Télégramme chiffré du 17 avril
sans les voir. Quelques-unes de ces mitrailleuses étaient clans des abris casemates ou sortaient des creules ', mais la grande majorité était installée en plein champ, hors des tranchées, dans les trous d'obus ou des trous de tirailleurs sommairement aménagés.
Les mitrailleuses sous abri doivent être soigneusement repérées et battues par les procédés habituels. Elles sont liées aux diverses lignes de défense qui sont repérées par nos plans directeurs. Mais les emplacements de fortune occupés au dernier moment et selon les péripéties du combat sont beaucoup plus difficiles à réduire, ainsi que l'ont prouvé les expériences antérieures.
En conséquence, le commandant de la VIe armée donnait à ses subordonnés des instructions tactiques minutieuses et concrètes, que nous nous abstenons de reproduire en raison de leur technicité, mais dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles étaient marquées au sceau d'une vigilance avisée et experte. Il recommandait au commandement, à tous les degrés, de soigner plus que jamais tous les détails de la préparation et aux exécutants de ne point craindre les actes d'initiative. Enfin il insistait, comme conclusion, sur la nécessité de soutenir mieux que jamais les éléments avancés qui, « faute d'être appuyés, subissent de grandes pertes, et doivent évacuer le terrain chèrement gagné ».
Il est permis maintenant de dire que si des
1. On désigne sous ce nom, dans tout le Laonnois, des grottes plus ou moins profondes que l'extraction de la pierre ou les érosions ont creusées au liane des coteaux rocheux.
fautes avaient été commises dans l'ordre d'idées qui vient d'être indiqué, ce n'était pas par manque de renseignements sur la valeur des forces et les procédés de l'ennemi. Dès le 9 avril, l'état-major de la VIe armée avait en effet dressé un tableau détaillé des forces allemandes que le repli précédemment effectué donnait à combattre, et conclu à une augmentation de densité moyenne de 50 °/0, qui, sur la charnière restée fixe, c'est-à-dire du côté de Vailly, atteignait 7o °/0, et même 100 °/0 à Test de ce village. Lerenforcementenartillerien'étaitpas moins considérable. Il allait, en certains points, du simple ou double, avec une proportion de gros calibres se montant à 29 °/0.
On constatait ensuite que l'aviation allemande, assez calme jusqu'à présent, se montrait maintenant extrêmement active et procédait par grosses masses. On évaluait sa force au moins à dix escadrilles, rien que sur le front de la VIe armée. En outre, huit drachen, au lieu de quatre, avaient été repérés. Quant à l'organisation défensive, qui avait été puissamment consolidée et amplifiée, elle comprenait trois lignes successives, dont la dernière, il est vrai, n'était pas terminée.
L'importance des travaux effectués par l'ennemi, concluait-on, le renforcement notable constitué en divisions, artillerie, aviation, les déclarations récentes des prisonniers et déserteurs permettent de conclure que l'ennemi est décidé à résister énergiquement s'il est attaqué. Il semble, d'après toutes les constatations
faites depuis la bataille de la Somme, et les dernières prescriptions du grand quartier général allemand, que l'occupation de la première position sera assurée dans chaque division d'infanterie, par deux bataillons de chacun des deux régiments en ligne, le 3e bataillon défendant la deuxième position, tandis que le 3e régigiment garnira la troisième position. Ce dispositif en profondeur doit être envisagé comme très probable. Il pourra même être renforcé par l'entrée en ligne d'éléments de divisions en réserve à l'arrière du front.
11 faut aussi tenir compte de ce fait que de nombreuses mitrailleuses seront disséminées sur des emplacements favorables, en dehors des tranchées, et que l'armement des unités d'infanterie allemande comprend presque généralement des fusils-mitrailleurs.
Journée du 18 avril. — Toutes ces constatations et prévisions étaient exactes. Elles montrent que, quoi qu'on en ait pu dire, personne n'a été pris au dépourvu. Constatons-le une fois pour toutes, et revenons maintenant aux opérations.
Devant la Ve armée, on relève, pendant la nuit du 17 au 18, des actions violentes de l'artillerie allemande, entre autres au bastion de Chevreux et au sud de l'Aisne. Au matin, nos troupes achèvent 1 encerclement et la prise de la Ville-aux- Bois et du bois des Boches. Elles font 1.300 prisonniers et s'emparent d'un important matériel. Un peu plus tard, elles progressent de 500 mètres à l'est de la Musette et atteignent la voie ferrée entre Courcy et Loivre. A l'est de Courcy, la brigade russe enlève un gros ouvrage ennemi. Sur le
front Miette-Aisne, une grosse contre-attaque de deux divisions allemandes est brisée. Enfin, on fait encore 1.600 prisonniers, et Ton capture 21 canons lourds de campagne, plus trois canons de loO, qui sont immédiatement retournés contre l'ennemi.
Pendant ce temps, la VIe armée a avancé au nord des bois de la Bovette, enlevé la carrière Coblentz et la Cour-Soupir, occupé l'entrée sud du tunnel du canal, et l'éperon à Test de Brave-en-Laonnois, d'Ostel et de Vailly. Sur tous les points, l'ennemi bat précipitamment en retraite et incendie les villages qu'il est obligé d'évacuer : Yailly, Aizy, Saucy, Jouy. la ferme Rochefort. 300 prisonniers appartenant à sept régiments différents sont tombés entre les mains d'une seule de nos unités. Pendant la nuit, nous abandonnons Nanteuil-la-Fosse, un moment occupé, et une reconnaissance fait connaître que le fort de Gondé est vide de défenseurs.
Enfin, la IVe armée, après avoir réduit quelques îlots de résistance, se lance à l'attaque des hauteurs de Moronvillers.
Journée du 19 avril. — Elle n'est marquée, à la Ve armée, que par des affaires secondaires. Des tentatives faites sur Craonne, le mont Sapigneul et le mont Spin échouent, mais, entre ce dernier point et Berméricourt, des progrès assez sensibles sont effectués.
La VIe armée s'empare d'Aizy, de Jouy, de la
ferme Colombe, de Laffaux et des tranchées de TEpée et du Harpon. Des éléments avancés sont poussés sur le plateau au nord-ouest de Celles-sur- Aisne. On enlève le monument d'Hurtebise et on livre un violent combat dont l'occupation de la sucrerie de Cerny est l'enjeu.
De son côté, la IVe armée a, vers six heures, occupé le mont Blanc et le Téton, puis progressé dans la direction du Casque et atteint le bois au nord du Mont-sans-nom. Le village d'Auberive est entièrement occupé ainsi que les tranchées entre lui et le bois Noir.
