‹ La bataille de ChâteauguayChapitre 6 sur 14 · OOTOBRB · texte numérisé non relu

OOTOBRB

'SULLIVAN continue : " le lendemain au matin (22), de bonne heure, ils furent joints par le lieutenant- colonel de Salaberry, avec ses Voltigeurs et la compagnie légère du capitaine Ferguson du régiment (Fencîbles) canadien ".

Voilà tous les petits détachements déjà échelonnés sur le bas de la rivière Châteauguay qui se trouvent le 22 octobre massés sur la rive gauche le long du chemin du roi, entre Allan's Corners et la coulée Bryson.

Confirmant ce qui précède, voici une lettre du lieutenant Pinguet écrit à son frère un mois plus tard :

" Le soir du 21 octobre, comme je finissais de t'écrire, un sergent des Voltigeurs vint nous faire sortir du lit, où nous venions de nous jeter, disant que l'alarme sonnait. Nous paradâmes immédiatement et reçûmes ordre d'avancer à la Fourche, à environ trois lieues plus haut, toujours sur la rivière Châteauguay ".

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26 OCTCJBRE 1813

IE lundi 25, Hampton voyait devant lui une route de sept X milles pour atteindre Salaberry. Avait-il connaissance des précautions prises par ce dernier? C'est probable, car il conçut le plan dangereux d'utiliser la rive droite pour amener une partie de ses troupes au passage du gué et prendre ainsi nos retranchements à revers. A cet eflfet, il détacha le colonel Purdy avec quinze cents hommes, lui enjoignant de passer la rivière, tandis que lui-même, avec le gros de l'armée, s'avancerait par le chemin de la rive gauche et irait se poster en face des abatis de Salaberry en attendant que Purdy eut forcé le gué (où était le capitaine Panet) pour nous prendre entre deux feux.

De bonne heure, le 25, Purdy opéra sa traverse à Cross Farm sans se douter peut-être qu'il allait avoir sur les épaules la majeure partie de l'entreprise de son chef.

Salaberry ne soupçonna point le mouvement de la colonne en question. Le fait est que cefte tentative n'était pas croyable ;

les guides de Pardy s'y opposaient, disant qu'il n'y avait de ce côté ni chemin ni sentier et que les marécages étaient autant d'obstacles insurmontables. L'ordre fut répété plus sévèrement par Hampton et l'on obéit. A la nuit tombante Purdy n'avait pas fait la moitié de la route et se trouvfdt comme perdu dans les bois, les fondrières, les ténèbres, avec des hommes brisés par la marche et découragés.

Vers la fin du jour, ce 25, Je gouverneur Prévost, de Watteville et Macdonell survinrent pour prendre connaissance de la situation et inspecter les abatis, tel que mentionné plus haut. Ils déclaraient qu'une prochaine attaque n'était pas à craindre parce qu'ils leur semblait que Hampton n'avait pas encore réuni toutes ses forces. C'était parler savamment, à deux pas de l'ennemi ! Après avoir complimenté Salaberry sur les dispositions judicieuses qu'il avait su prendre, ils retournèrent à La Fourche et se gardèrent bien de faire partir de ce lieu les six cents hommes de renfort qui auraient doublé le contingent de Salaberry. Macdonell resta cependant à la troisième ou quatrième position (village Allan aujourd'hui) pour commander une réserve de près de deux cents hommes que Salaberry détacha des cinq cents (on dit quatre cents quatre-vingt-dix) qu'il possédait en tout.

L'attitude de Hampton, campé au-delà de l'abatis avancé que gardaient Johnson et Guy, avec trente-six ou quarante hommes, respirait une douce confiance.

Purdy au fond des bois, n'osait ni se mouvoir ni faire du feu, ce qui eut trahi sa présence, car de Salaberry ignorait ce

que faisait Purdy, mais celui-ci connaissait fort exactement où était Salaberrj et jugeait trës bien l'assiette qu'il avait choisie pour assurer sa défense, c'est pourquoi la consigne de fion côté fut de rester sur l'éveil, d'endurer le froid et d'attendre l'aurore.

A Québec, ce jour-là, arrivait la nouvelle que Napoléon (15 août) avait fait une trêve avec les alliés et que la paix générale s'en suivrait probablement. Ceci paraissait douteux.

