‹ La bataille de l'AisneChapitre 26 sur 31 · CHAPITRE V ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V ÉPILOGUE

Débats parlementaires sur l'offensive. — Dans un pays de régime essentiellement parlementaire comme est le nôtre, il était à prévoir que les graves événements dont on vient de lire le récit seraient évoqués au sein des Chambres. En effet, il y eut tout d'abord, à leur sujet, un long comité secret qui, à la fin de juin et au début de juillet 1917, occupa le Palais-Bourbon pendant sept jours. Mais est-ce bien secret qu'il faut dire ? Je n'aurai pas la témérité de le prétendre. A travers les murailles les plus officiellement closes des assemblées politiques, filtrent toujours quelques-unes des paroles qui y ont été prononcées et des opinions qui y ont été discutées. Nous sommes tenus cependant, au moins par convenance, de respecter le mystère qui les enveloppe aux yeux du profane et de ne point soulever le manteau transparent dont on a prétendu les couvrir. C'est là d'ailleurs une réserve facile à observer, car les discussions publiques qui ont suivi cette procédure à huis clos suffisent amplement à nous éclairer sur le travail que l'on voulait faire et sur celui qui, en réalité, a été fait.

Quinze interpellations étaient déposées, dont douze visant la bataille elle-même et trois le fonctionnement du service de santé. L'une portait « sur la politique de guerre que commandaient les récents événements politiques et militaires » ; une autre sur « la façon dont avaient été préparées, décidées et conduites les dernières opérations » ; une troisième sur « les mesures prises pour mettre à profit les enseignements de la guerre actuelle et l'emploi des engins nouveaux ». J'en passe qui étaient toutes conçues, ou à peu près, dans le même esprit. A part la première, qui se maintenait, au moins par son énoncé, dans les limites où le contrôle parlementaire peut et doit s'exercer, et peutêtre deux ou trois autres qui avaient un caractère spécial, ce violent prurit de controverse équivalait à un empiétement injustifiable du pouvoir législatif sur le pouvoir militaire, dont l'indépendance technique doit être d'autant plus respectée que sont plus lourdes ses responsabilités.

S'il y avait quinze interpellations, il y eut aussi quinze ordres du jour, sans compter deux ou trois tard venus qui furent déposés au cours de l'interminable séance du 7 juillet, close seulement le 8 à trois heures du matin. Et chacun d'eux provoqua de copieux discours, au cours desquels on entendit parfois des choses étranges, car il ne faudrait pas croire que pendant ces douze heures de palabre, tout le monde ait gardé le calme qui eût convenu à d'aussi graves sujets. Le tumulte fut par instants

extrêmement violent, comme c'est malheureusement devenu une habitude, et le président ne le domina qu'à grand'peine. Mais comme il ne s'agit point ici de faire un compte rendu de ces débats orageux, nous ne retiendrons de la séance que ce qui se rapporte directement à l'épisode dont nous avons entrepris de faire le récit.

Il va sans dire que nombre d'orateurs réclamaient, a priori, des sanctions. Lesquelles? Ils ne pouvaient le dire. Pourquoi? Us ne le savaient pas exactement. Ils rendaient responsables de leur déception et de celle du public des généraux qu'ils accusaient, sans les avoir entendus, d'imprudence, de sécheresse de cœur et d'impéritie. Mais ils eussent été bien empêchés de dire en quoi consistait leur crime, et si certaines circonstances, plus fortes que les volontés humaines, n'avaient point paralysé les efforts dignes d'un meilleur résultat. Ils allaient même, dans leurs diatribes passionnées contre le commandement et les états-majors, jusqu'à présenter de bonne foi, je veux le croire, les faits sous un jour inexact. C'est ainsi que M. Dalbiez, parlant de la conférence de Compiègne, s'écriait : « Je dis, Messieurs, que la responsabilité est là. L'offensive avait été décidée précédemment, mais les événements qui s'étaient produits étaient tels qu'ils devaient conduire ceux qui, à ce moment, détenaient le pouvoir, à abandonner l'idée de cette offensive. » Or ceci, militairement du moins, n'est pas du tout démontré. M. Dalbiez