Journées des 20, 91 et 29 avril. — La Ve armée a échoué dans l'attaque du bois de Chevreux. La VIe a, pendant la nuit du 19 au 20, avancé vers le Chemin des Dames, poussé certains de ses éléments au nord des fermes des Certeaux et des Gerbeaux, et achevé l'occupation de la ferme Colombe. Elle brise de fortes contre-attaques entre la voie ferrée et l'Ailette. Elle enlève les tranchées du Cormoran et du Tertre. Dans l'après-midi du 20, elle occupe la ferme Hameret, Nanteuil-la-Fosse, la ferme Volvreux et Sancv. Elle refoule l'adversaire, qui a énergiquement réagi sur le front Poteau d'Ailles-Hurtebise. Quant à la IVe armée, elle a été, au cours de la nuit précédente, assaillie furieusement, après bombarde ments intenses, sur ses positions de la région de Moronvillers. Mais elle est restée maîtresse de ses conquêtes au bois de la Grille, sur les pentes
orientales du mont Haut, ainsi qu'autour du bois situé à l'ouest de Vaudelaincourt. Par contre, elle a quelque peu fléchi sur le Téton.
Le lendemain 21 et dans la matinée du 22, la VIe armée, maintenant ses progrès vers le Chemin des Dames, atteint le Mont-sans-pain, le mont des Boches et les carrières souterraines au nord de la ferme Hameret. Elle gagne un peu de terrain au nord de la tranchée du Harpon, ainsi qu'au delà de l'ancienne carrière au nord de Xanteuil-la-Fosse. Enfin elle occupe les Colets.
Situation au 9/ avî%il. — D'une façon générale, on peut dire que. le 21 avril au soir, l'ennemi, après avoir paru décidé à tenir ferme devant la Ve armée, s'était complètement replié sur la ligne Siegfried. Notre situation au nord de l'Aisne se trouvait ainsi consolidée. Mais, d'autre part, les attaques tentées pour s'emparer des hauteurs au nord de Craonne et de la ligne des crêtes Mont-Sapigneul-Mont-Spin étant restées infructueuses, nous risquions d'être pris de tlanc en poursuivant la marche vers le Nord-Est. C'est d'ailleurs ce que l'état-major allemand laissait entendre dans la note suivante, communiquée par l'agence Wolff :
Il ressort d'ordres français recueillis sur des prisonniers et complétés par les déclarations de ces derniers, que les Français avaient établi un vaste plan de rupture de notre front. Celui-ci devait être enfoncé le 16 avril sur l'Aisne. Ce même jour, le XXXIIe corps devait pousser des deux côtés de l'Aisne, sur une profondeur de
Lieut'-Coj.onel Rousset. 6
12 kilomètres, jusqu'à Brienne-Prouvain. La 37e division devait s'avancer immédiatement plus au sud jusqu'à la Suippe, puis tourner vers l'Est, pendant que la 14e division emporterait le bloc de Brimont. L'intention stratégique était de repousser les troupes allemandes du secteur au sud de l'Aisne, dans la direction de l'Est, par un vigoureux assaut, pour les pousser dans les bras des troupes françaises qui devaient percer le 17 avril dans la Champagne, vers Auberive-Moronvillers *.
On n'avait pas prévu d'attaque sur le secteur du front allemand, long de 20 kilomètres, qui s'étend à l'est de Reims, de Bétheny à Prunay. Ce secteur devait être tourné par une avance de Brimont vers l'Est, et une offensive d'Auberive vers le Nord, exécutées les 16 et 17 avril. Mais ce mouvement tournant ne pouvait réussir que si les troupes d'assaut françaises à l'est de Brimont atteignaient dès le 16 avril, c'est-à-dire le premier jour de l'offensive, les lignes désignées. En étroite corrélation avec les opérations au sud de l'Aisne, le commandement français avait prévu des opérations au nord de la rivière, sur la ligne Braye-Cerny- Craonne. Là, les Français devaient s'avancer, ayant comme centre le XXe corps, sur une profondeur de 12 kilomètres, dans le pays accidenté et boisé qui s'étend au sud-est de Laon, afin de prendre à revers la nouvelle position Siegfried.
L'armée de poursuite devait passer ensuite par les larges brèches opérées sur ce front de 80 kilomètres à travers les lignes allemandes détruites. L'idée maîtresse de ces projets constitue un plan bien étudié,
1. On voit avec quelle précision l'ennemi était documenté, grâce à l'imprudence commise en laissant les ordres de mouvements généraux s'égarer en première ligne, imprudence dont il a été parlé plus haut (p. 63 et 64).
mais qui n'avait de chances de succès que si les troupes d'assaut atteignaient la profondeur désirée pendant le premier jour ou au plus tard pendant le second jour d'assaut. Si, au contraire, les opérations ne pouvaient pas être menées rapidement, l'affaire était manquée. Aujourd'hui, après une série de sanglantes batailles ayant duré plusieurs jours, les audacieuses tentatives du général Nivelle ont échoué.
Il y avait assurément un certain fond de vérité dans ce tableau de la bataille brossé par les Allemands. Le général en chef l'avait dit lui-même : pour que l'affaire réussît, il fallait la mener très rondement et que la rupture fût à la fois immédiate, générale et brutale. Or, après sept jours de lutte, la brèche par laquelle on devait passer n'était point encore pratiquée, et la continuation du mouvement vers le Nord-Est devenait périlleuse, notre flanc droit risquant de se trouver à découvert [. Il y avait donc là matière à réflexions. Mais fallait-il, en adoptant les conclusions péjoratives de la note allemande, arrêter la manœuvre et, content des quelques résultats obtenus — il v en avait assurément d'appréciables — laisser les choses en l'état? Le général Nivelle était d'un avis tout autre et, comme .on le verra tout à l'heure, le maréchal Haig partageait sa manière de voir. Des ordres furent donc donnés pour que l'attaque fût reprise dans le plus court délai.
1. Le général commandant le groupe d'armées de réserve au général en chef (21 avril).
U action britannique. — On se rappelle que le plan général d opérations chargeait les Anglais d'entrer en lice les premiers. Le 9 avril, ils avaient brillamment enlevé la crête de Vimv, enfonçant les lignes allemandes sur une profondeur de 6 kilomètres. Mais depuis, ils rencontraient une résistance incoercible, que l'ennemi leur opposait afin de se donner le temps d'organiser des positions de repli sur le front Quéant-Brocourt.