Le matin du 26 se montra froid, humide, terne, avec les feuilles mortes qui jonchaient le sol ou pendaient encore aux branches des arbres.

Le colonel Purdy fut d'abord obligé de secouer ses hommes un par un, pour les dégourdir. Il n'en était pas ainsi des Canadiens qui s'éveillèrent joyeux et dispos quoique, en euxmêmes, ils gromelassent contre de Watteville, qui ne leur envoyait pas de couvertures de laine par cette température d'automne avancé. Reprenons le récit du lieutenant Pinguet :

'* Le mardi (26 octobre) comme les bûcherons (de l'abatis placé en avant des quatre lignes) finissaient quelque chose qui manquait, un parti de dix hommes de notre compagnie (Fencibles) et de vingt des Voltigeurs, qui étaient en avant (plus loin que l'abatis) pour protéger les travailleurs, aperçurent l'avant-garde de l'ennemi qui s'avançait. Les nôtres tirèrent quelques coups de fusil sur l'ennemi, ce qui donna l'alarme. Notre compagnie (Ferguson) fut aussitôt envoyée à l'abatis avec ordre de commencer et de soutenir l'action, ce qui fut fait ".

L'aide-de-camp O'Sallivan est plas explicite :

^^ Le 26 da mois passé (il écrivait aa commencement de novembre), vers dix heures du matin, une avant-garde de l'ennemi vint à portée de mousquet de l'abatis ".

D'après le Mercury^ de Québec, du 9 novembre, le récit de O'Sullivan eerait daté du 3 de ce mois.

" Le lieutenant Guy, des Voltigeurs, qui était en f ront^ avec une vingtaine de ses hommes, fut contraint de reculer, après avoir échangé quelques couj s de fusil, et fut soutenu par le lieutenant Johnson, du même corps, qui commandait à l'arrière des travailleurs ".

Guy était en avant de l'abatis, Johnson en arrière de celleci et restait visible aux regards de Salaberry.

*' Ia'S travailleurs se virent dans la nécessité de retraiter et ne se remirent pas à l'ouvrage de tout ce jour.

" Un gros parti de l'ennemi, se montant à environ quinze cents hommes, pénétra à travers les bois, sur la rive droite de la rivière ; il était composé des 4*", SS**, 35% et des bataillons de chasseurs volontaires."

C'étaient les hommes de Purdy dont quelques-uns furent aperçus des miliciens campés sur le site actuel du village Allan. Il pouvait être alors dix heures du matin, juste au moment où l'avant-garde de Hampton se montrait au lieutenant Guy de l'autre côté du grand abatis. Un cordon de courriers allait depuis la coulée Bryson jusqu'au gué, de sorte que Salaberry, qui se tenait sur la crête de la coulée, exami-

nant ce qui se passait au grand abatis, sut bientôt qu'il était menacé d'une attaque de tête et de flanc et s'empressa de descendre à la troisième ligne, d'où il envoya les capitaines. Dalj et Bruyère au-devant de Purdy. Ces deux officiers découvrirent tout d'abord une centaine d'hommes et, sans perdre de temps, leur envoyèrent cinquante coups de fusils. La décharge eut le double effet comique de mettre en fuite les Américains et une compagnie de milice qui suivait Daly. Les Américains, courant vers le bois où étaient leurs gens, furent pris, par ces derniers, pour des Canadiens et reçurent une volée de mousqueterie qui en tua plusieurs. Un certain nombre de fuyards américains se sauvèrent dans la direction de la rivière. Aussitôt des Voltigeurs, Vincent, Pelletier, Vervaîs, Caron et Dubois, se mettant à la nage, vont les capturer et les amenèrent à leurs chefs. Daly et Bruyère continuaient de serrer le bois et de remonter vers l'ennemi. Purdy pliait et faisait demander des secours à Hampton. L'un et l'autre s'étonnaient de voir les Canadiens si parfaitement préparés à les recevoir.

Hampton ayant dépassé le grand abatis, ordonna au général Izard de prendre une petite colonne et de suivre la route pour se glisser entre la première ligne de Salaberry au bord de la coulée et le blockhaus, afin d'atteindre le plateau où étaient les trois autres retranchements de nos troupes, mais le lieutenant Johnson, avec les Voltigeurs du blockhaus, ouvrit un feu nourri qui les tint en échec durant une demiheure.

