je dis au capitaine Heichmann de courir jusqu'au commandant du bataillon le plus proche de l'ennemi afin de lui prescrire une attaque prudente, une attaque de reconnaissance aussi rapide que possible. Heichmann s'en alla sans trop de hâte, tâchant de voir, incertain de la position des troupes; et Fimpatience me fît hausser les épaules.

Mais Arbour parut, tout souillé par récuras de son cheval. Les hussards avaient rencontré la fusillade près de Paulo et tenté d'abord le passage^rYite, ils avaient dû battre en retraite derrière une compagnie de voltigeurs intelligemment déployée pa' un capitaine aux premiers coups de feu. 31&.mtenant, les tirailleurs se canardaient à distance. Il y avait douze hussards hors de combat, dont six tués. Le brave garçon en gardait de la pâleur. Il ne retrouvait pas sa respiration. Pour lui, les Autrichiens devaient

être au nombre de cinq à six cents, avec une batterie et des uhlans.

— Mais ils sont fous ! criai-je. Nous allons les faire déborder par la division Morel. Monsieur le major, ordonnai-je à Becque, veuillez rejoindre au plus vite le fanion du général Morel. Priez qu'on mette en marche, soit la cavalerie, si on le peut, soit de l'infanterie défdant au pas accéléré derrière la protection des batteries,. de façon à déborder le Nord du bourg. Je crois que ces terrains sont en éteule, là; l'escadron de guides pourra facilement trotter. Allez donc...

Presque aussitôt le tonnerre de l'artillerie gronda sur l'Ouest de Paulo. L'aide de camp était parvenu. Arbour s'épongeait, silencieux.

— Vous avez vu leur déploiement au Nord? demandai-je.

— J'allais le voir, quand un parti de uhlans est sorti d'une ferme. Ils m'ont poursuivi jusqu'aux lignes de voltigeurs,

— Ils ont tiré ?

— Des coups de pistolet. .. Je me suis retourné. Un vieux, sec, pas loin de ma croupe, brandissait l'arme fumante, et m'injuriait en allemand, ses éperons dans les flancs de sa bête. Il la frappait avec le canon du pistolet. J'ai piqué des deux, pensant à vous, et à votre impatience, plus qu'à la riposte.

— Vous étiez très près ?

— Certes. J'aurais pu compter les boutons

sur la bande de la culotte, et je puis dire qu'il avait le nez blanc d'émotion, des sardines d'argent à la manche... une moustache grise... Vous me regardez, mon général. Mes dents claquent encore. Vous devez avoir une triste opinion de moi.

— Mais non... Seulement si vous aviez pu reconnaître leur formation au Nord du bourg ou du côté de la rivière...

— J'y vais...

11 ne se tenait plus à cheval ; du courage plein l'âme, de la peur plein le corps. Je lui dis que je ne pouvais me démunir du seul officier à ma disposition. A le voir livide, avec des narines pincées, une respiration en hoquets, je me souvins qu'aux jours de Sébastopol, j'avais été pareil, peu fier, pour commander en outre, lieutenant-colonel, à mille fantassins, et répondre de leur sort.

— Buvez un coup de rhum, conseillai-je.

— Mon estomac le rejetterait.

De la sueur ruissela sur sa figure imberbe. Ses yeux ternirent. J'eus à craindre qu'il ne s'évanouît devant l'escorte. Poussant mon cheval entre les lanciers et lui-même, je leur dérobai le spectacle de sa figure.

« Boum, pôôm, » firent les voix espacées des canons. Puis le silence magnifia tout. Un cliquetis de sabres, de mors, un frissonnement de plumets sous la brise animaient seuls l'espace froid,

et l'immobilité de dix mille hommes en ligne couvrant la campagne taciturne. Les ciiéchias des zouaves, à la droite de la division Morel, faisaient une plantation rouge, courbe selon la pente verte du sol. Dans un champ de blé presque mûr, les guides plongeaient jusqu'au chanfrein des chevaux ; et leurs bonnets à poil me semblèrent de monstrueuses fleurs.

Mais, en bas, la fusillade cracha des pétillements plus vifs. Le deuxième bataillon de voltigeurs, mis en marche non loin de nous, dépassa la tète de l'artillerie. Je constatai l'allure muette et solide des hommes. Ils avancèrent coude à coude, en confiance dans leur chaleur mutuelle, la main gauche à la musette, le pas ferme. Toutes les figures étaient blêmes cependant. Brusques, les capitaines surveillaient l'alignement, peu capables de contenir leurs gestes nerveux ; les lieutenants cherchaient à voir le feu par-dessus les sacs des rangs, les bonnets de police. Arbour se redressa sur la selle. — Vous êtes mieux?... Oui. Allons : un petit trot...

J'éperonnai. Nous courûmes le long des voltigeurs. Leurs têtes cachaient le combat. Ce nous parut long d'avoir à les dépasser. Au bout de la première compagnie, nous découvrîmes toute une ligne flottante de tirailleurs au galop, qui gagnèrent l'abri d'une crête, où ils se couchèrent. Des flocons blancs signalaient, derrière une barricade

34 LA BATAILLE d'iHDE

de chariots, do barils, de matelas, le tir ennemi qui se prolongeait à droite et à gauclie de la route, le long des haies basses, dans les fosses à fumier, parmi les arbres à fruits, les tiges des fèves déjà hautes. Parfois, l'uniforme blanc d'un Autrichien, ou son shako à plaque de cuivre, excitaient le feu des nôtres, vautrés sans abri dans de la luzerne et les avoines.

Au-dessus de Paulo tournaient des fumées noires et pourpres. Nous "vîmes, sous l'obus invisible, s'effondrer un toit de tuiles.

Là, il fallut attendre une demi-heure le résultat du débordement de la division Morel. De notre côté, l'approche difficile eût coûté trop de sacrifices, malgré l'avantage et le résultat certain du nombre. Pour d'autres gloires, je réservais mes forces.

Néanmoins, le deuxième bataillon de voltigeurs descendit vers l'Adda, derrière les lignes engagées ; j'ordonnai qu'une batterie commençât le tir par-dessus celui de nos tirailleurs, pour culbuter la barricade à l'entrée du bourg. Cinq boulets y réussirent.

Presque aussitôt, le feu se raréfia dans les cours de fermes. Les haies se dégarnirent de tireurs ennemis. Un rassemblement confus s'opéra, de droite et de gauche, sur les côtés de la route. Les derniers coups de feu éclatèrent dans les fèves, où tomba l'un de nos obus. De la déroute piétina les tiges.

LA BATAILLE DUHDE 35

— Lieutenant Arbour... vite... portez l'ordre de la charge 1...

Remis par l'évidence de la victoire il enleva son cheval. Les basques de son habit volèrent et je ne le revis plus auprès de nrioi tant que les voltigeurs, suivant la sonnerie des clairons, coururent, la baïonnette haute, jusqu'à la route déblayée par le canon.

Je suivis les phases. La colonne de bataillon, reformée, s'engagea sur la route jaune, au pas de charge. Des coups de feu partirent encore des murs. 11 y eut plusieurs culbutes dans les rangs ; puis un arrêt, face à droite, face à gauche ; une salve générale contre les vergers et les champs de fèves. Des crosses de fusils se levèrent au milieu des poiriers. Les uniformes blancs se montrèrent, pour offrir leurs armes. La charge repartit. Des premières maisons, une strie de feu jaillit alors. Un tiers environ de la première compagnie se rompit dans la fumée blanciie. Des cris de commandement, la sonnerie reprise, l'élan de la deuxième compagnie se précipitèrent, s'engouffrèrent dans la rue déserte,tandis que le reste du bataillon embrassait le contour des murs, avec sa force active, rouge et bleue.

L'artillerie cessa le tir partout. Je conclus à la retraite de l'adversaire ayant aperçu la marche débordante de la division Morel.

Poudreux, terni, le visage en feu, Garamond

36 lA BATAILI-E DLUDE

dans son armure reparut. Il confirma mes prévisions. Il ne seyait pas de nous vanter de l'avantage. Quatre centaines d'Autrichiens reculaient versl'Adda, face à nous, noblement. Garamond demandait de la cavalerie pour leur couper la retraite. Déjà les guides de la division Morel descendaient avec une batterie pour s'insinuer entre la rivière et l'infanterie blanche, en la devançant. Le major Becque revint. Il m'apportait^ un message. Le général Morel demandait qu'une marche convergente de mes hussards resserrât les fuyards contre ses guides dans un angle de cavalerie. Si nous laissions, alléguait-il, les Autrichiens remonter la rive jusque Cassano, nous n'y trouverions que peu de vivres et des logis dévastés. A ce moment, Arbour m'annonça l'évacuation de Paulo, dont l'ennemi avait incendié les rues du Nord. Dix-sept voltigeurs avaient été tués dans la bagarre, sur la route et autour des premières maisons. Une trentaine de blessés occupaient les chirurgiens, de ci, de là. L'annonce de ces pertes m'engageait à la prudence. Descendu de cheval, j'écrivis un billet au général Morel. Je lui mandai que, notre jonction s'étant accomplie, près de Paulo, à l'heure dite et au lieu convenu, il me semblait préférable de ne point retarder la marche vers le Nord et le lac. Car notre objectif principal était une opération en Yalteline où seule une prompte venue nous pouvait garantir l'avantage. A mon

LA BATAILLE d'lHDE 37

sens, il devait faire partir d'abord sa cavalerie, pour que, les vingt kilomètres de Tétape couverts, l'escadron de guides et une batterie occupassent la ville de Cassano avant le soir. Son infanterie continuerait la route pour soutenir au besoin cette avant-garde. Elle n'avait pas à contenir le bataillon autrichien qui ne pourrait, en aucun cas, atteindre cette place le premier. Soit qu'il repassât sur des bateaux la rivière, à la hauteur de Paulo, soit qu'il attendit le choc de ma division, ses forces ne devaient nullement inquiéter notre marche, ou la retenir. Il s'agissai t, pour le corps Morel, de parvenir le premier à Cassano, avec mes équipages de pontonniers que je lui adressais, afin qu'il les joignit à l'escadron de guides, Notre espoir de franchir FAdda était, à cette heure, déçu. Les Autrichiens tenaient évidemment la rive gauche, et ce passage, facile, le lendemain^ à Cassano, pouvait, vingt kilomètres en aval, nous devenir funeste.

Je prévis que le général accepterait sans grâce, malgré ces explications, des ordres contredisant son désir. Ce ne m'empêcha point de lui expédier en toute hâte Arbour, qui avait l'anxieuse envie de se réhabiliter à mes yeux. En même temps, Garamond prit la tête du train de pontonniers pour rejoindre la division Morel et l'escadron des guides. Si, parvenu à Cassano, ce détachement trouvait l'Adda libre, il devait aussitôt entreprendre l'installation de bateaux en

aval du pont détruit. A l'aube prochaine, on effectuerait le passage, après contact avec la division Bertrand, qui devait nous atteindre par la route milanaise.

Arbour et Garamond partis, je me remis en selle et gagnai la route.

Derrière moi s'ébranlèrent les deux régiments d'artillerie; et de tous côtés il y eut à nouveau des hommes en marche, des chevaux trottant sous le fouet. Les zouaves de Morel entrèrent dans le champ quitté par les guides, et le fleurirent de leurs chéchias, pour rattraper la route au delà de Paulo. Tout s'anima sous la pluie fine advenue. Le combat avait duré une heure.

Sur la route, je rencontrai les hussards. Ils allaient reprendre l'avant-garde, passé la ville. Deux hommes avaient à la figure des linges sanglants, et un autre la main bandée. Les pelotons défilèrent au trot devant moi, sur leurs montures basses et vives. Leur fanfare envahit les fenêtres des entresols.

En ville, les voltigeurs emplissaient les étroites boutiques. Sur les auvents, certaines petites affiches blanches de langue allemande étaient collées, ordonnant la fermeture des fenêtres. Au bout de la Via Grande, l'incendie flambait encore.

Quand nous entrâmes, derrière les hussards, des têtes apparurent aux fenêtres. On nous jeta des rubans, des fleurs, des vivats. Les ménagères descendirent aux seuils avec des bou-

LA BATAILLE DLHDE 39

teilles pour remplir les gobelets des voltigeurs, devenus joyeux. Les loustics embrassaient les vieilles femmes. Autour des faisceaux, il se partagea de la charcuterie. Des bouches françaises baisaient le goulot des bouteilles italiennes revêtues de paille.

Je fus à la caserne, vide d'Autrichiens, pour visiter l'ambulance provisoire. A mon entrée dans le corps de garde, un major amputait la main d'un hussard, maintenu par des voltigeurs. L'homme hurlait : « Les brutes I canailles! » Mais la lame, d'un circuit, détacha les chairs. En quatre coups, elle scinda nerfs et tendons. Le sang sautait sous l'œil hagard du soldat, maintenu à bras-le-corps. Sans s'occuper de sa colère, le chirurgien allait toujours, coupaillait avec des ciseaux. « Brutes! canailles!... Lâches! » hurlait le gaillard, dont la face verte se crispa autour de la bouche béante. Le poing tomba sur le sol. Le hussard tapa violemment du pied, et puis en larmes, en sanglots, il s'affaissa contre terre, laissa le moignon inerte aux mains des aides qui le bandèrent de toile.

Ce me fut une angoisse de voir ce garçon qui enfonçait le vide à coups de bottes, qui disait avec des cris étranglés par le sanglot : « De quoi vais-je vivre, hein?... De quoi?... Plus de travail, plus rien... plus rien... rien... rien!... » Il me regarda, stupide. Il regarda les autres, puis sa main droite à terre, les pauvres doigts noircis

iO LA BATAILLE D L'HDE

et à demi courbés contre la paume calleuse, puis le sang vermeil en une petite flaque grasse, des gouttes rouges, rondes.... Il poussa encore une hurlée barbare, et se détourna du spectacle de sa main. Il enfouit sa tête dans le bras valide appuyé sur le banc, et se reprit à sangloter.

Je sortis très vite, en sueur, malade, le plomb de la tristesse dans le venire et dans la gorge.

Dehors, les troupes défilaient par quatre,^ Farme à la bretelle, les pipes allumées. Les tambours portaient leur caisse au dos.

Toutes les fenêtres s'ouvrirent. Je remontai à cheval, gagnai la plaine.

Mon armée, ma force, les vingt mille bras de ma force, les dix mille tètes de ma volonté, les vingt milles jambes de ma promptitude, couvraient l'espace, en pantalons rouges, en bonnets de police, en kolbacks, en shakos, à pied, à cheval, sur les sièges des caissons, avec des poitrines plastronnées de drap noir, de brandebourgs jaunes, de passementeries, le fer tintant contre le fer. Jusqu'au loin, à travers les moissons et les prairies, cela noyait les fermes, les bois, cela coulait par les chemins et par les routes, cela marchait joyeusement à la mort sous la petite pluie fine du matin; et je ne cessai pas de voir en moimême la face convulsée du garçon sans main.

L'église de Paulo nous saluait de ses cloches bramant un hymne de victoire.

Pourquoi cette acclamation des cloches remit-elle en joie brève tout moi-même ? Les têtes aussi des soldats se redressèrent et se sourirent. Des bidons furent levés jusqu'aux moustaches. Les officiers poussèrent les cailloux avec leurs cannes, en plaisantant.

Moi, je m'exaltai de nouveau. De ville en ville, les cloches continueraient d'applaudir la venue de mes victoires. Edith enfin participerait à la gloire attendue par la naïveté de son adolescence. Elle se résignerait mieux à l'ennui de vivre auprès d'un homme bien plus âgé qu'elle, assailli en outre par les urgences d'un travail sans repos. Elle cueillerait le fruit de ses peines. Je n'aurais plus, au logis, le spectacle de sa perpétuelle tristesse, ni le reproche de son regard pâle ; ni sa vaine plainte d'enfant qui désire toutes les fanfreluches de la vie... Cette acclamation des cloches n'étoufferait-elle pas enfin l'appel

des bals, des fêtes, des opéras auquel je ne pouvais répondre avec la petite épouse, comme elle l'eût voulu.

Passé Paulo, Tennemi ne fut pas rejoint, Nos hussards d'avanl-garde saluèrent de leurs mousquetons les dernières barques emportant sur l'Adda la compagnie de rideau qui avait couvert la retraite. Je me félicite encore d'avoir obligé le général Morel à courir sur Cassano, malgré ses intentions. Si j'avais permis d'engager la brigade sarde, j'aurais encouru le reproche fait à l'occasion de la bataille de Malegnano, lavant-veille, où trois corps d'armée perdirent neuf cents hommes afin de conquérir un village défendu par une brigade. Celle-ci, mon artillerie seule l'eût alors facilement dispersée. L'étatmajor ne laissa point agir tous mes feux, parce qu'il voulut justifier, par l'emploi des infanteries de corps, les ordres du jour favorables à beaucoup de bataillons dont les officiers reçurent ainsi grades et croix. Ces avantages de l'épaulette coûtèrent neuf cents vies humaines. Je ne pense pas que l'avancement de quelques capitaines vaille tant de morts.

Après la grande halte, la marche, le long delà rivière, se poursuivit sans incidents jusque Cassano. Grâce à ma jumelle, j'aperçus plusieurs fois les régiments autrichiens encaissés dans les chemins de la rive gauche, inondant les abords des villages, ou trottant par la poudre des rou-

LA BATAILLE DUHDE 43

tes. Il n'était plus question de passer l'eau, selon mon plan du matin. Par échelons, l'ennemi se retirait en bon ordre vers l'Oglio. Plus tard, seulement, j'appris que cette retraite se continuait jusque Castiglione, et la plaine de Médole où se devait jouer, à Solférino, la belle partie.

A cette heure, rien ne m'échappa de l'importance des victoires remportées par Garibaldi et sa légion des Alpes. En balayant le Nord de la Lombardie, il avait rejeté les Autrichiens sur les baïonnettes de Magenta. Un message du général Morel confirma que cette légion occupait Bergame, que ses avant-postes menaçaient Brescia, qu'elle pensait atteindre le Lac de Garde, envahir le Tyrol, au Sud, par la vallée du Haut-Adige, tandis cflie nous forcerions cette même province, à l'Ouest, par la Yalteline.

Ainsi couverte, notre droite n'avait plus à craindre les tentatives de la garnison de Bergaaie.

Je le fis dire aux adjudants-majors. La nouvelle, portée à la connaissance des troupes, leur donnerait de l'assurance et de l'entrain pour les étapes. L'après-midi, nous retrouvâmes sur les hauteurs la brigade sarde et le régiment de zouaves, toute la division Morel. Cette infanterie ruisselait le long des côtes, à travers les champs de riz et les vignobles, en chantant. A cinq heures, un capitaine des guides vint m'avertir que ses hommes tenaient le pont de

44 LA HATAILLE d'uIIDE

Cassano. Miné par l'ennemi, il avait eu une seule arche détruite lors de l'explosion. En quelques heures de travail, les pontonniers sardes achèveraient sans mal les réparations provisoires.

Le capitaine Heichmann se réveille tout à coup devant moi, son cheval s'étant arrêté, revenu de Cassano. La division Bertrand y est signalée. Le syndic prépare ses logis. Déjà la division Morel occupe la ville et les fermes des environs. Il ne restera plus à nos hommes que le bivouac dans les hameaux... Décidément, ce More] nous afflige d'une impertinence parfaite. Arbour a cherché partout l'intendance sans la découvrir. On ignore si les hommes toucheront de la viande et du pain dans cette petite ville de cinq mille âmes, oii près de quinze mille soldats se concentrent, le grand état-major ayant renforcé, de Milan, les brigades sardes et complété les bataillons français. Certes, le désir de vaincre dans le Tyrol avant Garibaldi n'est pas sans influencer ces excellentes dispositions à mon égard. Garamond assure qu'au lendemain de Magenta, le roi Victor-Emmanuel reçut de l'empereur un « poil » pour son retard à garnir le terrain de combat.

A tout hasard, le syndic de Cassano offre des rations de riz en quantités notables; mais il a entendu dire qu'à dix kilomètres, arrivent, par tous les chemins, des chariots de réquisition

LA BATAILLE d'lHDE 45

chargés de vivres sous la conduite de soldats piémontais.

Suçant leurs pipes, défilent les voltigeurs aux souliers blanchis. Quelques-uns boitent, à cause des chaussures neuves. La poussière saupoudre entièrement les uniformes de Tartillerie.

Aux épaules courbées, les sacs pèsent. Les chevaux claquent du sabot. La fatigue est grande. Voici la voiture d'ambulance qui suit les hussards, et la figure furieuse de l'amputé qui soutient son moignon droit dans sa main gauche, qui me lance, au passage, un défi de haine par le regard. Les linges autour du poing rougissent. L'homme est assis, les bottes ballantes, au dos de la charrette. D^une autre voiture pendent des guêtres et des jambes garance, dans la paille ensanglantée. Je devine, au bout, des corps pantelants sous la bâche verte, des bouches blêmes d'angoisse, des mains qui se crispent. « On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs», rappelle Garamond à la vue de ma tristesse. Heichmann dort sur ses fontes. Remis de ses émotions, Arbour conte à Becque, revenu près de moi, des bouffonneries sur les Italiennes.