Le 21 au soir, le général en chef faisait parvenir la note suivante au général Wilson, chef de la mission militaire anglaise au grand quartier général :
Aucun arrêt des opérations n'est à envisager. Elles seront reprises à des dates très rapprochées. Rôle des armées britanniques : Profiter des opérations engagées sur le front français pour augmenter l'ampleur des attaques et viser des objectifs plus éloignés. La collaboration anglaise à notre otfensive commune ne sera •en effet réellement efficace que si son action s'exerce sur une profondeur suffisante pour menacer sérieusement l'adversaire et l'obliger à engager des réserves importantes. — Prononcer l'effort principal dans la région sud et sud-est de Quéant, de manière à faire tomber par une attaque de revers la ligne Quéant- Drocourt et à pouvoir progresser sans retard en direction de Cambrai et Douai.
Deux jours plus tard, le 23, les instructions suivantes étaient envoyées aux armées, après entretiens avec les généraux commandant les deux groupes intéressés el la IVe armée:
Le but des opérations est : 1° de dégager Reims par une attaque combinée des IVe et Ve armées :
a) La Ve armée est chargée d'enlever les hauteurs de Sapigneul, du mont Spin et de Brimont;
b) La IVe dégagera vers le nord et le nord-ouest les sommets conquis des hauteurs de Moronvillers;
2° de compléter l'occupation du plateau du Chemin des Dames, par une opération combinée des VIe et Xe armées.
c) La Xe armée devra s'emparer de la crête militaire ' septentrionale et orientale des plateaux de Graonne, Californie et Yauclerc, ainsi que des avancées de cette crête jusqu'aux entrées des abris. Elle enlèvera ensuite la première position allemande entre le boyau Persan et le bois de Chevreux, en étendant l'attaque jusqu'à la conquête de la ligne générale Tranchée du Marteau et de l'Enclume, de manière à avoir une base de départ ultérieure pour l'attaque du front Corbény-Juvincourt.
h La VIe armée prononcera une action sur l'ensemble du Chemin des Dames.
Difficultés intérieures. L'affaire de Brimont. — En réalité, le plan primitif subsistait dans son entier, mitigé seulement par quelques variantes qu'exigeaient les circonstances. La poussée allait maintenant se faire vers le Nord-Est, en développant davantage les attaques de droite afin de couvrir le flanc menacé, et en demandant aux Anglais une coopération plus large, de façon à attirer devant eux une bonne partie des réserves
1. On nomme crête militaire la ligne intermédiaire entre le sommet et la base d'une hauteur, d'où il est possible de battre l'angle mort.
ennemies. Le général en chef, complètement d'accord avec le maréchal Haig, croyait ses espoirs parfaitement réalisables encore. Malheureusement, des circonstances extérieures à l'action militaire et auxquelles on était loin de s'attendre, allaient très fâcheusement influencer celle-ci.
Dès le soir de la première attaque, et plus encore le lendemain, des rumeurs extrêmement pessimistes, et d'ailleurs parfaitement mal fondées, s'étaient répandues dans Paris, propagées, à n'en pas douter, par les agents de l'Allemagne, agissant de pair avec ceux d'un clan pacifiste qui se démenait furieusement. On assurait que nos attaques, après avoir coûté des pertes formidables, sur lesquelles on donnait, à bouche que veux-tu, des détails absolument fantaisistes, avaient toutes été brisées1. Des gens se prétendant informés de première main, racontaient que le gouvernement allait intervenir pour arrêter l'effusion de sang, et désavouer les généraux coupables d en avoir fait verser tant de flots en pure perte. A les entendre, nous avions essuyé une défaite absolue, et tellement coûteuse que nous devions en rester paralysés pour longtemps, sinon même pour toujours. Ces bruits sinistres, sur la nature desquels je reviendrai un peu plus loin, se propageaient avec une rapidité et une enflure telles que nos alliés commençaient à en être émus.
1. On verra par la suite le chiffre exact de tués, blessés ou disparus, et qu'il ne dépassait pas la proportion normale afférente aux résultats acquis.
Le 18 avril, le général Morris, chef d'état- major de l'armée britannique, informait le maréchal Haig que, d'un entretien avec M. Albert Thomas, ministre de l'armement, il emportait l'impression que le Cabinet de guerre français était résolu à ne point laisser s'éterniser la lutte, dès l'instant que ces prémisses ne donneraient pas des assurances formelles de succès. Et il demandait à son chef de vouloir bien formuler son avis sur les conséquences de cette décision, si elle devait intervenir. Le maréchal répondit qu'elle serait très contraire à la sagesse, icould he most univise. Les bénéfices déjà acquis par l'offensive en cours étaient grands, disait-il. La puissance de résistance de l'ennemi se trouvait affaiblie. « Il serait insensé (untsund) et probablement pour longtemps plus coûteux en hommes et en argent de cesser les opérations offensives à une date rapprochée. »
Le général Nivelle de son côté, n'avait rencontré, soit de la part du ministre de la guerre soit de celle des membres du gouvernement avec qui il s'était trouvé à Paris ou sur le front, aucune objection à la poursuite de son entreprise. M. Lloyd George, qu'il vit le 20 avril, ne se montra pas davantage hostile à celle-ci. Il était d'avis, au contraire, que, lorsque le moment paraîtrait opportun, les Comités de guerre anglais et français se réunissent à nouveau pour décider s'il n'y aurait pas lieu de développer l'offensive en l'étendant à la côte belge, opération à laquelle les Anglais songeaient toujours. Quant
à M. Painlevé, s'il s'abstenait soigneusement de toute immixtion directe dans la conduite des opérations, il n'en montrait pas moins sur leurs chances de succès plus que de la réserve. C'est ainsi qu'assistant le 22 avril à un entretien du général en chef avec les généraux Mazel et Micheler — au cours duquel le premier avait questionné le commandant de la Ve armée sur ses besoins en artillerie et en munitions ainsi que sur l'état d'avancement de sa préparation en vue de l'attaque projetée sur le front Berry-au-Bac-Reims — le ministre de la guerre n'avait pu cacher son sentiment sur ce qu'il appelait « le désarroi du haut commandement ».
Il n'y avait point, à proprement parler, de désarroi, mais seulement de l'inquiétude et du malaise. L'inclémence persistante du temps exerçait une fâcheuse influence sur les nerfs des soldats, aux yeux de qui on avait peut-être trop fait luire la perspective d'une victoire immédiate, tandis qu'on se trouvait en réalité engagé dans une lutte pénible et prolongée, celle précisément que le général en chef eût voulu éviter. La confiance, à tous les degrés de l'échelle, avait cessé d'être entière. On combattait dans un terrain difficile, tourmenté, où la défense disposait d'abris naturels échappant aux effets destructeurs de notre artillerie et qui constituaient de véritables nids de mitrailleuses. On avait y briser d'incessantes contre-attaques. Enfin, les procédés tactiques
adoptés ne répondaient pas partout aux conditions intrinsèques et successives du combat.
