‹ La bataille de l'AisneChapitre 22 sur 31 · CHAPITRE IV LES SUITES · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV LES SUITES

Changements dans le commandement . — Par dépèche en date du 10 mai, le ministre de la guerre informait le général Nivelle que le gouvernement avait décidé en principe de le remplacer dans les fonctions de commandant en chef, « les méthodes de guerre que proposait le général Pétain paraissant préférables à celles qu'il avait lui-même adoptées et fait exécuter par le général Mangin ». On l'invitait donc à offrir sa démission, en faisant valoir comme motifs à son choix les changements introduits au grand quartier général ou des raisons de santé. Or les changements en question s'étaient faits sur ses indications mêmes *, et les raisons de santé n'existaient pas. Le général Nivelle refusa de se donner en holocauste. Le même jour, le général Pétain venait lui annoncer qu'il devenait son successeur et que le général

1. Devant le courant d'opinion qui représentait le général Mangin comme insuffisamment ménager de la vie de ses hommes — courant que l'on ne pouvait nier — le général en chef avait demandé qu'un congé fût donné à cet officier général à l'expiration duquel un commandement lui serait rendu. C'était là une condescendance regrettable et dont aurait dû se défendre le général Nivelle, qui savait mieux que personne ce que valait l'aune des accusations ridicules portées contre son subordonné-

Foch était nommé à sa place chef d'état-major général.

Le lendemun se tenait à Paris un comité de guerre, au cours duquel le général Nivelle renouvela son refus de démissionner. Il le maintint énergiquement malgré les instances de M. Ribot, devant qui le ministre de la guerre avait, parait-il, posé la question du cabinet et qui craignait une crise ministérielle. Enfin, le 16 mai, il reçut avis officiel de la nomination du général Pétain au commandement en chef des armées du Nord et du Nord-Est, et communication d'un décret présidentiel lui conférant le commandement d'un groupe d'armées. Mais, six semaines plus tard, le 28 juin, arrivait une lettre par laquelle le nouveau général en chef l'informait que, ne pouvant disposer avant longtemps d'aucun commandement de groupe d armées, il le remettait purement et simplement à la disposition du ministre.

Ce traitement assez rude, dont le général Pétain n'était en réalité que l'exécuteur contraint, coïncidait avec certaines manifestations parlementaires qui — et c'est le moins qu'on en puisse dire — manquaient absolument d'opportunité. Ce n'est pas au moment où une émotion spontanée ou non, mais inquiétante, s'est emparée du public, qu'il est prudent de l'exacerber par des discussions, des interpellations ou des séances en comités secrets, où les opérations militaires et ceux qui en ont porté la charge sont jugés, critiqués, censurés par des

personnages en majorité incompétents et dont les sentences, juridiquement nulles, sont portées dans le tumulte des passions. Une assemblée politique ne semble guère qualifiée pour se prononcer sur la valeur de telle ou telle stratégie, de telle ou telle manœuvre. Si, pour redresser le sentiment public qui s'égare, ou lui donner satisfaction lorsqu'il parait rester dans la voie droite, elle juge à propos, soit de réclamer la lumière, soit de provoquer des sanctions, elle peut s'adresser au gouvernement — spécialement au ministre de la guerre — pour l'inviter à faire . demander des comptes aux chefs responsables, par un tribunal

régulièrement institué. Mais elle commet une usures

pation manifeste et très dangereuse, quand, abusant de son omnipotence, elle entend se substituer à ce dernier. L'intervention rétrospective de la Chambre française dans les actes de guerre a eu, au mois de juin 1917, des conséquences extrêmement fâcheuses, qui furent précisément celles que tout le monde redoutait. Mais avant de les examiner, il convient d'exposer les griefs sur lesquels cette intervention était basée, et de voir jusqu'à quel point ceux-ci étaient fondés.

Il n'est pas contestable que si le général Nivelle a cherché la bataille de rupture, il ne l'a pas obtenue. Est-ce une raison pour l'accuser d'incapacité totale et le vouer aux gémonies? Il faudrait alors en faire autant pour tous les chefs d'armée qui ont éprouvé quelque déboire ; pour Pélissier — dont j'ai

déjà parlé et qui fait cependant assez bonne figure dans l'Histoire — parce qu'il aéchouéle 18 juin 1853 devant Malakoff, ou pour Moltke lui-même, dont la bataille imprévue de Spicheren, le 6 août 1870, faillit déranger tous les plans. La guerre comporte toujours des aléas contre lesquels il est parfois très difficile, pour ne pas dire impossible, de se tenir en garde. Au surplus, le plan de l'offensive sur l'Aisne avait été soumis au gouvernement, à qui incombe, on ne saurait trop le redire, la conduite générale de la guerre, et accepté par lui. Que s'il a fait naître dans son sein, comme dans le public, des espoirs peut-être excessifs, cela tient surtout à ce qu'on a pris pour des buts fermes, devant être immédiatement atteints, certains points géographiques nommément désignés, qui n'étaient en réalité que les aboutissants du mouvement.

