B R I E Y III
Au commandant de la 3e armée : « La 3e armée commencera dès demain, 21 août, son mouvement offensif en direction générale d'Arlon. Elle portera les têtes de ses deux corps de gauche sur Virton et Telkncourt, son corps de droite en échelon refusé, sa tête à Beuveille. La mssion de la 3 e armée sera de contre attaquer toute force ennemie qui chercherait à gagner le flanc droit de la 4e armée. Dans son mouvement général, elle sera prête à s'engager face à l'est s'il était nécessaire. La route Jametz, Bazeilles, Ëcouviny, Virton (inclus) est la limite de la 3e armée à l'ouest. »
« Laissant le 24e dragons dans la région de Rossignol, Bellefontaine, face à Arlon, rapporte le général de l'Espée, la 9e D. C. se portait, le 20, sur Neufchâteau en deux colonnes par Suxy et Straimont. Un bataillon du 87e R. I. était mis à sa disposition.
« Au débouché nord de la !orêt, l'escadron de tête de la colonne <le gauche (Escadron Nadaud, du 5e Cuirassiers) culbute des dragons allemands, entre à Neufchâteau avec un peloton cycliste, cueille en passant des cyclistes ennemis arrêtés sur la grande place, et toute la division traverse la ville. Mais les deux escadrons du 1er dragons chargés de la découverte sont arrêtés par une vive fusillade partant pour l'un des bois au nord de Mamoussard, pour l'autre de Laheyrie.
« La division s'engage tout entière pour ouvrir le passage. Hamipré et Ofîaing sont facilement enlevés par le 1er Dragons et le bataillon du 87e, mais Longlier, attaqué par le groupe cycliste et le 3e Dragons, tient bon. Avec l'appui de deux batteries, on progresse lentement au nord de Longlier.
« La division avait devant elle un détachement des trois armes, servant de flanc-garde au XVIIIe corps d'armée. Les ordres d'opérations trouvés sur les morts et sur les prisonniers donnent tous les renseignements voulus. Le XVIIIe corps se portait en deux colonnes de la région de Nives dans celle de Saint-Hubert, la colonne du sud formée par la XL Ie division d'infanterie.
A 12 h. 30, cette division qui avait interrompu sa marche et fait lace à gauche, attaquait à son tour la D. C. Ses premiers éléments sont arrêtés net au débouché des bois, et sa première batterie, démontée en partie, ne peut tenir. Mais, vers 16 heures, l'attaque se dessine sur les deux ailes de la D. C, qui, débordée et fort inférieure nombre, se replie derrière Neufchâteau. Elle avait, du reste, tous les renseignements qu'elle devait recueillir et la voie ferrée était détruite. L'ennemi entrait à Neufchâteau à la nuit. Contact fut maintenu et compte-rendu envoyé immédiatement à la 4e armée. »
Ces deux ordres sont du 20 août, 20 h. 30. L'offensive des 2e et ire armées était brisée depuis le matin ; à 16 heures, le général de Castelnau avait pris sur lui de rompre un combat, qui risquait d'aboutir à l'anéantissement de son armée.
Le général en chef n'en déclenche pas moins l'offensive des 4e et 3e armées, dont il attend la décision. Le coup principal sera porté par la 4e armée à travers le « difficile » massif forestier de PArdenne ; la 3e armée a mission de faciliter le développement de cette manœuvre, entre toutes audacieuse, en parant à toute attaque ennemie contre le flanc droit de la 4e armée.
C'est la mise à exécution évidente de l'instruction n° 13 du 18 août et spécialement de la première éventualité envisagée (x) : l'ennemi marchant par les deux rives de la Meuse et cherchant son passage entre Givet et Bruxelles.
L'aveu en est, au surplus, expressément fait le lendemain 21 août, à 7 heures, par le général Joffre et par la plume du général Berthelot (T. 3407, pièces 356, n° 1574).
Les ordres particuliers nor 15 et 16 au commandant de la 5e armée et au commandant des forces anglaises débutent ainsi :
« La première éventualité envisagée par mon instruction particulière n° 13 semble se réaliser (2).
« Les 3e et 4e armées commencent dès aujourd'hui 21 août leur marche en direction générale de Neufchâteau (4e armée) et Arlon (3e armée), en prenant pour objectif les forces ennemies qui sont entrées dans le Luxembourg belge et dont le déplacement paraît orienté vers l'ouest.
« La 5e armée, s* appuyant à la Meuse et à la place de Namur> prendra pour objectif le groupement ennemi du nord (effacé qui a franchi la Meuse).
{*) Voir page 88 iupra.
(2) « Rappelons cette première éventualité : « Le groupement ennemi du nord, marchant par les deux rives de la Meuse, cherchera à passer entre Coivel et Bruxelles et même accentuera encore davantage son mouvement vers le nord. »
« Le commandant en chef des forces anglaises est prié de coopérer à cette action en se tenant à la gauche de la 5e armée et en portant tout d'abord le gros de ses forces dans la direction générale de Soignies. »
L'intention du commandement est claire : il ne croit toujours pas à l'importance réelle du mouvement débordant ennemi sur la rive gauche de la Meuse. La preuve en est de cet ordre, de ia main du général Berthelot, 20 août, 8 h. 15, de téléphoner au général d'Amade : « Renseignements sur forces allemandes -en Belgique très exagérés ; il n'y a pas lieu de s'émotionner ; dispositions prescrites par mon ordre sont suffisantes en ce moment. » (T. 3407, pièce 232, n° 1479.)
Pourtant, ce même jour, à 10 heures, le colonel Huguet informait le G. Q. G., de la part du maréchal French, qu'une forte proportion de la IIe armée allemande avait traversé la Meuse à Huy et qu'hier soir le front général allemand paraissait être sur la ligne Louvain-Audin (?) ; il concluait ainsi : « Tous les renseignements confirment un mouvement général des forces allemandes vers le nord ; la partie sud du théâtre d'opérations semble être faiblement tenue, et la masse principale paraît se concentrer en Belgique. A l'heure actuelle, cinq ou six corps d'armée sont probablement au nord de la Meuse ; il est probable ^nie d'autres suivront. » (G. Q. G., 3e Bureau, Armée anglaise, page 24. Enregistré 2e Bureau, n° 2597.)