Le système qui consiste à fixer le développement de la bataille par « horaires réglés » ne s'appliquait qu'assez mal à une lutte embrassant 80 kilomètres de front et une profondeur s'étendant au delà de la zone fortifiée de l'ennemi. Il aboutissait au décousu, chaque unité suivant aussi exactement que possible le programme qui lui avait été tracé sans se préoccuper suffisamment de ses voisines, de sorte que Ion voyait se produire nombre de combats en pointe, bientôt suivis dé reculs regrettables, comme ceux que nous avons signalés plus haut. De même, le tir de l'artillerie, minutieusement réglé d'avance jusqu'à l'extrême portée des pièces, s'effectuait sans tenir compte de certains incidents dont les officiers chargés de la conduite du feu ne se préoccupaient pas, et que même parfois ils ignorèrent. De là cette conséquence que, lorsqu'une vague d'assaut était obligée de stopper par suite d'une circonstance quelconque, le barrage roulant, prenant trop d'avance sur elle, la laissait en butte aux mitrailleuses qui, libérées de toute crainte, apparaissaient, comme il a été dit plus haut, en terrain découvert.
En lin, il est malheureusement trop certain que le secret avait été mal gardé. Tenir jusqu'au bout sous le boisseau l'énorme liasse d'ordres et d'instructions diverses que nécessite la préparation d'une opération de pareille envergure est chose
assurément très difficile, pour ne pas dire impossible. Le seul remède — et il est impraticable — serait de s'en tenir exclusivement aux ordres verbaux. Avec les déplorables habitudes prises par certains, il eût même été probablement inopérant On a vu plus haut que d'inqualifiables légèretés avaient été commises. Elles comptent à peine, à coté de la verbosité, pariée ou écrite, de nombre d'officiers, qui ne se gênaient guère pour vider le fond de leur sac en faveur de parents, d'amis, de journalistes et surtout de parlementaires. Parmi ces derniers, il en était qui, mobilisés ou non. faisaient constamment la navette entre le front et l'arrière, et, dans une très bonne intention sans doute, rapportaient à leurs collègues ou aux membres du gouvernement des renseignements assurément sincères, mais fragmentaires, unilatéraux, et dont le défaut capital était de manquer d'un contrôle suffisant.
Ces circonstances diverses justifiaient, et au delà, l'espèce de trouble qui s'était emparé des esprits. Il avait tellement gagné les hautes sphères que, le 23 avril, le président de la République faisait part au général en chef, par message téléphoné, des scrupules qui l'agitaient. Il était prévenu par les exécutants, disait-il, que la reprise des attaques sur Craonne et le plateau de Vauclerc était tout à fait prématurée et impossible à la date fixée. Il ajoutait que la préparation d'artillerie serait très insuffisante et que la dotation du corps
d'armée chargé de l'opération était trop faible. Or, les chefs d'unité intéressés déclaraient surl'honneur qu'ils n'avaient jamais donné ou reçu aucun ordre concernant la date de l'opération, ni fait aucune plainte ausujet de l'insuffisance des munitions, leurs demandes ayant toujours été satisfaites à cet égard. Cette intervention, toute amicale et non officielle du chef de l'Etat, pouvait paraître naturelle. Mais il n'en était pas de même du rôle joué par ceux qui l'avaient plus ou moins exactement renseigné. C'est donc avec raison que le général en chef se déclarait douloureusement surpris de ce que « des racontars nullement autorisés et sans aucun fondement trouvassent créance auprès du président ». Il ajoutait que le commandement, dans des conditions pareilles, devenait impossible et il demandait des sanctions exemplaires contre les exécutants, quels qu'ils fussent, qui s'étaient livrés à ces écarts de langage, exclusifs de toute discipline dans l'armée.
Les choses en étaient là quand, deux jours après, c'est-à-dire le 25, le général Nivelle fut mandé à l'Elysée. Là, devant le chef de l'Etat, le président du conseil et le ministre de la guerre, il fit un exposé des nouvelles offensives en préparation. Mais à peine eut-il parlé d'attaquer derechef les hauteurs du mont Spin, de Sapigneul et de Brimont, que M. Painlevé l'interrompit :
« On m'a dit que Brimont tout seul coûterait 60.000 hommes, s'écria-t-il.
— Qui, on0, riposta le général. Les renseignements n'ont de valeur que s'ils viennent d'une source autorisée.
— Les miens ont une source très sérieuse, fît M. Painlevé, mais je ne peux pas vous l'indiquer. ))
Quoi qu'on pût penser, le malentendu était manifeste. En effet, on a su depuis, par le ministre luimême, que son informateur était le général Mazel, commandant de la Ve armée. Or, celui-ci, quelques jours plus tard, s'en expliqua très nettement. « Le ministre m'a demandé, sans me donner les raisons de cette demande, écrivait-il, quels effectifs étaient nécessaires pour l'affaire projetée au sud de l'Aisne. J'ai répondu : un corps d'armée sur Brimont, un autre sur le mont Spin, cela fait, en gros, 60.000 hommes. Je n'ai jamais pu vouloir dire que les pertes seraient de 60.000 hommes, ce qui est évidemment impossible *. » Et voilà la preuve surabondante des inconvénients qu'entraîne l'ingérence trop directe d'un membre du gouvernement dans les opérations, fût-ce du ministre de la guerre luimême qu'il s'agît 2.
La conversation ayant repris, M. Painlevé demanda si l'on pourrait détacher l'attaque du
1. Lettre du général Mazel au général Micheler, en date du 1er mai 1917.
2. « Je suis d'avis qu'un commandant d'armée, recevant officiellement le ministre, membre du comité de guerre, a le devoir de répondre à ses questions», disait le général Mazel. Et il ajoutait : « J'ai passé plusieurs heures à piloter M. Painlevé.» Ibid.)
massif et du fort de Brimont de l'ensemble de la bataille Sapigneul-Spin-Brimont, et remettre cette attaque à une date ultérieure. « Je ne peux répondre ex abrupto à la question, dit alors le général en chef. Mais j'enverrai dès demain à cet égard des renseignements précis. » Après quoi, il prit congé, en insistant sur ce fait qu'on ne pouvait porter encore un jugement définitif sur les résultats d'une bataille de cette importance. c< A mesure que le temps passera, conclut-il, vous verrez ces résultats se développer. »
Avait-il fait pénétrer sa conviction dans l'âme de ses interlocuteurs? C'est douteux. Toujours est-il que ceux-ci — j'entends le président du conseil et le ministre de la guerre — crurent devoir s'éclairer des avis du maréchal Haig et le mandèrent à Paris dès le lendemain 26. Ils lui exposèrent que le chiffre des pertes depuis le 16 avril avait été très élevé (2o.000 tués. 9o.000 blessés) l, et que nos dernières disponibilités étaient fortement entamées. Devait-on, dans ces conditions, continuer la lutte?