Au milieu d'un brouillard de poussières, nous entrons derrière la fanfare d'artillerie. Les trompettes sonnent vers les balcons des premiers étages, d'oli nous arrivent des fleurs, d'oii se développent quelques drapeaux français unis aux couleurs sardes. Les yeux asiatiques des Italien-

nés sourient, non moins que leurs denlures. Mon logis est hors la Aàlle, dans une propriété appartenant à deux soeurs l'une et l'autre veuves. Monsieur gras et rieur, leur père, nous accueille sur le perron. Il fête le départ des Autrichiens. Il montre les légumes saccagés, les pelouses défoncées, les arbres abattus; puis nous introduit en son salon de style empire. Cous de cygnes en acajou pour soutenir les bras des fauteuils, aigles de bronze doré aux angles des tables à marbres massifs; Apollon conduit un quadrige de cuivre au sommet de la pendule ; le prince Eugène caracole sur un cheval pommelé par-dessus les grenades en feu, au milieu d'un cadre vaste. On nous verse d'un petit vin dur que recèlent des fioles recouvertes de paille. L'hôte nous laisse. Presque aussitôt je reçois la visite du général Morel. Comme il me domine de la taille, son agaçante mine de bravache lui est facile. Il ne me laisse pas le loisir de blâmer l'accaparement des rues. C'est lui qui se plaint. Tout manque. L'intendance n'arrive pas. Les conditions de rapidité que notre dessein exige ne se trouveront pas remplies. Et il tient haut son visage cramoisi entre les touffes crépues de ses cheveux blancs. « Mon pauvre homme, semble-t-il dire, vous êtes fait pour commander comme l'étrier pour servir de mors ! » métaphore qu'il applique au général Bertrand, par politesse envers moi. Je ne réponds rien. Mon économie de paroles lui marque la

froideur de mes sentiments. Arbour étend les cartes contre le marbre de la table empire, et Garamond commence la lecture du plan de marche... Un crayon à la main, Heichmann indique les localités, les routes. Nous discutons. A toutes les remarques, Morel laisse passer entre ses lèvres un « si l'on veut ! » qui désigne assez l'attitude d'un génie méconnu et résolu à ne pas contredire, puisqu'il ne peut lutter avec ses seuls poings contre la stupidité du monde.

— Oh! mon général, c'est simple, conclut-il. Je marche à l'aile droite, en colonne volante, avec des pointes de cavalerie. J'éclaire et je me replie. Un sous-lieutenant ferait cette besogne. L'empereur n'avait nul besoin d'un chef de division, pour cela... Je suivrai vos instructions à la lettre.

— Et à l'esprit?...

Son salut montra qu'il doutait d'une pareille présence dans mes ordres.

Avec le général Bertrand, ce fut,, deux heures plus tard, autre chose. Affectant l'air troupier, rouge et court, le triple pli de la nuque débordé sur son col de tunique, il bousculait ses phrases dans sa grosse moustache noire.

— Bon, bon ; je suis la maman, quoi, le gardemanger, et [le garde-malade. Entendu. J'ai les ambulances, les convois, la réserve; je marche à gauche et en arrière ; j'installe les riz-pain-sel et je protège les pots à moutarde. Si je ne suis pas

48 I.A BATAILLJ-: n'uHDK

héroïque... ce sera ma faute... J-'audra-t-il passer l'inspection des fournitures?.

— Mais, général, répliquai-je, devant Uhde, votre rôle devient considérable. Vous serez réellement Tarmée. Tandis que la division Morel et la mienne opéreront sur les deux rives del'Adda, vos troupes, déployées contre les pentes de la montagne, attaqueront les défenses mobiles du fort Est. Votre régiment du génie aura les honneurs du siège que nous entreprendrons contre le défilé d'Uhde. Mon artillerie ne fera que soutenir. C'est à vous que se rendra le Fort.

— Soit! je vous remercie. Donc, résumons. A Sondrio, la division Morel remonte la rive droite. Moi, je vous suis sur la rive gauche.

— Vous savez, objecta Morel, ces forts sont pourvus de pièces à longue portée.

— Oui, dis-je; mon plan est de nous tenir d'abord hors la zone de ce feu, et d'attirer, par des mouvements de troupes, l'artillerie mobile en plaine. Notre supériorité numérique en canons, en hommes, détruira ces forces mobiles. Nous pourrons ensuite porter l'effort total de nos quatrevingts bouches à feu sur le passage est, pour le forcer; et gravir les pentes. En admettant que l'artillerie des forteresses éteigne la moitié de nos feux, l'autre moitié pourra toujours arriver à portée utile des ouvrages, et les rendre intenables.

— Bigre ! fit Bertrand ; nous ferons là de gros sacrifices.

— J'espère que non.

Les deux généraux se regardèrent, clignèrent de l'œil, réprimèrent des soupirs. Bertrand voulut qu'on attaquât l'ouest de la position. J'expliquai comment la conquête du fort est. nous dispensait d'enlever les autres, puisqu'il les dominait de son tir. Au contraire, le fort ouest pris, il faudrait refaire deux fois la même besogne.

— Va donc pour le fort est, lança joyeusement Morel.

L'autre résuma :

— Jusque-là, je suis le convoyeur de l'intendance. Je côtoie la rive orientale du lac de Côme, j'approvisionne avec des bateaux la ville de Colico, puis celle de Sondrio, après avoir enlevé le fort Fuentès,... de concert avec vous, mon général. A-t-on vu l'intendance?

Personne ne l'avait vue. Nous échangeâmes des sourires navrés, pour cette habitude fâcheuse de l'intendance.

Les généraux sardes étaient deux hautains vieillards titrés, en uniforme vert et argent, gantés de blanc, culottés de blanc, pourvus de bottes à l'écuyère, cuirassés de plaques et de croix, coiffés de bicornes à plumes de coq. Ils nous accablèrent de politesses et de protestations dignes. Ayant combattu avec le roi Charles- Albert, triomphé à Goito, puis reculé à Custozza et à Novare, dix années avant, ils communi-

50 LA BATAILLE d'uUDE

quèrent mille indications précieuses sur les stratégies autrichiennes.

Le dîner nous réunit enfin à notre hôte et à ses deux filles, veuves, jolies Milanaises de vingt-huit à trente ans. Leurs maris, associés, venaient de périr dans un accident d'usine, peu de mois avant la guerre. Malgré ce deuil, plusieurs jeunes filles des villas prochaines avaient reçu des invitations.

On hut à l'alliance et à l'abaissement de la maison d'Autriche. Quelques-unes, ignorant le français, jasèrent délicieusement en italien.

Toutes donnèrent la meilleure des œillades à l'artilleur Arbour, qui racontait sans fanfaronnade sa peur du matin, et comme le uhlan l'avait mis en fuite. Morel n'esquiva point l'occasion de dire une méchanceté spirituelle. On se récria. Arbour blêmit et se tut. Je me hâtai de fournir de grands éloges sur sa promptitude et de conter la panique de mon premier combat, en Algérie. Montant à l'assaut de Constantine, la peur tout à coup m'avait saisi. Un boulet près de moi défonçait deux hommes, jetait l'écheveau des intestins verdâtres jusque sur mon uniforme, avec des flaques de sang, enlevait un crâne audessus des sourcils. La cervelle se répandit comme la mousse qui déborde un verre de bière. Des yeux ternes sortirent de l'orbite. Il s'écroula dos corps dans la ferraille des sabres et des carabines. Couvert de débris visqueux et palpitants, les membres paralysés, je restais sur place

avec la certitude de m'évanouir au moindre essai de geste. Je n'osais voir à terre l'amas des agonies sanglantes. Je souhaitai de périr tout de suite de la main de l'Arabe qui courut à moi, le pistolet tendu. L'arme tonna; je fus extrêmement navré de ne pas me sentir à terre, la mort aux yeux, et d'avoir encore à lutter. Presque aussitôt il fallut parer la lueur de la flissah brandie sur ma tête. Sans foi, d'un geste mol, je levai mon sabre. Cela suffît cependant pour détourner le coup. Il entama mon shako de cuir. L'Arabe me regarda parce que je ne ripostai point. Nous prolongeâmes ainsi, l'un devant l'autre, notre surprise, lui, du feu dans les yeux, les dents blanches, pour la férocité d'un rictus, moi, couvert de sueur froide, immobile, et, le sabre haut, sans pouvoir l'abattre...

— Comment ça finit-il ? demanda Morel, ironiquement.

— Il me laissa. Il partit ailleurs. Nous nous séparâmes d'un accord tacite... D'autres soldats me rejoignirent et m'entraînèrent dans leur mouvement... J'allai, trébuchant... Alors, nos clairons sonnèrent la retraite. Le soir, un sergentmajor de la compagnie vantait mon héroïsme. Il conta comment, entre les cadavres des deux seuls hommes qui m'eussent suivis, j'avais reçur attaque des Arabes... On a beau dire, on a beau nommer la gloire et le reste, la besogne du guerrier n'est pas toujours belle; et je me deinande

si l'évidence de cet axiome n'apparut pas subitement à mon adversaire lorsqu'il aperçut sur mon visage décomposé la résignation à la mort, puisqu'il me quitta.

— Je crois, pour ma part, assura le général Bertrand, que l'Arbi vit accourir la seconde ligne de vos hommes, et qu'il estima prudent de déguerpir, plutô.t que de continuer une lutte, où ni son pistolet ni sa flissah ne l'avaient servi.

On approuva cette interprétation. Le crâne chauve du général Bertrand rougit de vanité.

La jeune veuve à la droite de laquelle je me trouvais assis parut s'émouvoir de tout cela. Elle me reprocha même, par insinuations, d'ôter à la guerre sa poésie. Morel prétendit n'avoir point connu de peur, sauf celle des grenouilles et des souris. Redressant la broussaille blanche de sa moustache, il plissait son front, il examinait la nappe en homme que mon discours attristait un peu et dégoûtait fort.

J'avoue que l'amputation de la main du hussard, après le combat de Paulo, ne quittait point ma mémoire, et contribuait à rendre pénible Je sentiment de mes responsabilités. Le cynisme simple du général Bertrand, le dilettantisme félin et cruel du général Morel ne réconcilièrent pas ma nervosité avec les besoins de mon œuvre, encore que ma raison approuvât celle-ci.

Trop d'inquiétudes me détournèrent d'observer lacour fiévreuse faite parles deux veuves au

jeune Arbour. En vain, leur père frétillant, les appelait: « Fabiana I Eniilia ! » Elles consentaient mal à se distraire une seconde de l'entretien, pour répondre; puis renouvelaient les lazzis, attirant sur les lèvres imberbes de l'artilleur un sourire confus. Fabiana, plus grasse, les cheveux en bandeaux, se trouvait en face de lui. Emilia, svelte, les cheveux roulés en arrière, ma voisine, lui parlait de plus loin. Elles Tinlerrogeaient sur les choses de Paris, sur l'empereur et les potins de cour. Mais, au pétillement de leurs yeux, il pouvait prévoir d'autres propos qu'elles dissimulaient sous ceux-là.

Après le dessert, lintendance arriva en la personne de son chef, apostrophé tout de suite par le général Morel. Sans trouble, l'autre observa que, pour assurer de Milan, par des voies officielles, promptes et télégraphiques, le ravitaillement des colonnes sur le bord du lac de Côme, il avait dû demeurer plus longtemps au siège du grand état-major.

D'une serviette en maroquin, il tira des papiers qui justifièrent son allégation ; et je dus, le café pris, m'enfermer avec lui, pour combiner les mouvements de ses chariots, de ses barques et de ses wagons avec les marches de l'armée.

Tout le soir, ses voitures cahotèrent par la route, vers la ville. A cause des cris des charretiers, je m'endormis difficilement. Le piano, en bas, exécutait des airs de valse. Mais le sommeil

54 LA BATAILLE d'lIIDE

vainquit ces tumultes, car je tenais aux mains les fils de notre sort. Us semblaient solides.

Ce ne fut pas l'appel de mon brosseur, mais les oiseaux, en pépiant sur toutes les branches du jardin, qui me réveillèrent. Le paysage baignait dans les vapeurs de Taube. Je craignis qu'on eût mis camper les régiments près de l'eau et que ce brouillard blanc ne valût des pleurésies aux dormeurs des bivouacs. Vivement rasé pour une inspection immédiate, j'entrai dans mon uniforme et sortis à la recherche de mes bottes, puis d'un aide de camp, Arbour ou Heicbmann, ou Garamond, ou Becque. Je ne découvris pas mes bottes. Un habit d'artilleur tout brossé et pendu contre une porte me signala les appartements d'Arbour. Je grattai plusieurs fois. Nulle réponse.

La hâte énervée d'éclaircir mes appréhensions détermina un acte peu poli. Pestant contre le jeune homme et ne voulant pas réveiller nos hôtes par la brutalité de mes appels, je fus quérir la clef de ma propre chambre avec l'espoir qu'elle ouvrirait aussi cette serrure. Elle l'ouvrit. Je poussai fort doucement la porte, et j'aperçus, parmi les draps défaits, une nappe de cheveux noirs répandus sur la poitrine du lieutenant endormi, la bouche ouverte. Vraiment, c'était délicieux à voir.

Le visage très pâle de la grosse Fabiana reposait sur la respiration réglée du soldat, qui, dans

ses mains en corbeille, gardait le fruit double d'une gorge abondante. Etalée sur le ventre et exhaussant une croupe harmonieuse, la jeune femme ronflait dans ses coudes, au travers de l'artilleur, elle, presque dissimulée dans la soie brune d'une courte-pointe. Cette présence me donna, de mon aide de camp, une opinion meilleure que celle conçue, la veille, à la suite de ses aventures guerrières. Il sentit vaguement, parmi les nuées du rêve, une intrusion. Les sourcils se froncèrent, la bouche se ferma ; peu à peu, les cils dévoilèrent un regard vague. Je lui souriais. Il agrandit son regard, et se rendit compte du passage à la réalité. D'abord, il n'osa remuer. Sa compagne n'interrompit nullement le somme. Il n'osa remuer ni les mains comblées parla gorge, ni les jambes soutenant le corps. Le gaillard imaginait l'effarement confus de son amie, si elle se réveillait devant moi; et il me contem plait avec niaiserie, demi-penaud, demi-furieux Je lui fis signe de se lever, et sortis sans bruit Derrière moi, des chuchotements se répondirent

Heichmann, le hussard, fut introuvable. Garamond logeait ailleurs. Le major Becque aussi. Je me promenais sans bottes à la recherche de mon brosseur, qui finit par apparaître lorsque mes cris formidables eurent fait retentir les corridors.

Il me remit le courrier dont quelques feuilles m'annoncèrent une grande douleur intime, mais prévue.

56 LA BATAILLE d'i HDE

LES TROIS LETTRES SUIVANTES ÉTAIENT ÉPINGLÉES A CETTE PLACE DANS LE MANUSCRIT DES MÉMOIRES

a Paris, le 10 juin i859.

» Charles^

» Le télégraphe nous apprend que ï empereur vient de vous confier le commandement d'un corps d'opération. Je vous en félicite. Vous devenez César ou plutôt Bonaparte. Comme lui, vous avez eu votre Joséphine Beauharnais dans mademoiselle de Brévonne. . . Si je mets ici quelques points, c'est pour laisser à votre surprise le temps de se calmer. Mon Dieu oui^ quelqiiim, plusieurs même, le bruit public enfin, m'ont renseignée. Tardivement... Je n'imaginais pas^ en épousant le jeune veuf que vous étiez., réhabiliter ainsi, un homme, dont les complaisances pour l'amitié des ministres à l'égard de sa femme, avaient amoindri le prestige. Ils vous poussèrent au généralat. Yous fîtes une situatioji à leur maîtresse en l'épousant. Je le sais, aujourd'hui. De ces Barras et de ces Tallien, vous êtes la créature chamarrée. Vous avez eu votre Vendémiaire, le 2 décembre. Si Bonaparte obtint le commandement de l'armée d'Italie, à la suite de son mariage équivoque, on vous donna un régiment de Crimée pour la même raisoji. Vous voyez. Je n'ignore plus rien. Ma jeunesse, ma famille, mes alliances servii^ent à remettre en place celui que Ion blâmait trop et avec trop de preuves. Mille grâces

LA BATAILLE D UHDE O /

de m avoir choisie pour ce rôle. Je 7ie me plaindrai pas. Allez de victoire en victoire, de triomphes en triomphes. Revenez couvert de lauriers. Vous ne trouverez au domicile commun ni une plainte, ni un reproche. Seulement, je tenais à ce que vous ne restiez pas ignorant de l'état de ma coiiscience.

» Les enfants se portent bien. La rougeole de Louisette est une affaire finie. Le docteur ne reviendra plus. Je vous transmets une lettre de Stéphanie qui a un assez mauvais bulletin trimestriel de ces dames. Mais votre pupille se corrigera. Vous êtes son dieu et Napoléon pour elle. Elle vous adore. Vous lui trouverez à votre retour un mari très semblable à vous. Je leur souhaite de s'en réjouir plus que moi. Et puis, on ne devient pas Napoléon., sans passer par Bonaparte, fùt-on très ferré sur la balistique. Bonne chance, donc.

» Edith de Raxi Greslolp. »

5b LA «ATAILLE b LHDE

« Couvent Notre-Dcune-de-la-Plaine.

» Première division. Jour de saint Landry.

» Mo7i che?' tuteur,

» Que j'ai pleuré! que j'ai pleuré l... Ne pas vous voir partir pour la guerre. Ces dames ont eu de la peine à ine consoler. Comme je prie pour vous ; le matin., le soir., à midi. Quand T Angélus sonne et que toute la classe s'agenouille^ je pense que vous courez au galop., peut-être, à la tête de vos régiments que vous entraînez à l'assaut, et vous n'entendez pas l'Aîigelus. Voir la lueur de votre sabre au soleil!... J'ai emprunté l'atlas de notre mère Sainte- Agnès et je suis votre marche en Ita lie. T écoute les musiques militaires. Je crois voir les drapeaux au vent ; je frissonne, car j'entends aussi les acclamations de notre armée qui monte à l'assaut. Avant-hier, il a fait de l^ orage. Je niima ginais la canonnade, la charge, votre héroïsme au milieu des balles... Je tremblais ; j'étais heureuse ... fi.ère, contente, tout... tout. 0 mon grand tuteur chéri!,.. Comme vous étiez beau l'année dernière au 15 août, quand vous avez défilé à la tête des batteries au galop, Savez-vous que vos cheveux , comme vous les coiffez en les ramenant sur les tempes, font une couronne de lauriers à votre front. Ils sont si bien, vos cheveux ondulés, roides et souples à la fois, déjà de bronze ciselé pour votre statue.

LA BATAILLE DUHDE 59

» Toutes les amies de la classe sont jalouses de moi parce que j'ai votre portrait. Moi, à leur place, je serais plus jalouse encore.

» Je pense tant à vous, mon cher tuteur, que je n étudie pas très bien. Madame la Supérieure m'a fait honte l'autre jour. J'ai été fort vexée. Elle aurait pu me dire cela dans sa cellule, face à face, et non devant toute la classe. Elle a dit que quand on avait l'honneur d'être la pupille d'un grand général, et que quand on allait sortir de pension, pour faire son entrée dans le monde... enfin elle a dit un tas de choses... que j'oublie, puisque la cloche sonne et que j'ai tout juste le temps de vous embrasser sur ce papier, de tout mon cœur, de tous mes cœurs ^ avec toute la France.

y> Votre pupille respectueuse,

» Stéphanie de Leyran. »

60 LA BATAILLE DLUDI-:

« Miiiislère des Affaires Etrangères.

» Il juin 1830 .

» Mon vieux Charles^

» J'espère que cette fois ça y est. Tu tu s le bàt07i de maréchal. A Saint-Cloud, tout le monde le prétend. L'impératrice a rappelé devant la cour ton bel exploit de Malakoff\ et on a lu une lettre du général Lebœuf où tu es cité avec un mot fort aimable. Ta renommée enfle comme un ballon .. qui ne crèvera pas.

» fai trouvé la générale u)i peu souffrante et triste en allant lui faire visite hier. Nous avons bu cependant le fameux thé. Ta femme me le fait aimer. Tu sais comtne je détestais ce liquide dont j'avais pris le dégoût à Londres pendant mes quatre années de stage diplomatique. Il est entendu que., tous les jours à six heures, j'irai en boire une tasse dans tes pénates. Cane te choque point ?... On ne parle que de toi sous ton portrait. Ce diable de Cabanel a un fameux talent ; et il t'a flatté^ très peu, mais juste à point pour que ta femme reste folle de toi. Cabanel est méchant pour tes amis. Enfin...

» Quoi de neuf? Rien, fai cependant donné à Chonchette la bague de ses Jiuit jours. Sa passion pour le crottin des courses me désolait trop malgré ses somptueuses crinolin-:s... Non, je ne pouvais plus. C'est à dégoûter du célibat. Elles se ressemblent toutes^ les biches ; et nous sommes de fameux

daims. J'ai demandé à ta femme de me marier. Elle me propose Stéphanie de Leyran. Mais elle n'a pas dix neuf ans., cette fleur. Ten ai trente-cinq. Ce s erait audacieux . Conseille-moii si le soin d'éventrer à coups de canon les ?iaïfs patriotes [qui t'offrent le prétexte de continuer ainsi une belle ca, i'ière /) te laisse le loisir de ni envoyer un bonjour de ton écriture historique.

» Tout à toi,

M Robert Clarendon.