Le général Joffre voyait peut-être ce mouvement, mais vrai-
imblablement sans inquiétude et comme cadrant avec son iction manœuvrière, qu'il faisait exposer ainsi, le 20 août, à
5 heures, par le général Berthelot au général de Langle de Cary, :ommandant la 4e armée (G. Q. G., T. 3407, pièce 238, n° 1529) :
« Les mouvements signalés par aviateurs ne permettent pas conclure que l'ennemi a déclenché son offensive. Pas de
touvements importants dans la région Givet, Ciney, Huy. Sur
îs ponts de la Meuse, en aval de Namur, il ne paraît pas qu'il
>it passé autre chose, ce matin, que des convois des corps aile-
F. E.NGERÀND 8
mands qui marchent contre Varmêe belge. Je comprends votre impatience, mais j'estime qu'il n'est pas encore temps de partir. Plus la région Arlon, Audun- le -Roman, Luxembourg sera dégarnie.,. mieux cela vaudra pour nous. Je tiens essentiellement à ne pas passer à l'offensive avant l'heure utile. L'ennemi peut d'ailleursavoir intérêt à provoquer cette offensive par des amorces. Il ne convient pas de tomber dans le piège. »
Ce document révèle la pensée du haut commandement. Ne croyant pas à l'importance des forces allemandes engagées sur la rive gauche de la Meuse, il se persuade qu'elles sont en partie à la poursuite de l'armée belge, repliée sur Anvers, et il considère comme une chance toute remontée de ces forces allemandes vers le nord, puisqu'elles seront prises sur le front ennemi contre lequel opéreront nos 4e et 3e armées (rj ; mais il ignore que la IIIe armée allemande de von Hausen se concentre, si elle ne l'est déjà, dans la région Givet-Ciney, Huy, et peut-être aussi que la IIe armée allemande de von Bùlow marche sur l'autre rive de la Meuse. Il mise donc entièrement sur l'offensive de la 4e armée, et pour l'aider plus sûrement à briser le front ennemi, il ordonne à la 5 e armée de prendre, en s 'appuyant à la Meuse et à la place de Namur, l'ennemi dans une tenaille, dont la 3e armée fera l'autre branche.
Cette illusion sur l'orientation et l'importance de ce mouvement allemand par le nord de la Belgique fut vraisemblablement détruite ce même jour, 21 août, par cette communication envoyée de Paris par le 2e bureau de l'état-major du ministre de la Guerre .
a N° 1056 g. — Un radiotélégramme allemand aujourd'hui 7 h. 20, adressé du G. Q. G. allemand à P. M. (présumé : quar-
f1) Le général Messimy a ainsi témoigné devant la Commission de Briey que le général Berthelot lui téléphonait, le 18 ou le 19 : « Plus nous aurons de monde à notre gauche, mieux cela vaudra ; cela nous permettra de mieux enfoncer leur centre. »
tier général 3e armée, groupe B.) prescrit coopération avec 2e armée (groupe G). »
Et, en note, le chef du 2e bureau traduisait ainsi ce document : « Cela pourrait signifier que la 2e armée ayant suffisamment gagné dans sa conversion, la 3e armée peut se porter en avant. (x) »
Le G. Q. G. anglais, de son côté, multipliait les avertissements.
Le 21 août, à 1 h. 10, le colonel Huguet rendait compte par télégramme de la mission du major Baird à Charleroi, où « il a appris d'un général français que des forces considérables d'infanterie et de cavalerie avançaient de Fleurus sur Charleroi », — puis à Morlamwetz où les autorités belges ont dit que les Allemands étaient près de Nivelles et de Waterloo et qu'ils paraissaient marcher vers l'ouest. « Il n'est pas douteux, concluait le télégramme, que les Allemands ont atteint la voie ferrée de Bruxelles — Mons à Ruysbroeck, Loth et Buysinghen. Le ministre de l'Intérieur a communiqué au gouverneur de cette province que les Allemands avaient occupé Bruxelles et qu'ils progressaient vers V ouest dans la direction de Ninove, 15 kilomètres de Bruxelles, avec toutes leurs armes. »
Et cette note in fine : « On m'informe que les troupes que j'avais signalées sur la ligne Bruxelles-Mons se mettent en marche vers Hal (trois armes) et on suppose que les corps importants sont à Braine-l'Alleud » (G. Q. G., 3e Bureau, Armée anglaise, pièce 30, enregistré par le 2e Bureau sous le n° 2680.)
Le même jour, 21, à 7 h. 20, le colonel Huguet confirmait ces renseignements par cette lettre au général Joffre :
« J'ai l'honneur de vous confirmer le télégramme que je vous ai fait adresser ce matin, rendant compte que l'état-major anglais estime qu'une masse importante allemande est en train de se concentrer au nord de la Meuse . // a déjà situé cinq on six corps
(x) G. Q. G., T. 3770, 2e bureau, n° 2083.
d'armée et trois divisions de cavalerie entre Bruxelles et Namur, et considère comme possible et même probable que d'autres corps viennent les prolonger à droite, vers Bruxelles et à l'ouest de cette ville.
« Le maréchal French me charge également de vous demander si vous avez l'intention de changer votre quartier général et de le rapprocher du nord.
« L'armée anglaise commence aujourd'hui son mouvement ainsi qu'il a été fixé ; le quartier général anglais reste au Cateau jusqu'à dimanche matin (23 août), il se portera en avant à cette date.
« M. le général, chef d'état-major de l'armée belge, qui veut bien se charger de cette lettre, repassera par le Cateau et accepte de rapporter les renseignements que vous jugeriez à propos de donner au maréchal French. »
La réponse à cette communication est de 17 h. 40 et la minute de la main du général Berthelot : (G. Q. G., 3e Bureau, Armée anglaise, pièces 34 et 33. Enregistrées, 2e Bureau, n° 2839).
« N° 1653. — Téléphoner au colonel Huguet : le général Joffre a reçu votre lettre de ce matin 7 h. 30. Elle s'est croisée avec son instruction pour les opérations (effacé : de la 5e armée, opérations dans) du groupe nord des forces (x). L'intention du général Joffre n'est pas de changer l'emplacement de son G. Q. G. avant quelques jours. Les renseignements que nous avons reçus confirment ceux de l'E. M. G. anglais et les opérations pourront se dérouler d'après le plan prévu. Il sera bon de les pousser vigoureusement. »
Dans l'intervalle entre la communication et la réponse, l'ordre d'offensive avait été lancé à la 4e armée, en même temps que l'ordre particulier n° 15 à la 50 armée et à l'armée britannique :
« Ordre particulier n° 16 à la 4e armée : Orientez dès aujour-
(l) Il s'agit ici de l'ordre particulier n° 15, du 21 août, sept heures, visé plus haut.
d'hui vos colonnes sur le front général indiqué par mon ordre d'hier 20 août, 8 h. 30, en mesure de déboucher au nord de la Scmoy. Demain, 22, le mouvement se poursuivra en direction sud-ouest, votre droite marchant par Rulles, Léglise, Ebby, Nives, route vous appartenant. La 3e armée marchera en échelon refusé à votre droite. L'ennemi sera attaqué partout où on le rencontrera ». (G. Q. G., T. 3407, pièce 257.)
Toutefois, et vraisemblablement à la suite de la communication du colonel Huguet, le général Joffre faisait téléphoner à 19 h. 30 et télégraphier à 20 heures l'ordre suivant au général Lanrezac, commandant la 5e armée (*) :
« Je vous laisse absolument juge du moment où (effacé : vous devrez) il conviendra de commencer votre mouvement offensif. Ce soir la 4e armée doit atteindre le front Bièvre, Paliseul, Bertrix, Neufchâteau. (Effacé : Dès que ce me sera possible) je vous tiendrai chaque jour au courant du front atteint par la 4e armée » (G. O. G., T. 3407, pièce 272.)
Et le 21 août, à 21 h. 30, cet ordre particulier n° 17 était envoyé aux 3e et 4e armées (T. 3407, pièce 273, n° 1660).