Le maréchal démontra, pièces en mains, que les armées britanniques et françaises — celles-ci surtout — retenaient devant elles et usaient rapidement les plus considérables et les meilleures des
1. Les ministres tablaient sur les premiers renseignements reçus, lesquels, ainsi qu'on le verra par la suite, étaient complètement inexacts. En réalité, les chiffres qu'ils donnaient étaient majorés de 10.000 hommes pour les tués, et de 40.000 pour les blessés.
forces ennemies ; que le nombre des divisions allemandes encore fraîches n excédait pas douze, chiffre notablement inférieur aux ressources alliées. 11 dit que, par conséquent, il était indispensable de continuer énergiquement la bataille, sous peine de perdre le fruit des efforts et des sacrifices antérieurs, et de donner à l'ennemi le temps de se redresser. Les deux ministres déclarèrent alors au maréchal que « l'intention du comité de guerre français était de continuer la bataille sans que les lignes générales du plan d'opérations arrêté de concert fussent modifiées ». Et le commandant en chef des armées britanniques prit acte de ces déclarations pour en rendre compte à son gouvernement1.
Il n'y avait donc plus qu'à reprendre les armes. Mais auparavant, le général en chef se rendit à la Ve armée, où il vit tous les chefs des unités chargées de 1 attaque Sapigneul-Brimont, dont la date n'était pas encore fixée. Chacun d'eux expliqua, en toute liberté, l'opération qu'il comptait faire, exposa son opinion sur les chances de succès, la confiance que lui inspirait cette attaque et son degré de préparation. Tous, sans exception, témoignèrent les meilleurs espoirs dans le succès. Ils demandèrent seulement que l'ouverture du feu fût fixée à la pointe du jour. Le général en chef s'en remit pour cela au général Micheler.
1. Lettre adressée le 28 avril par l'officier d'ordonnance du maréchal Haig au général des Vallières, chef de la mission militaire française auprès de l'armée britannique.
L'attaque du mont et du fort de Brimont devait être menée par six bataillons de chasseurs, soit un peu moins de 4.000 hommes. On était loin des 60.000 dont avait parlé le ministre de la guerre, comme devant y être sacrifiés. L'opération, écrivait à ce dernier le général Nivelle (27 avril), venait d'être fixée au 1er mai, mais elle pourrait, en cas de besoin et à la demande des généraux de division, être reculée; ce qui serait sans inconvénients, puisque l'attaque de Craonne et du plateau de Californie ne devait avoir lieu que le 3. Le lendemain, 28, il confirmait de vive voix ces déclarations à M. Painlevé, qui l'avait mandé à Paris.
Mais voici que le 29, à cinq heures du soir, il était appelé au téléphone par le même ministre qui lui apprenait : 1° que le général Pétain avait été nommé, ia veille, chef d'état-major général ; 2° que le conseil des ministres avait décidé de surseoir à l'attaque de Brimont. La première décision était parfaitement légitime et légale ; la seconde constituait, je ne crains pas de le dire, un véritable excès de pouvoir.
Vainement M. Painlevé s'appuyait sur la lettre du 27, où le commandant en chef annonçait un sursis possible, et sans inconvénient, de l'attaque en question. Plus vainement encore, il arguait de ce que « le gouvernement était insuffisamment éclairé sur les risques et pertes possibles entraînés par l'opération ». Rien de tout cela ne pouvait justifier l'entrave ainsi apportée au libre exercice
du commandement militaire, qui doit rester un et indivisible, et ne comporte d'autre intervention gouvernementale que le changement de son titulaire. Napoléon l'a dit, avec une autorité que personne, je suppose, ne songe à contester : « Un commandant d'armée n'est point tenu d'obéir aux ordres du ministre de la guerre, lequel ne peut revendiquer la direction des opérations. » Que si celui-ci se retranche derrière les décisions du cabinet dont il fait partie, il évoque des incompétences encore moins recevables que la sienne et ne fait que ressusciter un de ces conseils auliques dont l'Autriche, éternelle vaincue, adopta si longtemps la coutume lamentable et heureusement peu suivie1. Le général Nivelle pouvait donc, en droit strict et en toute sérénité d'àme, passer outre aux injonctions qui lui étaient transmises sous une forme d'ailleurs insolite. Ce n'eût pas été, de sa part, un acte d'indiscipline ou de rébellion, mais simplement l'usage légal des pouvoirs qui lui avaient été dévolus.
Quand, au mois de juin 1855. Pélissier, qui ne partageait point les idées de l'empereur Napoléon III sur la conduite du siège de Sébastopol, eut été sommé par ce dernier de dessiner une grande offensive, soit par la Chersonèse, soit par
l. A la réunion du comité de guerre du 11 mai, plusieurs ministres, dont MM. Léon Bourgeois, Thierry, Maginot. déclarèrent que le conseil des Ministres n'avait jamais délibéré au sujet de Brimont.
Simféropol, il répondit au souverain ces nobles et fîères paroles : « Sire, l'exécution radicale de vos ordres est impossible; c'est me placer entre l'indiscipline et la déconsidération. Votre Majesté ne le voudra pas. Je n ai jamais connu l'une, je ne voudrais pas subir l'autre... Que V. M. me dégage des limites étroites qu'elle m'assigne ou qu'elle me permette de résigner un commandement impossible à exercer, de concert avec nos loyaux alliés, à l'extrémité parfois paralysante d'un fil télégraphique. » C'était la raison même. C'était la logi jue et le droit. L'empereur dut céder et n'en eut point de rancune, puisqu'aussitôt après la chute de Sébastopol, survenue trois mois plus tard, il faisait Pélissier maréchal de France et duc de Malakoff.
Bésumé de la situation. — Aussi bien la situation, telle qu'elle se présentait alors sur le front français, ne comportait aucune des solutions extrêmes qu'on semblait vouloir lui donner, et pour en convaincre le lecteur, il me suffira de la résumer en quelques traits.
