NOVEMBRE
NEUF jours aprës la défaite de Hampton à Châteauguay le général Wilkinson, toujours immobile à Sackett's Harbour, ne savait encore rien de cet événement. Il prit au mieux le proverbe qui dit *' pas de nouvelles, bonnes nouvelles " et se mit en marche, le 3 novembre, avec dix mille hommes qu'il embarqua, à Grenadier Island, sur trois cents bateaux, pour descendre le Saint-Laurent, la droite de cette flottille appuyée à la rive américaine.
Le général de Rottenburg, commandant à Kingston, ne pouvait dégarnir complètement son poste pour se mettre à la poursuite de l'armée américaine, il se contenta de la faire suivre d'un petit corps d'observation, composé de quelques compagnies du 49® régiment royal sous les ordres du lieutenant-colonel Charles Plenderleath, et à peu près autant du 89* que conduisait le lieutenant-colonel Joseph Warton Morrison — et quelques Voltigeurs détachés du corps de Salaberry.
Ce dernier n'avait jamais eu tous ses Voltigeurs sous la main durant Tété et l'automne ; les besoins du service les disper» saient jusque dans le Haut-Canada où Ton en rencontre des détachements mêlés aux autres troupes.
Le lieutenant-colonel Thomas Pearson était à Prescott avec les compagnies de flanc du 49*" régiment, un certain nombre de Fencibles Canadiens, quelques Voltigeurs, des miliciens d'artillerie, des dragons de la milice et une bande de guerriers sauvages. Il se porta, à la tête de cette troupe, audevant des deux autres officiers anglais qui descendaient le fleuve et opéra heureusement sa jonction. Les trois détachements réunis pouvaient avoir huit cents hommes de toutes armes. Morrison, Plenderleath et Pearson étaient des militaires éprouvés.
Ogdensburg avait été pris par le lieutenant-colonel Q^orge Macdonell, dix mois auparavant, puis les Américains y étaient rentrés et l'occupaient lorsque Wilkinson se hasarda sur le fleuve, comme il vient d'être dit, c'es^t pourquoi il mit pied à terre un peu au-dessus de ce poste et le traversa en toute tranquillité tandis que ses bateaux serraient de prës le rivage pour éviter le feu des canons de Prescott situé vis-à-vis. En ce moment, Morrison, qui avait la direction de la force expéditionnaire anglaise, venait de rencontrer Pearson et arrivait sur Prescott, partie monté sur des embarcations, partie en marchant par terre.
Wilkinson filait à trois milles plus bas que Ogdensbnrg pour trouver un endroit propice à la traversée du fleuve. C'était le 6 novembre. Il venait de faire cinq milles sur la
cAte américaine pour éviter Prescott. Le T il débarqua douze cents hommes sur le rivage canadien, à la pointe aux Iroquoîs. Morrison était déjà rendu dans le voisinage. Le 8, une autre brigade américaine traversa à la tête du Long- Sault. Ces deux corps s'avancèrent dans la direction de Montréal, c'est-à-dire qu'ils suivaient le cours du fleuve allant en avant-garde. Wilkinson, malade, inquiet de se voir sans nouvelles de Hampton, avait distribué son armée en trois groupes qui devaient se suivre d'assez près pour se secourir au besoin. Le 9, Morrison enleva un dépôt militaire que les Américains avaient formé en cachette dans l'intérieur du bois.
Ses têtes de colonnes avançant sur Cornwall, "Wilkinson décida de rester de sa personne auprès du général Boyd qui commatidait l' arrière-garde. Il était suffisamment éclairé en avant pour savoir qu'il n'y avait pas d'obstacle visible entre lui et Montréal, mais, sur ses derrières, Morrison pouvait lui susciter des complications — ensuite, toujours pas de nouvelles de Hampton...
Le 10, Morrison arrivait à la ferme Crysler, talonnant Boyd pour le contraindre à se retourner. La tactique de Morrison devait nécessairement se borner à ralentir la marche de l'ennemi, car il n'avait pas assez de monde pour risquer une bataille. Si Watteville, placé au bas de la rivière Château guay, jugeait à propos de barrer la route de Montréal, Morrison lui offrait un fameux appoint en attaquant l'envahisseur par derrière. Watteville se borna à faire remonter la rivière Châteauguay au contingent de Salaberry, espé-
rant mater Hampton, qui ne soDgeait même pas à revenir^ car il était déjà loin dans TEtat de New- York.
Enfin le 11, Boyd adopta un site favorable, entre le fleuve et la forêt, sur un terrain raviné et, avec trois ou quatre mille hommes, brava les approches de Morrison, vingt-cinq arpent» plus bas que la ferme Crysler.
Ce fut, de la part des Anglais, une bataille savante. Hb avaient à combattre un adversaire quatre fois plus fort qu'eux numériquement et perdirent le quart de leur eflEectif. L'Américain perdit aussi le quart du sien. Durant quatre heures on se fusilla. Il y eut des charges à la baïonnette, de belles manœuvres où les compagnies des 49* et 89® soutinrent leur vieille réputation. Le canon eut sa part de TaflEaire, quoique dans une mince proportion. Vers la brune, Boyd fit volteface et reprit sa marche à la suite de l'armée. Wilkinson, malade, avait passé la journée dans une barque sur le fieuve.
On ne pouvait attendre de Morrison qu'il poursuivît un ennemi encore si compact et qui se repliait sur des troupes fraîches, plus nombreuses que les siennes.
Que serait-il arrivé si Hampton, débouchant de la rivière Châteauguay, ou apparaissant à Ijaprairie, était venu tendre la main à Wilkinson ? La reddition du Bas-Canada s'en serait suivie. Quelqu'un avait donc arrêté, refoulé Hampton pour qu'il n'arrivât pas à point nommé? Oui, souvenez-vous du 26 octobre.
Le 12 novembre, toutes les forces américaines étaient réunies à Cornwall. Les trois corps se trouvaient arrêtés
enseinble : on venait d'appreodre la défaite de Hampton et les conséquecceB qui découl^eat de ce revers incroyable.
Incroyable à ce point que Prévort et "Watteville n'y avaient pas cru ; bî incroyable que Hampton en resta abasourdi. L'un dee raree blstoriens américains qui ont osé en faire mention, dit qae c'était, militûrement parlant, ane tache sur la république des Stata-Unis.
La nuit du 12 au 13 novembre, Wilkineon fit traverser le fleuve à son armée, aux environs de Baint-Régis, et se trouva,, peu d'heures aprës, sur le territoire américain. Les milices dii Bas-Canada furent licenciées le 17 novembre.
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