On lit en effet dans l'instruction du 30 décembre 1916, communiquée aux commandants de groupes d'armées : « L'armée de gauche aura pour mission de poursuivre son offensive en direction de Laon- Saint-Quentin... Porter aussi rapidement que possible le gros des forces vers le nord ; axe général, Craonne-Guise... Le groupe des armées du nord coopérera en poussant des attaques en direction de La Fère et de Saint-Quentin, tandis que les armées britanniques continueront leur offensive en direction de Cambrai et du Catelet..., etc. » Le mot « atteindre » appliqué à tel ou tel objectif, n'est pas prononcé. 11 la été, par contre, dans cer-

tains ordres subsidiaires. Mais, comme disait M. Lloyd George au comité du 11 mai, les chefs d'unités ont pour premier devoir d'exalter les courages, en faisant luire aux yeux de tous l'espoir de succès retentissants

Les résultats acquis. — Le général Nivelle venait à peine d'inaugurer avec bonheur, devant Verdun, une méthode de guerre qui avait attiré sur lui l'attention du précédent cabinet. Il lui donnait ici une extension plus considérable, et voilà tout. Il restait d'ailleurs en complet accord avec les prescriptions du décret du 28 octobre 1913 sur la conduite des grandes unités, ainsi conçues (art. 20) : « La réunion des forces constitue une condition essentielle de la liberté d'action du commandement », et, (art. 61): « La bataille générale vise l'anéantissement des forces organisées de l'ennemi. »

Il jugeait praticable, d'après expérience déjà faite, sur une moindre échelle, il est vrai, la rupture du front ennemi, c'est-à-dire la pénétration jusqu'à l'arrière des batteries lourdes, d'une attaque brusquée, opérée en 24 ou 48 heures. C'était là tout son secret, mais un secret auquel il était formellement attaché. Toutes ses instructions, tous ses ordres découlent de cette idée première. Il ne la lâchera jamais, même après la défection russe, même après le repli Hindenburg, même après que, lors de la conférence du 6 avril, il aura senti que des divergences de vues existaient entre

lui et certains de ses principaux lieutenants. Fautil lui en faire un grief? Qu'on le demande à ceux qui considèrent qu'à la guerre, la fermeté, l'audace, l'obstination même, en un mot les qualités qui font le for te m ac tenacem prepositi virum, sont les facteurs essentiels de la victoire, du moins pour ce qui est l'affaire du général en chef.

Toutefois, si l'on examine les choses de plus près, on constate que certaines circonstances défavorables, parfaitement connues d'avance, pouvaient donner matière à réflexion. D'abord nos troupes attaquaient à fond, sur un terrain extrêmement difficile, et sur 80 kilomètres de front, un ennemi averti, fortement retranché, et disposant de nombreuses réserves. Là était évidemment le défaut de la cuirasse. Mais d'une part, le choix du théâtre principal d'attaque avait été, comme on l'a vu plus haut * , presque imposé par la forme même du dispositif général; de l'autre, il fallait que la manœuvre eût des dimensions assez larges, pour conserver jusqu'au bout l'élasticité qu'on entendait lui donner. D'aucuns estimeront peut-être que cette manœuvre eût été plus féconde si elle avait été engagée sous d'autres auspices et dans des conditions différentes. C'est leur droit, mais un droit qui ne s'appuie que sur des présomptions, d'autant plus fragiles qu'elles ne font point état de certaines erreurs d'exécution assez graves, dont il sera parlé plus loin.

Quoi qu'il en soit, pendant ce mois de juin 1917, les mécontents enfourchaient tous le même cheval de bataille, sur lequel ils partaient à l'assaut du commandement. Ils disaient au général Nivelle, et je parle des plus modérés : « Les résultats que vous avez obtenus ne concordent pas avec l'effort que vous avez imposé aux troupes, et surtout avec ce qu'on en attendait. » En quoi ils pouvaient avoir un semblant de raison, encore que les tentatives de percée précédemment faites n'aient point été couronnées par un meilleur succès. Mais où ils perdaient toute mesure, c'est quand ils voulaient se persuader à eux-mêmes et persuader aux autres que nos armes avaient subi un grave et presque irréparable échec.