» Et ne te fais pas tuer, vieux pandour ! »

62 LA BATAILLE d'lHDK

On dit qu'une douleur prévue, ressassée d'avance par la crainte, n'est plus rien lorsqu'elle arrive. C'est une exagération. Une lettre, ce matin-là, m'avertit d'une grande catastroplie morale. Depuis deux ans, je l'attendais. Le malheur ne devait changer rien de ma vie active, rien de ma situation, rien de ma fortune. Et cependant, je chevauchai près de deux heures à travers les troupes sans les apercevoir. L'angoisse cérébrale supprimait toutes les sensations du monde réel. Je repassai ma vie. Je pesai mes actes. Je jugeai mon effort, sans indulgence, sans sévérité non plus. Comment acquérir la suprématie sur les hommes, si on renonce à lutter avec les armes des hommes? Je n'avais point prétendu devenir un dieu de vertu, mais une force militante. J'avais ramassé les armes des adversaires pour les combattre, selon mon instinct d'animal destructeur et ambitieux. Ce n'était pas bien admirable, ni saint, mais normal, tristement normal. Au reste, que m'importait l'amour d'Edith ? N'y avais-je pas renoncé depuis des temps? Je raisonnai dans ce sens. La logique vainquit tristement. Je me résignai, puis mon énergie parvint à l'emporter sur le trouble intérieur, et bientôt je rendis presque toute mon attention aux devoirs de ma charge.

Chacun de ces quinze mille hommes cantonnés dans les fermes, dans les hameaux, n'avait-il

pas (le même sa cohue de souffrances qui veillaient en sa vie comme les sentinelles veillaient partout, sous la tristesse de leurs manteaux ?

Dans les granges, le sommeil accablait les sections, les pelotons. Les chevaux vêtus de leurs couvertures paissaient les prairies. Je rencontrai le parc d'artillerie occupant une vaste luzerne. En plein champ de blé, sur la moisson, dormait une brigade d'infanterie piémontaise, par lignes, aux pieds des faisceaux. Non loin de chaque cantonnement, les chariots de vivres, prêts pour la distribution du matin, attendaient, leurs brancards vides. Au bord de la rivière, passaient seulement les patrouilles. Je pus me rassurer.

Comme nous entrions dans la ville, mon ordonnance et moi, l'aube s'éclaira tout à fait. Telle une grosse cerise, le soleil égayait la pâleur du ciel. Au milieu d'une petite place, des camions contenant des tonneaux de vin et d'alcool restaient sous la garde de quelques artilleurs. C'était tout l'alcool de l'armée, de quoi remplir les bidons pour la marche. Le surplus, mis sur des chalands, remonterait l'Adda jusqu'au lac avec le contenu de nouveaux chariots de vivres qui arriveraient avant midi. Je poussai mon cheval par les petites rues. Des patrouilles me portèrent les armes. Déjà des zouaves s'éveillaient à la porte des maisons. Des voix s'appelèrent. Plusieurs cabarets se remphrent. Les soldats du génie, bouclant leurs courroies de sac, s'alignaient

64 LA BATAILLE DUHDE

le long du trottoir. On boutonnait des plastrons noirs sur les poitrines. Aux fenêtres, des femmes en camisoles bâillaient. Je vis Garamond cherchant l'écurie où son brosseur sellait leurs chevaux. Il promit de me rejoindre vite. En manches de chemise, des guides ciraient leurs basanes. Le fourmillement des troupes envahit le pavé. Il se versa des liqueurs sous les auvents. On trinquait en italien et en français, d'un bout de la ville à Tautre. Les dragons du général Bertrand peignaient la têfe de leurs chevaux dans un pré finissant la dernière rue. Le soleil dorait les casques. La brigade d'infanterie sarde s'ébranla sur la route au son de ses musiques jouant la Milanaise.

Je tournai bride. Tout se mettait en marche. Des prolonges coururent à la suite de leurs attelages. Une grande lumière éclairait les murs blancs, les verdures lointaines des rizières, les canons des fusils. Le long du pavage, les sabres traînaient bruyamment parmi le cliquetis des éperons. Une impression intense excitalesbattements de mon cœur. Je goûtai de l'orgueil à savoir ces vigueurs innombrables dans l'étreinte de ma force. Qu'importait, dès lors, le caprice d'une femme? Haussé sur l'étrier, j'aperçus tout un lac d'hommes affluant vers le pont et les eaux.

Plusieurs des bataillons campés à l'extérieur s'engagèrent alors dans la ville, l'arme à l'épaule, le pied alerte... Mais ils s'arrêtaient. Du tumulte

LA BATAILLE DUHDE 65

secoua les airs. Je distinguai des cris de querelles. Impossible d'avancer. De ma botte, je frôlais déjà les serre-files, en poussant mon cheval; je me dressai sur l'étrier; j'aperçus des zouaves • qui se battaient autour des camions chargés de tonneaux. Les plumets rouges des artilleurs, les shakos du génie me parurent submergés par la houle des chéchias.

Personne ne savait la cause. Je crus prudent de ne pas compromettre mon prestige au milieu d'une bagarre. Il m'aurait fallu sévir. Même je repoussai l'envie d'envoyer mon brosseur jusque-là ; et je demandai le chemin, indifférent en apparence, pour rejoindre, iiors de la ville, les lanciers de l'escorte, ralliés avec les aides de camp, selon mes ordres, à la tête du pont. Comme j'enfilais une ruelle transversale, Garamond me rejoignant, expliqua tout. Chaque compagnie avait envoyé une escouade jusqu'aux camions pour « toucher » les rations de vin et d'eau-de-vie. Comme les zouaves étaient logés en ville, autour de cette petite place, ils avaient, caporaux en tête, arraché les bidons et les cruches aux hommes de corvée, artilleurs, génie, dragons, et vidé le contenu à leur barbe : plaisanterie d'Afrique. Sur ce, les corvées regimbant exigaient qu'on leur versât d'autres rations. Refus des soldats d'intendance. Les sergents, les maréchaux des logis responsables de leurs escouades, avaient voulu prendre les matricules des zouaves ; mais ceux-ci

66 LA BATAILLE d'lHDE

culbutant, fuyant, bousculant, déjà très ivres, échappaient aux sous-officiers des autres corps et aux leurs.

Maintenant, les zouaves se sentaient passibles de punitions graves. Ils se défendaient à coups de poing, résolus à repousser, par la force, les investigations fâcheuses. L'esprit de corps les unit. Il en accourait de chaque ruelle pour défendre des camarades. Peu soucieux de voir l'autorité méconnue, leurs officiers ne quittèrent pas la taverne entrouverte oii ils feignirent de ne rien entendre.

Le tumulte augmenta. En même temps, les unités de la division Bertrand engorgeaient les rues aboutissant à la place. Par des voies latérales je retrouvai Fescorte, Arbour, Becque, et le capitaine Heichmann, auxquels je ne ménageai pas les reproches, ni des jours d'arrêts problématiques ; puis, je fis porter Tordre au général Bertrand de dégager les rues prises par le génie et l'infanterie sarde, d'y introduire ses dragons qui déblaieraient la place. Au général Morel j'adressai un message pour lui enjoindre de commencer le passage de l'Adda, les zouaves en tête.

Rien ne s'exécuta promptement. Après avoir fait demi-tour, les colonnes du génie rencontrèrent les équipages d'ambulance et les caissons d'outils engagés entre les façades. Il parut difficile que les prolonges pussent virer dans Tétroi-

tesse de la chaussée. Comme Heichmann criait à ~ tue-tête : « Ordre du général en chef ! » les conducteurs tentèrent ce mouvement, le ratèrent. Les caissons crevèrent les vitrines des boutiques. Plusieurs chevaux s'abattirent. Un épicier eut le crâne ouvert par l'accident. Sa famille et ses voisins remplirent J'air d'imprécations italiennes, et toute une bande d'amis se rua sur les conducteurs des caissons, à coups de trique. Un brigadier atteint riposta du sabre. Cependant, les clameurs de la rébellion s'accrurent, au milieu de la place. L'heure passait.

L'intendant me rejoignit alors. Il exprima le doute que cette aventure nous laissât le temps de l'étape. Lui avait rassemblé ses chalands et ses remorqueurs. Pour remonter l'Adda il n'attendait plus que le passage des troupes sur la rive gauche. Malheureusement, si les tonneaux étaient vides après la bagarre, il lui faudrait repartir pour Milan et recommencer ses achats d'alcool et de vin. Or, le général Bertrand accourut au galop. Furibond, il venait do faire envahir par le génie les maisons de la rue où se réfugiaient des civils qui avaient assailli à coups de canne ses conducteurs. Six arrestations étaient opérées. Il parlait de faire pendre les bourgeois aux lanternes. Il voulait que le capitaine Heichmann, cause du désordre, fût déféré au conseil de guerre.

— Moi, je protège mes hommes, je n'entends

68 ' LA BATAILLE DUIIDE

pas qu'on insulte et que l'on frappe mes sousofficiers. Dans quelques heures, ces braves j^arçons iront se faire trouer la peau, mon général, c'est bien le moins qu'on ne compromette pas le prestige de leur grade.

Je le calmai. Garamond apporta la réponse du général Morel, qui demandait l'autorisation de faire charger les zouaves avec ses guides et mes hussards. Je dis à son aide de camp, un capitaine détat-major venu derrière mon cuirassier, que la police de la division Morel incombait à son chef, seul responsable du désordre commis par ses hommes, que lui seul avait qualité pour finir les troubles ; que mes hussards ne se mêleraient pas de l'affaire. Au surplus, j'interdisais formellement de charger les zouaves. Il suffisait que les hommes du génie missent baïonnette au canon, d'un côté de la place, et que les guides, refoulant au pas de leurs chevaux la cohue contre cette infanterie, permissent aux officiers d'Afrique de rassembler leurs hommes pris dans la pince.

— Et si les zouaves tirent? demanda l'aide de camp.

— Que le général Morel joigne une batterie à ses escadrons !...

— Eh bien ! en voilà un gâchis ! ricana le général Bertrand. Quel beau début...

Certes, mes débuts de chef d'armée ne semblèrent pas favorisés du destin. Je regrettai les

tranquilles fonctions de général commandant Tartillerie de corps. Je m'estimai dépourvu des aptitudes indispensables à mon rôle. D'autre pari, le fâcheux effet de l'algarade ébranlerait encore la confiance médiocre que les états-majors des généraux me témoignaient.

L'opinion des brigadiers sardes ne pourrait non plus s'exalter sur mon compte. Ils arrivèrent au petit trot de leurs belles montures caparaçonnées de drap bleu à larges galons d'argent. Ils me saluèrent et se mirent à ma disposition avec des phrases de condoléances où je pensai découvrir de l'ironie. Autour de moi, les moqueries envieuses se murmuraient entre des silences disciplinaires.

L'état-major occupait un terre-plein, dominant la ville, les eaux et le pont, oi^i l'infanterie piémontaise de la division Morel défilait, à défaut des zouaves. Au passage, les officiers saluaient du sabre ma détresse. La rumeur ne cessait pas dans la ville. Même un coup de feu tonna, suivi de commandements et de tumulte. Au grand trot, les guides défilèrent, force lourde portant des hommes ennuyés par la besogne prévue. Ils franchirent la grille de l'octroi, avec un bruit de sabretaches dansant au bout des courroies, de fers de chevaux sur le pavage. L'idée me vint que si leur fanfare sonnait, cela rendrait de la sagesse aux zouaves avertis d'une répression immédiate. Je me retournai vers

Arbour, qui, l'ordre reçu, galopa vers les croupes de l'escadron.

Vraiment, je ne m'estimais guère, à cette heure. La colère m'exaspéra. Je ne voulus rien laisser paraître. Cet absurde Morel, enthousiaste pour la bravoure des zouaves, avait, en les logeant par faveur au centre de la ville, compromis notre étape. Un jour de retard c'était, pour les Autrichiens du Tyrol, vingt-quatre heures de terrassements autour de leurs ouvrages, l'effet de la victoire de Magenta atténué, l'annonce d'un échec français, possible le lendemain, parvenu, avant notre apparition jusqu'aux Forts qui gardent le défilé d'Uhde, et la porte du Tyrol; c'était leur moral raffermi, leurs redoutes fortifiées, leurs batteries préparées, leurs approvisionnements complétés, des points d'accès mis en état plus formidable de défense ; et, de tout cela, je me savais responsable, comme de la défaite finale, au cas oij se réaliseraient mes craintes. Mon impatience éclata malgré tout, après une réflexion malséante du général Bertrand ; je fis accomplir une volte à mon cheval, et je priai, d'une voix dure, qu'on m'accordât le silence.

Et ce fut le seul moment oij la triste figure d'Edith sourit, ironique, à ma mémoire.

Face à l'état major, je vis la splendeur de ce groupe d'hommes assis sur des bêtes merveilleuses et frémissantes, sanglés de galons, parés d'aiguillettes, de plumes, de dragonnes, d'or.

LA BATAILLE DUUDE 71

d'argent, ennoblis par de hautes coiffures rigides, casques, bicornes, schapskaSjkolbacks et shakos. Leurs visages vaniteux se masquèrent d'impassibilité. Afin de ne point paraître céder à la seule colère, je leur servis une allocution critiquant les imprévoyances du général Morel : a Ce n'est pas tout, messieurs, dis-je, de savoir conduire sa troupe, lever un plan, lire une carte, entraîner les colonnes au feu, ou disposer savamment des batteries, il faut encore connaître Pâme du soldat, prévoir ses faiblesses, utiliser ses vertus. L'incident actuel vous le prouve. Nous perdrons peut-être les avantages d'une marche prompte sur les Forts, parce que le général Morel garde une confiance trop sûre dans la discipline... turbulente... d'un régiment... Que cela, du moins, soit utilisé par vous comme une leçon ! »

Les généraux sardes m'approuvèrent de l'allure ; ainsi que leur entourage. Je m'aperçus qu'un sentiment nouveau saisissait les physionomies. Au nom de Morel, bien des épaules se haussèrent. Il fallut m'étonner de ce revirement chez des intelligences. Une minute auparavant j'étais, moi, la ganache et l'incapable. Ma parole entendue, toute l'étourderie du personnage sympathique attirait le blâme des murmures. Donc, ces officiers supérieurs, bien nés pour la plupart, instruits, demeuraient incapables de se créer une opinion telle qu'un argument de hasard

-^2 LA BATAILLE d'lUDE

ne la pût détraire aussitôt que formée. Celte constatation me valut plus de tristesse que de

triomphe.

En s'épanouissant, la fanfare des guides coupa mes rétlexions. Les clameurs cessèrent, comme je lavais pensé. Il se fit du calme dans la

^' c^MonDieu, pensai-je, quelle joie de conduire la bêtise des hommes. Mes aides de camp négligent pour leurs instincts notre mission. Cet etatinaior passe du noir au blanc, dès que l'un parle. Les zouaves font des farces. Raisonnables paysans français, les artilleurs les supportent mal. On se querelle. Le corps des officiers se plaint qu'on ne lui laisse pas d'initiative ; et ce Morel ne sait même pas prendre, tout seul, des dispositions de campement. Heichmann, capitaine de cavalerie dort. Se réveille-t-il, c'est pour donner des ordres qui font entrer les caissons dans les boutiques, par l'arrière-train... Et si je perds un jour d-étape, les maréchaux de l'Empire me traiteront dimbécile comme Edith me traite d "intrigant! ,> Avec lenteur, je chevauchai. L^etat-major, soudain rempli de vénération, ne me smvit plus qu'à vingt mètres.

Non sans inquiétude, le général Bertrand rectifîait la position les rênes en sa main, comme a l'époque où simple lancier, à la suite de son lieutenant, il redoulait la consigne. Mais Arbour revint qui annonça le rassemblement des re-

belles, et m'apporta ua message du syndic où il réclamait les civils pris par la troupe à la suite de bagarres. Je promis leur libération.

Bientôt, les zouaves débouchèrent au pas de charge derrière le trot du colonel, entre leurs officiers pâles, les jurons des serre-files. Les nuques étaient basses, les regards fixés réglementairement sur le point de direction. Ils défilèrent dans le bruit sinistre et monotone de trois mille souliers battant la terre, en rythme.

Quand la section du porte-drapeau parvint à notre hauteur, je commandai la halte et j'obligeai le colonel à remettre l'insigne aux mains de Garamond, devant ses troupes en ligne. L'alïront rendit blafard le front basané du vieil homme.

Mais je ne fléchis point. Les clairons durent sonner aux funérailles, les capitaines abaisser leurs sabres, les zouaves rester au port d'armes, tant qu'entre eux et moi, passèrent les régiments, témoins de leur faute. Il fut prescrit qu'à l'étape du soir, un conseil de guerre jugerait les soldats rendus coupables de voies de fait envers les supérieurs.

« On en fusillera une demi-douzaine, pensai-je, demain matin. Ai-je le droit de laisser s'accomplir le châtiment? Des vies humaines vont disparaître, des mères pleurer dans les villages tristes, des pères souffrir, et des veuves mendier... Je commets un crime... Cependant il ne faut plus

considérer Fhommfi, mais la race. La race reste le seul individu dont importent la vie et la gloire. Meurent les éléments de discorde, les germes de maladie nationale, de désagrégation, de corruption et de désastre... Il le faut... Et si les eervcaux que l'on va détruire contenaient cependant la force d'une idée, quel sera mon crime de justicier? Gomment aurais-je le droit de juger et de punir, de permettre que l'on juge et que l'on punisse ! »

Ces réflexions me désolèrent plus. Je n'ignorais pas que la fusillade s'accomplirait, que je ne mettrais aucun obstacle à l'exécution; malgré cela, je discutais, j'argumentais, je tâchais de conclure contre l'urgence de la mort.

En vain. La sottise barbare des zouaves avait compromis la discipline Si le châtiment le plus dur ne frappait, le désordre serait imité, la notion du sacrifice de l'individu à la race se trouverait amoindrie; en d'autres circonstances, le goût de la plaisanterie stupide retarderait la marche du corps ; et dans le pays de montagne oij les opérations allaient nous conduire, un manque d'exactitude à la jonction des brigades pouvait valoir le massacre de plusieurs mille hommes cernés par l'artillerie adversaire, perte autrement considérable que la mort de six mutins. Mon désir môme d'humanisme m'obligeait de consentir à la mort.

Les brigades défilaient toujours pendant que je

LA BATAILLE D LHDE /O

prolongeais l'évocation des motifs. Ce furent, successivement, les batteries de la division Morel, les VII^ et YIII^ régiments d'infanterie sarde, en uniformes vert et bleu, en schakos à plumes, les escadrons de guides, toutes fanfares sonnantes, puis mes V® et X" régiments d'artillerie, leurs attelages de chevaux robustes, le roulement saccadé de quatre-vingts canons et des forges de campagne ; le trot de trois cents hussards pimpants, sous les flammes rouges des kolbacks, soldats de quatre années, droits et solides, unifiés avec la prestesse de leurs montures grises, blanches, pommelées, à crinière épaisse. Mes jeunes voltigeurs suivirent le train des pontonniers sardes, paysans aux yeux sombres, aux cheveux plats, en uniformes gris et noir, à schakos bas, à plumes vertes. Le génie de la division Bertrand passa derrière son état -major au son de sa musique ; hommes noirs et rouges, grands, plastronnes de noir, graves, le sac petit pour leur stature. Recrutés parmi les mécaniciens, les métallurgistes, les maçons, les terrassiers des villes, ils portaient d'intelligentes physionomies résolues ; et je pris, à les voir défiler de la sorte, une certitude de leur constance au feu.

Derrière eux, je fis passer enfin les zouaves, sans leur rendre le drapeau. Je retins le colonel auprès de moi. Les hommes ne semblèrent point matés. Quelques-uns me fixèrent du regard avec défi, le poing serré sur la crosse de leur arme. Je

76 LA BATAILLE DLHDE

dus leur imposer le calme de mes yeux froids.

Ainsi, tant de jours, j'avais réduit la rancune d'Edith, parle môme calme imposé de mes yeux; j'avais réduit sa rancune, interrompu sa diatribe, discipliné son pauvre cœur de sotte enfant.

Les mutins marchèrent, au nombre de vingtsept, entre les artilleurs, le sabre nu.

Vinrent aussitôt les douze cents casques de dragons, les plastrons rouges, les grands chevaux noirs et bais haussant encore la taille de forts laboureurs blonds, recrutés dans les Normandies et dans les Flandres, et qui me rappelèrent les invasions du Nord descendues vers la campagne romaine au temps des derniers Césars. La brigade d'infanterie sarde (XI® et XII® régiments) se scinda pour former une arrière-garde après quarante caissons munitionnaires, les voitures d'outils et les équipages d'ambulance.

Avant elle, nous franchîmes le pont. Les chalands de l'intendance couvraient les eaux. La fumée des remorqueurs se développait dans l'air limpide. Mon état-major se compléta du général Morel, toujours sec et altier, comme si la faute de ses troupes eût dépendu d'une autre négligence. Je le priai de se mettre à ma droite, et j'appelai sur ma gauche le colonel des zouaves.

— Oij étiez-vous, colonel, pendant la bagarre?

— J'achevais de me vêtir, mon général.

— Qui avait le commandement du bataillon cantonné sur la place?

LA BATAILLE DUHDE 77

— Son chef.

— Où Tavait-on logé?

— Je ne sais pas.

— Hors la ville, dit Morel, roidement.

— Pourquoi?

— Parce qu'il ne restait pas dans la ville de logis convenables.

Je me contins mal. J'adressai une très dure semonce, à voix basse. J'enjoignis au colonel de quitter le corps, de se rendre à Milan près du maréchal Forey. Il lui expliquerait la raison de ce voyage.

— Vous êtes la cause de la mort qui frappera demain peut-ê're six de vos hommes, colonel! Je vous rends responsable de ces morts. Vous deviez connaître assez le caractère de votre troupe pour agir selon la prudence, lorsque vous lui imposez le contact avec des unités différentes. Il est indécent que pour obtenir des logis spéciaux, les officiers abandonnent à elles-mêmes des compagnies que ne savent contenir ni les capitaines, ni les lieutenants. Vous allez remettre le commandement au plus ancien chef de bataillon.