Nous avions, le 16 avril, remporté un succès indéniable, mais non point pratiqué laruptureescompt.ee. Le général en chef s'en rendait parfaitement compte tout le premier, et dès le lendemain, voyant les difficultés que le terrain présentait au sud de Laon, il avait de lui-même modifié, dans le sens des directives adoptées lors de la conférence du 6 avril, ses dispositions premières. L'ordre donné le 17
LiEUT'-COLONSL ROUSSET. 7
porte en effet que « la gauche de la VIe armée doit s'installer sur les positions conquises, pendant que la droite de cette armée s'efforcera d'atteindre la crête du Chemin des Dames qu'il importe de tenir pour asseoir notre situation au nord de l'Aisne ; quant à la Ve armée, elle portera ses efforts vers le nord-est, au sud de l'Aisne, et s efforcera de dégager Reims, en liaison avec la IVe armée ». C'est-à-dire que toute idée de percée rapide et brutale sur Laon était abandonnée, au moins pour le moment, et qu'on ne visait plus dans cette direction que la conquête du Chemin des Dames, rendu plus accessible par le recul précipité de l'ennemi.
En somme, tout le dispositif, resté le même dans son ensemble, devenait orienté vers un but évidemment subsidiaire, mais fort intéressant tout de même : le dégagement de Reims. On pensait obtenir celui-ci par des attaques concordantes de la IVe armée, poussant vers le nord ses efforts successifs à travers le massif de Moronvillers, et de la VIe, qui devait gagner du terrain vers le nordest en enlevant tout d'abord les hauteurs de Brimont, de Spin et de Sapigneul. Ce plan pouvait prêter à la critique, comme tous les plans du monde, comme avait fait celui de Pélissier devant Sébastopol, qui pourtant aboutit à un triomphe. Mais le général en chef l'ayant adopté sous sa responsabilité,il n'appartenait pas au gouvernement d'en entraver l'exécution et encore moins de le morceler ainsi qu'il le fit en interdisant l'attaque de Brimont.
On ne peut nier, à tout prendre, que la bataille de rupture projetée ne prit ainsi peu à peu les allures d'une bataille d'usure à longue durée. Mais il devenait évident aussi, que cette usure allait beaucoup plus vite chez l'ennemi que chez nous. Celui-ci, à la date du 1er avril, disposait sur le front occidental d'une réserve forte de cinquante divisions fraîches sur les deux cent cinquante qui constituaient ses forces globales en France. Or, dès la fin d'avril, cette masse énorme avait fondu presque entièrement, si bien que, pour alimenter la bataille, Ludendorff était obligé de puiser dans les secteurs tranquilles et, bientôt, de suprimer tout repos aux troupes qu'il lui fallait retirer du combat. Tout ce qu'il pouvait faire était d'envoyer leurs débris essoufflés dans les tranchées plus calmes de l'Argonne et des Hauts-de-Meuse, comme on s'en aperçut dans le courant du mois de mai. C'est ainsi que la 2e division de la garde, décimée sur le plateau de Californie, se retrouva, après cinq jours à peine, à la Harazée, et que la 28e division, relevée le 18, fut identifiée à nouveau, le 2o, sur la côte du Talon. Ces malheureux contingents avaient tout juste pour souffler le temps de leur déplacement. Etant donné que des constatations pareilles étaient faites en face des Britanniques, il n'est pas étonnant que les commandants en chef aient réclamé avec insistance la continuité dune activité qui devait infailliblement provoquer la rupture d'équilibre en notre faveur.
Leur confiance n'était malheureusement pas partagée par le Parlement français qui, de loin, jugeait insuffisants les résultats obtenus. Il était influencé par les récits peu encourageants de ses membres, beaucoup trop nombreux, il faut le dire, qui avaient, sans mandat aucun, suivi l'attaque des hauteurs du moulin de Roussy ou du poste du commandement du général Micheler. Quel jugement pouvaient porter sur l'état réel des choses ces députés ou sénateurs, naturellement très impressionnés par les péripéties sauvages d'une lutte sanglante qu'ils voyaient pour la première fois, et d'ailleurs incapables de faire le départ entre la vérité et les renseignments fournis par la nuée d'affolés qui refluaient vers l'arrière, ou de tempérer les supputations imposées par le spectacle, terrifiant pour eux, de l'amoncellement des blessés? Au surplus, la bataille, effort sacré qui met en jeu tous les ressorts de l'âme humaine, présente, à côté de grandeurs incomparables, des misères qu'il faut cacher. Seuls y ont droit d'assistance ceux qui ont à y remplir un rôle ou une fonction comportant risques de leur renommée ou de leur existence , et il est indécent de la transformer en une sorte de spectacle cinématographique. Ce fut une inexcusable faiblesse d'autoriser cet afflux de personnages, dont la place n'était certainement pas là, dans les observatoires militaires et autour de certains chefs supérieurs.
Elle ne tarda pas, comme on sait, à porter des fruits malsains. A peine rentrés à Paris, tous ces
invités parasitaires n'eurent de cesse qu'ils n'eussent fait à leurs collègues un tableau très poussé au noir — inconsciemment, je le veux bien — de ce qu'ils avaient vu et entendu. Leurs récits, colportés, déformés et grossis à souhait, eurent vite fait de jeter partout des alarmes qu'une poignée de misérables qui se tenait aux écoutes s'empressa d'exploiter au profit de ses détestables sentiments.
C'était le moment, en effet, où une campagne défaitiste, timide d'abord, sournoise et presque honteuse, mais qui prenait de l'audace avec les événements, et dont les meneurs impudents savaient adroitement profiter des circonstances, venait de s'ouvrir dans Paris et commençait à empoisonner l'armée. J'en ai déjà dit un mot, mais il me faut encore y revenir, quelque triste que soit ce sujet. Soudoyée par l'étranger, cette campagne constituait une véritable contre-offensive allemande, à l'encontre de laquelle les pouvoirs publics ne réagissaient pas encore avec assez de vigueur. Ils laissaient les gares d'accès à Paris subir une invasion d'agents corrupteurs des deux sexes, qui employaient les moyens les plus vils pour atteindre, dans leur esprit et dans leur corps, les malheureux permissionnaires dont ils s'efforçaient de faire les colporteurs de leur infâme propagande. Des tracts répugnants, prêchant ouvertement la désertion et l'indiscipline, étaient répandus à profusion sur le front, où ils allaient diffuser la gangrène.
Ce fut pendant quelques temps une orgie de monstrueux débauchages, qui ne cédèrent qu'à des mesures énergiques et à un nettoyage opéré trop tardivement. Car déjà le mal était fait, et dans l'armée, travaillée à loisir par la bande scélérate, apparaissent des symptômes, non seulement de découragement, mais de révolte, qui exigèrent un peu plus tard d'impitoyables sanctions.
