LETTRES ÉPINGLKES A CETTE PLACE DU MANUSCRIT
« Mo7isieur le comte,
» Madame la comtesse ?n'a chargé de pi^évenir ?nonsieur le comte qu'elle lui écrirait de Saint' Vast pour où elle vient de partir pour raisons de sa santé. Madame la comtesse m'a donné l'ordre d'expédier deux douzaines de chemises de soie à monsieur au co?'ps d'opération de Valteline. J ai mis le carton au chemin de fer [grande vitesse). J espère que monsieur le recevra en temps. Madame la comtesse m'a chargé de dire que les enfants se portent bien. Ils sont partis pour Saint-Vast avec madame la comtesse.
» Je dois garder l'hôtel en i absence des maîtres. Faut-il profiter de ce temps pour demander les peintres par rapport au grand salon, et le tapissier veut renouveler, à ce qu'il dit, la tentwe des chambres. J attends les ordres de mojisieur le comte pour cela.
» De monsieur le comte, le fidèle serviteur,
» Benjamin Letoux.
» Paris, i4 juin 1859. »
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« Mo7i général,
y> J'ai reçu la visite de M. Robert Clarendon, votre ami. Il jna dit que, pour des raisons connues de vous, il me priait d être lititermédiaire qui vous ferait parvenir un acompte de trois mille fratics sur les seize mille qu'il reconnaît vous devoir. Comme il a fait appel à ma discrétion., je n'ai eu qu'à m'incliner en accédant à son désir. Vous trouverez donc ci-inclus la somme de trois mille francs en un chèque numéroté 45,625 F III, payable sur la banque d'Italie. M. Robert Clarendon s'engage par devant moi à vous verser, de mois en mois, un pareil acompte de trois mille francs.
» Nous ve?îons de lire dans les journaux le succès de votre marche rapide dans la vallée de V Adda. Les officiers du dépôt du b^ régiment d'artillerie se joignent à moi pour vous adresser tous leurs vœux de gloire, et pour vous renouveler, rnon général, l assurance de notre entier dévouement.
» Camille Delastre,
» Lieutenant- colonel du V^ régiment d'artillerie montée. » Vincennes, le 14 juin 1839. »
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« Couvent Nolre-Dume de la Plaine.
» A monsieur le général-comte de liaxi, commandant le corps d' opération en Valteline.
» Monsieur le comte^
» Notre Mère supérieure, quelle que puisse être la crainte qu'elle ressent, en sa prudence., de venir troubler votre génie au milieu des conjonctures d'une guerre où vous faites si noblement triompher la cause de Dieu et le drapeau de la France, notre sainte Mère, dis je, a cru devoir me prier de vous éclaire cependant .
» Notre cJière enfant, Stéphanie de Leyran., lui donne un peu d'inquiétude. Depuis sa dernière sortie, elle est fort nerveuse. Notre Mère a cru de son devoir de lui faire connaître le télégramme que vous lui aviez adressé au sujet de cette jeune fille. Cette communicatioîi provoqua de grands troubles et beaucoup de larmes. Mademoiselle Stéphanie a eu le délire après une violente crise de nerfs. Elle vous appelait au milieu dun langage incohérent qui accusait sans mesure sa bienfaitrice. Le médeci?i, cojisulté, a ordonné des calmants ; et notre chère enfant semble aujourd'hui en meilleur état de santé physique.
» Malheureusement, il n'en est pas de même au moral. Elle ne cesse de se désespérer. Monsieur le
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directeur lui a apporté les secours de notre sainte religion II l'a confessée Jiier matin.
» A la suite ctu sacrement et après une entrevue avec le docteur, lia semblé à mo?isiei/r le directeur que l'état de mademoiselle de Leyran nécessitait un repos et des soins de famille, que nos chères sœurs, malgré toute leur affection pour cette personne délicate, ne seraient peut-être pas capables de lui donner dans la mesure où il le faudrait. Le grand air, la campagne, les distractions du monde influeraient de meilleure façon sur cette âme bouleversée par des imaginations nn peu étranges.
» Notre chère sœur sainte Rose de Lima s'était rendue ce matin chez madame la comtesse de Raxi pour lui confier nos scrupules. On lui a appris le départ de madame la comtesse pour ses terres de Saint-Vast. Il a donc paru indispensable à notre sainte Mère de nous adresser directement à vous, 7nonsieur.
