OGTOBRB
L'OBSCURITÉ vient vite, à la fin d'octobre. Les Canadiens rallumèrent leurs feux. On en fit plus que pour le besoin, comptant éblouir les Américains par ce. déploiement de bivouacs — mais les Américains déjà s'en retournaient, l'oreille basse et sans tambours ni trompettes. Personne parmi nos gens ne songeait encore à cbanter victoire, tant on leur avait dit que le danger persistait. Néanmoins, ils étaient de bonne humeur, la journée ayant été chaude grâce à la fusillade et l'ennemi restant sage, quelque part où il fût, car on ne devinait pas encore son abattement. Un esprit de satisfaction et de réconfort régnait partout dans nos rangs, comme lorsque nous venons de gagner la première manche dans un enjeu difficile. Salaberrj n'interdisait ni les chansons ni les gaîtés du soldat après la bataille, par conséquent les bois d'alentour retentissaient des éclats de ces voix franches que les preux des anciens jours faisaient entendre, aux échos de la vieille Gaule, après une lutte où l'un des.
'combattants avait conservé son terrain. Une armée qui couche sur le champ de bataille ne voit que sa victoire. Dono, nos Canadiens étaient joyeux, prêts à recommencer la résistance mesurée, savante et tenace dont ils venaient de donner des preuves manifestes.
Les diflTérents corps sortirent de leurs postes de combat pour se réunir — il ne resta d'exposées que les grandes-gardes et les eentinelles qui devaient sonner l'alarme en cas de besoin.
Salaberry en avait vu bien d'autres à travers ses années de guerre sous des climats différents du nôtre. Cette fois, il avait commandé des Canadiens, en Canada, et, bien que ses chefs lui eussent dit que la lutte devait se renouveller, il n'en croyait que son expérience. Ceci veut dire qu'il avait hfite de dresser un rapport exprimant la situation, mais j'observe qu'il n'osa point affirmer le fait réel de son triomphe, étant certain que ni Prévost, ni Watteville ne voulaient sonner cette note — en somme une note désagréable pour eux.
A la clarté d'un feu de bivouac il rédigea le compte-rendu suivant de ce qui s'était passé en ce jour mémorable, sans faire allusion aux chefs qui ne l'avaient nullement servi dans ^a résistance contre un ennemi supérieur en nombre :
" Sur la rivière Châteauguay, 26 octobre 1818.
**' Monsieur,
'^ L'action d^aujourd'hui a commencé par l'ennemi qui a -alttaqué en grandes forces nos piquets avancés des deux côtés
de la rivière, mais il a été obligé d'abandonner son plan. Nos piquets, supportés à propos par la compagnie légère du régiment Canadien (Fencibles), deux compagnies de Voltigeurs et la compagnie légère du 3** bataillon de la milice incorporée, se sont comportés on ne peut mieux. Après le combat noua sommes restés en possession des abatis et des postes que nous occupions auparavant.
" L'effectif de l'ennemi paraît avoir été au moins de 1500 hommes avec 250 dragons et une pièce d'artillerie. Trois de nos hommes qui ont vu défiler l'ennemi en tout ou en partie, disent qu'il dépassait les chiffres ci-dessus. Il y avait à peu près 30 bûcherons avec leurs troupes.
*' Je ne puis terminer sans parler des obligations que je dois au capitaine Ferguson à cause de sa conduite calme, déterminée et de son extrême empressement à exécuter mes ordres.
" Le capitaine Daly du 3® bataillon ne saurait être surpassé en bravoure. Il a tenu, avec 50 hommes, contre dix fois ce nombre d'ennemis. Il est blessé à deux endroits.
" Le capitaine Bruyère s'est comporté bravement et a été blessé. J. -B. et Juchereau-Duchesnay ont déployé une grande bravoure, comme aussi tous nos officiers, particulièrement l'aide-major Sullivan dont le courage, a été mis très en relief. Le capitaine La Motte et bon nombre de guerriers sauvages se sont bien conduits ; durant la soirée, le capitaine La Motte, avec quelques sauvages, et un parti de Voltigeurs , se trouvèrent grandement exposés aux coups de l'ennemi.
entretenu. Il fut blessé des l'abord ; nonobstant sa blessure, il continua de pousser en avant avec sa compagnie, et, dans le temps qu'il encourageait ses hommes et par ses paroles et par son exemple, il fut blessé pour la seconde fois et tomba.