poursuivait : « A la suite de quelle pression cette offensive a-t-elle été décidée ? Je l'ignore. Nous savons seulement, de manièj*e certaine, que cest à la suggestion de tous les généraux qui assistaient au conseil de guerre. » Or, on a pu voir plus haut que certains de ces généraux, et non des moindres, étaient contraires à l'idée d'offensive, et ne s'en cachaient pas. Il était donc pour le moins imprudent de faire publiquement état de certaines rumeurs dont, à cette époque, on ne pouvait encore vérifier l'exactitude. Mieux eût valu attendre, avant de tant s'échauffer, des informations plus sûres. Mais, comme disait un autre député, M. Lemery, « le pessimisme qui a succédé à l'arrêt de l'offensive du 16 avril vaut exactement ce que valait l'optimisme qui a précédé l'opération. Après le flux, le reflux de la déraison. »

A supposer que certains généraux aient péché par incapacité ou par négligence, on pouvait, au lieu de les traîner publiquement sur la claie sans qu'ils aient le moyen de se faire entendre, les soumettre au traitement régulier que prévoient les règlements et les lois. Les conseils d'enquête, et au besoin les conseils de guerre, ont été faits pour eux comme pour tous les autres officiers et les simples soldats, quoi qu'en disent ceux qui prétendent qu'on ne frappe que les petits en épargnant les grands. Là, du moins, ils ont la faculté d'expliquer leurs actes devant ceux qui, seuls, ont qualité pour se prononcer en toute équité. Et qu'on

— lo2 —

ne parle pas de camaraderie ! Il y a quelque chose de beaucoup plus dangereux qu'elle, et qui conduit à des appréciations autrement iniques. C'est la passion politique, laquelle ne fait guère de recherches juridiques, mais jette dans la mêlée des partis, inconsciemment ou non, des hommes qui y sont étrangers par essence, et dont la mise sur la sellette permet de porter des coups de revers au ministère qu'on voudrait renverser.

Il n'est plus actuellement de vagabond, si misérable qu'il soit, de truand ou d'apache qui, lorsqu'il est accusé d'un méfait quelconque, ne soit entendu dans sa défense, assisté par un avocat. Et des officiers dévoués, braves, que l'on n'avait pas hésité à investir des fonctions les plus hautes mais aussi les plus lourdes qui soient au monde, pouvaient sans même être entendus, voir leur nom jeté en pâture à la malignité publique, leur mérite nié du haut de la tribune, leurs conceptions militaires taxées d'imprévoyantes, de présomptueuses et de punissables ! Il est arrivé cependant que l'un d'eux, à qui on avait reproché tous ces méfaits et qui fut brusquement privé de son commandement, en a repris un autre, et l'a exercé de telle sorte qu'il est devenu un des premiers ouvriers du salut national. Quel remords alors, s'ils ont été sincères, pour ceux qui, par leur action irréfléchie, avaient provoqué sa déchéance imméritée et privé un moment le pays de sa précieuse épée ! En vérité, la voie légale est toujours la meilleure. Et ce n'est assu-

rément pas celle où s'engage une assemblée législative quand, à son droit de contrôle que personne ne conteste, elle entend ajouter celui, qu'elle usurpe, de jeter l'éloge ou le blâme sur des opérations dont elle ne peut être juge ni en fait ni en droit.

Le caractère objectif de ces longs et inutiles débats se dégage nettement des deux discours de MM. Accambray et Renaudel. Le premier disait :

Je voterai contre le gouvernement, parce qu'en fait nulle sanction n'est possible, nulle sanction ne peut être efficace, tant que régnera au grand quartier général et dans les états-majors la doctrine d'omnipotence dont on s'y inspire, doctrine d'action qui, fruit naturel de la mentalité de l'Ecole de guerre, de celle du centre des hautes études militaires et du comité d'état-major, du milieu tout entier enfin, ne fait que prolonger et perpétuer en temps de guerre les pratiques à la fois de courtisanerie et d'usurpation les plus fâcheuses du temps de paix, en soustrayant les chefs eux-mêmes aux responsabilités qui, normalement, doivent s'attacher à leurs fonctions, doctrine funeste enfin en ce quelle écarte ainsi les meilleurs et qu'elle ne peut que confirmer, maintenir et favoriser les plus médiocres.