Cette dépression morale, dont les débuts remontaient à la fin d'avril, a été, à n'en pas douter, provoquée en partie par la singulière aberration qui poussait nombre de gens à transformer nos succès en revers, et par la crise du commandement qui, survenant peu après, amena une recrudescence immédiate de la campagne défaitiste. Elle s'explique également par le brusque changement d'attitude imposé aux troupes, lesquelles après avoir été un moment nourries des plus grandes espérances, se voyaient tout à coup condamnées derechef à une défensive inerte, infiniment coûteuse et peu faite pour hâter le dénouement tant désiré. Mais elle avait aussi d'autres causes, que l'Histoire ne saurait négliger.
Tout d'abord, certaines unités souffraient de fatigues excessives, et qu'on aurait pu leur éviter. Par exemple, un chef de corps, dont les soldats s'étaient plus ou moins mutinés, rendait compte, le 2 mai, que sa troupe n'avait eu aucun repos depuis cinq mois. Une division, qui fut engagée le 16 avril et particulièrement éprouvée, n'avait point
connu la moindre détente depuis le 1er décembre 1916. Il n'est pas douteux qu'un pareil surmenage devait agir sur les cerveaux. Mais il n'était pas l'unique agent de démoralisation . Ainsi des hommes interrogés par leur général déclaraient tous spontanément qu'ils étaient de bons soldats et de bons Français, qu'ils n'avaient rien à reprocher à leurs chefs, mais qu'ils trouvaient que la part n'était pas égale entre ceux qui se battaient et ceux de l'arrière. Ils n'admettaient pas que leurs camarades retirés du front gagnassent de 15 à 20 francs par jour sans aucun risque à faire des obus, et pussent se mettre en grève, tandis qu'eux étaient toujours à la bataille et n'avaient point de permissions. Ils rendaient responsables de cette inégalité et de cette injustice le Parlement et le gouvernement. Ils ne comprenaient pas non plus que les hommes arrivant des dépôts pussent partir en permission avant ceux qui venaient de se battre comme des lions.
On constatait au surplus — et les rapports des chefs d'unité en font foi — que les demandes d'interpellation déposées par certains députés, et commentées par la presse, avaient produit le plus déplorable elFet. Devant des hommes qui, par suite de fautes de détail regrettables venaient de rencontrer dans leurs attaques des centaines de mitrailleuses intactes et de recevoir des projectiles lancés par des avions contre lesquels les nôtres ne les protégeaient pas toujours suffisamment, on
étalait complaisemment les prétendues impérities du commandement et on réclamait des sanctions rigoureuses. Ils en concluaient qu'ils avaient été inutilement jetés au sacrifice, et la fatigue aidant, ils étaient tout préparés pour écouter les pernicieuses invites de papiers comme ceux-ci :
Peuple! c'est toi la force, ne l'oublie pas! Sans permission, sans repos, ne marchons plus !
ou
bien
A bas la guerre! Mort aux responsables! Camarades ! Il est temps d'agir. Faites voir que vous êtes des hommes et non des pestailles !
La propagande infâme accentuait donc ses ravages d'autant plus rapidement que les permissionnaires avaient pu assister impunément à des réunions pacifistes, où leurs officiers étaient accommodés de la belle manière, et en rapporter au front des impressions que Ion devine. Le général en chef s'en était plaint dès le mois de février. Il ne fut point entendu. Ce n'est pas tout. Certains journaux et les affidés de la maffia répandaient à l'envi les nouvelles les plus déprimantes. On évaluait les pertes subies à des chiffres épouvantables, que ne démentaient malheureusement pas les renseignements, fournis sur les bases les plus inexactes et les plus téméraires, par le service de santé, totali-
sant le nombre des entrées dans les diverses formations sanitaires de l'arrière et du front, et arrivant ainsi à le doubler pour le moins. On laissait dire couramment que ces pertes soi-disant effroyables étaient dues à l'insuffisance de la préparation d'artillerie ; que des bataillons entiers avaient été lancés à l'assaut de fils de fer intacts ; que le service des ambulances était si mal organisé que de très nombreux blessés étaient morts faute de soins. C'étaient là des exagérations manifestes quand ce n'étaient point des mensonges. Mais qu'importait la vérité à ceux qui tenaient les fils de cette odieuse intrigue, et dont l'unique souci était d'arrêter la guerre, dût la France en mourir !
Nouvelle Conférence. — On voit combien la situation morale était compromise et combien les affaires militaires devaient s'en ressentir. Le général en chef se sentait pris dans un réseau de difficultés dont les plus graves assurément n'étaient pas celles qui se présentaient ouvertement à lui, et sa fermeté semblait moins entière que par le passé. Il est vrai que, le 1er mai, il avait reçu du ministre delà guerre une lettre où celui-ci se défendait d'avoir « arrêté une opération en cours », mais disait avoir simplement signalé « les divergences qui semblaient exister entre les appréciations du commandant en chef et du chef d'état-major général Pétain, concernant l'attaque de Brimont, laquelle, au dire du général Nivelle luimême, pouvait être retardée sans inconvénients ».
M. Painlevé pensait qu'une entrevue entre les deux généraux leur permettrait de « confronter leurs appréciations divergentes ». Cette entrevue, qui eut lieu le 30 avril, fit décider en effet que Ton exécuterait l'attaque prévue, mais en en détachant ce qui concernait Brimont.
Or, si l'on voulait réellement dégager Reims, comme le général Nivelle l'avait indiqué dans ses directives des 17 et 23 avril, il fallait déterminer une action concordante des Ve et IVe armées. La première aurait attaqué sur le front mont Sapigneul- Brimont inclus, tandis que la seconde se fût portée surMoronvillers, pour de là converger avec l'autre sur Warméré -ville. Supprimer l'attaque de Brimont était donc un acte qui ne se justifiait guère, d'abord parce qu'elle rompait la solidarité des manœuvres ; ensuite parce que les Allemands, laissés maîtres de la hauteur, pouvaient rendre celles-ci plus difficiles et plus coûteuses [ ; enfin, parce que le dégagement de Reims était fonction de la conquête de Brimont, comme le montre le croquis cidessous. En réalité, toute l'affaire était remise en question. Aussi le générai en chef mandait-il au général Micheler, le 1er mai, que l'attaque prévue pour la Ve armée serait limitée à l'enlèvement des hauteurs du mont Sapigneul et du mont Spin. Nous voilà cette fois assez loin des projets primitifs.
1. Lorsque, le 4 mai, nous occupâmes Berméricourt, une contre-attaque lancée à l'abri de la colline de Brimont et appuyée par l'artillerie qui y était en position ne tarda pas à nous en débusquer.
Mais déjà les Anglais s'étaient émus de ces tergiversations et se montraient inquiets de tant d'incertitudes1. Le 3 mai, arrivaient à Paris M.Lloyd George, le général Robertson et l'amiral Jellicoe. Ils venaient se concerter avec le gouvernement français sur les conséquences de la guerre sousmarine, mais aussi sur « ses intentions définitives
Warmeriville o
Brimont
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au sujet du commandement et de la conduite delà o-uerre » . Le lendemain, ils se réunissaient au ministère des affaires étrangères en grand comité2.