« La 4e armée continuera son mouvement vers le nord et attaquera toute troupe ennemie qui se rencontrera dans cette zone. Le but à poursuivre est d'acculer à la Meuse entre Dinant, Namur et l'Ourthe toutes les forces adverses qui se trouvent dans cette région. (2) »
« La 3e armée a toujours mission de couvrir le flanc droit de la 4e aimée contre les forces qui peuvent encore se trouver dans la région du Luxembourg. Elle marchera en un dispositif éche-
f1) Le général Lanrezac avait, dès le 20, signalé nettement au G. Q. G. la témérité qu'il y aurait à déclencher l'offensive de la 5e armée, avant que sa concentration et surtout celle de l'armée anglaise soient achevées.
(2) On a déjà l'ait remarquer que dans ce secteur se trouvait précisément la IIIe armée allemande de von Hausen, dont le G. Q. G. ignorait la présence.
Il8 LA BATAILLE DE LA FRONTIÈRE
lonné un peu en arrière de la 4e armée et permettant de s'engager rapidement face à Test, en tout ou en partie, contre tout élément important signalé. Le flanc extérieur sera soigneusement éclairé, aussi loin que possible, et il conviendra d'opérer des destructions sur les voies ferrées venant de l'est, en dehors de la zone même de l'armée. »
Le même jour, 21 août, le maréchal French recevait du gouvernement belge un message où il était dit (*) :
« Le gouvernement belge tient à assurer les gouvernements britannique et français de l'appui sans réserve de l'armée belge à l'aile gauche des forces alliées, avec l'ensemble de toutes ses forces et toutes ses ressources disponibles, partout où ses lignes de communications avec la base d'Anvers, où sont réunis toutes les munitions et tous les vivres, ne seront pas en danger d'être coupées par une attaque ennemie.
...« Depuis le début des opérations l'armée de campagne a tenu la ligne Tirlemont-Jodoigne, Hammerville-Louvain, où elle est restée jusqu'au 10 août, espérant le concours actif des armées alliées.
« Le 18 août, il fut décidé que l'armée belge se retirerait sur la Dyle. Cette mesure fut prise parce que l'appui des alliés n'avait pas encore été effectif, et, en outre, parce que les forces belges étaient menacées par trois corps d'armée et trois divisions de cavalerie, qui cherchaient à couper leurs communications avec leurs bases.
... « L'idée générale est maintenant que l'armée de campagne en tout ou en partie, doit sortir du camp retranché d'Anvers, aussitôt que les circonstances sembleront favoriser un tel mouvement. Dans ce cas, l'armée tentera de faire coïncider ses mouvements avec ceux des alliés, selon les circonstances. »
J) Mémoires du maréchal French.
Tels furent les ordres donnés, les fluctuations du plan général de cette bataille des Ardennes. On a vu leur réaction sur le rôle de la 3e armée ; il reste à rechercher comment furent réalisés à cette 3e armée ces ordres du haut commandement.
C'est le 20 août, à 20 h. 30, que fut envoyé par le G. Q. G. à la 3e armée l'ordre de commencer, le 21, son mouvement offensif en direction générale d'Arlon, en portant les têtes des 4e et 5e corps sur Virton et Tellancourt, et le 6e corps, en échelon refusé, sa tête à Beuveille, avec la mission de contre-attaquer toutes forces ennemies qui menaceraient le flanc droit de la 4e armée et de se tenir prête à s'engager à l'est, s'il était nécessaire.
La situation de l'ennemi était, semble-t-il, jusque-là insoupçonnée. Le 19 août, les avions de la 3e armée n'avaient signalé dans la région de Malavillers (au nord de Briey et à l'ouest de Thionville) qu'une seule division de cavalerie, couverte par des avant-postes ; rien d'important dans la zone Longuyon, Virton, Tintigny, Arlon, Luxembourg : « devant le front nord, de l'armée — rapportait le général Grossetti, chef d'état-major du général Ruffey, — les observateurs ont eu l'impression du vide ; par contre des mouvements s'effectuent du côté de la Moselle, entre Thionville et Remich vers Luxembourg » (3e Armée, Entrées, Bulletin des renseignements n° 14).
Le 20 août les renseignements de la 3e armée étaient les suivants (3e Armée, 3e Bureau, Entrées, Bulletin des renseignements n° 15) :
La région Virton, Arlon, Longuyon, Longwy paraît inoccupée. Cette indication notable : « Nos patrouilles de cavalerie sont entrées à Longwy qui semble de moins en moins pressé par Venmemi. » Briey a été évacué et les troupes qui l'occupaient se sont
portées sur Fontoy ; des troupes ennemies sont signalées dan» la région nord-est de Thionville en marche vers le nord-ouest.
Mais les reconnaissances de la 4e armée avaient, on Ta vu (*), donné d'autres résultats et, le 21, le général de Langle de Cary informait le général Ruffey que, le 20, le peloton de découverte du 3e dragons signalait une grande activité de cavalerie ennemie sur la ligne Athus, Musson, Saint-Pancré Blancourt et des forces de toutes armes à Clémency — soit tout autour de Longwy — qu'Ethe et Saint-Léger étaient occupés par l'ennemi, qu'à 18 heures Longwy tirait le canon vers le nord -est et qu'à 19 heures la canonnade allemande était dirigée sur Longwy.
Le général de Langle de Cary ajoutait que, le 21 à 5 heures, le gouverneur de Longwy l'avait informé que, dans la journée du 20, les troupes allemandes avaient passé au nord de Longwy venant du grand-duché de Luxembourg, se dirigeant de l'est à l'ouest, et que Longwy était at.aqué par le nord et le nord-est (3e Armée, 3e Bureau , Entrées).
Le 11 août, à 2 heures, le général Ruffey lançait son ordre d'opérations pour cette journée du 21 et réglait la marche offensive de son armée (G. Q. G., 3e Armée, Sorties. Enregistrée au 3e Bureau du G. Q. G. sous le n° 27.655, avec l'heure d'arrivée, 21 août, 14 heures).
L'action de la 3e armée est liée à celle du 2e corps de là 4e armée qui opère à sa gauche et qui se portera de Montmédy sur Tintigny. L'armée marchera en direction d'Arlon, mais sa droite se tiendra prête, d'après les ordres reçus, à refouler dans Metz toute attaque débouchant de cette place.
Dans cette journée du 21, le 4e corps portera ses avantgardes sur la Basse-Vire à Virton et à La Tour, la queue de ses gros sur la Chiers ; le 5e corps portera ses avant-gardes sur le front Signeux, Gorcy, Cosnes, à l'est de Longwy, la queue de
(*) Voir plus hautj page 110.
BRIEY I2r
ses gros également établis sur la droite et se couvrant à l'est vers Ugny en liaison avec le 6e corps. Ce 6e corps, posé en échelon refusé, à angle droit, de Spincourt à Beuveille, soit face à Thionville, surveillera toute attaque pouvant déboucher du nord de Briey, en ayant soin de se tenir hors de portée du canon de la ligne avancée de Penne mi organisée dans la région Briey- Moyeuvre et portera en fin de marche ses avant-gardes à Beuveille, Mercy-le-Bas ses gros à Arrancy Saint-Supplet, Xivry- Circourt, Spincourt.
La 40e division du 6e corps, ajoute l'ordre « maintenue tout d'abord en garde-flanc, face à Conflans-Briey, sera relevée par la 54e division de réserve et suivra le mouvement vers le nord.