On pourrait se demander après cela quelle méthode de sélection semble la meilleure à M. Accambray pour se garer des médiocrités. Mais ne voit-on pas qu'il visait le gouvernement luimême, par-dessus la tête de ces chefs prétendus incapables et de ces états-majors soi-disant vani-

teux et routiniers, contre qui il invoquait les foudres du bras séculier? Quant à M. Renaudel, il restituait à la discussion sa véritable phvsionomie dans la constatation que voici :

Les problèmes que nous avons à juger sont extrêmement enchevêtrés et vous les avez vu surgir successivement en comité secret, — car à propos de l'offensive, ce ne sont pas seulement des événements militaires que vous avez eu à juger, mais aussi des questions de justice, mais aussi des questions de politique intérieure, sur lesquelles nous avons besoin d'avoir des apaisements.

Ainsi, de l'aveu même d'un de ceux qui avaient soulevé le débat, tout se brouillait dans cette discussion confuse, et à une incompétence technique à peu près générale, mais formellement usurpatrice, se mêlaient des préoccupations d'ordre divers qui auraient suffi à obscurcir la claire notion des choses, même si celle-ci avait pu, par miracle, survivre à tant de contradictions.

Il appartenait au ministre de la guerre de répondre à ces attaques, dont certaines n'avaient été que des divagations furibondes. Il s'était montré l'adversaire de toute grande offensive, et, par cela même, peu sympathique à celui qui devait la conduire. Il n'en rendit pas moins, dans les débuts de son discours, qui furent excellents, hommage à la vérité : « Un fait, dit-il, doit dominer cette discussion, car lui seul ramène toutes choses à leur

mesure, c'est qu'au cours de ces quatre derniers mois, nous avons franchi victorieusement un des tournants les plus périlleux de cette guerre... Regardez la carte ; comparez la ligne de feu telle qu'elle était au début de mars et telle qu'elle est aujourd'hui ; il n'est pas un mètre de terrain où nous avons fait un pas en arrière et, sur tout ce

front de bataille, c'est l'ennemi qui a reculé

Messieurs, que notre joie et notre confiance se mesurent à la stupeur et à l'inquiétude de nos ennemis. »

Ce qui venait ensuite dans la harangue ministérielle pouvait, par certains côtés, prêter à la critique, parce qu'une demi-satisfaction y était donnée à ceux qui, en l'absence de tous documents officiels et probants, prétendaient s'ériger en juges souverains. Mais on y trouvait aussi, a leur adresse, un rappel à la justice et au droit.

Les résultats acquis par cette offensive, et dont il faut se garder de méconnaître l'importance, disait M. Painlevé, ont été payés trop cher. Oui, des pertes, de lourdes pertes ont été subies. Oh ! ce ne sont pas les chiffres colossaux de morts, de blessés et de prisonniers que des racontars pernicieux, issus on ne sait d'où, faisaient circuler à travers Paris et la France, mais pertes trop cruelles pourtant, parce qu'elles pouvaient, être évitées et parce qu'elles doivent désormais être évitées. (Applaudissements.)

Les chefs auxquels incombe la responsabilité de ces fautes et qui pourtant pouvaient invoquer de glorieux services, ont été relevés de leur commandement. La

loi ne met entre les mains du ministre aucune autre sanction, sans une enquête préalable dont elle fixe la procédure. En permettant aux généraux mis en cause de fournir leurs explications, cette enquête qui s'ouvrira dans quelques jours, délimitera la responsabilité de chacun et permettra au gouvernement de prendre en pleine connaissance de cause ses résolutions définitives ^. (Très bien ! Très bien !)

La Chambre, au moins en partie, approuvait donc l'adoption de cette procédure légale, la seule autorisée, la seule équitable, la seule capable de donner des garanties aux idées supérieures de moralité et de justice que le ministre de la guerre évoquait éloquemment. Que ne s'y était-elle rangée tout d'abord, afin d'éviter des controverses irritantes qui n'allaient pas tarder à avoir de redoutables conclusions ! Car déjà le ministre, entraîné par le sujet et revenant, peut-être en dépit de lui-même, à ses sentiments personnels sur la bataille, se lançait dans des considérations dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles étaient fort hasardées, et que leur retentissement dépassait malheureusement de beaucoup l'enceinte où le représentant du gouvernement les formulait si imprudemment.

1. Cette enquête se fit, mais d'une façon extra-réglementaire. Une commission, composée des généraux Brugère, Foch et Gouraud, remit au ministre un rapport dont les conclusions, tenues officiellement pour secrètes, ne comportaient aucune suite pénale. Et de fait, les choses en restèrent là.

