Document personnel
Impossible, on le voit, d'être plus net, ni plus loyalement déférent. Comme le chef du gouvernement français, M. Aristide Briand, était imbu d'idées identiques et animé de sentiments au moins aussi résolus, l'accord, on le devine, ne fut pas long" à se faire. Quelques heures plus tard, le document que voici était rédigé, et revêtu de la signature, non seulement des deux premiers ministres — qui avaient eu soin de spécifier qu'ils possédaient pleins pouvoirs — mais des deux généraux en chef, dont l'un faisait preuve, dans l'intérêt commun, d'une abnégation digne des plus grands éloges et de tous les respects.
Le Comité de guerre français et le Comité de guerre britannique approuvent le plan d'opérations sur le front occidental, tel qu'il leur a été exposé, le 25 février 1917, par le général Nivelle et le maréchal sir Douglas Haig.
De plus, attendu que l'objet essentiel des opérations militaires projetées est de rejeter l'ennemi hors de France ; attendu d'autre part que l'armée française dispose d'effectifs plus considérables que l'armée anglaise, le Cabinet de guerre britannique reconnaît que la direction générale des opérations doit être confiée au général en chef français.
Dans ce but, le Cabinet de guerre britannique s'engage à aviser le field-marshall commandant les forces britanniques qu'il aura à se conformer, pour ses plans d'opérations, aux directives stratégiques générales du commandant en chef des armées françaises.
On a prétendu que l'unité de commandement, si
désirable à tous égards, n'avait jamais existé avant la grande offensive de 1918. Le document qui précède démontre le contraire et redresse une première erreur de l'opinion. Ce n'est malheureusement pas la seule que nous aurons à relever.
Le général Nivelle en tous cas, ne tarda pas à user de sa prééminence. Le soir de ce même 27 février, il adressait au maréchal Haig une longue lettre où, après avoir rappelé le rôle assigné à l'armée britannique dans l'offensive générale projetée, il indiquait Cambrai comme son premier objectif, et fixait le 8 avril comme date des attaques d'infanterie l. En même temps, il demandait communication des ordres donnés par le maréchal à ses commandants d'armée, expliquait que les difficultés de transport ne devaient plus être un obstacle, enfin insistait sur l'intérêt qu'il y aurait à constituer promptement. pour mieux assurer la liaison, une mission anglaise au grand quartier général français. C'était entrer de plein pied dans l'exercice de ses nouvelles fonctions.
Plan d'action définitif. — Le plan qu'il avait définitivement adopté apportait à celui du général Joffre une double modification. Tout d'abord, les deux attaques françaises sur le front Roye-Lassigny et au sud de l'Aisne, suffisamment équipées maintenant en artillerie, cessaient d'être séparées par un assez long intervalle. Ensuite — et ceci
1. L'ouverture de l'offensive était ainsi reculée par suite de la difficulté des transports.
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constituait une révolution presque absolue — c'était la seconde de ces attaques qui devenait, en lieu et place de la première, l'affaire principale et, conséquemment, devait se dessiner la première. Du côté anglais, deux offensives étaient également prévues, l'une, principale, dans la région d'Arras, l'autre, secondaire, sur l'Ancre.
Au total, l'opération se résumait comme suit :
1° Opérer une rupture sur le front de l'Aisne, entre Reims et le canal de l'Aisne à l'Oise, les attaques anglaises et cellt de Roye étant surtout destinées à attirer les réserves ennemies loin du théâtre de l'effort principal.
2° Elargir aussitôt que possible sur les deux ailes la brèche effectuée, puis faire intervenir une armée de manœuvre débouchant en terrain libre et ayant pour mission d'écraser avec toutes ses forces, les réserves que l'ennemi pourrait jeter successivement dans la mêlée.
3° Porter enfin la masse vers le nord, sur Taxe général Craonne-Guise, pendant que les forces chargées de l'attaque secondaire du front Roye- Lassigny s'efforceraient de pousser sur Saint- Quentin, et que les armées britanniques continueraient à foncer dans la direction de Cambrai.
L'œuvre de rupture était confiée au groupe d'armées Micheler, dont la Xe armée (général Duchêne] avait pour mission d'élargir la brèche et d exploiter le succès. L'attaque secondaire devait être effectuée par le groupe des armées du Nord, commandé par le général Franchet d'Esperey.