Tout d'abord, lecture fut donnée d'un document insistant sur la nécessité de tenir les opérations plus secrètes3. « En ce qui concerne celles-ci, dit
1. Télégramme de l'ambassadeur de France à Rome en date du 1er mai.
2. Y assitaient: 1° du côté anglais: M. Lloyd George, lord Cecil, maréchal Haig, général Robertson, général Morris, amiral Jeîlicoe ; 2° du côté français : MM. Ribot, Painlevé, Léon Bourgeois, amiral Lacaze, généraux Nivelle et Pétain, M. de Margerie.
3. Il est assez étrange que, malgré ses demandes réitérées, le commandant en chef n'ait jamais pu entrer en possession de ce document, mais déjà peut-être le considérait-on comme virtuellement relevé de ses fonctions.
M. Lloyd George, il est inadmissible que les gouvernements et comités, incompétents en matières militaires, émettent la prétention de les diriger. Que si les bases générales du plan de campagne fixées par les directives d'ensemble sont connues des gouvernements, tout ce qui touche aux opérations, terrain d'attaques, dates, heures, forces employées, est du domaine exclusif du commandant en chef. » On ne pouvait mieux dire. Le « premier » anglais poursuivit : « L'offensive francoanglaise a déjà donné des résultats considérables : plus de 2 . 000 kilomètres carrés de terrain français reconquis, des milliers de prisonniers dont le nombre augmente chaque jour, 500 canons, des milliers de mitrailleuses, du matériel de toute espèce, un grand nombre de divisions ennemies mises hors de lutte. Supposons l'inverse, et que nos armées aient reculé de oO kilomètres, perdu 45.000 prisonniers et le reste, c'est alors que nos populations seraient excusables de manifester de l'inquiétude et de s'émouvoir devant l'écrasante supériorité de l'ennemi. Assurément, nous avons fait des pertes, et la bataille est rude. Mais les sacrifices de l'ennemi sont autrement considérables que les nôtres, et il éprouve, sous le rapport des fabrications et du ravitaillement, des difficultés bien supérieures à celles que nous rencontrons nous-mêmes. Actuellement les alliés de l'ouest ne peuvent compter que sur eux-mêmes et ont tout intérêt à hâter la solution du conflit. C'est donc
le cas ou jamais de pousser l'offensive sans répit, car on y perdra beaucoup moins qu'en agissant avec mollesse, par des efforts dispersés et restreints. »
A ces fortes paroles, M. Ribot opposa non point une fin de non-recevoir, car il se déclarait, dans l'ensemble, d'accord avec M. Lloyd George, mais du moins certaines objections. La France, qui avait soutenu longtemps la lutte à peu près seule, se sentait plus menacée que l'Angleterre parla crise des effectifs. Il ajoutait que le mouvement d'émotion constaté dans notre pays s'expliquait par la déception qu'avait causée l'évanouissement des espoirs exagérés dont on l'avait nourri. — « L'Angleterre est décidée à continuer l'offensive avec toute ses forces, reprit M. Lloyd George. Mais il faut quelle ait l'assurance que la France en fera autant. Et puisqu'on parle de déception, j'estime que le devoir des commandants en chef est, non pas de se limiter à des conceptions étroites et à des plans bornés, mais de surélever les courages en laissant entrevoir certaines espérances. J'espère qu'ils n'y manqueront pas plus dans l'avenir que dans le passé. »
M. Ribot donna alors l'assurance que l'armée française s'emploierait avec toutes ses forces, et M. Painlevé, après un retour bref et peut-être inutile sur les désillusions éprouvées, fît cette simple déclaration, que « s'il ne s'agissait désormais que d'actions locales à faible envergure, on ne risquerait point de faire des pertes exagérées ».
Enfin, le général Pétain ayant présenté quelques observations d'ordre essentiellement tactique, on se sépara sans autre conclusion.
Si le souci causé par l'arrêt éventuel des attaques était, comme on vient de le voir, assez aigu en Angleterre, il se manifestait en Italie avec des effets encore plus accentués. La nouvelle s'étant répandue à Rome que des demandes d'interpellation avaient été déposées par certains députés français sur les derniers événements, notre ambassadeur et l'attaché militaire signalaient immédiatement le parti qu'en tiraient les neutralistes de la Péninsule, lesquels, s'autorisant des racontars venus de Paris, colportaient partout que nous avions subi une grosse défaite et que l'armée Mangin n'existait plus. Cette campagne, parallèle à celle qui se faisait ici-même dans un sens identique, commençait à déprimer sérieusement le sentiment public. M. Barrère insistait pour qu'on y coupât court par l'affirmation très nette que « l'offensive franco-anglaise n'avait pas cessé un seul instant, et qu'elle se développait avec une énergie toujours croissante selon les plans concertés entre les deux états-majors ».
Il ne fut point donné suite à cette invitation. Les événements allaient d'ailleurs se charger de démontrer que si l'opération en cours n'était point, à proprement parler, enrayée, elle allait tout de suite dégénérer en une série de ces actions locales dont avait parlé le ministre de la guerre, et qui
n'avaient plus avec les projets grandioses d'autrefois que des rapports lointains, puis bientôt s'éteindre tout à fait. Il en était d'elle comme de ces brasiers dont la flamme semble d'abord devoir tout dévorer et qui, n'étant plus suffisamment alimentés, jettent peu à peu, avant de mourir, leurs dernières lueurs.
Reprise et arrêt définitif de la bataille. — Cependant la lutte avait repris le 30 avril sur des données maintenant quelque peu incertaines. Le général en chef n'avait pas abandonné l'espoir de dégager Reims, encore qu'il eût peine à le faire en négligeant Brimont. Les IVe et Ve armées étaient chargées de cette mission, tandis que les VIe et Xe armées chercheraient, par une action simultanée, à s'emparer des hauteurs au sud de l'Aisne et à s'y établir en nettoyant si possible le terrain jusqu'à l'Ailette l. Gomme il ne s'agit plus ici que d'affaires de détail, nous nous bornerons à en faire succinctement l'énumération.
Le 30 avril, à midi quarante, après une préparation d'artillerie intense, la IVe armée se porta à l'attaque sur le front compris entre le méridien de Beine et le mont Téton inclus. Sa gauche enleva du coup la première position sur une longueur de 1.200 mètres, puis progressa d'abord rapidement jusqu'à la tranchée de Leopoldshoehe et les pentes du mont Cornillet. Mais des contre-attaques