Le pauvre homme m'apitoya. Vingt années soudaines venaient de le vieillir. Ses joues se plissèrent dans sa barbe orientale noire et grisonnante. La Légion d'honneur sur sa poitrine roppelaitdes héroïsmes accomplis dans la guerre oranaise. Peut-être aurais-je faibli. '

A ce moment, le pont franchi, nous remon-

ib LA BATAILLE D LHDE

lions la rive gaucho de l'Adda. Mon regard fut attiré par un chaland. On y installait les soldats mis à mal pendant le combat de Paulo, voltigeurs et hussards. On les dirigeait par eau sur Lodi. Ce mode de transport semblait préférable, pour les blesses, au cahotement des voitures. Le hussard amputé de la main se tenait debout, à l'arrière du bateau. Lorsqu'il aperçut les deux lanciers nous précédant, puis tout l'essaim de Tétat-major, il s'avança jusqu'au bordage, et cria, le moignon levé : « Tas de Jean loutres, rendez-moi ma main 1 ma main ! C'est parce que Badingue a eu peur d'une autre bombe Orsini qu'on nous envoie tuer les Autrichiens!... Moi, je suis graveur sur cuivre. Qu'est-ce que je vais faire, sans main droite?... hein? Mendier? »

Les infirmiers l'entraînèrent de force à l'autre bout du chaland. De l'éperon, je piquai mon cheval, dépassant le colonel et les généraux. Tout l'état-major, silencieux, continua de trotter à dislance.

Je félicitai le sort qui n'avait point mené contre cette berge la marche des zouaves. L'incident eût suffi pour renouveler l'émeute, d'autant que ce hussard parisien, averti sans doute par les orateurs des faubourgs, adversaires du 2 Décembre, pouvait ofTrir des raisonnements propres à mettre en évidence que le peuple payait de son sang, de son argent, les vieilles promesses faites par Louis Bonaparte aux carbonari et aux francs-

maçons. Ceux-ci l'avaient poussé jusque sur le trône de France à l'expresse condition d'obtenir, par la défaite des Autrichiens, Tunitô italienne, devenue, depuis, funeste à notre sort, mais utile à la Triple-Alliance.

La raison des guerres est souvent individuelle.

A partir de Trezzo, l'ordre de marche étala la nappe de troupes sur des plaines merveilleuses. Elle s'écoula par des routes, par des chemins traversant d'immenses pâturages, des rizières, enjambant des ruisselets. La division Morel occupa la droite. Eclairés par les guides, ses cinq mille hommes atteignaient jusque la rive du Brembo. Les zouaves marchaient entre sa brigade d'infanterie sarde et les cinq batteries volantes. Ils se tinrent tranquilles.

Moi je menais le centre, à la tète de mon artillerie divisionnaire suivie des voltigeurs, des pontonniers sardes, de l'escadron de hussards. Trois mille cinq cents hommes et quatre-vingt-dix canons.

La division Bertrand appuyait six mille hommes contre les berges de l'Adda. Ses dragons éclairaient tout le corps. Les équipages, les caissons d'infanterie, les voitures d'outils roulaient entre sa brigade sarde et le régiment du génie. L'arrière-garde se composait d'une compagnie d'ouvriers militaires.

Le souvenir de ma femme et de son triste jugement contre moi, me surprit à considérer le

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spectacle splendide de cette marche humaine. « Comment, ai -je pu oublier? pensai-je... C'est que vraiment, passé Tâge de Tamour, toutes ces histoires du sentiment que la littérature fait dramatiques, valent bien peu devant l'esprit complété. » Et le reste du jour, je souris imaginairement à la colère d'Editb, à tout l'effet terrible qu'elle croyait avoir provoqué dans ma conscience, par une lettre sournoise, hautaine, et si digne! I Ah ! la bonne petite boudeuse... !

Venue la grande halte, je réunis à ma table l'état-major. Morel fut peu flatté, au cours du repas, dans une vaste salle de ferme. Je dus même, à plusieurs reprises, lui adresser la parole, afin de ne pas laisser la froideur de tous accroître sa rancune, qui aurait pu nuire à l'armée. Le général Bertrand daigna me demander l'embarquement à Lecco de nos impedimenta. Je marquai la confiance nécessaire à son initiative. Je lui conseillai d'agir selon ses idées, d'accord avec l'intendance.

11 fut convenu qu'il suivrait la rive du lac jusque la route de Valteline, pendant que la Hotte munitionnaire naviguerait parallèlement. Arrivé en vue du fort de Fuentès, il tenterait un coup d'audace, si cela semblait possible. Je lui prêterai de l'artillerie pour appuyer son effort. Puisque l'occupation de Bergame par Garibaldi libérait notre droite, je développai mon dessein de rejoindre avec Morel la route du Brembo qui nous

LA BATAILLE D UHDK Ol

porterait sur la Haute-Adda, en amont du lac, et au nord du fort Fuentès. Ou la garnison autrichienne évacuerait la place à l'annonce de cet enveloppement, ou elle s'opposerait à la jonction des trois corps, par une bataille probable, vers le col San-Marco. La division Morel affronterait le choc et forcerait le passage. Je maintiendrais le contact entre les deux divisions, prêt à soutenir l'une ou l'autre.

— Donc, fis-je, vous avez chacun une bataille à gagner, vous général Bertrand, au fort de Fuentès, vous, général Morel, au col San-Marco. J'abandonne les Autrichiens à votre génie.

Ils parurent satisfaits Tun et l'autre. Peu de temps après, nous nous séparâmes. Le général Bertrand continua de suivre l'Adda, et nous, son aftluent, le Brembo. Les deux rivières se séparent comme les dents d'une fourche.

Au soir, le conseil de guerre jugeales zouaves. Par chance, les maréchaux de logis et les sergents assaillis se gardèrent de trop charger leurs témoignages Deux prévenus furent condamnés à mort. Pour l'un, le recours en grâce fut signé. Une sorte de bandit corse, déjà très mal noté, à îa suite de coups et blessures, de refus d'obéissance à propos du service, convaincu de maraudes et de saleté, fut seul voué à l'expiation. Il était mal vu par ses camarades eux-mêmes qui redoutaient son ivrognerie brutale, ses brimades, sa force méchante. On l'enferma dans une étable;

82 LA BATAILLE d'l'HDE

on le gorgea de victuailles et de vin. Il s'endormit comme une brute.

Le corps bivouaquait cette nuit-là sur la route de Bergame vers l'endroit oii elle coupe le Brembo. Les Sardes passèrent une partie de la soirée à rétablir le pont détruit.

J'avoue que je m'assoupis difficilement. L'idée de l'exécution me peupla l'esprit de cauchemars. Se lever, prendre la plume, expédier l'ordre de surseoir, j'en accueillis vingt fois le désir. Couché dans une chambre qui sentait le foin sec, je suivais la lune regardant, par la fenêtre, mon lit de bois peint, le guéridon ridicule chargé de nos paperasses, les chaises roides. L'évocation de la lune blanchissant un cimetière m'influença. Puis je songeais à l'invective du hussard manchot et à l'urgence de maintenir une ferme discipline pour sauver du désastre les troupes dès le lendemain engagées parmi les contreforts de TAIpe. Cependant une vie humaine oscillait dans la goutte d'encre suspendue au bout de la plume.

L'accusation portée contre mon caractère, par la lettre d'Edith, me donna plus d'angoisse encore. Si elle savait, pensai-je, ce que je puis signer à cette heure : vie ou mort! Comme elle invectiverait mon ànie dure, et sans scrupules. Ma pupille au contraire, avec ses seize ans, serait pour le moyen énergique... Et qui a raison? L'une, l'autre, moi?

La tristesse m'accabla. Il fallait la mort. D'un

frisson, la fraîcheur de Taube me réveilla. Je n*'aperçus très blême " dans le miroir de mon nécessaire, le teint râpé. L'amertume de la quinine ne diminua point ma fièvre. Je grelottais dans mes bottes, sous mon dolman, malgré le malin clair et doré. On entendait le remue-ménage du bivouac, les premiers rassemblements des compagnies. Mes aides de camp entrèrent, tête basse. Imposant du geste le silence, je les suivis dehors.

En profondeur, les régiments formaient, par leurs têtes, trois faces d'un carré dont le quatrième était la berge de la rivière, caillouteuse, nue. Une sorte de perche droite y marquait le lieu de supplice. Les zouaves s'alignaient face au poteau. Pour les ordres de l'adjudant, une section attendait, l'arme au bras. Un silence absolu écrasait les âmes. A peine quelque cheval bougeait-il la jambe, parfois, cognait-il du fer les cailloux. Les rouges plumets de l'artillerie ne remuaient pas, ni les flammes des kolbacks aux têtes roidies des imssards, aux bonnets à poil des guides. Le champ des baïonnettes hérissées luisait d'un seul métal pour le soleil levant. J'eus l'impression que chacun de ces huit mille hommes craignait la mort, si seulement un doigt glissait hors de la place réglementaire sur la bretelle du fusil, la courroie des rênes, la poignée du sabre. «Portez vos armes!...» cria longuement un colonel. «Portez armes! répétèrent les

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capitaines. — Présentez vos armes! — Présentez armes! » Sur les tambours, frappa le pied boiteux de la mort.

L'homme entra dans le milieu du carré, avec un piquet de zouaves. Il sembla lourd, ahuri. L'officier balbutia la sentence, que personne n'entendit sur les rangs rigides. Je me tenais loin du condamné, devant Tartillerie. Je redressai ma taille, je réprimai des bâillements nauséeux et pénibles, je dominai du regard l'éblouissante moisson des baïonnettes. Lumineux, le ciel s'élançait de l'horizon en pleine gloire. A la fin de la lecture, l'homme poussa un juron canaille. Aussitôt, le plus vieux sergent arracha les boutons, le turban, les passementeries de Tuniforme. Empoigné par les hommes de garde, le condamné passa devant le front des compagnies, à grands pas, courant presque. Sans cesse sa bouche, verdie par l'effroi, s'ouvrait pour un cri. Mais on ne percevait pas le son du mot. A mesure que le groupe s'approchait de Tétatmajor, je distinguai mieux cette figure livide, malgré le hâle africain. Sous la proéminence du crâne, le brun des yeux scintillait, je vis la racine massive d'un nez énorme, récouvrant le milieu de la moustache, clairsemée comme le reste de la barbe roussâtre. Là-dessous, l'échancrure de la bouche tordue s'ouvrait, au bout d'un effort de cou. Rien ne s'exhala qu'un râle. Il courait toujours, ses larges braies rouges noircies

de déjections subites. La peur vidait ses entrailles. Aux poings de deux zouaves, il passa. Vers ma face il tendit sa face atroce, son cou maigre, Técliancrure râlante de sa bouche. Je me crispai sur ma selle. De toute la puissance de son être, il voulut me crier une chose... et rien ne s'exprima qu'un hoquet. Je m'étonnai de voir les zouaves l'entraîner rudement, avec dés injures sourdes, avec des visages pâles et féroces. Tandis que je multipliais mon effort pour rester l'impassible maître de mon émotion, ses camarades marquaient contre lui une haine meurtrière. Plus tard, je sus que les hommes du piquet avaient été choisis parmi les victimes habituelles de ses brimades. Leur passion particulière donnait plus de courage pour appliquer la sentence que ne m'en procurait le souci de conduire au triomphe la vie sauve de l'armée.

Enfin, ils le jetèrent contre la perche, lui entourèrent le visage d'un torchon, la taille et le bras d'une corde ; puis s'écartèrent.

Cette pauvreté d'homme grelottant, se tordant sur le lien, proférant des râles à travers la toile du torchon! L'adjudant leva son sabre. La section mit en joue. Le sabre s'abaissa. Des flammes percèrent la fumée cotonneuse ; la fusillade déchira l'air. L'homme continua de se tordre, de râler. Le torchon rougit contre sa face. Les godillots battirent les cailloux du sol, ses poings se desserrèrent, et il écarquilla les doigts.

86 LA BATAILLE D LHDE

Un sergent chevronné accourut, làclia deux coups de revolver dans le torchon. Le corps se plia sur le lien. Mais il se redressa encore, et cet eiïort des nerfs fit jaillir le sang à l'entour. Le mort retomba de côté, la poitrine palpitante, les jambes cassées.

On le délia, on l'étendit sur les cailloux entre lesquels filèrent des ruisselets vermeils. Immédiatement, les tambours attaquèrent une marche funèbre, les trompettes des guides proférèrent de longs cris, la division Morel commença de défiler entre le cadavre et mon cheval, selon l'ordre de route.

Moi je m'attristai, récapitulant ma pauvre carrière, et les crimes obligatoires; et je mâchai des cigarettes, seul, en avant de l'escorte.

Pendant la première partie du jour, les hommes marchèrent en silence dans la poussière. Ils parurent garder de la tristesse. .Aucun des chants ordinaires ne se leva sur les colonnes. Peu à peu, le panorama bleuâtre des Alpes s'offrit à la surprise des regards, en ses détails. Depuis Milan on en saluait les cimes. On allait atteindre les contreforts couverts de vignobles. Glissant entre le soleil et les pentes, des nuages mirent dans la pénombre quelques bois de pins, des villages minuscules, pendant que des gloires de lumière inondaient des prairies s'étalant à des altitudes lointaines, vers des sites de neige.

Nous montions déjà. L'artillerie suivait la

route au fond de Ja vallée ; mais l'infanterie marchait sur les versants, la pipe aux lèvres et le pied alerte. En avant, la cavalerie des deux divisions disparaissait rapide, toute à son rôle d'éclairer la route et d'entrevoir l'ennemi avant le col San-Marco, dont nous séparaient deux étapes.

La beauté de l'air et du pays calma mon angoisse. Déjeunes perdrix prirent l'essor sous les pas des voltigeurs. Des lapereaux fuirent entre les échalas des vignes, jusqu'aux plantations de hautes fèves. Le hussard Heichmann dormait en selle. Le major Becque lisait sa brochure, une seule main sur les rênes. L'artilleur Arbour respirait des fleurs. Le cuirassier Garamond galopait en avant pour suivre les reconnaissances de cavalerie. Sur son armure, le soleil, en se mirant, nous éblouissait d'un seul feu vif et mobile.

Aux rives de la rivière Brembo, huit mille hommes avançaient, comblaient le val de leur marche, sans qu'il y en eût beaucoup, en apparence, pour conserver aux yeux, comme moi, l'image nette du zouave mort et saignant plein le torchon qui enveloppait sa tète.

Après midi, les chansons de marche partout grandirent. Elles s'élancèrent des combes, coururent d'échos et échos ; car le vin n'était pas cher à la porte des fermes, et les paysannes puisaient avec des tasses dans des tonneaux défoncés.

A la fin de cette troisième étape qui fat pénible, et comme nous distinguions le clocher de la petite ville nommée sur les cartes Piazza, des coups de feu donnèrent au loin le bonsoir à nos éclaireurs.

J'ordonnai la halte. Nos fantassins étaient fourbus. Tant de kilomètres avaient été franchis dans la poussière. La soif désaltérée avait rendu les yeux ivres et la marche incertaine. Au commandement d'arrêt, les troupes s'effondrèrent dans les champs, les hommes s'étendirent aux pieds des faisceaux, les conducteurs glissèrent à bas de leurs montures.

Or,j 'allais par un chemin suspendu au flanc d'une hauteur. Delà, je découvris toute cette lassitude. Même pour une escarmouche, la lutte me parut impossible, avec des troupes épuisées. Au trot, je reconnus un champ de maïs, oij menait le chemin. En y grimpant de suite, l'artillerie domi-

neraitla ville et protégerait de ses feux le repos des colonnes.

Par chance, la courbe du Brembo approfondissait entre elles et l'ennemi un utile fossé.

D'après mon ordre, plusieurs attelages de l'artillerie quittèrent la route au fond de la vallée pour venir mettre en batterie, sur le champ de maïs, six pièces visant la ville.

Il fallut alors convenir que les adversaires Toccupaient en nombre, car une fusillade plus nourrie se propagea le long de la rive gauche, derrière la futaie de quelques jardins, les murs, les haies. Un désarroi se produisit dans les rangs des zouaves exposés sur la berge de notre côté. Certains des leurs furent atteints. Bientôt les guides revinrent en trottant. Garamond les dépassa. Il galopait. A la vitesse de son cheval, je devinai quelque désagréable avertissement. Essoufflé, il m'annonça qu'on se heurtait à des forces. Tout un bataillon tyrolien passait l'eau sur les bacs, encouragé par le résultat de son feu qui, je le vis soudain, précipitait, vers les attelages d'artillerie en halte sur la route, un fourmillement de cavalerie. Les flammes rouges des bonnets à poil sautillaient sur les têtes des guides fuyant au galop la mousqueterie. Les Tyroliens sont des tireurs d'une sûre adresse.

Si, par nos projectiles, nous n'arrêtions pas Félan de la poursuite, le péril devenait grave. Pas une de nos compagnies ne semblait capable

90 LA BATAILLR d'lHDE

(le vaincre la fatigue afin de prendre l'offensive.

Mais les pentes de la hauteur sont abruptes, et les attelages de Tartillerie ne parviennent pas à les gravir, malgré qu'on double le nombre des chevaux, en dételant, pour les adjoindre, ceux des batteries lourdes.

En bas, Morel se démène, expédie des estafettes qui ne peuvent franchir la masse d'hommes arrêtée, ni celle des équipages. Il fait mettre en batterie deux pièces à l'endroit de la route où elle débouche du val devant Piazza. Et, vers cette plaine, vers la gauche, les aides de camp détournent la panique de cavalerie à mesure qu'elle aborde les régiments. Les premiers obus tombent bien au-delà des bateaux charriant Tennemi; ils vont écorner les maçonneries du pont qui ouvre la ville. La troisième volée crève l'eau en aval des barques. L'audace des Tyroliens ne semble pas s'affecter à ce tapage. Il devient urgent d'appuyer ce tir sur la hauteur.

Malheureusement, les échalas des vignobles gênent la montée de mon artillerie. Trop las, les canonniers ne trouvent plus de force pour arracher vite les ceps devant les attelages. Les chevaux buttent, s'écorchent, se découragent, d'autant que le poids des caissons et des pièces tire leurs croupes en arrière. Aux roues, les servants arc-boutés perdent vite leur vigueur pour retenir la glissade. Tout un attelage, celui de la pièce la plus près du but, s'écrase pêle-mêle, conducteurs,

montures, servants et affût. Le chaos obstrue l'étroite sente ouverte par les sapeurs à travers les échalas. La batterie entière arrête son ascension.

En bas, les zouaves se déployant mal, serrés entre la rivière et la route que comblent les équipages de l'artillerie, ceux des pontonniers. De l'autre berge, l'ennemi, abrité, les canarde. Aussi bien la fatig"ue prive leurs mouvements de toute promptitude.

Devant eux, la panique des hussards et des guides multiplie un embarras sans nom, d'autant que des cavaliers atteints culbutent. H y a peu de capitaines pour faire dériver les pelotons, jusque la plaine, à gauche. Tous se jettent dans l'infanterie, espérant la couverture de ses feux. Mais le bataillon de tête ne peut s'ouvrir, vu l'exiguïté du terrain entre Teau et l'artillerie.

La brigade sarde, qui marchait sur l'autre rive et fort en arrière, rencontre alors un affluent latéral du Brembo. Gomme l'avant-garde cherche le passage guéable, les décharges des Tyroliens la surprennent. Elle se rephe sur le premier bataillon qui projette aussitôt des lignes de tirailleurs. On les fit se coucher dans la rizière. Ils exécutèrent des feux à volonté entièrement inefficaces. Les deux régiments, derrière, attendirent, l'arme au pied, par colonnes profondes.

La situation me navra. Arbour excitait les

attelages d'artillerie en escalade qui s'empêtrèrent plus. En bas, les zouaves firent face à la rivière, et, couchés aussi, commencèrent à fusiller par-dessus les eaux, les verdures des jardins, sans résultat. Nos pontonniers, en tournant pour dégager la route et se mettre hors du feu, perdirent du monde.

L'intelligence de l'ennemi avait été de ne se point découvrir avant le contact, lorsque toute notre cavalerie s'était réunie dans la plaine pour entrer à Piazza. En sueur, blême, Garamond avouait la faute. Mais il n'avait rien aperçu, ni lui, ni aucun des officiers de hussards ou de guides. Pas un coup de fusil, pas une apparition d'uniforme n'avaient dénoncé l'ennemi embusqué dans les maisons, caché derrière les murs et les haies, sur l'autre berge de la rivière. Une salve subite avait tué deux hussards et leur lieutenant à la minute oii ils atteignaient la fin du pont et le seuil de la ville. D'abord on s'était rué le sabre haut, croyant à peu de résistance. L'erreur avait dû être reconnue.

Je m'arrêtai à la crête du contrefort, sur le champ où la batterie tentait de parvenir. Là, se dressait un moulin. Son propriétaire dit que les Tyroliens n'occupaient point Piazza avant midi. Il s'y était rendu pour un achat le matin. Personne ne prévoyait alors ce retour de l'ennemi qui avait évacué la ville, la semaine précédente. Vers cinq heures du soir, le meunier ayant vu

des cavaliers sur le pont, avait dit à sa femme que sans doute les soldats de Garibaldi opéraient une reconnaissance, afin de nous tendre la main.