Repli allemand sur le front anglais. — Mais, sur ces entrefaites, un événement s'était produit, qui pouvait amener certaines perturbations dans les projets établis. Appliquant une méthode indiquée par Hindenburg, et qui consistait à faire le vide devant l'adversaire pour mieux recevoir son attaque et surtout pour préparer plus à loisir la riposte, les Allemands venaient d'entamer un repli de grande amplitude sur l'Ancre, face à la première armée britannique. Or, l'attaque — secondaire, il est vrai — de cette armée étant comprise dans le plan général d'opérations, et le repli entamé pouvant d'ailleurs s'étendre par la suite plus au nord ou plus au sud, il convenait de prêter attention à l'incident. Invité, dans la lettre précitée du 27 février, à donner son avis, le maréchal Haig répondit, le 2 mars, par la communication d'une note qu'il adressait au War Committee, laquelle indiquait en substance qu'il fallait malgré tout s'attendre à une offensive allemande « exécutée sur la plus large échelle possible, et conduite avec la rapidité, la violence et la détermination les plus grandes, en vue d'obtenir une décision aussi rapide que possible par tous les moyens présentant une chance de succès. »
Le commandant en chef des forces britanniques voyait les choses assez en noir. Jugeant peutêtre que le repli allemand n'était qu'une feinte, il semblait résolu à n'y point prêter la main. A ses yeux, l'attaque alliée risquait désormais, au moins sur une partie considérable de son front
« de devenir un simple coup d'épée dans l'eau ». Il allait plus loin encore. Toujours féru de son idée d'offensive allemande, il voyait déjà le danger fondre sur le secteur compris entre Lille et la mer « qui exerçait sur l'ennemi une puissante attraction ». Et dans ce cas, le centre de gravité des armées britanniques ayant été, par suite des dispositions prises à la conférence de Londres (du 15 janvier), déplacé vers le sud, il se déclarait incapable d'employer ses réserves au moment critique et d'assurer par là le cas échéant la sécurité de ses troupes. Comme conclusion: il jugeait prudent de ne point s'engager « avant que les intentions de l'ennemi soient plus claires ». Au surplus, l'ampleur des préparatifs anglais allait être réduite, et peut-être même faudrait-il, au pis aller, renoncer à l'offensive projetée.
Ce retrait inattendu, motivé par de simples présomptions et que l'état des choses ne paraissait pas suffisamment justifier, — puisque l'on pouvait toujours, en devançant les Allemands, les priver du bénéfice de leur manœuvre — ce retrait, dis-je, donna de l'humeur à M. Briand qui, dans un télégramme adressé le 6 mars à M. Lioyd George, se plaignit « des tendances répétées du maréchal Haig à se dérober aux instructions qui lui étaient données, et à remettre sans cesse en question l'offensive elle-même, et cela en un moment aussi voisin de l'exécution ». La bonne intelligence, qui, quelques jours plus tôt paraissait si complète, allait-elle être rompue sur ce simple incident ?
Le général Nivelle, de son côté, s'efforçait de mettre un peu d'huile dans les rouages. Il répondait au maréchal Haig que ses craintes au sujet d'une attaque allemande en Flandre ne semblaient pas fondées et que, si quelques mesures de précaution dans cette région étaient jugées nécessaires, elles ne devaient entraver en rien la préparation de l'offensive projetée. Toutefois, il modifiait dans une certaine mesure ses directives primitives, afin de les plier à la situation nouvelle créée par le repli allemand. Ainsi, l'attaque confiée à la Ve armée britannique, celle devant laquelle venait de s'effectuer ce repli, était décommandée, mais à la condition que les disponibilités ainsi obtenues serviraient à augmenter la puissance de l'attaque exécutée par le reste des forces britanniques.
Il s'agit toujours, écrivait-il. de rompre le front ennemi sur la plus grande largeur possible et de porter immédiatement toutes nos réserves au delà de la brèche, pour gagner la région de Cambrai. Je ne peux pas préjuger des modifications que nous devrons apporter aux modalités d'exécution de ces attaques, par suite de leur renforcement par les disponibilités prises à la Ve armée, et de la possibilité de prendre immédiatement l'ennemi à revers s'il occupe à ce moment la position Hindenburg, mais je tiens à insister sur la nécessité de donner à votre front de rupture toute l'amplitude voulue sur les deux rives de la Searpe, faute de quoi nos réserves stratégiques, seront hors d'état d'intervenir utilement *.