Et le général Ruffey donnait en conséquence ces ordres au 3e groupe de division de réserve : la 54e division de réserve se tiendra prête à relever sur le front Eix, Gondrecourt, Mouaville, Saint ~ Jean-les-Buzy — soit à l'est d'Ëtain — la 40e division du 6e corps dès que celle-ci sera mise en marche vers le nord ; la 67e division de réserve viendra, à l'ouest d'Ëtain, sur le front est de Verdun, occuper, en arrière de la 54e, la zone de Damloup, Abaucourt Moulainville Eix, Hautainville (*).
En conséquence, et dès réception de cet ordre du général Ruffey, le général Paul Durand à 3 heures, enjoignait à la
(*) Cet ordre était confirmé par le télégramme suivant, envoyé pa» le général Ruffey au général Paul Durand, entre 2 heures et 3 heures :
« Général commandant la 3e armée à Général commandant le 3e Groupe de Divisione de réserve.
« Donnez ordre à la 54e D. R. d'entrer en liaison avec le Générai commandant la 40e Division vers Mouaville et de relever dès que possible cette division comme garde du flanc droit. »
Et cette note est ajoutée de la main du général Grossetti, chef d' Étatmajor de la 3e armée :
« C'est la 40e Division et non la 42e Division qui occupe la position de garde flanc présente à Mouaville. » (3e Armée. Sorties. 3e Bureau^, n° 151).
54e division de se porter sur Ëtain « pour y relever la 40e division du 6e corps ».
Et averti, d'autre part, par le gouverneur de Toul que la -2e armée avait été forcée de se replier, il faisait porter vers la Moselle la 73e division de réserve pour couvrir la gauche de la 2e armée, et appuyer cette 73e division par la 55e division -de réserve qui étendait son champ d'action à Fey-en-Haye, à l'ouest de Pont-à-Mousson.
A 3 heures également, sur l'ordre verbal du chef du 3e bureau de la 3e armée, le général Paul Durand faisait avancer la 72e division de réserve jusqu'au centre de résistance Hennemont, Pintheville, entre Ëtain et Fresnes en Woevre {Journal d\pérations du 3e groupe de divisions de réserve).
A 6 heures, le 21, le général Paul Durand rendait compte au général Ruffey de la façon dont il avait exécuté ses ordres : il y est notamment spécifié que l'ordre a été donné à la 54e D. R. « d'être à 9 heures à hauteur d'Etain prête à relever la 40e division du 6e corps sur le front Aix, Gondrecourt, Mouaville, Saint- Jean-les-Buzy » et à la 72e D. R. de se tenir en liaison avec la 54e D. R. tout en restant jusqu'à nouvel ordre dans ses cantonnements (3e Armée, 3e Bureau, Entrées, n° 48/453).
La relève de la 40e division du 6e corps avait donc été nettement spécifiée. Le général Sarrail, commandant le 6e corps, en faisait ainsi état dans son ordre général n° 4 pour le 21 août : « La 40e division se portera par Saint- Jean-les-Buzy sur Mouaville où elle se rassemblera en se couvrant sur le front Gondrecourt, Olley, jusqu'à ce qu'elle soit relevée par la 54e division de réserve (3e Armée, 3e Bureau, Entrées).
Le même jour, 21, à 9 heures, le général Berthelot envoyait directement au général Paul Durand ce télégramme (G. O. G, T. 3407 pièce 264) :
« N° 1590. — Divisions réserve 65 et 75 débarquent à Verdun. Prenez dispositions pour les cantonner environs de la place.
(Effacé : prêtes à marcher vers l'est, directio 1 Ltain). Il convient de prépaier maintenant le remplacement du 6e corps par une position de réserve organisée entre Étain et Spincourt » (l).
Et à 11 h. 30, le général en chef prévenait le général Paul Durand et le gouverneur de Toul que la place de Toul était désormais sous le commandement du général de Castelnau, (G. Q. G., T, 34°7» puce 269).
Ces deux ordres pourtant importants n'ont pas é é retrouvés •dans les dossiers de la 3e armée, mis à ma disposition.
Cette suite d'ordres établ't péremptoirement qu'à cette date •du 21 août, le général Maunoury n'avait pas le commandement ■effectif de l'armée de Lorraine, car les 65e et 75e divisions de réserve n'avaie \t jamais fait partie de la subdivision Paul Durand : ces divisions et la place de Toul avaient été, par l'ordre constitutif de l'armée de Lorraine du 19 août, mises sous le commandement du général Maunoury, et le 21, le G. Q. G. -donnait au général Paul Durand les ordres concernant cette armée.
La marche offensive de la 3e armée, le 21, se passa sans inci- ■ -dents et pour ainsi dire sans prendre le contact de l'ennemi. Le 'général Ruffey rendait a'nsi compte, à 21 h. 30, au G. Q G : t Dans le cours de l'après-midi, les corps de gauche de l'armée n'ont rien vu devant eux. Longwy a été fortement bombardé. "Le corps de droite de l'armée (6e corps et 7e division de cavalerie) ont refoulé sans difficultés dans la direction d'Aumetz <le laibles détachements qui tenaient la région de Landres. Les pertes non dénombrées sont insignifiantes ; la cavalerie aurait fait quelques prisonniers. Front tenu en fin de journée : la ligne Virton, La Tour, Signeulx, Cosne, Cutry, Beuville, "Xivry-Circourt, Domprix » (G. Q. G., 3e Armée, Sorties).
(') Le 21 août, à 14 heures, le général Paul Durand faisait cette réponse : « Occupation de la ligne Etain-Spincourt préparée ; elle sera occupée demain matin par la 72e D. R. ; 65e et 72e D. R. pas encoro ^annoncées en gare de Verdun. » (3e armée, sorties).
Le 21 août, à 17 h. 30, le général Ruffey envoyait son instruction personnelle et secrète n° 6 pour la journée du 22 août (3e Armée, 3e Bureau, Sorties).
La mission de l'armée est toujours de couvrir la droite de la 4e armée qui marche vers le nord et de faire face à toute attaque venant du nord et de l'est.
La première partie de cette mission incombera au 4e corps qui poussera une division dans la région d'Etalle — à l'ouest d'Arlon • — et son autre division dans la région de Saint-Léger, Châtillon, de façon à pouvoir contre-attaquer par Etalle et par Vance toutes forces ennemies qui déboucheraient d'Arlon.
Le 5e corps coopérera à cette mission en prenant position dans la région Meix-le-Tige, Rachecourt — au nord-ouest de Longwy — pour refouler ce qui sortirait d'Arlon et aider le 6e corps à déboucher vers Aubange et Athus (au nord-est de Longwy).
Au 6e corps incombera la mission de faire face à toutes attaques venant du nord et de l'est. Disposant à cet effet de l'artillerie lourde de l'armée, il masquera avec une de ses divisions la position de Differdange, à l'est de Longwy, et débordera de cette position par Longwy avec une autre division.
La 40e division restera en garde-flanc, mais, non plus comme la veille, face à Conflans-Briey ; remontée vers le nord elle s'établira dans la région Fillières, Mercy-le-Haut, prête à contreattaquer tout ce qui déboucherait de Fontoy.