Si l'ennemi avait possédé du canon nous eussions éprouvé des pertes sensibles. Il dut se contenter de lancer aux trousses de notre cavalerie une charge de Croates. Mais au moment oii elle atteignit nos lignes, Heichmann, portant mes instructions, avait réussi à rallier les hussards sur la gauche du corps, dans la plaine. Les Croates donnèrent contre un carré de zouaves que le général Morel forma héroïquement sous le feu de la berge adverse. Ce carré n'en fut pas moins enfoncé. Nous vîmes les salves cracher leurs feux en ligne, quelques chevaux dégringoler, les autres les franchir, et une trombe de Croates bondir le sabre en l'air dans la haie de chéchias aussitôt rompue.

Mais Taudace de cet escadron dépassait la mesure de la sagesse. Le bataillon se referma sur lui, se reconstitua. L'élan des chevaux fut abattu par les feux intérieurs. Des pelotons furent détruits. Le sang-froid des zouaves sauvait tout.

Mes attelages d'artillerie finirent par atteindre la crête. Aussitôt en batterie, six pièces tonnèrent. Dès la troisième volée, le tir, rectifié, démolit une maison d'oii nous vîmes une multitude de fantassins sortir.

Reformés par Heichmann, les hussards se pré-

94 I.A BATAILLE d'lHDE

cipitèrent contre le flanc des Croates qui repassaient à demi-nombre la haie des zouaves. On les poussa jusque l'eau balayée à présent par les décharges de l'artillerie Morel. Les Tyroliens parvenus sur notre rive se heurtèrent au combat de cavalerie ; iJs battirent en retraite vers le pont, la ville, où croulaient les murailles, oij jaillit l'incendie.

Le soir s'achevait dans un crépuscule vert et mauve, qui se refléta entre les eaux labourées par les projectiles. La petite ville jaune, le troupeau de ses maisons blotties autour du clocher, me donnèrent l'image d'une chose chétive. Notre tir se doubla contre elle. Une seconde batterie ouvrit le feu. Presque aussitôt, les haies, les futaies et les jardins de la rive gauche cessèrent d'abriter la fusillade hostile. Comme je l'espérais, cette vigoureuse démonstration d'artillerie engagea notre adversaire à la retraite. Le pétillement s'affaiblit partout.

L'affaire durait depuis vingt minutes à peine ; mais les transes avaient été vives pour moi. Je me représentai combien notre cavalerie légère, trop confiante dans la témérité de ses pointes et trop impressionnable devant les feux inattendus, exige la présence d'une infanterie solide pour se rallier. Sept cents cavaliers venaient de fuir ; les pelotons se rabattant les uns sur les autres avec trop de vitesse devant les salves d'un bataillon.

Au reste, c'était encore la conséquence de la

mutinerie des zouaves. Morel avait, pour la marche, maintenu leur régiment entre les artilleurs divisionnaires et la brigade sarde, afin de prévenir les mauvaises têtes de leur chance d"ètre canonnées à gauche, fusillées à droite, dès le moindre signe de rébellion. L'ordre de marche ordinaire eût massé cette troupe avant l'artillerie, par colonnes ; et la débandade de cavalerie eût, en ce cas, trouvé lappui du premier batail. Ion déployé.

Mes batteries continuèrent leur feu jusqu'à ce que le drapeau blanc fût hissé au clocher de l'église. On envoya vingt-cinq guides, avec Arbour et le major Becque.

Je regardai dans la direction de la ville, qu'approchaient à nouveau les deux escadrons. Soudain, une flamme coupa le pont, qu'enveloppèrent des fumées blanches. La détonation roula jusqu'à nous. L'ouvrage sautait. Arbour, Becque et vingt-cinq cavaliers se trouvaient pris.

Morel, aussitôt, mit en marche les zouaves. Les escadrons firent halte. Je commandai qu'on chargeât les pièces des batteries sur le champ de maïs. Arbour reparut à l'extrémité du pont, agita du blanc au bout d'une perche. Sans doute l'ennemi avait miné l'arche centrale, avant de partir. Mais il ne tenait plus la place. Mes aides de camp l'échappaient belle.

On sonna la cessation du feu.

De toute cette affaire, l'incapacité du général

96 LA BATAILLE d'lHDE

Morel me parut à nouveau ressortir. Selon l'ordre de marche, il devait couvrir, aile droite, le convoi d'artillerie, en le dépassant avec un bataillon. Au lieu de cela, il avait laissé trop en arrière la brigade sarde, puis encaqué ses zouaves entre la berge et la route. Cavalier, sa confiance absolue dans les guides lui suffisait comme garantie de quiétude.

Je me reprochai de n'avoir pas couru en tête, pour vérifier les dispositions. Ce devoir ne m'incombait pas, au reste. Très sagement, j'avais établi mes voltigeurs par échelons, sur les côtés, à gauche et en arrière du convoi qu'ils protégeaient.

Garamond ne fut pas fier. Je le blâmai de cette audace excessive qui anime les officiers de cavalerie et leur enlève la prudence. Puis je le priai de prendre le drapeau des zouaves dans le caisson. Il convenait de le rendre au régiment. Leur fermeté avait mis à rien l'élan des Croates. Après trente kilomètres de marche, une troupe capable de se reformer en ligne sur la cavalerie qui la pénètre, mérite les éloges.

Nous descendîmes de la hauteur. Partout, les hommes étendus sur leurs manteaux déchiraient à belles dents la boule de son. Les corvées allant à l'eau, ou revenant, les seaux pleins, boitaient de façon lamentable. Beaucoup dormaient entre les roues des pièces et des voitures.

Sur la route, je rencontrai Morel, à cheval, au milieu de son état-major. 11 dit :

LA BATAILLE DUHDE 97

— Nous prenons soixante-quatre prisonniers, quarante-sept chevaux !

— Vos pertes? demandai-je.

— Il y a vingt-deux tués chez les zouaves, trente blessés environ. •

— Et dans les escadrons ?

— Seize tués en tout... Les hussards rétablissent le pont. Le YIIP régiment de la brigade sarde occupe Fondra, à six kilomètres sur l'extrême droite, et entrera dans Piazza avant deux heures. L'ennemi bat en retraite...

— Vous triomphez, général, bien joyeusement! Moi, je déplore que la cavalerie n'ait pas su deviner la présence de ces Tyroliens. Sans la présence d'esprit des zouaves, Taventure tournait mal. Les Croates arrivaient au milieu du convoi d'artillerie.

— Ah! mes zouaves! fit-il...

— Et puis notre service d'informations est misérable. Il faut pourvoir à cela.

Je le priai de se joindre à l'état- major. Nous traversâmes les lignes du l^"" bataillon de zouaves. Je leur dis ma satisfaction et que le drapeau leur serait rendu. Je ne voulais pas les fatiguer davantage. Ils camperaient dans la plaine devant Piazza, pour ne point dormir à l'humidité de l'eau. En se dandinant sur leurs mollets vêtus de cuir jaune, ils m'écoutaient les mains aux poches, peu respectueux. Certains gardaient sur le visage et autour de la tête des bandes de toile

pansant les blessures faites par le sabre. Ailleurs, au bord de la vigne, une corvée de paysans creusait la fosse pour vingt-quatre gaillards alignés à terre dans leurs uniformes poussiéreux. Ceux-ci offrirent des faces oii la mort avait figé le rictus de douleurs suprêmes. Leurs mains tordues écrasaient de la terre entre les doigts. Un zouave avait la tête ouverte en deux parts nettes, comme le fruit qu'un couteau divise; la cervelle faisait une frange le long de la fente, et la figure semblait fraîcliement peinte d'écarlate.

La nuit vint. Je ne courbai pas ma curiosité sur les cadavres des Croates, très nombreux. On en détachait encore de leurs chevaux abattus, les bottes tenant aux étriers. Une des bêtes était parvenue à la rivière. Immergée jusqu'à la selle, elle buvait l'eau rougie par la fontaine de sang qui coulait de son poitrail ouvert. Tout à coup elle s'efiFondra dans un clapotement.

Nous trottâmes vers la ville. Passant sur le front des hussards, je demandai les hommes du peloton à qui le devoir avait été prescrit de découvrir l'ennemi, devant la ville, en extrême pointe. Un adjudant les désigna.

— Voyons, mon ami, dis-je à l'un, ne vous troublez pas. Répondez-moi franchement. Quoi que vous avanciez, aucune punition n'est à craindre. Le maréchal des logis vous a posté là-bas : juste devant ce mur de jardin d'oii partit la fusillade. Vous êtes resté sur place,

un grand quart d'heure? Immobile?

— Oui, mon général.

— Et vous n'avez rien distingué I

— Non, mon général.

— Gomment n'avez-vous pas vu que ce mur portait des meurtrières fraîchement ouvertes à la pioche;... comment le maréchal des logis ne l'a-t-il pas vu?...

— Moi, riposta son camarade, j'ai fait remarquer au maréchal des logis les trous du mur. Il m'a dit de me taire, si je n'avais que des sottises à lui conter.

— Voyons ces meurtrières?... Vous avez entendu, maréchal des logis, ce que dit votre homme?

— Mais, mon général, tout le temps, ils voient l'ennemi partout. Un lièvre qui court dans le buisson, c'est l'ennemi ; une branche qui casse, c'est lennemi. On finit par ne plus les croire. Alors des malheurs arrivent.

— Moi, reprit un autre, j'ai bien vu des ombres remuer derrière le mur, et des figures derrière les fenêtres de la maison, là... mais j'ai eu peur de me tromper et de donner l'alarme pour rien.

— C'est comme moi. A un moment, j'ai vu passer toute une section, par le petit chemin, en face... J'ai voulu avertir le lieutenant. Il était trop loin, en arrière ; il attrapait un homme, à cause de sa têtière ; j'ai eu peur d'être puni si je

100 LA BATAILLE l/UHDE

le dérangeais à ce moment-là. On nous avait recommandé le silence, le silence absolu. En l'appelant, ou en bougeant, j'aurais rompu la consigne; et puis, peut-être, ils auraient tiré sur moi.. . Je me suis dit : si le lieutenant commande le silence, c'est qu'il sait que l'ennemi est là. Alors, je n'ai pas bougé, je suis resté le doigt sur la plaque du mousqueton...

— Et vous, lieutenant?

— Mon général, j'avais Tordre de poster les hommes... et cela occupait toute mon attention; il fallait qu'ils prissent la distance réglementaire entre chaque cheval.

— La distance réglementaire I... Ah ! ça, monsieur, c'était bien le moment !

— Le commandant exige que les distances soient toujours réglementaires, même sous le feu .. J'ai eu beaucoup de mal à réussir... La ligne faisait des zigzags.

— Capitaine 1... Vous n'avez rien vu non plus?...

— Mon Dieu, mon général, il m'a bien semblé, à un moment, qu'une troupe armée traversait la rue, là, au bout du pont ; mais, j'ai la vue faible. Je dus tirer ma junitlle de l'étui. Les verres étaient brouillés. Avec la jumelle, je n'ai plus rien aperçu. Sans doute, la troupe était passée pendant que je mettais au point.

— Et vous n'avez pas vérifié... 11 suffisait, d'envoyer du monde à la tête du pont.

— Pardonnez-moi, mon général, j'ai galopé jusqu'au commandant ; mais tout le monde l'entourait, parce que les guides de la division Morei demandaient à s'établir entre notre droite et la rivière. Le commandant ne voulut pas. Il tenait à ce que les hussards pussent entrer les premiers dans Piazza. Au milieu de la contestation, comme je n'apportais aucune certitude confirmant mon dire, il m'enjoignit de retourner à mon poste. Je revenais vers le pont, lorsque la fusillade éclata, tuant ceux qui s'y étaient engagés.

— Bon, fis-je !

A la clarté stellaire, je contemplai les soldats, leurs rondes figures de rustres timides ficelées dans les jugulaires des kolbacks, leurs mains gourdes sur les rênes, leurs brandebourgs sur l'oppression des poitrines craintives. La discipline avait tué l'initiative de chacun. Nul n'osait plus croire ses yeux, ses oreilles, sans que le grade supérieur autorisât cette croyance. Et, le long de trois cent cinquante hommes, c'était la même physionomie peureuse, sage, malgré la roideur de certaines moustaches. Plus indépendants me semblèrent les chevaux qui osaient d'un coup de jarret chasser les mouches, d'un éternuement secouer leurs mors et leurs têtières.

J'arrivai jusqu'au chef d'escadron, vieillard magnifique, sur son alezan. A ma première phrase, il s'indigna :

— Permettez, mon général; souffrez que je m'explique. Veuillez admettre qu'à ce moment je n'avais pas à savoir si l'ennemi occupait ou non l'intérieur de la ville. Notre reconnaissance avait établi que les abords étaient libres. C'était la première phase de mes instructions. La. seconde phase devait comprendre une reconnaissance à l'intérieur de la ville. Or, pour expédier la reconnaissance, il s'agissait d'abord de savoir si le pont était miné ou non. Si j'avais engagé mon escadron sur le pont et s'il eût sauté à la minute du passage, j'aurais eu toute la responsabilité de la catastrophe. Je tenais donc à couvrir ma responsabilité en m'assurant de l'état du pont. Voilà pourquoi j'envoyai un lieutenant et huit hussards pour effectuer une première pointe, avec l'ordre de passer le pont au galop... Je crois ma responsabilité entièrem.ent couverte.

— Eh ! commandant, il s agit bien de responsabilité! Il s'agit d'éclairer l'armée... Or, vous l'éclairez si bien que sept cents hommes de cavalerie, sous vos ordres, n'ont pu découvrir deux bataillons. C'est gros, deux bataillons ! Ça se voit. Et vos dispositions de retraite? Elles étaient bien prises vos dispositions de retraite! Vous êtes arrivé sur l'artillerie en jolie débandade!... Mes compliments !

— Permettez, mon général. Malgré mon avis, le commandant des guides a voulu prendre position sur notre droite. Sa troupe en marche a vu

nos éclaireurs se replier, sous le feu. Les capitaines des guides ont arrêté les pelotons... Dès lors, le champ réservé derrière ma seconde ligne pour recevoir les éclaireurs se trouvait obstrué. 11 en résulta une confusion, dont je ne puis me déclarer responsable. Mes hussards sont entrés dans les guides, qui, apercevant des hommes blessés, ont pris peur...

— Vous avez raison, commandant, vous avez raison, fîs-je en haussant les épaules, et en éperonnant ma bête.

Et de fait, il avait raison. Ils avaient tous raison, les soldats, les sous-officiers, les capitaines et le chef d'escadron. Et le commandant des guides devait aussi avoir raison ; et tous, et tous, sauf moi. Ils couvraient le total de leurs responsabilités, sauf la mienne.

Je me surpris à étendre de grands bras navrés, à les laisser choir sur ma cuisse. Le bruit de cette claque fit sursauter mon cheval. Je le calmai, me calmant moi-même. Morel remarqua, judicieux, qu'à la guerre rien n'arrive selon l'attente. Devant nous, la fanfare des guides éclata. Nous franchîmes le pont, sur les poutres mal jointes.

Dans la ville aux volets clos, des lumières veillaient. Nul visage aux fenêtres... On sentait seulement le regard des yeux peureux entre les fentes roses de par les lampes intérieures. C'était une toute petite ville. Au milieu de la grande rue nous dûmes contourner les moellons en tas d'une

muraille écroulée. Parmi les décombres, sur un lit inlact, gisaient trois cadavres de filles atteintes par l'un de nos obus. Des draps recouvraient leurs visages ; et des cierges brûlaient à ciel ouvert. Un prêtre, agenouillé, dans une chasuble noire, psalmodia. Il y avait un groupe de vieilles en prosternation. Elles renforcèrent, à notre passage, le lugubre murmure des répons. Triste accueil dans la nuit, parmi les ruines, sous l'étincellement du ciel paisible.

A la maison commune, je reçus un officier delà division Bertrand. Celle-ci marchait à notre hauteur le long du lac de Côme. En chemin, il avait entendu le canon, et son camarade, reparti vers le lac, devait avertir l'autre état-major. Il me demanda si j'attaquerais le col de San-Marco, le lendemain. J'ignorais si la fatigue des troupes et des chevaux permettrait de le faire à l'aube. Cependant, j'expédierais l'artillerie de bonne heure dans la direction, et je tâcherais de conquérir le passage à coups de canon. Il fut convenu que le général Bertrand inclinerait sa marchie à droite, pour nous porter secours au besoin, ou pour recueillir notre retraite, en cas de malechance.

Nous dînâmes dans un délicieux jardin, sous les feuilles agitées de brise. Ma faim extrême dévora tout un poulet. Après deux ou trois bouteilles de vin mousseux, Morel parla d'enlever le €ol à la baïonnette, vers le petit jour, avec les

zouaves elles voltigeurs, lui à la tête des clairons. Cela fit sourire. Il secoua la tète et but une quatrième lîouteille.

Après diner, je sortis. Au lieu du bruit que font les soldats dans une petite ville, à la porte des tavernes, je ne rencontrai que le silence. Les régiments ronflaient dans tous les lits de la ville.

— Je ne sais pas ce que nous ferons, de ces patauds sardes, devant Uiide, me dit Morel. Figurez-vous que pendant les haltes, les trois quarts tricotent des bas et des gilets de laine. Ils fabriquent une cuisine, avec du lard, de l'ail et du riz... Ça embaume I...

— J'ai plus de confiance, je les crois solides. Pour l'assaut, ils doivent valoir moins que pour la résistance. Je les vois comme les Anglais à Waterloo, inébranlables sur le retranchement.

Nous inspectâmes les sentinelles doubles placées en avant de la ville. Elles mangeaient du gros pain afin, dirent-elles, de se tenir éveillées. Cela nous fit rire.

Au fond, Morel n'était pas méchant. Il s'imaginait pourvu d'un rare génie militaire, de grandes qualités de précision, d'élan. C'était un bon colonel de cavalerie. Il me parla de ses chevaux, de sa femme, néeMontjoie-Saint-Denis, de ses maîtresses, des cabotines célèbres, de ses hautes relations. Il m'accabla de son prestige soudain révélé. Il m'invita dans son château du Poitou pour les chasses à courre de l'hiver à venir.

106 LA BATAILLE d'l'HUE

Moi, je conclus que le mieux serait de mettre nos troupes en marche au crépuscule du lendemain et de gravir le col, vers minuit, lorsque l'Autrichien, ayant passé le jour à nous attendre, ne nous espérerait plus. Ainsi reposés pendant vingtquatre heures pleines, nos régiments se présenteraient en forme contre l'ennemi.

Nous rentrâmes à la maison commune pour écouter le rapport sur les témoignages des espions. Heichmann interrogeait en allemand une sorte de chasseur de chamois, à grandes gtiètres de toile, lequel avait croisé les bataillons tyroliens et les Croates en retraite par la grande route qui mène au col.

Il ne croyait pas que l'on pût découvrir aux alentours du passage une place s^uffisamment plate pour y installer des batteries. Lui n'en avait vu aucune. Selon ses indications, la route montait pendant cinq kilomètres, après le passage du Brembo. Vouloir y faire grimper l'artillerie, sous le feu des retranchements, eût été sottise. Morel revint sur son projet d'enlever la position « à la fourchette » par cette route, les clairons sonnant la charge. Je ne doutais pas qu'il réussît, mais au prix de quelles pertes ; il fallait ne point éclaircir notre nombre avant le grand contact d'Uhde.

Tout poudreux, la figure chaude, Arbour entra; il voulut me parler à part. Je le précédai dans une pièce voisine. Là, deux Italiennes, coiffées de mouchoirs blancs, me saluèrent.

LA BATAILLE DUHDE 107

— Bonjour, général. Vous ne reconnaissez pas les veuves de Cassano?

— Par exemple !

Parties de Cassano, quelques heures après nous, elles avaient, par le chemin de fer, atteint Milan, oii une dépèche de notaire les appelait. Un cousin, officier de Garibaldi, venait de périr, dont le bien est en Valleline. L'urgence de faire apposer immédiatement les scellés les obligea de prendre le premier train pour le lac de Gôme, en compagnie du notaire. De là, par le bateau à vapeur, elles avaient gagné Golico le soir de notre première étape ; puis, en calèche, le domaine du mort. Mais autour de ce domaine, dans le village, campaient d'innombrables Autrichiens qui réquisitionnèrent calèche et chevaux, retinrent le notaire comme suspect d'espionnage, et relâchèrent les sœurs à condition qu'elles reviendraient par la route de Bergame sur laquelle ils ne nous savaient pas encore, croyant que nos divisions suivaient, toutes, lariveorientaledu lac. De grand matin, les scellés mis, elles étaient reparties dans un corricot'o de paysan, que menait une mule. Près de Piazza, notre canonnade avait alarmé la prudence du conducteur. Le corricolo s'était arrêté à Fabri d'une crête, jusqu'à ce que les soldats piémontais les eussent avertis de notre entrée en ville. Sur le soir seulement, elles se décidèrent à requérir l'obligeance d'Arbour. Elles avaient donc parcouru toutes les lignes de

408 I.A BATAILLh d'lHDE

l'ennemi. Elles nous instruisirent précieusement sur la position du col. Arbour, lui, venait de faire, à cheval, une' pointe d'éclaireur pour vérifier leurs souvenirs.

Nous interrogeâmes la carte. D'après leurs propos, les forces commises à la défense du col ne dépassaient pas la valeur d'un régiment tyrolien et de trois ou quatre cents Croates. Mais les sœurs avaient aperçu des canons derrière des branchages, des buissons, des accidents de terrain. Nous en conclûmes que l'attaque de front dans le couloir ainsi muni ne réussirait pas. Nanti de leurs indications, Arbour venait d'explorer une pente à notre gauche, où l'artillerie pourrait prendre une position avantageuse. N'ayant pu obtenir le passage par le col, dont les occupants masquaient les défenses, l'automédon des veuves avait pris un chemin abominable, à travers cette pente. Nos caissons n'y monteraient pas facilement, mais si quelques-unes de nos pièces atteignaient la crête, nous dominerions les ouvrages de Tennemi de façon à les rendre intenables.