« Nous pensons toutes, ici, qu avec sa grande intelligence, mademoiselle de Leyran est plutôt appelée à faire son salut dans le monde que parmi des personnes consacrées à notre divin Seigneur Jésus-Christ ; et qu'elle vient d'atteindre la limite du temps où notre responsabilité tnorale permettait de la retour dajis notre maison.
» Dès que vous aurez bien voulu désigner, monsieur le comte, la personne à qui nous devons confier mademoiselle Stéphanie de Leyran, nous dirons adieu à cette chère enfant pour qui va s'ouvrir une
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vie si glorieuse puisqu'elle vous tient de près par les liens de la reconnaissaiice et du cœur.
» Veuillez agréer, monsieur le comte, mes civilités empressées.
« -j- Soeur Sainte-Catherine-de-Sienne.
» P. S. — Notre Mère économe a fait transporter^ faubourg Saint-Bonoré., les gros bagages de m,ademoiselle de Leyran. Je l'autorise à enfermer sous ce pli le compte du pensionnat concernant cette jeune fille et auquel il conviendra d'ajouter les frais de transport par chemin de fer, si elle emploie ce moyen de locomotion, ainsi que les débours de la religieuse qui l accompagnerait ; plus les tnenus frais du séjour au couvent jusque l heure prochaine du départ ; et enfin, la somme de cinquante francs pour la dotation des « Enfants de Marie. »
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Ce jour décisif, vers cinq heures du matin, je poussai mon cheval à la tête des colonnes, je dépassai toute la marche. J'ignorais encore si cette date-là serait celle de la bataille. Les foulées des chevaux glissèrent dans le trèfle et le sainfoin blancs de rosée. Des odeurs fraîches chargeaient le vent. Nous montâmes 1res vite la pente du terrain qui finissait au ciel orageux. Les hussards, devant nous, galopaient, isolément. A la crête, ils s'arrêtèrent, et la ponctuèrent de leurs silhouettes immobiles.
Je les rejoignis. Alors le village d'Uhde m'apparut avec le clocher de sa haute église, profilé sur la masse grise des montagnes.
Entre ce bourg et nous, de grasses prairies formaient une sorte d'immense Cuve verdoyante. Au loin et en cercle, les Alpes de Valteline s'entassaient dans le ciel. Les trois montagnes de la défense, les trois pentes terribles se groupaient
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comme la triple racine du cliône monstrueux que TAlpe eût été. Elles finissaient par étreindre entre leurs pieds le cours delà rivière étroite et tumultueuse.
Bouchant l'horizon d'Autriche, la montagne du Nord, accroupie comme une bote, haussait un mufle barbu de sapins, et montrait, pour denture, les murailles claires d'un village, qui avoisinait le fort.
Plus près, vers notre droite, les pointes du massif Est semblaient d'un seul roc grisâtre. Abrupt, vêtu ici et là de vignes, de ronciers, de blocs monstiueux, son flanc montrait pour ceinture une route étroite descendue parmi les accidents de terrain jusqu'à l'orient des prairies. Entre des frênes, cette roule revenait sur Uhde, à travers La Cuve, sur les jardins toutius, sur les murs des vergers, sur l'amas de petites maisons bises, jusqu'au quai démoli par l'explosion dune mine. Du pont qui unit cette berge à la rive adverse, il ne restait plus une arche. Mais, au-delà des eaux, la route, et sa double bordure de frênes recommençait, enveloppant les marécages dus aux inondations de la rivière, se divisant pour projeter entre eux une chaussée haute qui aboutit au village de Klagen et à la falaise du Fort-Ouest.
Le circuit de cette route me représenta le ruban qui sépare, au jeu de paume, les terrains des partners. Là s'aborderaient bientôt les foules des régiments.
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Les aides de camp s'essaimèrent. Le roulement des caissons cessa de gronder. Je me retournai. Les trois corps, parvenus sur la crête, en deç i et au-delà des eaux, s'arrêtaient.
