‹ La bataille de l'AisneChapitre 25 sur 31 · Voir plus haut, page · texte numérisé non relu

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à en déterminer d'avance les phases diverses suivant des horaires minutieusement déterminés. Une telle méthode, heureusement abandonnée depuis, est le contraire de la logique et l'opposé de la raison. Elle réduit les chefs d'unités combattantes au rôle d'automates. Elle annihile leur indépendance et leur volonté. Elle leur lie les bras au moment même où ils auraient besoin de s'en servir.

La bataille est chose animée, vivante, et conséquemment changeante. Elle présente des variations incessantes, et des modulations imprévues qu'il faut pouvoir dominer, précisément parce qu'on n'a pas pu les prévenir toutes. Elle est comme ces prismes à facettes qui donnent des objets une image toute différente decelle qu'on s'était figurée d'abord. Et c'est pourquoi un plan d'engagement, si étudié et complet qu'il puisse être, ne présente par luimême aucune puissance réalisatrice. Un général, un chef de corps n'est point quitte lorsqu'il à réglé ne varie tur , d'après ce plan, son heure d'attaque et la progression de ses tirs de barrage, car il n'a fait encore qu'un travail de préparation. Sa véritable fonction, au contraire, commence exactement quand sonne ce que les états-majors appellent l'heure H du jour J, c'est-à-dire l'ouverture du feu. Alors lui vient se placer à son poste de commandement. Il regarde, il surveille, il diriCtE. L'oreille au téléphone, il écoute, quand ses yeux ne le guident plus. Il se mêle en esprit à

ses troupes, il les inspire, il les manie, il en joue, si je puis dire, et il prend les décisions rapides que les circonstances lui imposent avec leur inéluctable et puissante autorité. Ainsi, le chirurgien médite plus ou moins longtemps l'intervention qu'il a décidée ; puis, le couteau à la main, il s'arme, pour lutter contre les accidents possibles, de toute son expérience, de toute son énergie et de tout son savoir.

Il n'est pas contestable que certaines traditions transformées en usage, sinon en règle, s'étaient maintenues dans l'armée, au grand dommage de l'action permanente que doivent exercer dans la bataille les commandements subordonnés. Il est arrivé souvent que l'horaire avait tort; mais on ne touchait pas à l'horaire, et alors il ne restait aux malheureux exécutants, abandonnés à eux-mêmes, qu'à s'en tirer comme ils pouvaient. Que le fait se soit produit seulement en trois ou quatre circonstances — car il faut se garder de généraliser — cela suffit pour expliquer beaucoup de ces incidents inattendus et fâcheux autour desquels on a mené si grand bruit.

Un reproche analogue peut être fait à l'artillerie qui, elle aussi, opérait trop souvent d'après un programme fixe. Elle a magnifiquement travaillé la première position ennemie qui fut partout bouleversée, à peu près de fond en comble. Mais la seconde s'en tira à meilleur compte, et nos héroïques fantassins ne mirent pas longtemps à s'en

apercevoir. Sans doute, en certains points, se présentaient des difficultés insurmontables, dont il a été question ci-dessus. Il n'en reste pas moins évident que, sur d'autres, la préparation n'a pas été tout à fait suffisante, et qu'on a manqué par endroits de projectiles lourds, particulièrement de 15o court. L'utilisation du réseau routier laissant parfois à désirer, des encombrements se sont produits, qui ont entravé le réapprovisionnement.

Mais c'est surtout au cours de la bataille qu'ont apparu clairement les défectuosités du système qui règle le tir d'après la montre. Des raffales balayant le terrain à heure fixe, c'est peut-être fort bien au point de vue chronométrique. Mais le moindre secours opportun fait bien mieux l'affaire de l'infanterie, qui souvent n'en a reçu aucun, du moins dansun moment de besoin. Il est arrivé que ses mouvements ne se juxtaposaient pas assez étroitement au programme imposé aux pièces de position, lequel ne tenait qu'un compte insuffisant des incidents qui pouvaient se produire. Il en était de ce défaut d'harmonie comme de l'effet produit en 1870 par la fusée fusante à deux durées dont nos obus étaient uniquement pourvus pendant la première partie de la guerre. Quand l'ennemi était pris dans la fourchette, c'était parfait. Dans le cas contraire, on tirait sa poudre aux moineaux.

Le rôle de l'artillerie est, non pas d'agir pour son compte et d'après un scénario plus ou moins rigide, mais d'ouvrir les voies aux fantassins,

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de rester intimement liée à eux, de les suivre avec ce qu'elle peut et comme elle peut, quitte à sacrifier quelques pièces. Que si elle se fige sur sa position première, elle cesse bientôt de voir, ou encore elle tire trop tardivement. Au surplus, les obus perdent de leur puissance avec la distance. Les dégâts produits par des projectiles de 7o sont autrement considérables à 3.000 mètres qu'à 6.000 et 8.000. Toute raison pour que l'artillerie participe au mouvement, si difficile que cela paraisse sur certains terrains. La liaison la plus étroite, une liaison allant jusqu'à l'intimité, doit exister entre les deux armes sœurs. Peut-être — du moins certains combattants, même parmi les canonniers l'affirment — avait-on un peu oublié cette obligation en divers points du champ de bataille d'avril 1917.

Enfin, à l'époque dont nous parlons, les chars d'assaut n'étaient pas encore tout à fait au point, ni comme construction ni comme emploi, et ne pouvaient rendre que des services incomplets. « C'est un balbutiement », écrivait un officier. Et en effet, le 18 avril, on a pu assister à une charge superbe, mais exécutée presque comme un hors d'œuvre, en tous cas sans entente avec l'infanterie et l'artillerie d'accompagnement.

Voilà des remarques qui n'ont rien d'apologétique. Elles étaient indispensables dans un exposé sincère comme celui que nous avons tenté. La vérité, en cette affaire, est aussi distante des justifications gratuites que des grossissements mons-

trueux infligés aux événements par l'affolement ou la passion. Elle ne se refuse à l'examen ni des erreurs ni des fautes, mais elle entend ne point subir la déformation humiliante de la fable ou du roman. Et quand il s'agit de faits aussi intéressants pour le pays que la bataille de l'Aisne, on est en droit de regretter que ce soit seulement après tant de controverses et de discussions embrumées par des obscurcissements volontaires qu'elle arrive à se faire jour. « La connaissance des choses est toujours bonne, a écrit Saint-Simon, mais le bien ou le mal consiste dans l'usage que l'on en fait. »

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