Je remerciai les sœurs ; et le plus galamment du monde enjoignis à leur sigisbée de les reconduire jusque dans leur logis, lui donnai congé de la nuit.

Revenu dans la salle d'état-major, je dictai le plan d'attaque. A gauche, l'artillerie tournerait le colparlapente extérieure que les hussards iraient, dans Taprès-midi, reconnaître et jalonner. La bri-

LA BATAILLE DUHDE 109

gade sarde attaquerait obliquement l'alpe, à notre droite ; et lorsque ces deux mouvements se seraient dessinés de façon à nourrir l'inquiétude de l'ennemi, le général Morel pousserait ses batteries sur la route, puis lancerait les zouaves, soutenus à gauche par mes voltigeurs et mes canons. La triple action s'opérerait de nuit. La cavalerie et les batteries à cheval, dans l'aprèsmidi, marqueraient, vers les abords, les repères de la marche aux étoiles.

Avant de me mettre au lit, je commandai qu'on laissât aux hommes tout le repos du matin. Aucun service ne devait, avant midi, les prendre.

Les rapports du lendemain ne furent pas favorables. Des bataillons étaient venus renforcer ceux du col. Je craignis que la pente extérieure ne fût occupée avantle transport de notre plus légère artillerie. Une reconnaissance de guides partit vers ce point. Dans la ville, je vis' partout les hommes du régiment sarde utiliser leur loisir par quelque besogne lucrative. Plusieurs assis à la porte des ménagères raccommodaient des corbeilles, leur adjoignaient des anses neuves. D'autres repeignaient les portes. Aux maisons endommagées par nos obus, ils appliquaient des charpentes; ou bien, sur des brouettes, ils enlevaient les décombres. Tandis que nos hussards en bonnet de police, la veste ouverte, fumaient au soleil, en se moquant, et cherchaient aux fe-

HO I.A lîATAILLE l/uHDE

iiétres, pour leurs sourires, la réponse d'un œil féminin. En peu d'heures, les Sardes réparèrent le dégât. Quelques sous payaient leur travail. Il y eut même des hussards qui employèrent les alliés à cirer les brides et à fourbir les fourreaux de sabre.

Garamond, qui avait suivi la reconnaissance des guides avec le major Becque, me rapporta qu'on avait échangé plusieurs coups de feu. La position nous restait. Les guides bivouaquaient sur la pente, par petits postes, au repos. Du col, on ne les harcelait pas, croyant à l'imminence de nos forces.

Les rues se remplirent de mouvement. Une odeur de friture s'échappa de toutes les portes. Les Sardes, encore, tournaient le moulin à café, hachaient les aulx, gravement, hauts et bruns, dans leurs uniformes tachés. Les soldats se réjouirent;de n'être pas en marche. lisse promenaient sans bottes, sans godillots, les pieds dans des savates de sparterie, dans des bouchons de paille, ou dans des linges ensanglantés par les écorchures. Du côté de la rivière, on menait boire, par longues files, les chevaux d'artillerie. L'insouciance était grande de ces soldats qui ne savaient si, le soir, ils ne dormiraient pas, à jamais, loin de tout réveil. Enchantés de la lumière, de fruits pesants, de chansons obscènes, ils acceptaient le destin de l'heure, comme des enfants enivrés par l'aise présente, sans plaindre

LA BATAILLE d'lHDE lll

les angoisses de la veille, ni redouter le péril prochain.

Seuls, les officiers, sérieusement, lisaient le rapport ; ou laissaient éteindre leurs cigarettes, à cause des cartes développées entre les verres de la taverne principale, sise sur la petite place à basses arcades.

De ma fenêtre j'examinais cela, et je pensais combien leur vie pèse peu dans les calculs des hommes, si on les unit par masses. Individuellement, chacun des huit mille soldats n'eût voulu ni tuer, ni encourir la chance du combat. Mais, fondus dans le seul corps de l'armée, la notion obscure devait naître de ceci, que la mort ne serait pas la fin de leur conscience humaine, puisque la part majeure de celte conscience, Fidée de patrie, de race, de triomphegésnéral, persisterait en toutes les personnes de l'assemblage militaire.

Moi-même, au temps de malieutenance, j'avais réellement senti cette notion maîtriser l'instinct de ma peur. Lors des combats en Afrique, j'avais conçu mon existence comme une parcelle infinitésimale de la grande existence collective ; et il me sembla de bonne heure que mourir soldat, cela importait aussi peu que si, du corps humain, s'échappait une seule et minuscule goutte de sang. Le corps ne continuerait-il pas à vivre ? Les idées nationales dont se forme notre esprit ne continueraient-elles pas d'évoluer, à travers

112 LA «ATAILLE DUHDE

les passions des soldats, des citoyens? Voilà une certitude constante d'immortalité qui diminue le prix du sang.

Et puis, ne pas mourir seul, mourir ensemble dans un même but, cela change tant l'apparence de la mort! Il se manifeste un merveilleux effet d'altruisme et d'amour social. J'ai presque toujours vu sur le champ de bataille les agonisants se résigner vite au trépas, si, près d'eux, les regards de commisération et la sympathie des camarades paraissaient. Mourir la main dans la main, coude contre coude, ce n'est plus la désolation de mourir.

Au cours de la promenade que je fis ce malin-là, dans les bivouacs entourant la ville, parmi les artilleurs, les zouaves, les sardes, les cavaliers, je fis une remarque identique à beaucoup d'autres remarques qui m'étonnèrent et qui m'étonnent encore. Les hommes les plus près de la nature, ceux d'imagination lente et de savoir court, les paysans, sont beaucoup moins portés à la convoitise du meurtre que les catégories d'hommes plus favorisées par la civilisation. Ainsi les artilleurs, les cavaliers de ligne que l'on recrute en général parmi la population des campagnes, pour leur connaissance des chevaux, n'éprouvent aucune impatience à engager le combat. Us y marchent, dociles et résignés. Au contraire, les corps formés avec les gens des villes, comme les zouaves, les vol-

tireurs, l'infanterie de marine, certains bataillons de ligne, le génie, s'échaufTent facilement et, on peut le dire, aiment à tuer. Les charges à la baïonnette exaltent bien plus ces sortes de soldats. Le paysan préfère marquer son adresse de tireur ou son endurance à la fatigue. J'ai rarement vu un corps composé de rustres faire valoir des qualités d'élan ou montrer des ivresses de triomphe. Il faut une intelligence déjà plus mûrie pour désirer fort la sensation du vainqueur culbutant l'ennemi troué par la pointe.

La plupart des officiers chérissent le meurtre direct. Passé les premières émotions du début, on suit le combat avec une ardeur très pareille à celle qui anime le chasseur exterminant de remise en remise une compagnie de perdreaux. Les capitaines manient leurs hommes comme une meute de chiens dressés. Ils les excitent, les mènent, les apaisent, les lancent, avec toutes les ruses étudiées d'un sport. Plus tard, lorsqu'on atteint les grades supérieurs, les préoccupations deviennent trop nombreuses, diverses. Le joueur d'échecs remplace le chasseur dans la personne du colonel. Alors, l'atrocité du massacre nous émeut et nous dégoûte, parce que nous ne communions plus avec la fièvre des soldats. Tristement, par devoir, nous ordonnons des assauts avec lesquels, jeunes, on hurlait un joyeux hallali.

Donc, ce matin-là, l'attente du combat pro-

Ii4 LA HAÏAILLE d'uHDE

bahle du soir ne m'enlliousiasma guère plus que certains artilleurs présentant leurs lombes écorchés à l'inspection du major, dans l'espoir de voir la bataille en fourgon. Ils prolongeaient une belle file devant la voiture d'ambulance où se passait la visite médicale, sous la bâche verte. Des jurons hiérarchiques renvoyaient à sa monture le canonnier tout pâle, rattachant sur ses reins le pantalon à bandes rouges.

Chez les zouaves, on érigeait de petites colonnes de pierres. Avec des cailloux, on abattait^, à distance « l'Autrichi, rAutrichon, TAutruchon, l'Autruche... à chiens..., le chien d'Autruche! » Les hommes essayaient sur leur pouce la baïonnette affûtée. Ils se promettaient du boudin de Croate à la sauce rouge, avec boutons de tunique pour champignons. Autour du conscrit, tout un cercle de lascars, en culottes turques, se serrait pour prédire : « Mon vieux lascar, ça se voit sur ta hure, tu y passeras demain. Quand on a entre les sourcils un pli noir, c'est le signe de la Faucheuse. Demain, tu avaleras de travers un pruneau de plomb, et un tyrolien encore. Allons, mène-nous à la cantinière; tu peux vider ton coin de mouchoir... T'auras pas besoin de payer pour grignoter les raves par la racine. Va-z-y d'une tournée de fil-en-quatre. Par le liane gauche !... Marche. » En se retournant, ils nous aperçurent. Les mains tombèrent dans le rang, les talons se réunirent... Tout blême, le

LA BATAILLE d'uHDE Ho

conscrit essayait de sourire aux plaisanteries gourmées du général Morel.

D'autres, étendus sur le ventre, confectionnaient des cuisines succulentes dans les ustensiles de l'escouade. Beaucoup soignaient leurs orteils et la plante de leurs pieds.

Nous revînmes par le campement d'artillerie. Là, les hommes assis en rond, fumaient, silencieux et tristes. Les maréchaux de logis, les brigadiers passaient l'inspection des culasses. Le vétérinaire auscultait, à travers un torchon, la pleurésie d'un cheval. On étendait du linge sur des ficelles tendues de caisson à caisson. Plusieurs sifflaient des airs mélancoliques, entre gars du même pays. Nous en vîmes qui écrivaient d'une grosse écriture pénible, les yeux humides, craignant que cette lettre fût la dernière qui parvîut jusque le village oij vieillissent les parents. J'imaginai qu'ils évoquaient le calme petit cimetière contre le mur de l'église fauve, celui oià, peut-être, ne blanchiront pas leurs ossements.

En ville, la poste était envahie par les soldats de l'infanterie sarde qui expédiaient à leurs familles des mandats, fruits de leurs petits labeurs. J'appris que, la plupart mariés, pères, conservaient un sentiment très vif du foyer. Cependant, ils ne me parurent pas anxieux. A leurs prunelles d'Orient, persistait le fatalisme importé dans l'Italie du Nord par les Asiatiques byzantins. Plus sales que nos troupiers,

IIG LA BATAILLE d'uHDE

grands et lourds, ils s'adossaient en bandes contre les murailles, et soufflaient parcimonieusement la vapeur bleue des pipes. "■

Nous entrâmes dans Féglise pour assister à l'office dit en l'honneur du lieutenant tué sur le pont, en l'honneur de tous les morts. Le vieux portail roman s'ornait d'un bandeau noir à franges de coton. Cent cinquante hussards, sabre au poing, formaient la haie jusqu'au catafalque. Ce fut bref et solennel : le cliquetis des sabres contre les éperons militaires emplissait la pauvre nef noircie. Un tout jeune prêtre étique, chauve, éleva l'hostie, et la fanfare sonna clair.

A la sortie, je retrouvai les deux veuves, Arbour. Le duo portait des visages flétris. Elles n'osaient pas retourner à Bergame, par crainte des soldats qui devaient partout courir les routes. Je leur conseillai d'attendre le lendemain. Quand nous aurions franchi le col, rien ne serait plus à craindre sur les chemins. Aussitôt je m'éloignai, impatienté par la sottise des femmes, me rappelant Edith et ses lettres prêcheuses dont le vaguemestre venait de me remettre un exemplaire nouveau.

ÉPINGLÉES EN CETTE PLACE AU MANUSCRIT DES MÉ- MOIRES, LES LETTRES SUIVANTES DÉNONCENT LE DRAME MORAL DONT LE GÉNÉRAL RAXI NE PARLE QUE PAR ALLUSIONS.

« Paris, 12 juin 1859.

» Mo7i ami,

» Votre pupille m'a gravement désobéi et maiique de respect^ ce soir, qui était jour de sortie pour le couvent. J'ai grand chagrin d'avoir à vous prévenir que sa perversité précoce autorise les suppositions les plus fâcheuses. Elle est folle de vice. A la fin d'mie scène odieuse qu'elle ?ne fit, elle a parlé de vous écrire. Vous ajouterez à ses épîtres la créance qu'après cet avertissement vous jugerez convenable.

» Edith de Raxi-Gresloup.

» Tout le monde va bien, même Louisette. Jai fait reconduire Stéphanie au couvent. La rage lui avait donné la fièvre, faiprié quon la fît mettre à l infirmerie, dans le mot que madame Danton a dû porter aux religieuses en la reconduisant.

« P. S. — M honorerez -vous d'un mot ? Peut' être n'avez-vous pas reçu ma dernière lettre ? »

118 LA liATAILLE d'hIUE

« Moji tuteur citéri,

» Savez-vous ce qui m arrive ? J'étais chez vous^ ce matin : c était la sortie trimestrielle. Je trouve madame de liaxi, soleiuielle. Elle me parle de M. Robert. Je devine tout de suite que c'est un mariage. Je me dérobe^ car je le déteste avec ses ironies^ ses vilains yeux qui parlent quand il se tait. Madame de Raxi insiste., elle montre la lettre où il demande ma main. Je réponds non. Non, ?no?i tuteur chéri, jamais je 7i épouserai qu'un vaillant soldat comme vous, quun héros comme vous ou je n' épouserai personne. Voilà. Vlan ! Je déclare mon histoire en quatre mots. On m'appelle sotte. On s'en va. On claque les portes; et., je ne sais pourquoi, on m'enferme à double tour.

» Je pleure. Je trépigne. Personne ! Je suis ciirieuse et furieuse. Je tombe sur la, lettre de demande et d'autres où je reco?î?iais récriture de M. Robert. Je pense que ce sont celles où il parle du mariage. C'est très mal ce que j'ai fait : j'ai lu.

» J'ai lu. Je comprends tout. J'ai pris les lettres. E)i les recevant, vous comprendrez aussi, mon cher tuteur chéri; et vous verrez bien, après ça, que je ne peux pas épouser M. Robert, quoique madame de Raxi m'ait dit cjue vous aviez encouragé sa demande.

» Sans doute, ces lettres vous feront de la peine, comme elles ni en font. Un héros comme vous mérite

une autre affection. Quel amour peut égaler, récompenser votre gloire l Moi, je sens ce qui la payerait; et cela est dans mon cœur ; dans mo)i cœur, dans mon cœur. . .

» Fuir Paris ! Vous rejoindre ! Partir avec ces lettres !... Et dire que peut-être à cette heure, vous êtes couché, sanglant sur un champ de bataille dans les plis du drapeau français ! Mon Dieu, mon Dieu! Et je ne suis qu'une pauvre petite fille emprisonnée dans une infirmerie de couvent. Il y a des barreaux. J'y colle ma figure pour m' approcher de vous, cher tuteur chéri, si peu que ce soit encore, et voir le ciel que vous voyez...

» Ayez pitié de

» STÉPHAiNIE. »

« Quoi donc, Edith ? Après quatre a)is, quatre ans de voluptés, quatre ans de cœur contre cœur, de pensée dans la pensée^ de chair dans la chair... ? Tes lèvres brûlent encore sous ma bouche. J'ai la saveur de tous tes baisers sur la langue. L harmonie des voluptés que ton corps distille divinement n'a pas cessé de me rendre ivre de rêves. Et voilà. Tu dis que c'est tout. Et pourquoi? Parce que tu m^as vu à Longchamp avec Martine des Ursins, cette grosse fille sur qui Paris ronfle depuis l'ère du chapeau-bibil... Non, non, Edith. Il n'y a rien de commun enlise le bout de 7non doigt et la chair de cette créature... Voyons... Je te l'assure pour la millième fois. Je ne pouvais refuser à Brémont- Darville de la conduire aux courses, puisque c était rendre service à ce pauvre garçon qui est atrocement jaloux d'elle, et qui avait dû assister à des funérailles en Dauphiné... Je t'ai dit, maintes et maintes fois, les obligations que j'ai à Brémont- Darville. C'est lui qui m'a fait entrer au miniS' tère ; c'est lui qui m.e prépare les voies pour ce poste, à Madrid, dont je ne veux plus depuis que tu m'aimes, Edith. Demai?i, à trois heures, je serai dans notre nid. Tu viendras. Tu riras de ta méprise, nous nous aimerons plus. Oui.

» Robert. »

« Puisque vous ne voulez pas pardonner, il me faut obéir, Edith. Je comprends mal que votre

orgueil demeure froissé pour un coup de sens qui ni a pris bêtement, par la bête, un après-midi de soleil. Vous le savez, je suis im sanguin, une brute à certains moments ; le mâle... Quoi de commun entre les actions de ce barbare et les pensées de mon âme qui vous adore... Vous gâcJiez, je crois, Edith, une bien belle chose : notre passion réciproque, l'harmonie parfaite de deux êtres unis par les grandes, les aveugles lois de la nature, en une seule volupté.

» Robert. »

« Edith,

» Vous me contraignez. Soit. J épouserai Stéphanie de Leyran, si cela seul peut me permettre de vous approcher eyicore parfois. Si cela seul obtient de vous le pardon en échangé de ce que vous nommez : « La paix reconquise ! »

Robert.

c( Madame et chère amie,

» Je vous ai dit combien j'avais été ému lors des fêtes de Pâques, par la jeunesse, la grâce et la beauté de mademoiselle de Leyran. J'ose, après bien des hésitations et des timidités, venir vous demander votre intercession auprès d'elle pour savoir s'il lui déplairait trop de prendre^ avec ma vie, mon 7iom.

122 I.A HATAILLF DUIIDE

» Je ne millmioiine pas sur moi-mêtne. ïai passé la première jeunesse. Je ne puis offrir à nue jeune fille que l' assurance d'une entière dévotion à son bonheur. J'aime mademoiselle de Leyran. Je l'aime avec toute l'expérience du passée toute ma foi en l avenir^ tout le frémissement de mon espoir^ toutes les larmes de mes craintes.

» -5"^ peu digne que je me sente de son assentiment à ma folie, il fallait que je fisse cet aveu., madame et chère amie, et que je présentasse cette requête.

» Un ordre du ministère me désigne pour remplir, auprès de notre ambassadeur à Madrid, les fonctions de secrétaire. Je dois quitter la France avant six sonaines.

» Partirai-je heureux ou désespéré ?

» Je vous supplie d' agréer , madame et chère amie, mes excuses pour le souci que je vous donne, et l hommage de ma profonde vénération.

» Robert Clarendon.

» J'écris au général afin d'obtenir son co?isenteme?it. »

» 11 juin 18Sy.

AU DOS DE CES LETTRES, LE GÉNÉRAL DE RAXI AVAIT ÉCRIT AU CRAYON BLEU LE BROUILLON DE TROIS PHRASES TÉLÉGRAPHIQUES, COMME s'iL EUT VOULU CONSERVER LA MÉMOIRE EXACTE DES RÉPONSES FAITES PAR LUI.

« Comtesse de Baxi, rue Saint-Honoré, Paris. » Reçu vos deux lettres. Chemises de soie me manquent. Expédiez.

y) Raxi. y>

« Monsieur Robert Clarendon., 12, Chaussée d'Antin., Paris.

y> Depuis quatre ans, tu me trahis. Je sais. Je ne feu veux pas. C'était fatal. Ne nous revoyons jamais. N'écris pas.

» Raxi. »

« Supérieure du couvent Notre-Bame, Paris.

» Prière surveiller très étroitement Stéphanie de Leyran et de ne la laisser sortir avant mon retour.

» Général de Raxi. »

L'après-midi fut calme, à cause de la grande clialeur. La plaine se couvrit des blancheurs des tentes. Personne, hormis Fétat-major, ne croyait se battre avant le lendemain. Le secret se garda. Je voulus que les hommes prissent un repos complet dépourvu de fièvre et d'appréhensions.

Vers trois heures, l'ennemi tira plusieurs coups de canon afin de balayer la route, sans atteindre Garamond envoyé pour poser les jalons et les vedettes. Arbour et le major Becque partirent aussi, munis d'instructions. Le col s'élève à huit kilomètres de la ville environ.

Deux autres coups de canon retentirent un peu plus tard. Comme rien ne répondit, les Autrichiens se persuadèrent qu'on n'attaquerait poini ce jour-là.

Pourtant, vers cinq heures, le général sarde mit en marche l'extrôme-droite, qui se glisserait entre les contreforts, tenterait l'approche, avec prudence et de fréquents arrêts, par les sentes de chasseurs.

L'artillerie légère de Morel s'engagea vers six heures sur la route, jusqu'à un coude où elle entra dans l'axe du col, et attendit au milieu d'un champ de blé.

A huit heures seulement, les estafettes parcoururent les auberges où les officiers achevaient leur repas, et remirent les ordres. Je montai à cheval, et trottai vers le campement dartillerie. Les

LA BATAILLE d'uHDE i2o

soldats commençaient à s'étendre autour des feux. Les capitaines passèrent. Sans aucune sonnerie, sans bruit, les sous-officiers assemblèrent leurs hommes ahuris. Les ceinturons se bouclèrent. A la lueur des falots tenus par les brigadiers, on harnacha les chevaux. Les tentes se plièrent. Tout s'accrocha vivement. On vérifia le contenu des caissons. Les hommes grelottaient un peu. Onleur fit mettre les manteaux. Les cuisiniers firent chauffer de l'eau-de-vie sur les feux. On la distribua.