La 7e division de cavalerie éclairera dans la région Audun-le- Roman, Rochonvillers et cherchera ensuite à se porter sur Eschsur-Alzette pour explorer sur Thionville et Luxembourg ; et, si le passage ne pouvait être ouvert, elle se replierait dans la région de Longwy pour passer ultérieurement au nord de cette place.
De la main du général Grossetti est ajouté sur la minute de l'ordre : « La place de Longwy coopérera à l'action du 6e corps d'armée. »
Et l'ordre se termine ainsi : « Un groupe de deux divisions de
réserve viendra dans la région Spincourt, Mouaville couvrant le flanc droit* du 6e corps et prêt à contre-attaquer tout ce qui déboucherait de Briey (x). »
Le général Paul Durand reçut ces ordres de la 3e armée le 22, à 19 heures, et à 20 h. 45, il envoyait l'ordre à la 54e division de réserve de se porter entre Spincourt et Étain et à la 67e division de réserve d'avancer jusqu'à Fromezey et Harmeville, soit en arrière d'Ëtain.
Ici un point doit retenir l'attention, car il expliquerait peutêtre la carence de cette 54e pendant la journée du 22. Le général Ruffey avait prescrit de porter ces deux divisions de réserve de Spincourt à Mouaville ; Mouaville est à 10 kilomètres à l'est d'Ëtain dans la direction de Briey — et devaient se mettre là en position d'expectative offensive. On vient de voir que le 21, à 9 h. 30, le général Berthelot avait envoyé directement au général Paul Durand, l'ordre d'assurer le remplacement du 6e corps par une division sur position organisée entre Étain et Spincourt. Se référant vraisemblablement à l'ordre direct du G. Q. G. le général Paul Durand établit les positions de la 54e division de réserve sur la ligne Spincourt-Ëtain au lieu de Spincourt-Mouaville : la différence était sensible et devait avoir des conséquences d'autant plus sérieuses qu'il semble bien que la 40e division, avec laquelle la 54e division de réserve devait se lier, ne fut pas prévenue de la position -exacte de la 54e division et n'eut avec elle aucune communication (2).
(') Dans un ordre général d'opérations n° 17 pour la journée du 22 août (lre partie), signé Ruffey, on relève in fine cette injonction expresse : « Les deu x divisions de réserve du 3e Groupe seront en place pour 8 heures. » (T. 4174. 3e Armée. S 0 lies. 3e Bureau. Opérations.)
(2) Journal d'opérations du 3e groupe de divisions de réserve.
II faut noter à ce propos une particularité que nous mentionnons .sans en vouloir tirer aucun commentaire.
Nous avons reproduit cette instruction n° 6 du général Ruffey
L'ordre du général Paul Durand se trouve au dossier des en* taées de la 3e armée, il donne bien à la 54e division de réserve la mission de couvrir le flanc droit du 6e corps et de contre-; attaquer tout ce qui déboucherait de Briey, mais au lieu de-.j l'établir sur la ligne Spincourt, Mouaville, comme l'avait près»? crit le général Ruffey, il la concentre sur la ligne Spincourt,. Ëtain et en arrière de cette ligne.
Et à la 67e division de réserve, à laquelle le général Ruffey 2t} assigné la même mission, il lui donne celle « de dégager la vallée' de la Meuse ».
Ces variantes transformaient en mission défensive la mission; de ces deux divisions de réserve qui, dans le plan d'opérations du commandant de la 3e armée, était nettement oftensive.
Et, fait grave, aucune indication n'était donnée du point où la 54e division de réserve devait se relier au 6e corps.
Pourtant le 21, à 2 heures, le général Ruffey avait bien prescrit au général Paul Durand de « donner l'ordre à la 54e division d'entrer en liaison avec le général commandant la 40e division. vers Mouaville et de relever cette division dès que possible,, comme garde du flanc droit » (1).
d'après la minute même et une copie dactylographiée qui se trouvent dans le dossier de sorties de la 3e armée (3e bureau) ; sur l'une et l'autre il y a bien : « Un groupe de deux D. R. viendra dans la région Spincourt-Mouaville. »
Nous avons voulu vérifier si cette pièce se trouvait dans les dossiers du G. Q. G. : 3e armée, entrées. Nous l'y avons trouvée, en effet (dossier n° 2, pièce 3, numéro du répertoire 2906), mais avec une modification dont nous ne cherchons pas l'explication. Sur le document dactylographié, on a rayé le mot : « Un groupe de deux D. R. » et on a mis à l'encre : « Une D. R. » ; de même on a remplacé « Mouaville »• par « Etain ».
(*) 3e Armée, 3e Bureau, Sorties n° 150.
L'état-major de la 3e armée ne datait pas toujours avec précisionses ordres et il lui arrivait parfois d'omettre soit l'heure, soit même le jour. On ne peut alors identifier ces pièces que par le numéTo d'enregistrement au 3e bureau. C'est le cas de cette pièce ; elle ne porte ni date, ni heure? mais seulement le n° 150 — or, la pièce n° 150*
est du 21 août, 2 heures le, n° 152 du 21 août, 3 heures. Au surplus,, une note de la main du général Grossetti y rectifie une erreur qui s'était glissée dans la rédaction de l'ordre n° 16 du général Ruffey, du 21 août, 2 heures et qui avait indiqué comme division de gardeflanc la 42e au lieu de la 40e division.
«JOURNÉE DU 22 AOUT. ■ LA 3e ARMEE TOMBE SUR UN ENNEMI DONT
ELLE IGNORAIT LA PRESENCE ET LES FORCES. LE MANQUE DE LIATSON ENTRE LES 5e ET 4e CORPS COMPROMET L ATTAQUE FRONTALE. LE
4 e CORPS A VIRTON. LES COMBATS SOUS BRIEY. LE RO LE DU 6e CORPS.
PAR LA FAUTE DE LA 7e DIVISION DE CAVALERIE ET LA CARENCE DES 54e ET 67e DIVISIONS DE RESERVE, LA 40e DIVISION, ECRASEE PAR LE 16e CORPS ALLEMAND, EST OBLIGEE DE SE REPLIER.
LES 3e et 4e armées avaient été lancées à l'offensive sans indication précise sur l'ennemi et même sur des renseignements erronés du G. Q. G. qui se faisait, semble-t-il, les plus terribles illusions sur les forces ennemies qu'il avait devant lui.
Le 22 août, à 15 heures, le général Berthelot informait les généraux de Langle de Cary, Lanrezac et le maréchal French que la 3e armée n'avait devant elle au plus que trois corps d'armée : « La 3e armée esi engagée de Virton à Audun-le- Roman contre ennemi comprenant XIIIe et XVIe corps et peutêtre VIIIe corps » (G. 0. G. T. 3407 pièce 290 n° 1723).
Or la 3e armée, le 23 août, avisait le G. Q. G. qu'elle avait identifié des éléments appartenant à six corps d'armée qu'elle avait eus à combattre le 22, et que l'armée contre qui elle s'était mesurée était commandée par le kronprinz (G. Q, G.' 3e Armée
Sorties, pièces 37 et 38, numéros d'enregistrement du 3e Bureau, 3229 et 3207).
Le 23, à 8 h. 30, le général Joffre prescrivant au commandaut de la 4e armée de reprendre l'offensive lui affirmait : « L'ensemble des renseignements reçus ne montre devant votre front que trois corps ennemis environ » (G. Q. G., T. 3407, pièce 291, n° 1801).