Ce doit en être fini, proclamait-il, des plans ambitieux et téméraires dont les apparences grandioses dissimulent mal le vide et l'impréparation. (Applaudissements sur les bancs du parti socialiste.) C'en doit être fini des conceptions prétendues à la Napoléon, obstinément inspirées d'une école, que là réalité a démentie, et qui prétendent disperser et mettre en pièces, en quelques jours, des armées qui sont, en fait, des nations en armes. (Très bien! Très bien! sur les mêmes bancs.)

Et le ministre annonçait l'adoption d'une autre méthode « plus fructueuse en résultats, plus économe de vies humaines », qu'il appelait celle de la « guerre vraie ». — « Il faut, disait-il, que l'esprit de cette guerre de position qui a trompé tant de théories, déçu tant de plans ambitieux, pénètre à tous les degrés de la hiérarchie. » Ainsi, du haut de la tribune, on donnait comme acquis le retour aux luttes déprimantes et stériles de la tranchée, malgré la récente expérience de la Somme, qui en avait démontré l'impotence, et l'on prétendait, contre l'évidence, qu'elles coûtaient moins d'hommes que la bataille à ciel ouvert ! Après avoir confessé qu'une offensive, même manquée dans ses buts essentiels, venait de donner des profits incontestables, on arguait de son prix, d'ailleurs démesurément amplifié, pour opérer une régression vers des procédés dont on savait ne -pouvoir attendre que des gains infinitésimaux ! C'était pour laisser venir les Américains, disait-on. Soit. Mais les Allemands qui, pendant ce temps se renforçaient

à vue d'œil avec les forces rappelées de Russie, qui donc allait s'occuper d'eux, et les empêcher de passer à l'attaque quand ils jugeraient l'heure venue ?

En vérité, la volte-face pouvait paraître singulière. Mais il y avait quelque chose de plus grave que de la faire : c'était de proclamer solennellement, afin que nul -n'en ignorât, qu'elle était décidée sans retour. Assurément, le ministre de la guerre ne voyait pas les conséquences possibles de ses engagements inopportuns. Préoccupé avant tout, comme c'était son rôle politique, d'apaiser des colères qui grondaient au moins autant, en ce moment, contre le Cabinet que contre les chefs de l'armée, il s'efforçait de démolir la plate-forme sur laquelle s'étaient installés ses adversaires, ou tout au moins de la leur interdire pour l'avenir. Le malheur est que d'autres qu'eux entendaient ses paroles, et pouvaient y trouver des indications qu'en tout état de cause il eût été préférable de ne leur point fournir. Mais l'atmosphère parlementaire, qui ramène fatalement toutes choses à des questions de portefeuilles, opère des vitrifications à travers lesquelles trop souvent les objets se déforment au point de désorienter les esprits les plus solides à qui ils ne se présentent plus que sous des contours lourdement altérés.

Un fait curieux se dégage, en tous cas, de ces interminables parlottes. c'est que le gouvernement, tout en s'associant, au moins partiellement, aux critiques dirigées contre l'opération elle-même

— critiques dont il aurait pu prendre sa bonne part, puisque cette opération, il l'avait décidée ou tout au moins autorisée — ne se faisait point faute d'insister sur la valeur de ses incontestables résultats. « Les interpellations, disait M. Ribot, président du Conseil, se rattachent toutes ou presque toutes à la journée du 16 avril et aux journées suivantes ; ces journées sur lesquelles avaient été fondées des espérances — espérances exagérées — qui n'ont malheureusement pas été remplies, ont donné lieu à des discussions, à des polémiques auxquelles il est temps de mettre un terme, car elles auraient à la longue un effet déprimant. Nous finirions vraiment par nous persuader à nousmêmes que ces journées ont marqué un échec pour nos armes, alors quen réalité elles ont été un succès, payé cher, il est vrai, mais néanmoins glorieux. ( Très bien ! Très bien !)

Toutefois, M. Ribot faisait quelques réserves et, dans l'espoir de dominer une assemblée encore houleuse, jetait un peu de lest. « La conception, ajoutait-il, pouvait n'avoir pas été heureuse. Il y avait eu faute commise par le haut commandement. » Or, il n'ignorait pas que ces conceptions et cette faute, si elle existait, avaient été homologuées par le gouvernement lui-même, comme en font preuve les documents cités plus haut. Et en cela, son argumentation péchait par la base. Elle redevenait irréprochable sur le chapitre des responsabilités subordonnées.