" Le capitaine Bruyère, de la milice de Beauharnoia, fut aussi blessé dans le même temps, mais légèrement. Leurs hommes n'étant plus en état de résister à une force si supérieure, furent contraints de reculer, ce qui se fit dans un fort bon ordre, sous le commandement du lieutenant Schiller ; et l'on entendit encore une fois les cris joyeux des ennemis, mais leur joie fut celle d'un moment, car ils ne furent pas plutôt arrivés vis-à-vis de la potence que, par l'ordre du lieutenant-colonel de Salaberry, les troupes qui se trouvaient là firent sur eux un feu vif et bien dirigé qui les arrêta tout à coup dans leur marche hardie et les mit dans la plus grande confusion. Vainement tâchèrent-ils de résister, ils se dispersèrent et retraitèrent avec précipitation. Il était alors environ deux heures et demie de l'après-midi, et le général Hampton, voyant que ses troupes sur la rive droite ne réussissaient pas mieux que celles de la rive gauche, ordonna à ces dernières de retraiter, après être demeurées inactives pendant près d'une heure, bien qu'elles fussent assaillies, de temps à autre, par nos escarmoucheurs, qui étaient parfaitement à couvert dans l'abatis.
" Nos troupes restèrent dans leur position et couchèrent cette nuit-là sur le terrain qu'elles avaient occupé durant la journée".
Le Témoin oublie de dire que Purdy avait compris l'avaii* tage qu'il y aurait pour lui à serrer la grève de plus ^^rhe^^ tant en vue de faciliter sa marche que de rejeter Daly dans le bois, aussi lorsque Schiller se mit en retraite, rAméricain n'eut-il rien de plus pressé que de passer entre lui et la rivière. Comme Schiller se tenait derrière ses hommes, il vit arriver au pas de course un officier évidemment déterminé à le prendre mort ou vif. La scène se passait sous les yeux de deux cents Canadiens qui devaient frémir du danger auquel était exposé le jeune lieutenant, mais celui-ci se retourna, fit briller son sabre, décrivit un cercle avec vigueur, et d'un coup de revers fermement appliqué, fit sauter la tête de son agresseur. Cet exploit était à peine accompli que la colonne de Purdy recevait dans le flanc la décharge des hommes de Duchesnay et de Longtin, embusqués de l'autre côté de la rivière. Ils tourbillonnèrent un instant sur eux-mêmes et prirent la fuite.
Schiller passa capitaine d'emblée.
Comme une apparition de théâtre survinrent alors le gouverneur Prévost et le major-général de Watteville, n'amenant aucun renfort mais venant faire des compliments aux vainqueurs.
La journée s'était divisée en quatre phases: 1^ Hampton forçant l'abatis à un mille en avant des lignes de Salaberry ; fP Purdy essayant de surprendre la rive droite ; 3^ Izard et McCarty sous la direction de Hampton, tentant de pénétrer dans les lignes de Salaberry ; 4^ Purdy revenant à la charge
èans pouvoir passer outre. Les dernières balles furent lancées par les compagnies de Michel-Louis Duchesnay et Longtin, le long de la rivière.
Le gouverneur Prévost ne semble avoir vu dans tout cela qu'une suite d'escarmouches, comme de Salaberry en avait donné plusieurs à Hampton depuis un mois. Il eut donc le soin de faire un chaleureux appel aux troupes qui venaient de combattre parce que, disait-il, la lutte allait reprendre avec plus de vigueur que jamais. De Watteville envoya avertir les habitants jusqu'à Sainte-Martine, d'empaqueter leurs eôets, de descendre la rivière et de laisser quelqu'un pour mettre le feu aux maisons à l'approche des Américains. Cet ordre sema partout la terreur.
Hampton, qui était demeuré une heure immobile, délibérant sur ce qu'il devait faire, leva le camp et opéra sa retraite sans se presser, sans avertir Purdy de sa démarche et ne laissant derrière lui que des traînards. Chose étrange, cet ensemble de faits porta le gouverneur et de Watteville à croire que les Américains reviendraient dès le lendemain, plus forts en nombre et mieux préparés. Salaberry affirmait que Hampton retournait à Dewitteville ; il ne se trompait pas.
Les deux officiers supérieurs reprirent le chemin de Sainte- Martine, à la nuit tombante, promettant des renforts pour le lendemain, mais défendant d'exercer aucune poursuite contre l'ennemi. Ce singulier ordre venait de ce qu'ils se figuraient les Américains très rusés et habiles à tous les stratagèmes de la guerre — tandis que c'étaient des lourdauds, les soldats les moins débrouillards du monde.
Pardy aurait bien voulu avoir des instructions pour sa gouverne, ne se doutant nullement qu'il était abandonné. Ce sont là des situations étranges. Ses douze ou quinze cents hommes étaient sacrifiés jusqu'au dernier dans le cas où Salaberry devinerait leur isolement, car rien n'était plus facile aux Canadiens que de les faire périr dans ce bois marécageux ou de les recevoir prisonniers. Vers cinq heures, à la nuit tombante, Purdy apprit que Tarriëre-garde de Hampton était à deux milles plus haut sur la rivière et que les têtes de colonnes arrivaient à Ormstown. C'était une fuite.
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