Or, la 4e armée avait devant elle toute l'armée du duc de Wurtemberg et, à sa gauche, sur la rive droite de la Meuse, la IIIe armée de von Hausen.
Et le 23 août, a 7 heures, le général en chef rendant compte au ministre de la Guerre de la journée du 22 manifestait à nouveau ces illusions sur la supériorité numérique qu'il croyait avoir (G. Q. G. pièce 300, n° 1788) :
« Nous avons, y est-il dit, pris depuis hier, l'offensive avec des forces considérables entre la région de Longwy et celle de Mézières. Dans la partie droite (front Longwy, Virton) l'action se poursuit, mais nous ne progressons que lentement, malgré une supériorité numérique marquée, et bien que notre artillerie ait presque partout fau taire l'artillerie adverse. Dans la partie gauche (de Virton à la Meuse) se développe une action en terrain parfois difficile. Ici encore nous avons une supériorité numérique considérable. Notre progression rencontre pourtant de grosses difficultés (1). Toutefois, l'ennemi, dont nous attaquons
(2) Ce rapport au ministre est du 23 août, 7 heures, et le même jour, à 7 h. 35, le général en chef envoyait aux commandants des 3e et 5e armées et au maréchal French cette communication ( G. Q. G., 7. 3407, fièce 299, /° 1787) :
« 4e armée est engagée depuis hier (ajouté : dans de bonnes conditions) sur front général Paliseul, liertrix, Straimont, Tintigny, Meix devant Virton. — Joffre. »
La ntinute est entièrement de la main du général Berthelot, sauf la signature et l'addition qui sont de la main du général Joffre.
Or l'offensive de la 4e armée fut brisée net dans la matinée du 22 août.
F. Engerand 9
les colonnes en marche vers l'ouest, doit être de son côté dans une situation difficile. »
Et ce mémoire, écrit au matin même de Charleroi, se termine par cette conclusion (*) :
« Dans l'ensemble, la manœuvre stratégique est, par conséquent, terminée. Elle a eu pour objet et pour résultat de mettre le gros de nos forces au point qui pourrait être pour l'ennemi le plus sensible et de nous assurer en ce point la supériorité numérique. La parole est maintenant aux exécutants qui ont à tirer parti de cette supériorité. La question est donc une question de valeur, valeur de commandement et valeur de troupe, et surtout une question de persévérance dans l'exécution. »
Une telle surprise peut sans doute trouver son excuse dans la concentration rapide des forces allemandes, mais la véritable raison n'est-elle pas dans l'insuffisance ou plus exactement dans l'inexistence de notre service de renseignements ? Il est de toute évidence que le plan de renseignements ne joua pas sur ce point de la frontière : répétons-le, nous expiâmes là cruellement la destruction de notre 2e bureau de l'état-major.
On peut dire que, le 22 au matin, ni le commandant de la 4e armée, ni le commandant de la 3e armée n'avaient reçu aucune indication précise au sujet de l'ennemi sur lequel ils allaient inopinément buter.
Nous ne pouvons envisager cette dure bataille livrée par la 3e armée, du 22 au 25 août, qu'en fonction de Briey et par suite de son aile droite, à laquelle incombait la mission spéciale de reconquérir le précieux terrain ainsi perdu.
(2) Voici le passage de ce compte rendu relatif à la situation dans la région de la Meuse :
« Au nord, nous tenons toujours la Meuse dans la région de Dinant. Par de violentes attaques, l'ennemi a pu déboucher de la Sambre entre Charleroi et Namur. Nous conservons de ce côté de fortes réserves qui ne sont pas encore engagées. Enfin, l'armée anglaise entre en action à notre gauche. »
Le plan de combat arrêté par le général Rufïey était, d'après son témoignage, le suivant :
Action de front menée par six divisions (4e et 5e corps et deux divisions du 6e) contre l'ennemi s'étendant de la route Virton-Etalle à Villers-la-Montagne ; la réserve générale (40e division et deux divisions de réserve), couverte du côté de Metz, Thionville par la 7e division de cavalerie, devait suivre le mouvement de l'aile droite en échelons, pour envelopper l'aile droite allemande au bon moment, tout en faisant face, avec quelques régiments et quelques escadrons, si c'était nécessaire, à une attaque débouchant de Metz. Dans cette dernière éventualité, elle serait soutenue par la réserve générale de Verdun et le nouveau groupe de divisions de réserve du général de Lamaze.
L'ennemi était établi sur les plateaux au sud-est et au sudouest de Longwy, sur le contour de droite à gauche Laix, Chenières, Cutry, forêt des Monts, Signeux, Bleid, lisière des bois au nord de Virton, Robelmont (G. O. G., 3e Armée, Sorties, message téléphoné le 22 août, midi, par le colonel Leboucq).
Nous étions presque au contact de l'ennemi, et pourtant sans qu'on en ait soupçon.
La 3e armée avait été assez faiblement dotée en cavalerie ; elle n'avait qu'une division, la 7e, qui, au témoignage du général RufTey, manqua totalement de perçant. « Le 21, lit-on dans une note du général RufTey au général en chef, la 7e division de cavalerie n'a envoyé aucun renseignement au commandant de l'armée depuis le lever du jour jusqu'à 18 heures ; à cette heure, le chef d'état-major, de cette armée, venu en liaison au quartier général, n'a fourni que des renseignements tactiques n'intéressant que sa division. » (G. Q. G., 3e Armée, Sorties, pièce 60.)
Le 21, à 23 heures, le général commandant le 4e corps, envoyant à la 3e armée son ordre général pour le 22 (J), ne signa-
(*) Voir aux Procès-verbaux de la Commission de Brieyl tome II, •Déposition du général Berthelot, page 130.
lait que «des mouvements sans importance d'infanterie enre Ethe et Arlon » ; or, le 4e corps était au contact de l'ennemi à' Virton, sans s'en douter.
Cette absence de renseignements fit commettre des fautes ; le poste de commandement du 4e corps se trouvait à Virton même ; l'ennemi n'étant pas reconnu, le général commandant la 7e division marchait à la tête de son avant-garde et tombait dans une embuscade.
La liaison ne fut guère assurée avec le commandement de l'armée que par les officiers d'état-major que le commandant d'armée envoyait aux nouvelles. Mais par-dessus tout, et ce fut le grand malheur de cette journée du 22, aucune liaison n'avait été prévue entre le 4e et le 5e corps, de même qu'entre le 6e et les deux divisions de réserve, appelées à prolonger leur effort (x).
Le plan de la bataille du 22 acrût pour la 3e armée était à double effet : une action de front, vers le nord, en liaison avec la 4e armée ; une action de flanc qui, dans la pensée du commandant de la 3e armée, devait permettre l'enveloppement de l'aile gauche de l'armée ennemie, mais qui, dans la pensée du général en chef, ne devait que parer à toute tentative des forces de Metz en vue de la rupture du front des Hauts-de-Meuse.
Cette dualité d'intentions fut sans doute la cause principale des malentendus tragiques qui, pendant les trois journées où se déroula cette bataille sous Briey, contrarièrent les vues du commandant de la 3e armée et peut-être ravirent à la France le bénéfice d'une grande victoire...