L'émotion sécha mes lèvres. Ici la mort allait mettre son baiser sur bien des fronts jeunes. Ici, mon geste pousserait à la victoire ou vouerait au désastre les fils des Gaules; ici, dans ce lieu où, depuis les Brenns, notre race est descendue de siècle en siècle, avec des chansons légères et des glaives lourds.
Le vent portait sa fraîcheur à mes narines. Des nuages couraient sur le ciel. Au bord de la cuve riante, pleine de prairies grasses, d'arbres feuillus, de villages clairs, de silence et de repos, je m'arrêtais pour un temps court. Et, derrière moi, s'arrêtaient quinze mille fers d'armes, quinze mille cœurs battant, quinze mille angoisses d'hommes. Et, devant moi, attendait Je courage lugubre de douze mille visages cachés derrière ces verdures, en raisonnant sur la mort.
Le matin était doux. Blottis dans les creux des chemins, à l'abri des talus, à l'ombre des fermes, les bataillons ne se distinguaient point. Culminant à cette échine du sol, bord sud de La Cuve, je pus me croire seul. Je m'imaginai, simple voyageur, parvenu dans les fraîcheurs du matin, en vue de l'auberge riante. Tout me parut un cauchemar, des combats anciens, des combats d hier, de ma gloire, de ma force. Je regardai les
croix et les plaques mises à ma poitrine, pour m'assurer de mon être.
Ali! ah!... mon rêve de collège se corporifiait enfin. Général, le sabre à la selle, le cheval aux jambes, les plaques sur la tunique, l'aile gauche, à l'Ouest, laile droite, à l'Est, je pouvais maintenant, à mon gré, vaincre et conquérir le Nord, me ruer aux ivresses attendues par mon enfance. Pourquoi aucune de ces vives convoitises ne subsistait-elle en moi, à cette heure? Je ne ressentais qu'une peur froide, une peur glaçante de la minute où serait troublé ce silence du matin délicieux.
On atteint trop tard la réalisation des grands désirs pour se satisfaire avec force.
Des fumées s'élevèrent sur des toits, au loin. J'imaginai les mères faisant cuire le lait des petits dans l'àtre, et leurs pauvres âmes terrifiées par les soldats en attente derrière la haie, par le passage des colonnes muettes, par l'éclat livide des baïonnettes et des fourreaux.
Une compagnie de perdrix coupa l'espace au ras des luzernes ; et une fine pluie commença de tacher le cuirxle mes fontes.
Le major Becque, non loin de moi, repérait la carte, développée sur sa selle, lui à terre. Arbour vint jusque nous, et dit :
— Comment savoir la portée exacte des pièces de forteresse ?... Il faudrait la connaître d'abord.
— Envoyons une reconnaissance le long de la
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route, qu'elle aille jusqu'à la paroi de l'Alpe, et qu'elle essaie de suivre ensuite cette partie montante de la route qui suit le flanc de la montagne vers le fort de l'Est, conseilla Garamond... Avec une batterie, on les forcera vite à démasquer leurs feux.
— Oui, répondis-je, mais la reconnaissance sera prise en flanc. Vous imaginez bien qu'ils ont du monde derrière Uhde.
— La reconnaissance n'irait pas loin, afflrma Heichmann.
— Non, non, fis-je brusquement, il faut s'en tenir au plan général. Il faut d'abord détruire les batteries mobiles, et mettre hors de combattes unités d'infanterie, si nous voulons tenter l'escalade de la route à l'Est et parvenir jusqu'aux degrés du massif. Sinon, toute opération prématurée sur ce point serait prise de flanc par les feux ennemis... Tenez, tenez, criai-je.
Ainsi que pour confirmer ma théorie, des nuages blancs s'élevèrent en face d'Uhde, sur Tautre rive de l'Adda, et huit détonations se succédèrent. Une batterie saluait les masses de la division Morel, s'allongeant entre cette berge et les marécages, à l'Ouest.
Je fis volter mon cheval, et pus voir que, sur l'eau, les pontonniers sardes achevaient leur oeuvre aidés par le régiment du génie. Déjà deux passages reliaient le corps Morel à mon centre et à la division Bertrand, extrême droite.
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— Voyons, il faut lancer une reconnaissance sur Ulide... Si nous pouvions abriter de l'artillerie derrière les constructions du villaj^e, la batterie de l'autre rive se tairait vite... Où sont les voltigeurs?...
