Voir plus haut, p
Xe armée général Duchène), 9 divisions d'infanterie. Engagée seulement les 22 et 23 avril : Officiers: 21 tués, 67 blessés, 1 disparu. Troupe : Soi — 3.630 — 279 — Ensemble : 4.849 hommes hors de combat.
IVe armée (général Anthoine;, engagée partiellement :
Officiers : 176 tués, 455 blessés, 26 disparus. Troupe : 3.906 — 13.378 — 3.756 — En tout : 21.697 hommes.
IIIe armée (général Humbert , qui ne fit qu'une opération démonstrative :
Officiers : 7 tués, 29 blessés, 0 disparus. Troupe: 263 —1.163 — 24 — Soit, au total : 1.486 hommes.
L'addition générale de ces chiffres donne celui de 107.854 officiers, sous-officiers et soldats. Or, quelques jours à peine après la bataille, les moins exagérés parlaient de 150.000 hommes, voire même de 200.000, quand ils ne clamaient pas avec désespoir, comme quelqu'un entendu par celui qui écrit ces lignes : « Quelle abomination î on a fait écharper une classe entière, qui ne peut plus se récupérer. » Exagérations déplorables, qui partaient, chez les uns, d'un respectable sentiment de regret, chez d'autres, d'un parti pris inexcusable, et qu'il eût fallu par tous les moyens, dont certes on ne manquait pas, arrêter court, pour ne point troubler les âmes et chavirer les esprits.
Mais comment s'étaient-elles produites? Eh! c'est fort simple. Elles provenaient des évaluations fantaisistes que, dans le désordre consécutif à son organisation vicieuse, le Service de santé avait établies et communiquées beaucoup trop précipitamment: « Il avait obtenu ces évaluations par ce qu'on appelle une erreur administrative, en additionnant quelques-unes des entrées à l'hôpital deux et même trois fois. C'est-à-dire que les mêmes blessés passant par des ambulances, des hôpitaux de campagne et des gares où ils étaient triés pour être évacués sur des hôpitaux éloignés, étaient fréquemment portés, en chacun de ces endroits, sur la liste totale [. » Quant aux chiffres des morts, il est évident qu'il avait été évalué, comme on dit vulgairement, à vue de nez. En tous cas, d'une simple opération arithmétique effectuée avec moins de hâte et de trouble résulte cette constatation que, d'abord, les pertes occasionnées par l'offensive ne dépassaient point la normale, et que même, sur certains points, elles ne l'atteignaient pas. Quant à leur pourcentage par rapport aux effectifs engagés, il était d'environ 6,00 pour cent, ce qui est peu de chose. Et il allait rapidement s'abaisser par la récupération de très nombreux blessés légers,
1. Article de M. Willie Williams, correspondant parisien du I\7ew York Times. Cet article, qui signale les faits en les accentuant fortement, eut un énorme retentissement.
Lieut'-Colonel Rousset. 9
dont l'absence fut tout au plus de trois semaines ou d'un mois.
Cependant, comme on avait négligé de livrer à la publicité ces affirmations rassurantes, les commentaires allaient leur train, et les accusations aussi. Le 1er mai, M. Renaudel publiait dans V Humanité un article violent, où il demandait, au figuré, je le veux bien, la tête de généraux dont la culpabilité lui semblait hors de conteste ;
Si, disait-il, les premiers jours de notre offensive ont porté à notre adversaire des coups sensibles, il n'y a pas lieu de dissimuler que des fautes d'exécution ont été commises. Certains exécutants ont péché par un esprit de fanfaronnade qui n'est plus de mise, et qui a le tort de ne pas procurer le succès qu'il disproportionne à l'effort nécessaire. Ces fautes d'exécution, il faut qu'on sache qu'après trois ans de guerre, la nation ne peut plus les tolérer. Elles doivent être frappées. Les sanctions doivent être connues. Le gouvernement, rompant avec le passé, qui a enfermé ses sanctions dans le secret, doit leur donner publicité. On peut dire que le sang- de nos soldats réclame a cet égard un changement de politique. Nous l'attendons comme une suite naturelle des mesures gouvernementales.
La confiance du pays, le moral de nos troupes sont attachés à l'esprit de décision et de fermeté que le gouvernement doit à l'une et à l'autre.