« Cliouette ! remarqua un zouave, si on nous colle du nanan, c'est que ça va chauffer!... » Sous leurs pèlerines bleues, ils cachèrent la lueur des fusils.

Bientôt, la plaine devant Piazza se remplit de foules noires, qui se massèrent. Un chuchotement parcourait les lignes, et j'entendais le bruit métallique des bidons heurtant les pommeaux de sabre.

Au pas accéléré, les zouaves partirent. Les voix sourdes des lieutenants commandaient le silence, interrompaient des murmures. 11 n'y eut pas de lune. Les voltigeurs suivirent dans l'ombre. Dix mille pieds battirent la terre, et, peu à peu, l'allure s'accéléra, devint, dans la nuit, la course contenue d'un élément noirâtre qui grondait.

Après, l'artillerie s'ébranla, le long de la rivière obscure. Les roues crièrent sur le gravier

126 LA BATAILLE d'uHUE

de la route. Devant moi, deuxlanciers allumèrent leurs lanternes. Toutes les figures qui défilèrent étaient graves dans l'étreinte de la jugulaire et léciiées par les lueurs.

Je dépassai tout. J'atteignis au galop le coude de la route. Les cimes de la montagne éclairèrent l'horizon. Un cuirassier vint à moi. C'était Garamond. Il me fit franchir un fossé; et le sol blanc, sableux de la pente révélée par les veuves nous éclaira. Silhouettes de bronze, les guides achevai, un par un^ jalonnaient cette clarté de la terre, le mousqueton sur la cuisse, indiquant de leurs statures la trace du terrain, ot'i pourraient courir, sans trop de risques, les attelages des canons.

Une émotion très grande me prit le cœur. Le silence et la nuit pesaient à nos épaules. Je savais que sur dix mille hommes, au moins, la faux de la mort allait luire.

En outre, la certitude de toute la ruine sentimentale jusqu'alors seulement prévue, mettait à mort dans mon âme mes espoirs de paix conjugale, de tendre confiance. Sans cesse il fallait me reprendre à cette douleur pour commander l'envoi des vies à une autre destruction.

Mais, derrière moi, un cri gigantesque fut répété : « Canonniers, par batteries... Au galop! ! ! Maarche! »

Des corbeaux s'envolèrent en croassant, et tout à coup, un ouragan de fer passa dans le cinglement des fouets, les cris des essieux, les galops

LA BATAILLE DUHDE 127

des sabots, les commandements des chefs. Ce fut un orage de cahots, de heurts, de cris ; une avalanche sombre, où paraissaient les falots des brigadiers, les plumets rouges, les mains hautes des lieutenants montrant la direction ; cela courut, bondit, croula, roula sur l'étrange sol blanc et lumineux. Cela s'inclina, monta, s'engouffra dans des trous, escalada des crêtes, fut le profil <l'un élan sur les sommets, un chaos de cascade dans les ravines ; et, enfin, contie le ciel, cela s'arrêta, masse lointaine et ordonnée. Une lueur brilla sur les hauteurs. L'écho hurla. Du tonnerre bondit. La bataille commençait dans les airs.

L'émotion fatigua mon corps amolli. J'eus très chaud. Il me fallut retirer la pèlerine de cheval, de tissu léger, cependant. Je m'épouvantai tout à coup de ma solitude, en avant des lanciers. Arbour avait suivi les artilleurs. Garamond observait l'ennemi sur un point. Le major Becque allait aux renseignements vers Mor.el. La présence de Heichmann était nulle. Ayant sorti ses bottes des étriers pour étendre ses jambes, cela seul l'occupa.

Edith n'était plus ma compagne affectueuse.

D'autres batteries coururent de guide en guide avec le môme tumulte d'ombre sur le sol blanc. Du tonnerre tombait dans les ravins, se répercutait par les hauteurs, et la fusillade déchira l'espace. Le canon ennemi gronda. Lointaine, l'artillerie de Morel lui répondit, par coups secs.

128 LA BATAILLE DUHDK

J'attendais le rapport d'Arbour. 11 devait venir me rendre compte de la mise en position.

Garamond arriva le premier, le long de la pente descendue au grand trot. De son observatoire, il avait aperçu de l'infanterie tyrolienne qui grimpait agilement sur la paroi interne du col, pour fusiller à distance proche les servants de mes batteries.

Celles-ci ne pouvaient pas contenir les assaillants, d'ailleurs invisibles, puisque la configuration du terrain formait corniche au bout de l'aire où elles s'installaient. Aire choisie par Arbour et le colonel du régiment, non avec l'inutile espoir de viser les troupes ennemies, mais avec celui de couvrir de projectiles, au jugé, la topographie du col, et de le rendre intenable. Nous n'avions pas compté avec la prestesse de ces Tyroliens, recrutés parmi les chasseurs ou les bergers des cimes.

— On a besoin d'infanterie, là-haut, dit Garamond... Faut-il prévenir le colonel du péril, afin qu'il masse les servants des pièces inactives, et qu'il fasse mettre pied à terre aux guides?

Il repartit. J'expédiai Heichmann aux voltigeurs. Il convenait qu'ils vinssent afin de gêner l'escalade. Quant à leur faire rejoindre Tarlillerie, cela me parut impossible. Pour gravir la pente un temps fort long était nécessaire. D'autre part, envoyer les hussards aux guides, me parut dangereux. Ils formaient une réserve qui, en cas de

LA BATAILLE d'dHDE 129

malechance, eût arrêté la poursuite parvenue au pied de la montag^ne. Je dus m^en tenir à l'organisation présente.

Mon oreille seule put suivre la bataille. Je figurais l'organe cérébral d'un corps immense, organe qui concevait obscurément le péril, et ne sentait pas les nerfs obéir à sa volonté pour mouvoir les membres lointains, pour lever les paupières lourdes. Fiévreux, je souhaitai l'élan spontané des zouaves, des voltigeurs. Ils étaient mes dents, ma morsure, ma rage. L'artillerie fut mes bras lourds assénant leur force sur l'adversaire ; la brigade sarde, mes jambes en évolution pour encercler l'ennemi dans la parabole d'un €oup de savate imprévu. Mais le cerveau restait si loin des membres, sans certitude sur leur action, sans connaître si mon énergie excitait leur , énergie !

L'idéal de mon plan eût voulu que les batteries, du haut de la pente, interrompissent, dès les premières volées, la canonnade de l'ennemi. Je m'inquiétai, car il n'en fut rien. Nos obus ne tombaient pas à la bonne place, malgré les savantes épures combinées par le colonel et Arbour, dans l'après-midi. Aux canons de Morel, attaquant par la route, les canons autrichiens, coup pour coup, répondirent. Je discernai parfaitement les phases de ce colloque assourdi par la distance ; tandis que le fracas de mes batteries hautes semblait inefficace. Au fond du col, l'ad-

130 LA BATAILLE u'uHDK

versaire avait mis ses pièces à l'abri de ma tentative, tentative prévue, sans doute, et que l'assaut des Tyroliens allait réduire au désastre.

Onze heures du soir environ ; un peu plus. La clarté des étoiles suspendues parmi les profondeurs du firmament donnait peu de relief aux aspects de la terre. L'escorte de vingt lanciers me sembla, dans la nuit, tout isolée, minime, incapable de se défendre contre une surprise. Un instant, l'instinct brutal de la peur me conquit. J'examinai la plaine et l'amas des montagnes. De là, un jet de balles, en sifflant, n'allait-il pas s'épanouir? Je me blottis en moi, derrière la tête du cheval, et puis, la raison fustigeant la crainte, je touchai de l'éperon. Nous trottâmes dans la direction du col, droit à la roule, pour voir si les voltigeurs venaient à nous.

A travers les buissons, l'onde gazouillante d'un ruisseau mira la solennité du ciel. Parce que je contemplai ce double de l'univers dans la fuite des eaux, les détonations me parurent amoindries. Un galop courut à nous. Des cris s'échangèrent. L'adjudant-major éclairait le chemin des voltigeurs. Je le renseignai sur la position de l'artillerie et celle probable des Tyroliens. Il continua de chevaucher pour reconnaître le terrain montagneux à couvrir. Nous passâmes le long de la colonne en halte, noire, silencieuse. Appuyés sur leurs fusils, ces hommes respiraient fort. Un pied en remuant écrasait les cailloux.

LA BATAILLE d'lHDE 131

Des mains fouillaient les gibernes. Les capitaines et les lieutenants inspectèrent les fusils.

Je m'arrêtai un peu. Je leur dis qu'ils auraient seulement à gravir jusque l'altitude du col, un kilomètre ou deux. Dès la hauteur, ils allumeraient les fougères, en étendant le plus possible leur ligne de tirailleurs. Ce témoignage de leur nombre suffirait sans doute à convaincre les Tyroliens de battre en retraite. En terminant, j'ordonnai qu'on déposât les havresacs. Une escouade par compagnie fournirait des sentinelles pour les garder.

Aussitôt, on déboucla les courroies. Les poitrines au large exhalèrent des soupirs d'aise. Comme le galop de l'adjudant-major revenait, les sections firent par le flanc gauche ; le rythme dur des pas battit la terre.

En passant, chaque homme regardait ma physionomie confuse, pour y lire l'espoir ou la crainte, ou l'impatience. Je m'appliquai à paraître tranquille, simple. Afin de les pourvoir d'assurance, je fis rectifier des flottements, je recommandai de boire, dès la crête atteinte.

Le total d'un bataillon défila, puis se confondit avec la masse de la montagne, oii il mit à travers la broussaille un mouvement obscur.

Il n'y eut plus que les voitures régimentaires, les tas de havresacs, les silhouettes des sentinelles. Les voix de l'artillerie se multiplièrent. Des sons se précipitaient dans les ravines, écla-

laient, s'écroulaient. Nous étions à même distance (les deux canonnades. Chaque coup ébranla mes entrailles.

A l'endroit oii la route s'engage dans le col, j'avais assigné comme point de quartier général une maisonnette à l'écart, dont le maître louait des bêtes de renfort aux charrois de la montagne. Je m'y rendis.

Dans le jardin, plusieurs chevaux, tenus par des soldats, m'indiquèrent la présence d'estafettes. Je mis pied à terre. Un officier sarde me présenta sur le perron un message. Son général y mandait que la marche plus avant devenait impossible dans la montagne, par la nuit. Des hommes avaient roulé dans les ravins. Cependant, si je le jugeais indispensable, cette marche continuerait. Le VHP régiment qui couvrait l'extrême droite suivrait la direction. Mais sa présence serait annulée puisque le développement d'un seul bataillon tenait toutes les sentes praticables, en tête...

Arbour sortit de l'intérieur. Sur la cime de la pente, les feux des guides, pied à terre, et ceux des servants inoccupés arrêtaient momentanément, dit-il, l'ascension des Tyroliens. Un capitaine de dragons m'annonça que la division Bertrand s'étendait en ligne vers notre gauche, pour nous soutenir et nous tendre la main. Son régiment, extrême droite de cette division, avait remonté la vallée de la Varrone, qui se jette au

lac de Côme. Six cents dragons et la batterie à cheval stationnaient à huit kilomètres sur notre gauche, et vers la hauteur du col. Cette nouvelle allégea mon angoisse.

J'entrai dans la salle empuantie par la fumée des lampes et des chandelles. Autour d'une table, des aides de camp écrivaient, décachetaient les messages. Contre le plâtre du mur, avec du charbon, plusieurs, complétant la carte du col, marquaient les positions des troupes. L'officier sarde me désigna les points extrêmes oii son bataillon faisait halte. Des hussards, des guides, des artilleurs, venus en estafettes, se tenaient, les talons joints, au fond de la pièce, la garde du» sabre à la main, et soigneux de ne pas faire de bruit. Une discussion grandissait, les uns prétendant que les Tyroliens occupaient les cimes en certains points, les autres réfutant, puisque notre artillerie commandait les points et que l'officier sarde, dans un français difficile, zézayait pour soutenir qu'aucun coup de feu n'avait encore salué son bataillon. Souvent le fracas des explosions, le sifflet aigre des obus enveloppaient la •querelle.

Je fis étendre une de mes cartes; et reportai au crayon rouge les indications du Sarde, celles d'Arbour, celles du dragon. Tout à coup, je m'aperçus que la bataille était gagnée. Évidemment, l'ennemi ne bougeait pas. Il ignorait, dans la nuit, la place réelle de nos forces, leur nombre.

134 LA BATAILLE DLHDE

leur direction. S'ils avaient pu arrêter l'assaut tyrolien, les feux des guides à pied et des servants d'artillerie avaient valu moins de pertes que d'effroi imaginaire à des troupes sans informations certaines. 11 suffisait à présent de cesser le tir partout. Voyant que nous renoncions à l'attaque, l'ennemi, heureux de s'en tirer ainsi, se tiendrait coi jusqu'à l'aube... Or, à l'aube, si les dragons de Bertrand, sur notre gauche, avaient marché, si le deuxième régiment de la brigade sarde, sur notre droite, avait atteint le passage du Val Seriana, les Autrichiens redouteraient ce double débordement de leurs ailes. A leur face, les zouaves et l'artillerie de Morel, les avertissant, il ne leur restait qu'à se replier en bon ordre sur la Haute-Adda, sur Uhde, même avec promptitude, pour peu qu'ils tinssent à n'être pas enfermés dans le cercle.

Je démontrai cela, brièvement; et je vis toutes les figures s'étonner, se réjouir. « — Oui, oui, mon général. — Certainement. — Monsieur, dis-je à l'officier sarde, priez le commandant de votre bataillon d'allumer des feux et de bivouaquer. Arbour, allez dire la même chose aux artilleurs. L'ennemi, apercevant ce cordon de lumière, se comprendra cerné. S'il canonne, éteignez aussitôt, et modifiez légèrement la position. Le VHP de la brigade sarde marchera toute la nuit de manière à couronner, avant midi, le mont Redorta. Écrivez cela, capitaine. Les dra-

LA BATAILLE d'lHDE 135

gons du général Bertrand marchent aussi, n'est-ce pas?. .. C'est entendu. Messieurs les aides de camp, faites cesser le feu partout... graduellement. Voici un message pour le général Morel. Que Ton bivouaque aux points occupés, sauf sur la route que les canons du col balayent trop facilement. »

Je me frottai les mains et demandai qu'on m'apportât un verre d'eau... La fraîcheur du liquide me remplit de satisfaction. C'était tout.

Et je pus tout entier m'offrira la peine de mon esprit déçu.

Pendant la nuit, des ordres complémentaires firent relever par la moitié de mon artillerie, inutilisable sur les hauteurs, les batteries du général Morel qui suivirent, elles, la brigade sarde sur le mouvement de droite, pour le cas oij elle rencontrerait l'ennemi.

Les guides rejoignirent en même temps leur division, qui se mit en marche vers une heure du matin.

« J'espère, mon cher général, écrivis-je à Morel, que les avant-postes de l'ennemi apercevront avant huit heures les bonnets à poil de vos guides vers le mont Redorta... A la même heure, on apercevra les casques des dragons du général Bertrand sur la route de San 3Iarco à l'Adda ; et je ferai, à cet instant, rouvrir le feu contre les défenses du col. Soit que vous trouviez le chemin libre jusqu'à la rivière et que vous occupiez la place de Sondrio, soit que vous deraeu-

riez en observation sur le Redorla, les bataillons tyroliens ne doivent pas réussir à vous écbapper et à gagner la zone des Forts. Je compte entrer à Sondrio après-demain et vous tendre la main, si les opérations n'ont pu vous y amener à ce jour. Le fort Fuentès est bloqué, me mande le général Bertrand, par une division sarde. Nous n'avons plus à nous en occuper... »

La nuit s'acheva dans un calme relatif. De quart en quart, un coup de canon ennemi faisait la police de la route vide. Parfois, de notre coté, une riposte détonait. L'aube vint vers quatre heures ; et la canonnade continua mollement, sans aucun effet contre nous. On comptait, à six heures, trois tués et vingt-deux blessés légèrement.

Je ne quittai point la bicoque. A sept heures, Garamond vint me dire que la retraite de l'ennemi commençait, et que l'on entendait le canon au delà du col sur la route de l'Adda. Les pièces de la division Bertrand appuyaient la reconnaissance de sa cavalerie.

— Laissons-les partir, dis-je. Il faut les abandonner à Morel. Il leur fera un sort.

Pourtant, je montai à cheval et rejoignis, en quarante minutes, l'espace oij mes batteries s'étaient tenues la veille au soir. De là, nous aperçûmes les chariots et les caissons des Autrichiens, qui sortaient du col, au milieu des Croates. On pointa deux pièces sur ce cortège. Les obus

tombèrent trop loin, mais les Croates prirent un trot allongé.

J'eus la faiblesse de craindre voir les ravages des projectiles au milieu de ces pauvres gens massés en colonnes ; et j'arrêtai le tir. D'autre part, je redoutais leur énergie s'ils trouvaient la retraite coupée. Revenus dans leurs positions du col, ils pouvaient nous retenir longtemps, et coûter beaucoup de vies françaises. Enfin je prétendais que JVIorel arrivât devant Uhde avec la satisfaction d'un triomphe personnel. Ces Tyroliensetces Croates devaient, en heurtant au nord, sur la route de l'Adda, l'artillerie de Bertrand, se détourner à l'est, et rencontrer, vers le soir, la division Morel entre Sondrio et le Mont Redorta.

On les laissa défiler en bon ordre. Avant midi, les voltigeurs occupèrent le col. Presque aussitôt, les hussards trottèrent afin de prendre contact avec les dragons.

Je rencontrai le général Bertrand vers trois heures, dans un village d'où nous aperçûmes enfin la Haute-Adda. Gros, rouge, un mouchoir sous le képi, il me félicita de la chance que j'avais eue en recevant à point sa cavalerie... « Autrement on serait encore dans ce satané col, mon général I... » Et il cligna de l'œil vers ses aides de camp. Je jugeai superflu de lui rappeler que cet « à droite » avait été prescrit par moi lors de l'entente au pont de Cassano. Je mis de la diligerj^ce et de l'effusion à le remercier. Il confirma

138 LA JiATAILLE DLHDE

qu'une division sarde bloquait le fort Fuenlès depuis trois jours. En apprenant notre marche vers le Nord, son général avait rassemblé vite les unités éparses dans les garnisons du lac, jusqu'alors sur la défensive. Protégés par trois canonnières, des bateaux les avaient conduites à lembouchure de la Haule-Adda. Une batterie de siège occupait suffisamment l'artillerie du fort.

Mais nos chalands ne pouvaient point, sous ces feux, remonter la rivière dont le cours supérieur se trouve obstrué par de grosses roches. Il allait falloir opérer un transbordement qui, du lac, mènerait par la route jusqu'à Sondrio ; et il me désigna les chariots sur les chemins, où ils s'avançaient par files parallèles à l'eau tumultueuse de la rivière.

Les dragons ayant défilé contre le front des troupes avec l'artillerie à cheval, tous les bataillons s'ébranlèrent. Vers cinq heures, nous entendîmes le canon à l'est. Morel devait assaillir les régiments tyroliens. Lorage de la bataille ne s'apaisa qu'au soir. La nuit tombant, nous entrâmes dans Sondrio, place évacuée le matin par l'ennemi. L'accueil manqua d'enthousiasme. Les volets clos sur les façades ne laissèrent filtrer que des lumières peureuses. D'ailleurs la canonnade reprenait non loin de la ville, comme si les Tyroliens eussent voulu s'y réfugier.

Les aides de camp partirent. Xous no fûmes pas sans inquiétude, Bertrand et moi.

LA BATAILLE d'uUDE 139

Les soldais entretenaient moins de soucis.

Une demi-iieure après l'entrée, les voltigeurs flânaient en vestes à travers les rues obscures, et engorgeaient quelques tavernes. .Conduits par les Sardes, ils demandèrent du vin à la porte des négociants qui en font, dans cette ville, un commerce considérable. Il fallut des patrouilles d'artillerie pour que tout ce monde regagnât les logements.

Un faubourg contient des manufactures de soieries. Les voltigeurs y furent cantonnés. Le régiment du génie occupa le collège et les édifices universitaires. Les Sardes bivaquouèrent sur la promenade publique, avec les dragons. La petite ville débordait de soldats comme une boîte trop pleine. Il fallut qu'un régiment d'artillerie campât devant la cathédrale, tandis que l'autre occupait la citadelle, à demi démantelée par les Autrichiens, avant leur départ.

Nous allions nous mettre à table, le général sarde, Bertrand, les colqnels et moi, quand le trot précipité d'un cheval et les avertissements du cavalier retentirent sous les fenêtres de la maison oii j'avais élu mon gîte. Arbour entra bientôt. Il dit que la canonnade entendue depuis une heure n'était pas celle de Morel, mais bien celle des Tyroliens qui passaient entre la ville et lui. Il m'offrit de porter à la citadelle, oij nous avions des batteries, l'ordre de tirer.

Nous laissâmes le potage, et je me rendis en

] 40 LA BATAILLE DL'fIDE

hâte aux glacis du château. De là, nous perçûmes le bruit assez proche de la fusillade. Nos hussards et un bataillon sarde campés hors la ville écartaient l'ennemi. Il me parut imprudent de lancer des obus dans l'ombre. Ils pourraient atteindre les soldats de Morel aussi bien que les Croates, ou les Sardes. Le plus sage était de s'en tenir à notre démonstration de mousqueterie, et d'abandonner à l'initiative de la division Morel le sort de l'adversaire.