S'il y a eu des fautes dans l'exécution, disait-il, s'il était vrai qu'on ait envoyé nos soldats à l'assaut sans préparations suffisantes, nous ne pourrions pas juger cela ici, Messieurs ; ce nest pas ici que des sentences pourraient être prononcées, parce quil faut que la défense soit assurée. Si nous nous mettions ici à prononcer des verdicts sans entendre les explications de la défense, nous commettrions une injustice et nous risquerions de briser tout le ressort de Varmée française. Car enfin, si des sanctions sont nécessaires, il faut les appliquer avec douleur, oui, avec douleur, je le répète ; mais il faut prendre garde de ne pas pousser les choses jusqu'à ce point quun général ayant l'honneur de commander des troupes françaises n eût plus Vaudace nécessaire pour arrivera la victoire. Il ne faut pas briser l'héroïsme. 11 ne faut pas briser l'élan de la race française...

C'étaient là des paroles de bon sens et d'équité. Elles furent heureusement entendues, puisqu'à la majorité de 375 voix contre 23, un ordre du jour fut voté, qui après avoir revendiqué le droit de contrôle — d'ailleurs incontesté — des pouvoirs publics, mais sans ingérence dans les opérations militaires, affirmait la confiance de la Chambre dans le gouvernement « pour garder en mains la direction et le contrôle de la politique générale de la guerre », enfin adressait « aux vaillantes troupes — officiers et soldats — de la République et des Alliés un témoignage renouvelé de la reconnaissance de la nation... ». En d'autres termes, on laissait les choses en l'état, ce par quoi il eût peut-être mieux valu commencer.

Cependant, si l'affaire était close pour le Cabinet et les parlementaires, elle ne Tétait pas, à beaucoup près, pour le public, dont les commentaires allaient leur train. On se passait un article du New-York Times, extrêmement dur pour le gouvernement français et la Chambre, et qui commençait à retourner l'opinion. Celle-ci s'apercevait qu'une action d'ordre purement militaire avait été manifestement influencée par des immixtions latérales, et ses vitupérations anciennes se changaient peu à peu en des témoignages de commisération et de sympathie à Tégard des généraux sacrifiés. Aussi bien la vérité se faisait jour insensiblement, et le chiffre réel des pertes, maintenant connu, donnait un démenti formel aux conclusions déplorables que l'on avait tirées de son ridicule grossissement. L'article en question, qui fut, malgré la censure, reproduit à nombre d'exemplaires, a eu une part trop grande dans ce revirement pour que nous n'en donnions pas ici une analyse, qui en fasse connaître le ton et l'esprit.

Son auteur, M. Willie Williams, correspondant parisien du journal précité, débute par une allusion très nette et très formelle à des empiétements aujourd'hui malheureusement avérés. « Après le départ de Joffre, dit-il, après le transfert du quartier général à Beauvais et l'élévation de Nivelle au commandement suprême, le Parlement retrouva ce qu'il pensait devoir lui appartenir. Pour dire la chose simplement, le Parlement décida que le

LlBUTt-COLONEL RoUSSET. 11

pouvoir suprême ne serait plus jamais dévolu à aucun homme au G. Q. G. Le vrai commandement suprême devait être à Paris. Nivelle devait conduire les opérations en campagne, et c'est tout. » Suit l'exposition du plan d'attaque, son explication et l'enregistrement de la précaution prise par le nouveau commandant en chef, — à qui le recul allemand et l'élargissement du front anglais fournissait certaines disponibilités — de se constituer deux armées de réserve, la Xe et la Irc, celle-ci sous les ordres du général Fayolle. Tout cela étant déjà connu, il est inutile d'y revenir. Mais voici maintenant où commencent les véritables révélations.

Dès le soir du 16 avril, écrit M. Willie Williams, les armées françaises cessèrent d'être sous V autorité militaire, et passèrent sous un joug purement politique.