L'action de front était mpartie aux 4e et 5e corps.
Le 5e corps, par son haut commandement, pesa d'un poids particulièrement lourd sur les opérations de la 3e armée. Il avait ordre de s'élever d'abord par sa gauche sur Mussy-la-Ville pour
(*) Il y eut peut-être là une imprudence de l' État-major de la 3e armée : d'après nos renseignements il n'aurait pas, sur ses ordres,, mis la liaison pour cette raison qu'elle était réglementaire.
se relier au 4e corps, puis de masquer Longwy en y gagnant du terrain vers l'est, en direction d'Hallanzy pour se souder à Gorcy .à ses avant-postes.
Son chef, au contraire, s'hypnotisa sur Longwy et négligea de se lier au 4e corps, qu'il découvrit dangereusement et mit en péril d'enveloppement. Il lança vers l'est, sans préparation d'artillerie, trois attaques successives, qui se heurtèrent à de l'infanterie ennenre retranchée et appuyée par une nombreuse artillerie, et firent décimer trois de ses rég:ments. Démoralisé par cet insuccès, il prescrivit le repli. Avisé malheureusement trop tard, le général Ruffey envoya sur place son chef d'état-major, le général Grossetti, qui reconnut immédiatement la situation, prit sur-le-chcmp le commandement, put arrêter le recul et ramener sur leurs positions des troupes qui, au témoignage du commandant de la 3e armée, avaient montré un moral irréprochable.
Nonobstant, à 14 heures, le 5e corps n'était pas encore relié au 4e, et par cette grave négligence, celui-ci voyait annihilé l'effort victorieux de son aile droite (1).-
(l) Le 23 août à 8 heures, le général Ruffey envoyait au général en chef ce rapport sur le commandant du 5e corps (G. Q. G., 3e armée, sorties, pièce GO) :
« N'a pas compris la situation. Au lieu de s'élever vers le nord et ensuite vers le nord-est, a commencé par attaquer vers l'est et cette attaque, mal engagée dans le brouillard, insuffisamment articulée en profondeur, s'est heurtée à de l'infanterie retranchée, appuyée par une nombreuse artillerie qui prenait cette attaque de front et de flanc. Les instructions que je lui envoyais à ce sujet sont arrivées malheureusement trop tard. La 9e division était déjà très éprouvée. Pendant le combat, la 9e division ayant été obligée de céder le terrain et de se replier dans la direction de Tellancourt, le général commandant le corps d'armée n'a pris aucune mesure pour organiser des replis et ne s'est occupé que tardivement de reconstituer les nombreu éléments qui, par la route de Longuyon, s'écoulaient sans désordre, mais sans dispositions tactiques. »
Voir également à ce sujet aux Procès-verbaux de la Commission de Briey% tome II, la seconde déposition du général Rufîey.
Comme le 5e corps, le 4e avait pour mission de contre -attaattaquer tout mouvement de l'ennemi par l'ouest menaçant l'aile droite de la 4e armée ; à cet effet la 8e division devait se porter par Virton sur Etalle, et la 7e sur Ethe. Le G. Q. G. n'avait signalé que des mouvements ennemis « sans importance ». Aucune liaison n'avait été envisagée ; alors que le commandement du 5e corps ne regardait qu'à l'est, celui du 4e corps ne voyait que l'ouest, pensant sans doute que la liaison était assurée par le seul itinéraire du 5e corps. Or, la 9e division, qui devait couvrir ce parcours, en fut écartée, et tout l'effort du 5e corps concentré sur Longwy. Par cette grande faute, la 7e division du 4e corps se vit dans une position difficile et qui fût devenue désastreuse si son commandant, le général de Trentinian, n'avait pris la précaution de s'assurer à tout événement par le détachement d'un flanc-garde sur sa droite.
Car l'ennemi était à Ethe, sans qu'on s'en fût aperçu. Le 22, au petit jour, le 14e hussards l'en délogeait, mais sans le pouvoir rejeter hors des bois d'Etalle. L'avant-garde de la 7e division traverse Ethe, le dépasse sans s'assurer ce point d'appui. Le brouillard est impénétrable ; quand il se dissipe, des batteries ennemies se démasquent de n'aie à quelques kilomètres et coupent toutes communications entre l'avant-garde et le grosde la div'sion ; l'ennemi s'était glissé entre le 4e et le 5e corps. L'essentiel était de lui interdire l'occupation d'Ethe, le général de Trentinian s'y porte en personne avec les troupes qu'il a sous la main, fait le coup de feu avec ses troupiers et, malgré le déchaînement d'artillerie, conserve le village et y peut rallier son avant-garde.
Pendant ce temps, la 8e division se battait à Virton. Le 22,au matin, un brouillard intense enveloppait les débouchés de la ville. A 5 h. 30, la 8e division s'enroute ; son avant-garde, le 130e d'infanterie, part à la recherche de l'ennemi et tombe dessus aux portes mêmes de la ville, il était là organisé défensivement sans que les troupes cantonnées s'en fussent aperçu! Le
reste de la colonne ne peut déboucher. Le 130e se jette audacieusement sur cet ennemi doublement invisible — combat terrible dans le brouillard ! — il tombe sous les coups des mitrailleuses, le reste de la division s'engage alors de chaque côté de Virton pour empêcher un débordement de l'ennemi. A 9 heures, le brouillard se dissipe, le combat se précise, l'artillerie lourde intervient. Virton doit être abandonné.
Le commandant du 4e corps établit alentour, avec l'artillerie de la 8e division, toute son artillerie de corps ; cette puissante batterie arrête net la progression ennemie et prépare l'attaque des fantassins. Les Allemands se voient bientôt dans une formidable tenaille d'artillerie et d'infanterie ; la protection efficace du 75 donne du cœur aux fantassins qui abordent résolument un ennemi sérieusement éprouvé ; à 17 heures, Virton est repris et une charge intrépide, tambours battants, du 117e d'infanterie, rejette l'ennemi dans ses bois. Du côté de la 7e division, le 101e est lancé sur Belmont et nos positions à Ethe sont maintenues, mais le repli du 5e corps ne permet pas au 4e corps d'exploiter son succès et la 7e division doit, sur ordre, se replier dans la soirée sur Villers-le-Rond (*).
(*) Le 22 août, à 20 heures, le commandant Bel, officier de liaison du G. Q. G. avec la 3e armée, rendait ainsi compte au général en chef, de cette bataille. {■ . Q. G., 3e Arn ce, Sq 1 e .)
« Le général Rufîey vient de rentrer de Marville à Verdun ; ce qu'il m'a exposé peut se résumer de la façon suivante : Dans son ensemble, l'armée occupe le front d'engagement de ce matin depuis Virton jusque vers Joppécourt. Ce résultat, en somme peu important, est du à ce que, au début de l'engagement, deux divisions au centre du dispositif, 7e du 4e corps et 9e du 5e corps, ont essuyé des surprises et ont eu à subir des pertes sérieuses. La situation a pu être rétablie ^râce à notre artillerie, qui a pris une supériorité marquée sur l'artillerie ennemie, et grâce aussi au calme et au coup d'œil du général Rufîey. En fin de journée, le 4 e corps tient à peu près le front Virton, Allondrelles, le 5e corps la croupe 3 km. nord de la vallée de la Chiers et le 6e corps les croupes boisées en avant de Beuveilles. »
Notre attaque frontale avait trouvé un ennemi solidement calé sur la défensive ; la manœuvre allemande semble avoir été, Longwy masqué, de tenter d'envelopper l'aile droite de notre 3e armée, c'est-à-dire le 6e corps et la 7e division de cavalerie.