Moi-même, je n'étais pas trop mécontent de l'échec visible échu à mon divisionnaire. Toute l'armée en prit à ce moment connaissance; car on défendit aux hommes campés de s'écarter des faisceaux ; les sergents coururent de logis en logis pour Fappel des sections. Les officiers quittèrent leur repas ou leur lit. Il y eut alerte.

Dans le sinistre murmure qui emplit alors les rues de la ville, je devinai bien des jurons à l'adresse du général téméraire. Par exception, la nuit était froide. Les hommes grelottaient sur les lignes des compagnies en formation contre les boutiques. On avait couvert trente-six kilomètres dans la journée. Il fallut réintroduire dans les chaussures des pieds sanglants, qui commençaient à ne plus faire souffrir. Comme je rentrais, j'entendis les lieutenants commander le silence sur les rangs avec rigueur. Les soldats échangeaient des impressions désobligeantes. D'ailleurs, les tonnerres alternatifs de l'artillerie,

LA BATAILLE d'uHUE 141

un peu plus lointaine, ne cessèrent pas d'une grande heure.

Vers minuit seulement, le major Becque vint me dire que les Tyroliens devaient avoir rejoint la route de Sondrio à Ulide, car leurs canons répondaient de plus loin et à longs intervalles à ceux de la division Morel. J'ordonnai qu'on fît rompre les troupes maintenues éveillées mais qu'on envoyât des forces aux avant-postes installés sur la route.

« Le sacré Morel, grommelait Bertrand, le voilà bien. Il n'en fait jamais d'autres, A l'entendre, il va tout avaler... et puis... bonsoir! Quand il n'a plus une pointe de cavalerie à conduire, il perd la boule... parole d'honneur. Tout de même, mon général ! laisser passer un régiment, un escadron et deux batteries, quand on a sous la main deux brigades d'infanterie, de la cavalerie et trente pièces d'artillerie montée... Quand on tient nue position comme le mont Redorta... Seulement, voilà. Il sera descendu en plaine, avec ses sacrés zouaves... 11 va nous amener des blessés demain matin. On peut préparer l'hôpital, hein ! monsieur le major... »

Je laissai Bertrand hennir. Arbour et Garamond étaient réellement furieux. Le major Becque pleurait presque, tout à son humanitarisme, sur les pertes de la division Morel. Digne et blanc, le vieux général sarde secouant la tète, expliqua la cause de Téchec.

i42 LA BATAILLE d'lHDE

Sans doute Morel, pour couper la retraite avec ses feux d'infanterie, avait dû tomber sur la rivière de Sondrio, derrière laquelle la batterie des Tyroliens, avantageusement placée, abrita les cinq bataillons qui défilaient le plus tranquillement du monde.

La joie de savoir matée la turbulence du Don Quichotte eût aidé mon sommeil, si j'avais pu détruire l'image de la petite sotte qui gâchait ma vie, ma science, mes grands desseins, avec ses incartades de colombine vulgaire. Cependant, vers l'aube, ma raison réussit à briser le cauchemar ridicule : et je dormis brutalement, plus de dix heures, sans rêves.

JMorel arriva, le lendemain vers midi, avec des troupes harassées, qui, tout un jour et toute une nuit, avaient escaladé des sentes de montagne, puis dégringolé par les pentes, sans apercevoir un ennemi très mobile dont le tir sans cesse démasqué sur les hauteurs surprenait les colonnes tandis que l'artillerie française n'arrivait pas à trouver un emplacement favorable. Dix charrettes bourrées de paille amenèrent devant la cathédrale les gémissements de quatre-vingts blessés. On avait perdu cinquante-sept hommes, tant de la brigade sarde que des zouaves. En revanche, derrière les trompettes des guides sonnant à la gloire, soixante-dix-neuf Croates prisonniers traînaient leurs bottes et défilèrent sous mon balcon, colossaux, en vareuses blanches, en

culottes bleues. Parmi l'état-major, Morel, pimpant et sourieur, précédait son porte-fanion, et ses lanciers, avec Fallure d'un preux d'opéra qui rentrerait en sa bonne ville triomphale.

Sur l'esplanade, il fit manœuvrer ses zouaves, sonner au drapeau, battre aux champs, pour la surprise ahurie des dragons et des Sardes, de toute la division Bertrand, certains de son échec.

Nous l'étonnâmes beaucoup en le consolant sur le mauvais résultat de ses opérations. Il fallut que, de sa bonhomie malicieuse, Bertrand lui avouât que nous attendions non pas soixante prisonniers croates, mais trois bataillons entiers et quelques pièces d'artillerie. Il sourit finement, comme un qui sait entendre la plaisanterie, pour vulgaire qu'elle soit.

L'éreintement de ses troupes nous contraignit à passer quarante-huit heures sur place. Seuls, le régiment de dragons, l'escadron de hussards et deux bataillons du génie purent remonter la Haute-Adda jusque vers Uhde, afin d'ouvrir la route à l'artillerie divisionnaire. Cette reconnaissance ne rencontra point l'occasion du conflit. Des escarmouches eurent lieu aux têtes de pont sur les petits affluents. Mais notre cavalerie put se répandre dans les villages ; et le génie rétablit les passages après quelques feux de salves appuyés par le tir de nos batteries. L'ennemi ne, tenait pas à engager la lutte sur un terrain défavorable, alors qu'à dix lieues en arrière il occupait trois

144 LA BATAILLE DUIIDE

montagnes liérissées d'ouvrages, de redoutes, munies de pièces à longue portée, et défendues par dix mille hommes répartis sous deux forts dont les feux convergent.

Les Sardes passèrent ces quarante-huit heures de façon singulière. Bon nombre de leurs officiers furent rendre visite aux négociants et otrrirent de vendre le vin de Sondrio dans leurs garnisons, moyennant courtage. Les soldats roulèrent les futailles, réparèrent les cercles en mauvais état, mirent en bouteilles le liquide précieux ; cela pour un prix modique et qui enchanta les propriétaires. La ville retentit de coups de maillets sur les tonneaux. Le marteau redressa les cerceaux de fer. Par les rues inclinées, les soldats verts poussaient les barils jusqu'au quai de l'Adda. Toute cette race pauvre se félicita de g'agner quelques sous.

Nos voltigeurs entendirent autrement la vie. Les hommes de la 3*^ compagnie du 2^ bataillon organisèrent, à midi, devant les manufactures, un bal, et invitèrent les tisseuses à y prendre part, lorsqu'elles sortirent des ateliers. Quelquesunes consentirent. Les autres regardèrent. Une foule de femmes, en camisoles blanches, s'assembla. Amusées par les contorsions de tels loustics nés dans le faubourg Saint-Antoine ou près des Buttes-Chaumont, elles ne s'aperçurent pas assez vite que les rangs de voltigeurs innombrables se fermaient derrière leurs groupes. Elles

se trouvèrent prises entre ces deux bataillons représentés par la plupart des hommes. Elles étaient environ quatre ou cinq cents. Lorsqu'elles voulurent sortir du cercle, maint et maint galant s'empressa pour retenir chacune. D'abord elles rirent, puis se débattirent. Enervés par la chaleur, par le vin que les capitaines ajoutaient à l'ordinaire des compagnies, les voltigeurs insistèrent avec une gaieté violente,

Cela se passait dans une avenue poudreuse, oiî se tient le marché de la ville. Aux extrémités l'avenue se rétrécit en deux ruelles que les gaillards bouchèrent. Peu farouches d'abord, les donzelles finirent par prendre peur à voir cinq ou six galants pour chacune de leurs jupes. Les embrassades ne furent que les préliminaires d'un jeu où les mains mirent de la vigueur et de l'indiscrétion. A cause de la température, ces femmes et ces filles étaient peu vêtues. Les mains eurent vite trouvé les gorges et les chairs sous la percale blanche des camisoles. Une folie de rut saisit quinze cents hommes en abstinence depuis des jours. Les bouches féminines furent écrasées sous les moustaches, les seins pétris par les griffes. Des couples s'abattirent dans la poussière. Toutes les veines gonflèrent aux fronts noircis des mâles. Les escouades s'unirent pour la possession des fugitives. On les ligotta de bras bleus, on les emporta vers le fond des magasins obscurs, on les jeta sur la paille

146 LA BATAILLE u'lHDE

étendue pour le repos des sections. Ce fut une chose magnifiquement ignoble. Aux rires hystériques des filles, aux râles des femmes, aux cris éperdus des vertueuses, répondait le silence des soldats obstinés à la seule réalisation du viol. Par minutes, on n'entendait pas une voix, mais le piétinement dé mille hommes noyés dans un brouillard de poussière, et leur halètement. Et puis, le cri strident d'une fille blessée perçait l'air; on voyait surgir entre des bras noués, un torse nu, des seins bruns jaillis dune chemise en lambeaux. Tout s'effondrait parmi des jurons sourds. Je me rappelle une petite figure effrayée de fillette, et ses joues salies de salives différentes. Elle ouvrit toute grande une bouche qui ne disait rien qu'un son rauque, étranglé. D'autres sortaient du magasin, tachées de leur sang. Elles rattachaient leurs longues chevelures noires; elles soufflaient, elles tentaient de fuir, et une autre escouade d'inassouvis accourait, les reprenait, les dénudait, les enlevait dans un tourbillon de culottes rouges, d'épaulettes jaunes, de tuniques bleues.

Au milieu de la cohue, la patrouille de police, baïonnette au canon, scindait les groupes, ne sachant vers qui agir, ne désirant guère agir. En vain le sergent jurait, poussait. Il n'arrivait pas même à obtenir que les plus forts n'appliquassent contre la façade des boutiques leurs victimes, pour en finir là, en plein soleil, la face

LA. BATAILLE d'uHDK 147

sur ces visages livides en pleurs et aux bouches béantes.

Certes, cela dura très peu de minutes. Des patrouilles d'artillerie firent irruption de toutes parts, arrachèrent les femmes aux forcenés, qui s'assagirent devant les jugulaires boutonnées aux menions des hommes de service. Bientôt le troupeau pantelant des malheureuses fut réuni sous l'égide des sabres au clair; et les coupables disparurent dans les magasins à paille, pour feindre dastiquer leur ceinturon, ou de fourbir leur baïonnette.

Il n'en mourut pas moins deux jeunes filles à la suite de ce traitement. Les voltigeurs furent punis. On les envoya camper hors la ville, sans ration de vin, ni viande ; et on leur fît approfondir une tranchée inutile mais très creuse.

Plus fins que les zouaves, pas un de ces Parisiens , dans la bagarçe , n'avait réellement désobéi aux ordres des chefs. Seize hommes durent être relâchés faute de crime évident. Cette afiaire me valut une bruyante algarade du syndic, monsieur à favoris blancs, qui me traita de « vandale ! » en agitant les manches trop amples de sa redingote noire. Son accent italien et ses barbarismes français égayèrent tout l'état-major, dans la grande salle oili nous nous tenions. Bertrand roula jusque sur lui ses grasses petites jambes bottées, et lui persuada que si les tisseuses eussent été moins jolies, la galanterie des

148 LA BATAILLE DUHDE

hommes de France ne se fût pas manifestée avec tant d'ardeur. 3Iorel liaussait les épaules, ajoutant tout haut que ces gaillardes en avaient vu bien d'autres, dans les remparts, avec leurs congénères. Je dus intervenir sévèrement. Le syndic menaçait de faire parvenir une plainte à l'empereur et à Cavour. La punition annoncée du régiment le calma. Avec lui, nous traversâmes les rues de la ville pour nous rendre à l'hôpital, où agonisaient les victimes. Sur notre passage, un groupe d'étudiants poussa des vociférations de haine. Je leur annonçai le départ des volligeurs.

Dans les salles de l'hospice, nous trouvâmes deux créatures délirantes. Aucune contusion ne déparait davanlage leur laideur. La crainte, l'éncrvement avaient seuls occasionne les fièvres cérébrales dont elles devaient mourir. « Vraiment, il fallait en avoir envie «, murmura Morel, en désignant la fille au niufle bestial tout piqué de taiHies, plate et noiraude, puis la femme écrasée par la masse liquide de sa poitrine, et à peu près chauve...

Vers trois heures, les deux bataillons quittèrent la ville au milieu d'une foule en effervescence mal contenue par les haies d'infanterie sarde. Les hommes punis défilèrent à la tête de leurs compagnies, sans armes, et la tunique retournée, comme au bon vieux temps de l'ancien régime. Cela fit une salutaire impression On leur montra le poing, OQ les traita de « ruffiano » ! on leur

jeta quelques ordures et trognons de salade. Tout se termina sans trop de bruit.

Passé les murs, on replaça les hommes punis dans le rang; on leur rendit leurs armes. Ils remirent leurs tuniques à l'endroit. Ensuite, je fis publier dans la Cloche de Sondrio une lettre d'excuses et de regrets à la population.

Avant le soir, je fus inspecter les travaux d'approche hors la ville. A huit kilomètres de Sondrio, la route traverse successivement deux ponts. Le génie travaillait à reconstruire la chaussée et les ponts sous le feu de 1 ennemi, qui, répandu dans les vignes escaladant la rive gauche delahaute Adda, visait avec adresse. Une de nos batteries juchée sur les collines de la rive droite ne gênait pas beaucoup ces lignes de tirailleurs clairsemés et très mobiles. En outre, la chaleur étant forte, nos soldats, en corps de chemise, pour manier la pioche et la pelle, faisaient des taches blanches, points de mire excellents.

Je pus constater la fermeté et la patience de ces ouvriers intelligents des grandes villes françaises. Sans s'émouvoir, un peu gouailleurs, un peu blêmes, ils roulaient leurs brouettes au trot, Féchine basse, suivis par les lazzis des carna* rades criant : « Gare aux pruneaux, Raymond!... Va pas te fiche une indigestion, mon vieux... va pas te bosseler la cafetière... — Des nèfles ! répondait le coureur. Tu voudrais pas que je laisse ici ma viande... ! » et il continuait de courir,

JoO LA liATAILIJÎ DLHDE

bien que ses dents claquassent. A ses pieds, les balles soulevaient de petits sillons de poussière. Sa cbemise blanche dans le soleil éclatait... Le malheur arriva. Tout à coup, il lâcha la brouette, s'assit dedans, se cacha dans les pierres qu'elle contenait, et nous le vîmes se tordre comme s'il voulait vomir. Son képi tomba sur la route... Les lazzis cessèrent. Dans les vignes luisantes, des flocons de fumée blanche grimpaient vers le ciel. D'autres détonations claquèrent. Le blessé eut un soubresaut sur les pierres de la brouette, et puis il roidit ses jambes... et s'immobilisa, dans le pantalon à bandes rouges.

« A qui le tour? cria un sergent... Qui (jui va chercher la brouette de l'escouade... De quoi ! de quoi! on boude au dessert? En voilà, des eunuques!... alors. Pleurez pas!... j'y vais... » Il sauta sur la route, regarda fièrement les vignes. Des coups de feu filèrent entre les échalas... L'eau bleuâtre, vaste et rapide, le séparait de la mort. C'était un svelte garçon, aux jambes droites. La veste déboutonnée sur sa cravate bleue, le képi à l'oreille, il mit ses mains dans les poches, et, pour éblouir l'admiration des hommes, tenta de siffler. Mais il ne sortit de ses lèvres qu'un faible cri... Alors, il haussa les épaules, comme s'il se blâmait lui-même, et marcha posément vers la brouette abandonnée sur la chaussée blanche... Telle une lyre immense, Tair, au passage des balles, vibra. La fusillade

LA BATAILLE ULHDE 151

pétillait dans les vignes. L'homme marchait toujours, posément. Il se forçait à compter ses pas, à contenir, sa hâte. Je tirai ma jumelle, et je vis, dans les verres, sa face de mort, la peau collée au crâne, suante, les yeux vitreux qui ne pouvaient plus rien percevoir. Dans les poches du. pantalon les mains du sergent se crispaient. Elles empoignaient l'étoffe. Ainsi se roidit-il contre la peur, âme magnifique, et continua de marcher lentement, pour valoir du courage à ses hommes. Sur l'autre rive, il y eut une soudaine bousculade dans les vignes ; en même temps, par-dessus nos têtes, la batterie tonna de ses six bouches, successivement. Cette fois les obus enfilaient la ligne des tirailleurs, car nous entendîmes un râle de désespoir, un appel atroce... et les chapeaux à plumes des Tyroliens remontèrent l'escarpement du vignoble.

Vite le sergent courut, atteignit la brouette ; son geste appela les hommes, qui sortirent du fossé oij ils se protégeaient jusqu'alors. Prestes,, ils rejoignirent leur chef, saisirent les brancards et charrièrent jusqu'au point voulu les pierres et le cadavre. Triomphants, ils écrasèrent à coups de pelle les cailloux, bouchèrent un trou, et chantèrent :

As-tu vu la casquette,

La casquette, As-tu vu la casquette

Du Tyrolien?

Des alouettes crièrent au zénith. Le silence retomba sur le fleuve. Au long de la roule, deux cents pioches martelaient le sol, deux cents pelles grattaient, cinquante brouettes roulaient. Les sergents commandèrent... Une fourmilière d'hommes surgit. A tour de bras on aplanissait la terre, on arrachait les pieux aigus, les branches d'arbres, on incendiait les obstacles artificiels. Les sapeurs abattirent les chevaux de frise.

Des flammes dans la fumée léchèrent l'espace. Des avalanches de cailloux comblèrent les dépressions ; ce fut un tumulte et une vie. Pour en finir, à la menace de la mort, on s'acharnait. Les capitaines, la lorgnette à Toeil, guettaient, sur la berge, la réapparition de l'ennemi. Ils firent mettre une barque à l'eau, ils y descendirent avec quelques hommes. Aussitôt, la surface de la rivière fut labourée; et des feux crépitèrent parmi les ceps. Au milieu de la route, parmi un groupe de trjivailleurs, quelqu'un culbuta. Deux ou trois jurons hurlés dans les rangs, et on enleva un homme qui se tenait la tète, les mains aux tempes ; mais il se roidit entre les bras des porteurs; on le déposa. Un autre se déculottait, cherchant la blessure à sa cuisse velue rougie de sang. Le clairon sonna des appels lugubres. La compagnie en armes traversa la route au pas de course, se déploya entre les travailleurs et Teau, se coucha; et tous se couchèrent aussi le long de la route, rampèrent jusqu'aux talus,

au bord desquels, sous les visières de cuir, parurent des rangées de figures livides.

Alors, le pays entier crépita, comme une friture de ménagère L'orage de l'artillerie éclata, roula, gronda, dégringola dans les courbes, La rivière se couvrit de rejaillissements deau. Le « floc » des balles glissa dans les terres molles. Des branches se rompirent toutes seules dans les buissons.

— Mon général, dit Arbour, devez-vous rester ainsi, exposé au feu?

— Oui, répondis-je sèchement.

Sa peur m'impatientait.

Près de nous, à l'abri d'un tas de pierres, le major Becque sonda la blessure d'un soldat que deux camarades maintenaient. On vit le ventre gras, blanc, qui se rétractait à l'approche de la douleur, entre les plis de la rude chemise jaune. « Oui, mon vieux, oui mon vieux, rassurait le major... ça va tout seul... Là... là... Nous la trouverons ta fichue balle .. Je la sens... N'aie pas peur... mon garçon... Tu l'as échappé belle... Écoute le dentiste !... Ne gigotte pas... » Et avec son mouchoir, il essuya le sang qui perlait autour de la tige en caoutchouc... Les deux autres rirent... Le patient remua ses godillots ferrés... Il "gémissait doucement, ahuri ; il regardait au loin, pour ne pas voir l'ennemi, ni les pierres qui éclataient, ni les branchetles tombant des arbres meurtris.

lui- i,\ r.ATAiLi.r. i/liidi:

A cette heure, je me sentis soldat. Rien ne m'occupait que la série des feux devenus, pour moi, des directions géométriques et un calcul de proportion. « Pourquoi le commandant ne fait-il pas conduire les travailleurs aux faisceaux, pourquoi ne pas les armer, et puis étendre sa lig'ne de tir? Espère-t-il que ça va finir comme ça et qu'il pourra reprendre In travail .. C'est idiot... » Je m'exaspérai. La douleur du patient sous le major, àdemi couché contre ses jambes, ne m'intéressait pas plus que les deux morts raidis au milieu de la route abandonnée.

J'aurais voulu commander des « rassemblements ! » des « par file à gauche I » des « sections en ligne! », trotter, réunir les pelotons, rappeler la barque s'obstinant sur la rivière à offrir une cible pour les feux tyroliens.

Et puis je dominai ma nerveuse envie; je ne voulus pas contredire par mes ordres ceux du commandement inférieur, qui, selon mes principes, doit garder une initiative presque complète dans la mise en œuvre des opérations présentes.

Mais cette lutte de la raison contre l'élan de mon être me remplit de joie vivante. Je me sentis total et fort. Ah! que m'importaient devant la splendeur du drame agi, les bêtises romanesques, les traditions des amis, les sottises des femmes qui apportent, dans la beauté de l'universel effort, la mesquinerie du sentiment et le comique du vaudeville.

LA BATAILLE d'uHDE 1j>5

Le feu diminuait. Nous quittâmes la vision de ce combat. Dans les villages, nous trouvâmes les capotes et les plastrons rouges des dragons. Ils attendaient en armes, à la tête des ciievaux sellés .

Sur toutes les figures, malgré le soleil, il y avait une ombre blafarde. On se sentait à la veille du choc.

156 LA BATAILLE p'uilDE

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