Salaberry était en ce moment à sa troisième ligne, pour assister au combat de Daly et Bruyère contre Purdy. H

'entendit la fusillade du blockhaus et se hâta d'y arriver. Un peu plus, et la journée tournait contre nous — mais les Américains cessèrent d'avancer comme de Salaberry entrait en scène. On ne sait pourquoi ils ne poursuivirent point leur marche.

Salaberry voyait qu'il avait sur les bras toute l'armée américaine. Laissé seul avec une poignée de monde, il ne perdit pas une minute. Ses hommes furent déployés sur la croupe de la hauteur, en avant de la première ligne, face à la coulée Bryson. Tout son contingent jusqu'au gué, reçut des ordres pour agir en cas de besoin. Coûte que coûte, secouru ou non secouru, le vaillant Canadien s'était mis dans la tête de soutenir le choc et de résister par la bravoure aussi bien que par la ruse. Puisqu'on ne lui laissait que des piquets pour toute ressource, il allait en fabriquer un squelette d'armée qui se battrait comme s'il était au complet !

On a fait circuler dans la presse un discours que le colonel de Salaberry aurait adressé à ses soldats avant que de commander le feu. C'est le moment de le passer en revue. Il renferme quatre-vingts mots qui prêtent à quatre réflexions, pour le moins :

" Voltigeurs ! — l'armée américaine est sur nos talons, mais il faut l'arrêter dans sa marche ou mourir. Que chaque balle abatte un ennemi, et malheur à celui qui manquera (son coup ?) ou perdra sa poudre, car mon sabre lui fera sauter la tête ! Clairons ! faites un bruit d'enfer, afin que les Américains nous croyent en plus grand nombre et qu'ils sont tom- 'bés dans une embuscade. Ofliciers ! faites votre devoir.

Oraonnez k vos soldats de faire un feu roQlanty et vive la vieille Angleterre " !

La coutome de haranguer les troupes en abordant l'ennemi date de la révolatîon française, c'est-à-dire qu'elle était toute nouvelle en 1813. Elle est restée essentiellement française. Nous ne comprenons pas que Salabeny ait eu l'idée de s'en servir.

Les narrations si complètes et si précises des deux témoins oculaires, Michel O'Sullivan et Charles Hnguet, ne disent mot de ce prétendu discours. Remarquons aussi que les cinq cents hommes de Salabeny étaient dispersés sur un mille de profondeur avec un demi nulle de front. La forme de la bataille écarte toute idée d'une improvisation de ce genre.

Napoléon, qui se montrait prodigue de ces sortes d'exercices oratoires, adressait ses paroles aux troupes par le moyen de papiers imprimés que chaque colonel, quelquefois un sergent, lisait dans les corps avant que d'ébranler ceux-ci pour le combat.

L'existence du morceau littéraire ci-dessus (assez ampoulé d'ailleurs) semble d'une origine fort douteuse. Nous aurions l>eBoin de bonnes preuves pour croire à son authenticité lûs- 'torique. C'est évidemment une composition de collège, mais ^lle a pu être faite par un vieillard tout aussi bien que par 'O.n enfant.

" Voltigeurs !. . . " Pourquoi les Voltigeurs plutôt que les HrUtres qui dépassaient huit fois leur nombre? L'auteur

inconnu du discoure tombe dans l'erreur populaire qui donne aux seuls Yoltigeure le gain de la bataille. Salaberrj n'aurait pas commis cette bourde car il y avait en première ligne les Fencibles, les Yoltigeure, la milice de Beauhamois et d'autres qui méritent toute notre attention. ^' Mon sabre lai fera sauter la tête. . . " Toat cela pour avoir manqué un coup de fusil ! Tamerlan parlait de la sorte, s'adressant à des barbares. Les chrétiens n'ont pas de ces allures.

" Clairons ! faites un bruit d'enfer. . ." Ces paroles nous remettent en mémoire le bon nègre Soulouque I, empereur d'Haïti, commandant d'une voix sonore : Tambours^ roulez ! Pas de roulement. Le tambour-major, interpellé, répond en son langage naïf :

— Ti dis tambou oulez...pouquoi ti dis pas : tambou oulez si ou plait ?

A la fin arrive le bouquet : " Vive la vieille Angleterre" ! Ce3 quatre mots signifient peut-être : " Hourrah pour les Canadiens " !