Comment! sous la simple menace d'une préparation qui manifestement l'effrayait, l'ennemi avait refusé le combat sur une partie de son front, évacué 2.000 kilomètres carrés de terrain, libérant ainsi d'un coup environ la huitième partie du territoire envahi ; il venait de perdre au moins 300.000 hommes1, oo.OOO prisonniers, 800 canons avec un millier de mitrailleuses, et on osait parler d'une défaite subie par les alliés! Ah! si la situation avait été retournée, quel parti en auraient tiré les Allemands !

1. Si l'on applique ici le principe empirique, mais le plus généralement confirmé par l'expérience, que le chiffre des prisonniers représente communément le tiers ou le quart du chiffre des tués ou blessés, on arrive par là, le 27 mai, à un total de 350.000 hommes.

J'ai parlé précédemment de leur usure, et dit comment tout repos était refusé à leurs troupes décimées. Voici maintenant quelques chiffres, qu'il n'est point superflu de mettre en relief :

Au 1er avril, il existait, en arrière du front allemand, 43 divisions fraîches, plus 9 divisions en route vers la France (2 venant de Russie, 6 nouvelles et une en formation), au total 52 divisions. Au moment de l'attaque, c'est-à-dire le 16 avril, 16 d'entre elles sont jetées dans la bataille. Il en reste donc 36 disponibles. Le 23, il n'en reste que 16, le 25 que 12, et le 6 mai, il n'en reste plus. Le 25 mai, 99 divisions allemandes avaient passé sur le front d'attaque ; onze y étaient revenues deux fois, soit, au total, 110 passages de division. On appelait cela le « jeu de noria », et celui-ci devenait de plus en plus accéléré. En principe, une division épuisée ne devait reparaître en secteur qu'après deux ou trois semaines. Maintenant, elle y rentrait après six jours, quatre jours et même moins. Le quartier général anglais avait calculé qu'au bout d'un mois et demi de ce régime, l'usure aurait été complète et toute réserve anéantie1. En attendant que ce résultat fût atteint — et les ordres donnés par le général en chef les 23 et 26 avril 2 avaient pour objet de l'atteindre — l'of-

1. On a vu plus haut que, chez nous aussi, certaines unités avaient beaucoup souffert du manque de repos mais ce qui, de l'autre côte, était la règle, ne fut, du nôtre, que l'exception.

2. Conquête définitive des plateaux de Craonne et du Chemindes-Dames; dégagement de l'éperon de Californie et de Reims.

fensive alliée avait dégagé le front italien du Trentin, écarté, au moins momentanément, tout danger sur le front russe, et remis entre nos mains 1 initiative des opérations que les Allemands s'étaient targués si longtemps de posséder exclusivement.

Examinons maintenant l'importance des positions conquises. Avant l'attaque, l'ennemi occupait les falaises dominantes du Chemin des Dames, d'où il commandait toute la contrée de Soissons à Reims. De là, il avait des vues sur tous nos mouvements, tandis que les siens s'opéraient à l'abri du couloir de l'Ailette. Même situation avantageuse devant les installations anglaises de Picardie, dominées par la crête de Virny, ainsi que devant nos lignes de Champagne, surveillées par le massif de Moronvillers.

L'occupation de ces hauteurs venait de renverser la situation à notre profit. Tous les observatoires servant à suivre de l'œil les agissements de l'adversaire et à régler le tir de l'artillerie étaient entre nos mains. Et pour en connaître la valeur, il suffit de se rappeler lacharnement que l'ennemi a mis à les reconquérir. D'ailleurs, un Allemand l'a écrit :

Le Chemin des Dames est une position d'une très grande valeur stratégique. Si nous en étions complètement rejetés. Laon serait sérieusement menacé. 11 faudrait peut-être abandonner le pays qu'arrose l'Aisne en son cours supérieur. L'investissement de Reims prendrait fin.

Si les Français devenaient maîtres exclusifs, sans conteste, du Chemin des Daines, ils auraient fait le

plus grand pas dans la libération des territoires envahis... C'est pourquoi Français et Allemands font entrer en lutte toute leur science militaire, toute leur technique, toute la valeur de leurs intrépides et tenaces soldats ' .

Si maintenant on se reporte aux radios de Nauen et aux communiqués officiels de l'ennemi, on s'aperçoit fort bien qu'à travers la phraséologie embroussaillée qui est le propre de son style, perce l'évident désappointement de voir toutes ses prévisions déçues. En se repliant sur la ligne Hindenburg, il avait espéré, comme il le dit lui-même, constituer d'abord une ligne m oscillant de façon élastique », entre les solides points d'appui des ailes; ensuite mettre les alliés dans l'impossibilité d'attaquer avant un délai fort long ; enfin les recevoir, quand ils attaqueraient, sur un terrain choisi. Or, c'étaient les piliers mêmes de la manœuvre allemande qui s'étaient trouvés assaillis, et cela, moins de trois semaines après le recul protecteur. Les premières lignes avaient cédé, les secondes étaient entamée^ partout. Encore un coup donc, s'il était permis de dire que le plan du général en chef français, qui était aussi celui du gouvernement, n'avait point été en totalité réalisé, nul ne pouvait nier, sans mauvaise foi, que l'initiative des opérations ait été reprise par les alliés et leur volonté imposée à l'ennemi; que les disponibilités alle-