On me les montra près de l'eau, à la fin de la Crète Sud dont nous occupions le faite... Ils marchaient, tels qu'une longue chenille à ventre rouge. Je tournai bride et nous rentrâmes au galop dans les lignes, après avoir lancé les hussards au fond de La Cuve, vers Uhde... Sur mon ordre, porté par les aides de camp, la division Bertrand s'ébranla, laissant le génie pour réserve, aux ponts de bateaux, afin que ses quatre bataillons pussent soutenir, indifféremment, les corps engagés sur la rive droite et sur la rive gauche (i).
A cette minute, mon angoisse s'évanouit dans l'orgueil de voir à ma. voix la forêt humaine se dresser, se mouvoir, éclairer la terre de 1 éclat des baïonnettes.
Les aides de camp galopaient par la prairie. Au grand trot, je passai sur le front de la brigade sarde qui commençait à gravir le terrain pour
(1). Plus tard, il me fallut regretter cette^ disposition; mais à cette tieure, il était sage de placer en soutien, les troupes que je savais les plus solides. D'autre part, j'ignorais si nous n'allions pas nous voir arrêtés courts par les feux de l'Ouest, et s il ne conviendrait pas de construire rapidement sur la rive droite des ouvrages d approche, pour la division Morel.
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couronner la Crête Sud de la cuve d'où nous accourions. Par faces de quatre, les bataillons montaient, l'arme au bras, posément, derrière les capitaines, entre leurs guides et leurs serrefiles. Dans les intervalles des régiments, les musiques jouèrent. Le général sarde se joignit à moi. Et un cri : « Evviva lltalia! Evviva la Francial... » roula le long des lignes vertes et bleues, parmi les sabres agités des lieutenants.
Le flot humain montait sous la pluie. Quand nous parvînmes à sa gauche, je pus distinguer les visages, les moustaches noires, les yeux bruns, et la pâleur, et les blanches buffleteries croisées sur les poitrines. « Evviva l'Italia ! »
Le cri de ces hommes retentit dans ma poitrine. Il signifia une seule âme, une âme, celle de la race désireuse delà liberté, où les individus n'étaient plus que des voix exprimant le désir obscur d'une époque.
Ensuite, je me trouvai devant les eaux. Le pas accéléré des voltigeurs foulait le gazon lépreux, le long de la berge. Le fusil sur l'épaule, les hommes marchaient élastiquement, avec un entrain de fièvre, actifs pour bien faire, soigneux de ne pas laisser flotter le rang, comme si leur vie dépendait de l'exactitude à observer les instructions Ils se regardaient les uns les autres, du coin de l'œil, se riaient, en dépit de Fangoisse visible. Le souci de ne pas montrer de peur excitait leur vive allure. Les glands des bonnets de
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police sautillaient au rythme du pas et des clairons.
A ma vue, ils poussèrent des cris de gloire, comme pour m'assurer de leur bon cœur à l'ouvrage, de leur confiance en moi qui ne les avais pas trop punis à cause du viol des ouvrières italiennes. Ils continuèrent leurs vivats dans les jets de crotte irradiés par les roues des canons et les pieds des chevaux. Vraiment c'était une troupe preste et svelte, les guêtres jaunes au mollet, l'air crâne.
Le galop de Neptune me reporta jusque l'extrême droite, à 1 Est de notre ligne. L'artillerie de mon 10'^ régiment roulait. Les fouets claquaient. Les reins des chevaux se plissaient entre les cordes et les cuirs ; les capitaines, les lieutenants jalonnaient le terrain de leurs présences hautaines, afin de marquer les ornières, les obstacles, les terrains mous, Chacun accomplissait soigneusement sa tâche. Les chevaux eux-mêmes encensaient, secouaient la crinière, mouvaient vite leurs jambes frôles, sous le poids des dragons très droits en selle, blonds, brillants au casque.
Cette assurance des troupes me donna de l'espoir. Revenu sur la Crète Sud, je vis, dans La Cuve, les hussards courir par pelotons verls. A l'Ouest, après la courbe de la rivière, les nuées blanches des canons autrichiens continuaient de bondir, de s'effiler, de disparaître, le tonnerre de