J'ai connu plusieurs des combattants de Châteauguaj qui appartenaient aux Voltigeurs et aux Fencibles, soit les deux compagnies près desquelles de Salaberry s'est tenu le plus longtemps toute cette journée. Ils m'ont fourni d'abondants détails sur l'aiFaire et cela est consigné dans mes notes prises au fur et à mesure de nos conversations. Aucun d'eux n'a fait allusion à un discoure quelconque, mais le sergent Charles Burke (Canadien-Français) m'a raconté, en 1860, ce qui suit :

" Le colonel avait l'œil partout. En voyant un soldat qui épaulait son arme, il se plaça derrière celui-ci pour juger du tir. Le coup partit. L'homme visé resta debout

— Cest-y pour ça que tu es venu ici, Jérôme ? lui dit le trioîiel d'un air bourru.

^^ Il Mwt nos noms par cœur. Lorsque Izard monta par le chemin pour nous prendre en flanc, le colonel passa tranquillement derrière notre compagnie et on l'entendait dire tout haut, comme s'il était agacé :

— Bravez, mes damnés! braves! si vous ne bravez pas vous n'êtes pas des hommes !

" Ensuite, lorsqu'il monta dans un arbre pour voir ce qui se passait à la rivière, il criait à nos gens :

— Tirez pas tous ensemble. . . laissez avancer le capitaine Daly . . .Bon ! C'est mieux. . . continuez " !

Combien plus cette description est naturelle ! A quoi sert d'imaginer des phrases qui ont l'air de dire :

— Soldats ! contemplez les pyramides pendant quarante siècles !

On a souvent parlé de trois stratagèmes que nos gens employèrent pour tromper l'ennemi en cette circonstance et qui produisirent l'effet désiré. Le premier consistait à se montrer à l'orée du bois en habits rouges puis de disparaître, de retourner l'uniforme, qui était doublé de flanelle blanche, et de revenir ainsi ayant les apparences d'une troupe nouvelle. Secondement on envoya une vingtaine de sauvages

s'éparpiller soas les arbres poar faire retentir la forât de leurs cris ordinaires et se montrer, de place en place dans leur costume national avec des figures bigarrées de rouge, de noir et de bleu, en brandissant la hache de guerre et le casse-tête. Bon nombre de soldats de Hamptou étaient de la Virginie (il y avait même des nègres) et redoutaient les sauvages à régal du malin esprit, peut-être plus encore. Dans son imagination, Hampton multipliait chaque guerrier ou Abénakis par le chifire \nngt. La troisième ruse fut, pour le moins, aussi efficace, sans être tout à fait nouvelle en elle-même. Elle consista à envoyer dix ou douze trompettes au milieu du marais qui s'étendait à la droite des retranchements d'arbres abattus et de leur faire sonner la charge avec rage comme pour indiquer à des troupes (imaginaires) la route qu'elles devaient prendre. Ceci eut lieu lorsque McCarty voulut attaquer de Salaberry sur son flanc droit, après dîner, comme nous le verrons.

Qui avait inventé ces tours ? Personne ne le dit. Ce fdt probablement une idée de nos gens et elle s'exécuta d'enthousiasme gans rien gâter à la défense, au contraire !

Lorsque de Salaberry s'avança au plus près du camp ennemi pour voir ce qui s'y passait, il aperçut les soldats américains prenant leur dîner. Il devait être en effet midL Les Canadiens suivirent cet exemple.

Hampton se demandait déjà, sans doute, s'il abandonnerait la partie.

Salaberry s'attendait au contraire à une chaude attaque, n ne se trompait pas.

Purdy étant repoussé, Izard reculant pour revenir avec plus de forces, O'Sullivan nous décrit la situation :

" Dès que le lieutenant-colonel de Salaberry eut entendu le feu, il partit du front de la première ligne et prit avec lui trois compagnies : celle du capitaine Ferguson, du régiment canadien (Fencibles) qu'il déploya à la droite et à l'avant de l'abatis, celle du capitaine J.-B. Duchesnay, à qui il ordonna d'occuper la gauche, en s'étendant en même temps du côté de la rivière, et celle du capitaine Juchereau-Duchesnay qui, avec environ cinquante ou soixante miliciens de Beauharnois, fut placée derrière, en potence, à la gauche de l'abatis, de manière à pouvoir prendre l'ennemi en flanc, s'il avançait contre la milice de Beauharnois, sur la rive droite de la rivière.