Le matin de ce jour, étaient réunis dans le village de Savigny, au quartier général du général Micheler, plus d'une douzaine de membres du Sénat et de la Chambre des députés français1, qui vinrent de Paris pour assister au spectacle de la bataille. La date de leur arrivée restera tragique dans l'Histoire. Je ne sais si Micheler leur permit de venir là, ou s'ils s'invitèrent eux-mêmes et insistèrent pour rester de leur propre autorité. Mais je sais qu'à la tombée de la nuit, par l'effet qu'ils voyaient pour la première fois de leur vie une bataille de sang et de feu, ils étaient tous fous de panique. Toute la journée, ils avaient frénétiquement

i. Ici, croyons-nous, le correspondant américain exagère. D'après nos renseignements particuliers, ce nombre était de huit, ce qui déjà semble excessif.

téléphoné au gouvernement de Paris que les armées françaises étaient massacrées, et demandaient que l'offensive en train fût arrêtée.

Celle-ci, en réalité, ne s'arrêta pas tout d'un coup. Mai?, depuis lors, elle fut tellement entravée par les interventions politiques qu'elle ne put plus jamais reprendre sa marche. Pourtant, en dépit de l'ordre allemand de résister jusqu'à la mort sur la première ligne, les Français avaient pris au soir de la première journée cette ligne et celle qui la suivait.

Vainement, comme il a été dit plus haut, le gouvernement anglais faisait alors des représentations. « La bataille continuait, mais la vie s'en était retirée. » En effet, la confiance avait disparu et avec elle l'ardeur indispensable à la victoire. Du haut en bas de l'échelle, on sentait que l'affaire était condamnée à tourner court. Et cependant le 29 avril, « Tordre du quartier général allemand était de préparer une retraite rapide sur la Meuse. Trois commandants d'armée étaient relevés de leur commandement et rappelés à Berlin. L'invasion allemande en France semblait sur sa fin ». Or c'était le moment même où un ordre téléphonique du ministre de la guerre interdisait l'attaque de Brimont î II lui était vraiment impossible de plus mal tomber.

Citons maintenant la conclusion de M. Willie Williams.

D'abord, il est établi qu'avant que cette offensive du 16 avril commençât, le ministre de la guerre invita

presque tous les commandants de groupes d'armées à venir à Paris pour discuter et critiquer les plans d'attaque qui avaient été arrêtés par le haut commandement et adoptés par les gouvernements alliés.

Deuxièmement, le ministre de la guerre envova à Nivelle le télégramme ordonnant l'arrêt de l'offensive, après que Haig et l'Angleterre liraient été assurés qu'elle continuerait.

Troisièmement (et ce point est tout aussi important que les deux autres au regard des conséquences ultérieures) le ministre de la guerre affirma en séance publique à la Chambre des députés, le 7 juillet, que « dorénavant les armées françaises ne chercheraient que des objectifs limités ». ïl donnait à entendre que le nouveau commandant en chef n'avait pas d'ambitions napoléoniennes, et on l'accuse d'avoir ainsi avisé les Allemands publiquement et officiellement qu'à partir de ce jour elle n'avait à craindre de la France aucune action importante.

A part quelques affirmations peut-être trop absolues, telle par exemple celle qui porte sur Tordre d'arrêt de l'offensive, lequel ne visait en réalité que l'attaque de Brimont1, il n'y a rien en tout cela qui ne soit conforme à la vérité, et que ne viennent confirmer les documents que nous avons sous les yeux.

Conclusion. — Et ceci nous amené à dégager la morale dune aussi pénible aventure. Cette morale, la voici: Il s'est trouvé, au commencement de Tannée 1917, un général qui a cru, en appliquant à dévastes

l. Il est vrai quà ce moment, pour les raisons précédemment exposées, l'offensive se mourait.

espaces les méthodes offensives qui lui avaient si complètement réussi à Verdun, frapper l'ennemi à mort et chasser de France ses armées réduites à l'impuissance. Il a élaboré un plan d'opérations dont les bases étaient celles qu'avait adoptées son prédécesseur, mais avec plus d'amplitude et la combinaison, sur un front de 80 kilomètres, d'une grande attaque centrale avec des attaques convergentes partant du nord et du sud. Ce plan, il Fa soumis aux gouvernements alliés qui l'ont accepté. Il leur semblait si cohérent dans sa conception et si parfaitement réalisable, que les Anglais n'ont pas hésité une minute à en prendre leur part d'exécution et qu'eux, si légitimement jaloux de leur autonomie militaire, ont consenti, sur les instances de M. Briand, à obéir en tout et pour tout au commandement français. Donc, point d'objections ni d'opposition formelle, du moins dans les cénacles où celles-ci auraient pu et dû se produire, je veux dire dans les conseils de guerre interalliés. Là, on passe outre, même après le recul allemand, à certaines réserves dont l'expression ne blessait plus cependant les règles hiérarchiques et auxquelles c'eût été le moment de faire droit si on les jugeait dirimantes. On les entend, mais on ne s'y arrête pas, et finalement, onlaisse courir les ordres relatifs à la bataille, qui est entamée dans les conditions et suivant les modalités acceptées par tous.