Cette diatribe affiche un goût particulier pour la justice distributive, et M. Renaudel, dont nous ne discuterons point la compétence en matière militaire, — encore que sa profession ne soit point
celle des armes — y dit leur fait à tous et à chacun. Il était du reste bien placé pour connaître les fautes d'exécution dont il parle, étant de ceux qui suivaient la bataille du haut d'un observatoire convenablement situé. On regrette seulement que ces fautes, il ne les ait pas spécifiées davantage. On eût certainement trouvé intérêt à les voir relevées et critiquées par lui. A ,son défaut, nous allons tâcher de faire cette besogne, car n'écrivant ici ni un plaidoyer ni une apologie, nous reconnaissons sans qu on nous en prie, que tout, en cette affaire, n'a pas atteint la perfection. Mais l'Histoire ne connaît guère de généraux infaillibles, et lorsque, comme a écrit M. Joseph Reinach dans une de ses préfaces, « Napoléon ne raconte pas une bataille de Frédéric, de Turenne, ou 1 une des siennes, sans y relever une erreur », ceux qui, quelle que soit leur valeur professionnelle, ne viennent que loin après lui, seraient bien osés de se donner pour impeccables. Nous ne leur attribuons pas cette qualité, refusée à l'humanité, et à laquelle eux-mêmes ne prétendent point. Seulement, avant de leur jeter la pierre, nous tenons compte des circonstances où ils se sont trouvés, des difficultés qu'ils ont rencontrées, des obstacles qu'il leur fallait vaincre. Et, parce que personne ne peut se dire sûr d'avoir mieux fait à leur place, nous nous abstenons de les anathématiser, même lorsque nous jugeons, après coup, qu'en toute bonne foi, ils se sont trompés.
Les généraux frappés. — Les officiers que M. Renaudel ne nommait pas, mais qu'il désignait implicitement aux foudres gouvernementales s'appelaient Nivelle, Micheler, Mangin et Mazel. Les autres n'ont pas pris à la bataille une part assez directe pour attirer sur eux sa vigilante attention. Du premier, il a été suffisamment parlé dans les pages précédentes. Occupons-nous donc des autres, que le lecteur connaît moins.
Le général Micheler, ancien commandant de la Xe armée pendant la bataille de la Somme, où il s'était révélé chef avisé et très bon organisateur, avait reçu le 27 décembre 1916, une lettre de service qui l'investissait de fonctions assez mal définies. 11 était nommé « adjoint au commandant en chef, pour exercer par délégation de celui-ci et sous son contrôle, le commandement du groupement tactique formé pour l'offensive avec les Ve, VIe et Xe armées ». La formule était nébuleuse. Les investitures militaires réclament plus de précision et de clarté.
Quoi qu'il en soit, le général, ayant de prime abord adopté toutes les vues de son chef hiérarchique, s'employa avec le plus grand zèle à en préparer la mise en œuvre. Mais, aussitôt après le repli allemand, sa manière de voir changea du tout au tout. La rupture, à laquelle il avait cru fermement, ne lui parut plus possible, et les instructions qu'il donna à ses lieutenants ne tardèrent pas à déceler l'incertitude qui régnait dans son esprit.
Celle du 22 mars 1917, en particulier, qui limite en profondeur les objectifs assignés à l'attaque, contredit manifestement la tendance caractéristique des projets primitifs et en bouleverse l'ordonnance, à ce point que le général Nivelle crut devoir rappeler qu'il s'agissait avant tout d'une trouée rapide et brutale, et que celle-ci était à la base de ses propres combinaisons.
En soldat discipliné qu'il était, le général Micheler s'inclina et, dès lors, se borna à assurer l'exécution d'ordres qu'il n'approuvait plus. Mais peut-être doit-on lui reprocher de n'avoir pas suffisamment caché ses impressions aux nombreux parlementaires qui fréquentaient son quartier général. Au lieu de chercher à dissiper l'atmosphère de méfiance où l'on vivait à Paris et dont la conférence du 6 avril, qui laissa le haut commandement amoindri, fut le premier effet, il contribua involontairement à l'alourdir. Et, ne pouvant inspirer à ses troupes la foi qui manquait à lui-même, il les engagea comme à regret, sans leur imprimer cette direction vigoureuse qui maîtrisé les circonstances adverses, et abat les obstacles par un suprême effort de la volonté.