" n y avait environ une vingtaine de sauvages avec les hommes de la compagnie du capitaine Ferguson, sur la droite. Le lieutenant-colonel se plaça au centre de la ligne de front.

" Ces sauvages, sous les ordres du capitaine La Mothe, étaient placés à la droite de la souche où se tenait Salaberry en première ligne.

'• Il voyait alors devant lui un ennemi avec lequel il s'était deux fois eiforcé d'en venir aux prises depuis le commencement de cette campagne ; l'occasion tant désirée se présentait, et l'événement a montré comment il a su en profiter. Entre l'abatis et la première ligne étaient placées les compagnies de Voltigeurs du capitaine L'Ecuyer et la compagnie légère du capitaine Debartzch du 5** bataillon de la milice

incorporée, ayant leurs piquets de flanc sur la droite. Un gros corps de sauvages, sous le capitaine La Mothe, était répandu dans le bois, à la droite du capitaine Debartzch.

*^ Sur ces entrefaites, l'ennemi commença à se former dans une grande plaine qui aboutissait presque à une pointe, en front de Tabatis ".

Cet abatis c'est la première ligne, à la crête du ravin. Hampton, en face, dans l'une de ces clairières assez fréquentes après les feux de forêts ou produites par la mauvaise qualité d'un sol qui ne pousse point d'arbres. Arrivé là, il avait en travers de son front la coulée Bryson et de l'autre côté de cette coulée La Mothe, Ferguson, Duchesnay, le blockhaus en première ligne, Salaberry était au milieu de cette ligne.

C'est l'endroit où se dresse aujourd'hui la colonne élevée le 26 octobre 1895.

Un peu en arrière d'eux, se trouvait le premier abatis.

Le général Hampton commandait en personne sur la rive gauche de la rivière ; il avait avec lui le 10®, le 31® et autres régiments, faisant environ trois mille ou trois mille cinq cents hommes, avec trois escadrons de cavalerie et trois pièces d'artillerie. Néanmoins l'artillerie ne fut pas employée dans l'action.

Il y avait cinq semaines que Salaberry cherchait l'occasion qui s'offrait à lui en ce moment.

D'après la carte cadastrale actuelle, Hampton était placé •ur le lot de terre numéro 35, Salaberry sur le numéro 84 ;

la coulée passait entre eux ; le lot 33 est la propriété de M. GuUen ; le village Allan est sur le lot 32.

Rendons la parole au Témoin :

" Le reste de l'armée américaine se formait derrière la force qui étaient sur la rive gauche. Peu après que M. de Salaberry eut fait ses dispositions, une forte colonne d'infanterie s'avança par la plaine au-devant de lui, et le colonel, voyant que cette colonne s'était exposée à être prise en front et en flanc, avantage qu'il avait attendu quelque temps, il tira le premier et l'on s'aperçut que son feu avait jeté bas un officier à cheval ; c'était un bon augure. Alors, il ordonna au trompette de sonner la charge et, aussitôt, les compagnies du front firent un feu vif et bien dirigé qui arrêta quelques instants la marche de l'ennemi. Il demeura quelque temps en repos puis, faisant un tour à gauche, il se forma en ligne et, dans cette position, lâcha plusieurs volées. Par ce mouvement le feu de la gauche de la ligne ennemie porta entièrement sur la partie du bois (le marais) qui n'était pas occupée par nos troupes ; mais le feu de sa droite (près du chemin public) fut assez fort pour obliger nos piquets de venir chercher un abri derrière l'abatis. L'ennemi prit ce mouvement pour le commencement d'une retraite et fut bien trompé car il ne put s'emparer d'un pouce de l'abatis. Les huzzas retentissaient d'un bout à l'autre de son armée mais nous ne lui cédâmes pas même dans le combat de cris. Nos compagnies de front crièrent à leur tour etles huzzas furent répétés par celles de la queue et, ensuite, par les troupes de la première ligne, qui firent jouer les trompettes dans toutes les

.directions, pour porter rennemi à croire que nous étions en grand nombre. Cette ruse de guerre eut l'effet désiré, car nous avons ensuite appris des prisonniers qu'ils estimaient notre force à 6 ou 7000 hommes.