Il semble donc qu'après cela l'affaire n'ait plus

qu'à se dérouler normalement, sauf à tenir compte des aléas que comporte la guerre. Cependant, à peine est-elle commencée, que déjà la foi s'étiole et la confiance s'émousse. Ce qui pouvait passer pour de la hardiesse — et celle-ci n'est jamais condamnable à la guerre — devient tout à coup un acte de folle audace et de coupable présomption. A l'instant même où, venant de déclencher un assaut qui met aux prises des forces formidables, il aurait besoin de toute sa sérénité d'esprit, le commandant en chef, sur les épaules de qui pèse une responsabilité effroyable et faite pour absorber toutes ses facultés, se sent enveloppé d'une atmosphère soupçonneuse etméfiante. Il se rend compte que sa façon de concevoir les choses est devenue tout à coup suspecte et que, soit à l'avant, soit à l'arrière, il est discuté, réfuté et presque déjà condamné ! Les objections dont j'ai parlé tout à l'heure ont jeté dans certains esprits l'inquiétude et le trouble. Une sorte d'hostilité latente se manifeste, qui paralyse les cervaux et les bras. Comment, dans ces conditions, mener une bataille décisive ? Comment corriger, par une intervention directe et lucide, les fautes de détail qui, presque toujours inévitables, proviennent, soit de l'insuffisance, connue trop tard, soit du manque de sangfroid qu'accusent certains chefs subordonnés ?

Pour que le commandement suprême s'exerce dans sa plénitude, il lui faut des coudées franches et l'assurance d'un appui moral absolu. Son auto-

rite ne s'accommode ni des entraves, ni des lisières, et quand celles-ci deviennent trop étroites, elle n'est plus qu'un simple symbole, derrière lequel s'abritent l'anarchie et le désordre. Le vieux Montaigne, bien qu'il ne fût pas un militaire, l'a dit fort nettement : « Qui en débattra sans passion me confessera aisément, à mon avis, que le but et la visée non seulement d'un capitaine, mais de chaque soldat, doit regarder la victoire en gros, et que nulles occurrences particulières, quelque intérêt qu'il y ait, ne doivent divertir de ce pointlà. » Or, comment « regarder la victoire en face », quand on entend dire partout autour de soi que c'est folie d'aller la chercher?

Le maréchal French, commandant en chef de l'armée anglaise, eut un moment à souffrir, après la retraite de 1914, des mêmes défiances que le général Nivelle en 1917. Lord Kitchener, ministre de la guerre, vint en personne le trouver pour lui imposer certaines directives contraires à celles que, à tort ou à raison, il entendait donner à ses lieutenants. French repoussa formellement ces prétentions, et voici ce qu'il écrit à leur sujet.

Il est très difficile à d'autres qu'à des soldats de comprendre la portée et le sens d'incidents comme celui qui venait de passer. Si la confiance des troupes dans leur chef est ébranlée, si peu que ce soit, si son influence, son pouvoir, son autorité sont affaiblis par un doute jeté sur son habileté professionnelle, si discrète que soit l'expression de ce doute, l'effet réagit

immédiatement sur l'armée tout entière. Gela est vrai surtout dans des moments comme celui-là, pour des troupes qui doivent donner tant et de si grandes preuves de leur courage, de leur endurance et, pardessus tout, de leur foi en leurs chefs.

Et le maréchal ajoute un peu plus loin :

D'après les instructions reçues avant mon départ pour la France, j'avais pleins pouvoirs... Mais lorsque, au mépris des sérieuses représentations que je leur faisais de la véritable situation, le secrétaire d'Ltat à la guerre lui-même, et le gouvernement avec lui, continuaient à me harceler, appuyés par l'autorité qu'ils possédaient, pour faire adopter leurs manières de voir, ma position était des plus difficiles.