Mangin qui devait, un an plus tard, devenir en quelque sorte la cheville ouvrière de la bataille libératrice si admirablement conçue et si brillamment conduite par le capitaine hors de pair qu'est le maréchal Foch, Mangin fut toute sa vie un soldat incomparable. Depuis qu'il a 1 âge d'homme, il
se bat pour son pays sous toutes les latitudes et contre tous les genres d'ennemis. Il est l'inventeur des troupes noires, qu'il a instruites et façonnées pour une guerre à laquelle beaucoup les croyaient impropres. Avant de jeter ses hommes dans la fournaise, il les entraînait par sa parole chaude et vibrante. Il les électrisait ensuite par son exemple et sa magnifique sérénité. On a dit qu'il les sacrifiait avec une insouciance coupable. Les quelques ordres de lui que j'ai cités montrent au contraire combien il cherchait, en prenant au préalable toutes les précautions possibles, à ménager leur sang. Il est vrai qu'avec lui, il fallait arriver coûte que coûte. Mais n'est-ce donc pas là le secret de la victoire, et celle-ci a-t-elle iamais été la récompense des généraux pusillanimes que la crainte des responsabilités ou une impressionnabilité trop vive arrête au milieu du chemin ?
Son rôle à Verdun, quand sous les ordres des généraux Pétain et Nivelle, il reprit une à une les positions que les Allemands avaient si chèrement conquises en 1916, fut des plus actifs et des plus admirés. De ce que le plan établi pour l'offensive de 1917 sur l'Aisne répondait d'une façon complète à l'ardeur de son tempérament, on a tiré cette conclusion qu'il l'avait tracé en entier, ou tout au moins inspiré. C'est une erreur absolue. Mangin n'a connu le plan en question que lorsque les instructions à lui données par le général Micheler, le 7 janvier 1917, le lui eurent révélé, et il était si complètement
étranger à sa conception que, devant un chef hiérarchique, il formula contre lui certaines critiques assez vives, auxquelles le général en chef répondit dans une lettre privée, adressée à son subordonné en toute confiance et en toute amitié.
On lui a reproché ensuite — et combien violemment ! — d'avoir assigné à ses troupes la plaine de Laon comme objectif à atteindre dès le soir du premier jour d'attaque. C'est ce que M. Renaudel appelle un « esprit de fanfaronnade qui n'est plus de mise ». Mais quand un chef s'adresse à des soldats qu'il va conduire à l'ennemi, il a le devoir de chercher à les galvaniser en leur montrant d'un coup les plus grands résultats qu'ils puissent atteindre. C'est peut-être un artifice, mais qui n'est point interdit, et dont tous les chefs d'armée, Napoléon à leur tête, ont fait grandement usage. Je n'ignore pas que, pour certains, Napoléon est vieux jeu. Je leur dirai alors que l'ordre du jour tant incriminé du 16 avril au soir ne faisait que traduire, en phrases atténuées, les ordres du général Micheler qui expliquaient ceux du généralissime et indiquaient comme but assigné, après la rupture que l'on croyait prochaine, la ligne Urcel- Montbérault-Festieux, située en entier dans la plaine de Laon.
Je passe sur l'accusation ridicule qui fut portée contre le général Mangin, d'avoir attaqué sans aucune préparation d'artillerie, et d'avoir ainsi sacrifié la moitié de ses effectifs. La fausseté
démontrée de la conclusion suffirait à faire justice des prémisses. Mais c'est un fait acquis que la quantité d'artillerie mise à la disposition de la VIe armée était — à moins que les états de matériel auxquels je me suis référé antérieurement, ne soient faux1 — nettement supérieurs à celle employée dans toutes les attaques antérieures ; puis que la préparation fut, de l'avis des techniciens les plus qualifiés, ce qu'elle pouvait être dans un terrain parsemé d'abris naturels indestructibles par le canon, et avec des conditions atmosphériques extrêmement défavorables. Tout ce qu'il était possible de préalablement détruire l'a été. Pour le reste, il y a évidemment quelques réserves à faire, et nous les ferons en temps et lieu. Mais on n'aurait jamais dû oublier que la VIe armée enleva, sur tout le front, la première position ennemie, qu'elle gagna par sa gauche plus de 6 kilomètres en profondeur, prit 12 villages, 80 canons, fit 6.000 prisonniers et ne perdit guère, quoi qu'on en ait dit, plus de 30.000 hommes, sur les trois cents et ^quelques milliers qu'elle comptait. Où est, en tout cela, l'incapacité, où sont les fautes punissables et les aberrations criminelles qui appelleraient d'immédiates sanctions?
Ajoutons maintenant, pour ne rien laisser dans l'ombre, que, par deux fois, le général Mangin a