" Apres ces clameurs, on tira pendant quelques temps des volés de part et d'autre. L'ennemi n'essaya pas une fois de pénétrer dans l'abatis. Il continua cependant son feu, qui fut rendu à propos, particulièrement par ceux de la gauche. Peu aprës, il commença à se ralentir, comme si l'attention de l'ennemi eut été dirigée de l'autre côté de la rivière. Là les trompettes qui étaient au front, donnèrent le signal d'avancer en conséquence de quelques manœuvres, et le lieutenantcolonel Macdonell, curieux (désireux) d'ajouter de nouveaux lauriers à ceux qu'il avait déjà cueillis à Ogdensburg, vint de la première et seconde lignes avec la compagnie du capitaine Lévesque, comme je crois, et une autre.

" Vers la lin de l'engagement sur la rive gauche, l'ennemi qui, sur la droite, avait fait reculer les milices de Beauharnois, commença. .. "

Il était alors deux heures de l'après-midi. La rencontre dans laquelle les miliciens de Beauharnois avaient perdu leur terrain s'était passée à dix heures de Pavant-midi, de l'autre côté de la rivière, comme on l'a vu. Toutefois, Purdy n'avait pas cru devoir occuper cet endroit dangereux et il était rentré dans les bois, d'où il sortit de nouveau à deux heures, au moment où Izard, sur la rive gauche, cessait d'attaquer Salaberry. Le Témoin manque de détails sur tout cela.

"... L'eDDemi commença sur notre gauche un feu vif qui lui fut rendu par la gauche de la compagnie du capitaine* J.-B. Duchesnay et la droite de celle de Juchereau-Duches* nay. Alors, le lieutenant-colonel de Salaberry ordonna au lieutenant-colonel Macdonell, qui avait pris sa position, d'empêcher l'ennemi d'avancer. Le capitaine Daly, qui fut choisi pour ce service, traversa au gué, emmena avec lui les restes de la milice sédentaire de l'autre côté, et s'avança avec rapidité le long de la riviëre.

" Le feu de l'ennemi ayant presque cessé à l'abatis, le lieutenant-colonel de Salaberry voyant que l'action allait devenir sérieuse sur la droite (droite de la riviëre) laissa sa situation •au centre du front et se plaça sur la gauche (de sa propreposition) avec les troupes jetées derrière en potence".

Michel-Louis Juchereau-Duchesnay et le capitaine Longtin,. qui bordaient la grève gauche de la rivière en s' étendant vers le gué, se trouvaient ainsi en potence relativement au front de bataille que venait de quitter Salaberry.

" Là, il monta sur un gros arbre et, quoique très exposéan feu de l'ennemi, l'examina de sang-froid avec la longuevue. Alors, il donna ses ordres en français au capitaine Daly et lui enjoignit de répondre dans la même langue afin de ne pas être entendu (compris) de l'ennemi. Le capitaine Daly poussa vaillamment les ennemis devant lui pendant quelque temps, mais (ceux-ci) se ralliant sur leurs troupes de derrière, qui étaient presque en ligne avec la force de la rive gauche, ils attendirent àon approche et le reçurent avec un feu • bien.

entretenu. Il fut blessé des Tabord ; nonobstant sa blessure, il continua de pousser en avant avec sa compagnie, et, dans le temps qu'il encourageait ses hommes et par ses paroles et par son exemple, il fut blessé pour la seconde fois et tomba.

^^ Le capitaine Bruyère, de la milice de Beauharnois, fut aussi blessé dans le même temps, mais légèrement Leurs hommes n'étant plus en état de résister à une force si supérieure, furent contraints de reculer, ce qui se fit dans un fort bon ordre, sous le commandement du lieutenant Schiller ; et l'on entendit encore une fois les cris joyeux des ennemis, mais leur joie fut celle d'un moment, car ils ne furent pas plutôt arrivés vis-à-vis de la potence que, par l'ordre du lieutenant-colonel de Salaberry, les troupes qui se trouvaient là firent sur eux un feu vif et bien dirigé qui les arrêta tout à coup dans leur marche hardie et les mit dans la plus grande confusion. Vainement tâchèrent-ils de résister, ils se dispersèrent et retraitèrent avec précipitation. H était alors environ deux heures et demie de l'après-midi, et le général Hampton, voyant que ses troupes sur la rive droite ne réussissaient pas mieux que celles de la rive gauche, ordonna à ces dernières de retraiter, après être demeurées inactives pendant près d'une heure, bien qu'elles fussent assaillies, de temps à autre, par nos escarmoucheurs, qui étaient parfaitement à couvert dans l'abatis.