1. Article d'Anton Azpeitus, correspondant de guerre sur le front allemand (avril 1917).

mandes ne fussent usées au point d'interdire complètement toute opération d'importance sur un autre front, qu'enfin des positions, dont la possession était capitale pour les actions ultérieures, ne fussent tombées en notre possession1. Et c'était bien là quelque chose, si ce n'était pas tout.

La question des pertes. — Passons maintenant à la grosse question des pertes, qui a pesé d'un poids si lourd sur les déterminations du gouvernement.

On a vu plus haut comment avait été supprimée la direction générale du Service de santé, laquelle est cependant d'ordre réglementaire. Le général en chef affirme avoir fait entendre à cet égard des protestations motivées. Le ministre de la guerre d'alors nie en avoir eu connaissance. Si nous ne pouvons les départager, nous sommes du moins en droit d'affirmer que cette suppression, parfaitement arbitraire, a eu les plus fâcheuses conséquences et entraîné des désordres tels qu'on n'en avait jamais connu de pareils.

Il est incontestable que de la comparaison entre les sacrifices exigés par les offensives de Champagne en septembre 191o et de l'Aisne en avril 1917, qui toutes deux avaient un but identique — à savoir la percée du front ennemi — résulte cette constatation que, à peu près équiva-

1. A quoi il faut ajouter le dégagement du front duTrentin, qui permit l'offensive italienne du 14 mai.

lents dans l'ensemble, ils sont spécifiquement moins considérables dans la seconde que dans la première. Celle-là, exécutée sur un front de 40 kilomètres, a entraîné la mise hors de combat de 128.000 hommes, en chiffre rond. Celle-ci, effectuée sur une étendue double, se traduit depuis son début jusqu'à son arrêt définitif, au mois de mai, par une perte de 108.000 soldats, perte lourde assurément, mais nullement exagérée et qui ne permet pas, en tous cas, de crier à la boucherie, comme on Ta fait.

Une discussion s'est élevée à ce sujet entre le sous-secrétariat d'Etat du Service de santé et la direction des Services de l'arrière au grand quartier général, chacun de ces deux organes se rejetant la balle, et déclinant la responsabilité des erreurs commises dans l'évaluation des pertes. Il ne nous appartient pas de dire qui a raison ou tort. Le seul fait à retenir est que ces erreurs ont existé, quelles furent capitales, et que ceux qui, dans un but quelconque, politique ou objectif à l'égard des personnes, avaient intérêt à les exploiter, n'ont eu garde de les négliger. Au surplus, il faut bien le dire, le gouvernement qui disposait ad nutum de la censure, eut le tort très grave, en la circonstance, de ne point se servir de ses ciseaux pour couper les ailes aux canards qui d'un peu partout, prenaient un vol vraiment trop audacieux. Il laissait publiquement traiter le général Mangin de « massacreur », bien que les pertes de son armée aient été inférieures à celles de l'armée

Mazel, par exemple. Il ne le défendait pas contre des attaques aussi inconvenantes qu'injustifiées. Il lui ôtait même son commandement, comme 0:1 le verra plus loin, pour donner une ombre de satisfaction à une opinion complètement aveuglée. Enfin, il communiquait lui-même au maréchal Haig des chiffres tout à fait inexacts que, malgré les puissants moyens d'investigation à sa portée, il n'avait point fait vérifier1. Gomment, avec un aussi fâcheux laisser-aller, le sentiment perverti du public aurait-il pu se redresser ?

Passons donc du roman à la réalité, et voyons l'état exact de nos pertes entre le 16 et le 29 avril, tel qu'il fut officiellement communiqué plus tard à la Chambre des députés. Elles se décomposaient comme suit :

Ve armée (général Mazel), — 16 divisions d'infanterie :

Officiers : 312 tués, 731 blessés, 118 disparus.

Troupe : 6.127 — 26.276 — 10.779 —

Le total, en comptant les pertes russes, qui s'élèvent à 5.830 hommes, atteint 49.526 hommes hors de combat.

VIe armée (général Mangin). 17 divisions d'infanterie :

Officiers : 220 tués, 550 blessés, 62 disparus. Troupe : 4.012 — 15.240 — 2.797 - Indigènes: 1.051 — 3.672 — 2.692 — En tout : 30.296 hommes hors de combat.

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