Lord Kitchener ne vint à Paris que pour insister auprès de moi pour que j'arrêtasse la retraite, alors qu'aucun signe d'arrêt ne se manifestait sur la ligne des Alliés. // ne connaissait pas la condition des armées comme je la connaissais. Il se trompait en affirmant que les renforts en hommes et en matériel

m'étaient déjà arrivés On ne pouvait guère résister

à une telle pression. J'y réussis cependant, par bonheur * .

On voit, par cette citation, quel débat tragique se livre dans l'âme d'un général quand il est obligé de lutter à la fois contre les difficultés de la situation militaire et celles que lui suscite la défiance, avouée ou non, de son gouvernement. Tous n'arrivent pas à en triompher à leur avantage,

1. Mémoires de guerre inédits du maréchal French, publiés par Excelsior, numéro du 11 mai 1919.

comme Pélissier en Crimée, ou French sur la Marne. Mais ils y perdent presque tous un peu de leur assurance et de leur liberté d'esprit, au grand dommage des intérêts immenses dont ils ont la charge. Et qui sait si ce n'est pas, au moins pour une grande part, à ces circonstances déprimantes que l'offensive de 1917, sur l'Aisne, a dû son échec relatif ? Si elle n'a pas été tout à fait, comme on l'a dit un peu sommairement, arrêtée par ordre, tous les documents sont là pour témoigner que, trop insuffisamment encouragée d'abord, puis dédaignée comme une affaire condamnée d'avance, et enfin entravée par des interventions aussi insolites qu'irrégulières, elle a fini par mourir de sa belle mort.

Sa continuation aurait-elle amené le résultat désiré et chassé l'ennemi du territoire français ? C'est ce que personne ne peut dire avec certitude. Aussi bien, est-ce là pure affaire de polémique, dans laquelle nous refusons de nous engager. Mais ce qui n'est malheureusement pas douteux, c'est que sa clôture, et surtout les commentaires dont on l'a accompagnée, ont produit dans l'àme des soldats une profonde et longue dépression, immédiatement exploitée par la bande scélérate des défaitistes : que les fautes commises — et il y en eut que nous n'avons point cachées, mais dont beaucoup trouvaient leur excuse dans les incertitudes du début — ont jeté la suspicion sur le commandement, dans le moment même où celui-ci avait le plus besoin d'un appui solide ; enfin que des paroles

graves ont été prononcées à la tribune, dont l'ennemi a pu tirer certaines indications qu'il était pour le moins inutile de lui donner.

Il est entendu que la préparation locale n'a pas été partout ce qu'elle aurait dû être, et que l'état pitoyable dans lequel l'inclémence du temps avait mis les routes, a grandement entravé le réapprovisionnement. Ce sont là, assurément, des accidents regrettables, et dont certains mêmes engagent des responsabilités. Mais ils sont courants à la guerre, et il ne faut, pour les réparer, que de l'obstination et de la fermeté. Napoléon, après qu'une crue imprévue du Danube lui eût fait manquer l'affaire d'Essling, n'en fut pas moins, six semaines plus tard, vainqueur à Wagram. Il est vrai qu'il était le maître absolu et incontesté de ses desseins.

En réalité, l'avortement de la grande offensive de 1917 provient beaucoup moins de ses vices de conception et d'organisation, qui restent discutables, ou d'erreurs matérielles démontrées, que du fait qu'on a laissé s'engager une opération sans y croire. Dès lors qu'on la jugeait dangereuse, ou simplement aléatoire, mieux eût valu y couper court avant toute mise entrain. Le gouvernement, qui avait la direction générale de la guerre, était, à Compiègne, en droit de l'interdire, ou de la proroger. Mais dès l'instant qu'il l'autorisait, la sagesse, la prudence et la règle lui commandaient de demeurer étranger à son exécution même, puis, et surtout, d'assainir au plus vite une atmosphère empoisonnée à des-

sein par les trembleurs, les agents de l'ennemi ou les fauteurs d'anarchie. Le pire défaut des conseils auliques, même déguisés, est de brouiller tellement les cartes qu'il devient finalement impossible à qui que ce soit de voir clair dans son propre jeu. Les rôles se confondent, les responsabilités s'enchevêtrent, et toujours l'impuissance est la résultante dernière de ce mélange incohérent.

Page 1