" Nos troupes restèrent dans leur position et couchèrent cette nuit-là sur le terrain qu'elles avaient occupé durant la journée".

Le Témoin oublie de dire que Purdy avait compris l'avaii^ tage qu'il j aurait pour lui à serrer la grëve de plus prëfii, tant en vue de faciliter sa marche que de rejeter Daly daiM le bois, aussi lorsque Schiller se mit en retraite, l'Américain n'eut-il rien de plus pressé que de passer entre lui et la riviëre. Comme Schiller se tenait derrière ses hommes, il vit arriver au pas de course un officier évidemment déterminé à le prendre mort ou vif. La scène se passait sous les yeux de deux cents Canadiens qui devaient frémir du danger auquel était exposé le jeune lieutenant, mais celui-ci se retourna, fit briller son sabre, décrivit un cercle avec vigueur, et d'un coup de revers fermement appliqué, fit sauter la tête de son agresseur. Cet exploit était à peine accompli que la colonne de Purdy recevait dans le flanc la décharge des hommes de Duchesnay et de Longtin, embusqués de l'autre côté de la rivière. Ils tourbillonnèrent un instant sur eux-mêmes et prirent la fuite.

Schiller passa capitaine d'emblée.

Comme une apparition de théâtre survinrent alors le gouverneur Prévost et le major-général de Watteville, n'amenant aucun renfort mais venant faire des compliments aux vainqueurs.

La journée s'était divisée en quatre phases : 1^ Hampton forçant l'abatis à un mille en avant des lignes de Salaberry ; 2® Purdy essayant de surprendre la rive droite ; 8® Izard et McCarty sous la direction de Hampton, tentant de pénétrer dans les lignes de Salaberry ; 4° Purdy revenant à la charge

Bans pouvoir passer outre. Les dernières balles furent lancées par les compagnies de Michel-Louis Duchesnay et Longtin, le long de la rivière.

Le gouverneur Prévost ne semble avoir vu dans tout cela qu'une suite d'escarmouches, comme de Salaberry en avait donné plusieurs à Hampton depuis un mois. Il eut donc le soin de faire un chaleureux appel aux troupes qui venaient de combattre parce que, disait-il, la lutte allait reprendre avec plus de vigueur que jamais. De Watteville envoya avertir les habitants jusqu'à Sainte-Martine, d'empaqueter leurs efiets, de descendre la rivière et de laisser quelqu'un pour mettre le feu aux maisons à l'approche des Américains. Cet ordre sema partout la terreur.

Hampton, qui était demeuré une heure immobile, délibérant sur ce qu'il devait faire, leva le camp et opéra sa retraite sans se presser, sans avertir Purdy de sa démarche et ne laissant derrière lui que des traînards. Chose étrange, cet ensemble de faits porta le gouverneur et de Watteville à croire que les Américains reviendraient dès le lendemain, plus forts en nombre et mieux préparés. Salaberry affirmait que Hampton retournait à Dewitteville ; il ne se trompait pas.

Les deux officiers supérieurs reprirent le chemin de Sainte- Martine, à la nuit tombante, promettant des renforts pour le lendemain, mais défendant d'exercer aucune poursuite contre l'ennemi. Ce singulier ordre venait de ce qu'ils se figuraient les Américains très rusés et habiles à tous les stratagèmes de la guerre — tandis que c'étaient des lourdauds, les soldats les moins débrouillards du monde.

Pardj aarait bien voulu avoir des inatructions pour sa gouverne, ne se doutant nullement qu'il était abandonné. Ce sont là des situatiouB étranges. Sea douze ou quinze cents hommes étaient sacrifiée jusqu'au dernier dana le cas où Salaberry devinerait leur iaolement, car rien n'était plus facile aux Canadiens que de lea faire périr dans ce bois marécageux ou de 1^ recevoir prisonniers. Vers cinq heures, à la nuit tombante, Purd; apprit que l'arriëre-garde de Hampton étfût à deux milles plus haut sur la rivière et que les tStes de colonnes arrivaient à Ormstown. C'était une fuite.

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