La mission du 6e corps était des plus délicates puisqu'il avait à la fois à coopérer à l'action offensive vers le nord et à parer à l'est aux possibilités d'attaques ennemies sorties de Metz ; sa position, en conséquence, était à angle droit, il prêtait le flanc des deux côtés.
Les 12e et 42e divisions marchaient face au nord ; elles devaient, d'un premier bond, se porter sur la ligne de la Chiers de Cons-la-Grand'ville au plateau de Chenières ; la 40e division était établie face à l'est de Fillières à Mercy-le-Haut, à l'ouest d'Audun-le-Roman.
La 12e division put progresser jusqu'aux points assignés, mais la 42e division, se heurtant à des forces considérables, ne put dépasser la ligne de Grand-Champ, Ville-au-Montois. Le recul du 5e corps découvrant sur sa gauche la 12e division, celle-ci dut suivre la fluctuation de cette division de droite du 5e corps, qu'elle sut même secourir malgré la supériorité de l'adversaire (*).
La 7e division de cavalerie avait l'ordre de couvrir la droite de l'armée pendant la progression du 6e corps.
Le général Ruffey, devant la Commission de Briey, a durement qualifié l'attitude, au cours de cette bataille du 22, du général qui commandait cette division ; il avait, dès le 23 août 1914, signalé en ces termes au général en chef cette défaillance (*) :
(]) Rapport du 6e corps sur la journée du 22 août. (3e Armée Emréfs.) .
(*) G. Q. G., 3e Armée, Sorties.
Les griefs articulés dans cette note par le général Ruffey visent
« Le 22, comme le 21, la 7e division de cavalerie a complètement manqué de perçant. D'ailleurs, d'après le rapport verbal du chef d'état-major de cette division, elle n'aurait pas fait de pertes. Elle m'a signalé, vers 10 heures, qu'une forte attaque débouchait d'Audun-le-Roman, mais sans y apporter aucune précision. Ce n'est qu'à 18 heures que le chef d'état-major précisait ce renseignement dans un rapport à mon quartier général même. La division s'est bornée à se replier devant cette attaque à la droite du 6e corps, dont elle ignorait l'emplacement, attendu qu'elle n'était pas en liaison avec la 40e division. A 13 heures, le chef d'état-major était au quartier général de l'armée et il demandait les cantonnements alors qu'on se battait encore ».
Dans le compte rendu qu'il adressa sur cette journée à la 3e armée, le chef d'état-major de la 7e division de cavalerie relate que cette division, soutenue par un bataillon de chasseurs, se heurta, vers 10 heures, à Audun-le-Roman, à un bataillon d'infanterie, soutenu par trois groupes d'artillerie ennemis.
L'artillerie ennemie, peu nombreuse, prit d'abord la supériorité du feu et réduisit au silence les trois batteries de la division ; celles-ci parvinrent à repérer l'emplacement des batteries adverses et engagèrent la lutte, mais durent ensuite se replier.
« Vers 14 heures, ajoute le rapport (*), le général commandant la 7e division de cavalerie, sachant que la région d'Aumetz était fortement tenue par l'ennemi et renonçant à percer par Audunle-Roman, prit la direction de Mercy-le-Haut dans l'intention de gagner si possible par Fillières la région Morfontaine, Bre-
cxclusivement le général commandant la 7e division de cavalerie et non la division elle-même. L'appréciation du général Ruffey a été également confirmée en ces termes par le général Tanant : « La 7e D. C, lamentablement commandée par un chef incapable, le général Gillain, avait failli déjà à son devoir le 22 août. Le 25 août, «lie a manqué une des plus belles occasions qui aient pu être offertes à notre cavalerie au cours de la guerre. » (Procès-verbaux de la Commission de Briey, tome II, p. 13)
I1) 3e Armée, Entrées, 3e Bureau, ti° 1522.
hain-la- Ville. De l'infanterie £mie occupait Joppécourt et. Mercy-le-Haut (x) ; mais, vers 16 heures, elle battait en retraite sous la pression de l'ennemi, dont l'artillerie battait très efficacement les hauteurs à l'ouest de Mercy-le-Haut. Des projectiles de 105 atteignaient déjà la croupe à l'ouest de la route de Mercy-leHaut, Murville. Le général commandant la 7e division de cavalerie dirigea vers 17 heures la division vers Réchicourt. Des liaisons avaient été établies avec l'armée et le 6e corps. » (2)
Le général Ruffey a qualifié de défection cette conduite de la 7e division de cavalerie, et les plus dures sanctions furent demandées contre son chef. Cédant à la première poussée de l'ennemi, elle facilita le mouvement tournant que celui-ci dut déclencher vers midi. Le XVIe corps allemand tout entier, à trois divisions, débouchant par la région d'Audun-le-Roman, prit de flanc la seule 40e division, dont la droite se trouvait découverte par le départ de la 7e division de cavalerie.
On a vu que, d'après les ordres du général RufTey, la 54e division de réserve aurait dû se trouver entre Spincourt et Mouaville ; le général Paul Durand, qui la commandait, l'avait établie entre Spincourt et Ëtain. Le journal de marche de la 54e division de réserve n'a pas été rédigé pour cette période du 20 au 28 août ; on ne peut se référer, pour ces journées, qu'à quelques notes prises par l'état-major de la division et annexées au journal de marche. Pour cette journée du 23, on y relève cette seule mention que la 54e division de réserve se borna à occuper Ornei et qu'elle n'arriva qu'à 23 heures à un kilomètre de Spincourt, où elle vit repartir la 40e division. Autrement dit, elle ne bougea pas.
C1) La 40e division, alors aux prises avec l'ennemi.
(2) Celte affirmation est nettement contredite par le commandant du 6e corps qui, le 22, de Beuveilles, à 16 h. 25, en pleine bataille, écrivait au commandant de la 3e Armée : « La 7e D. C. aurait eu, ce matin, un engagement. Pas de nouvelles depuis. » (3e Armée, Entrées^. 3e Bureau , page 169).
Le journal de marche de la 67e division de réserve expose que, dans la matinée du 22, elle porta ses cantonnements aux points indiqués par le général commandant le 3e groupe de divisions de réserve, et que, dans l'après-midi, se conformant à Tordre particulier n° 15 de « l'armée de Lorraine », 13 h. 30, elle se porta dans la région Senon-Amel pour s'y assembler en rassemblement articule, face à l'est, en échelon à droite de la 54e division de réserve, dont elle devait couvrir le flanc, et qu'elle n'arriva sur ces emplacements que dans la nuit du 22 au 23 août.
Ces indications établissent donc que, contrairement à l'attente et aux instructions du commandant de la 3e armée, ces deux divisions ne remplirent pas, dans cette journée, le rôle qui leur avait été dévolu de couvrir la droite de la 3e armée.
Le général Ruffey, devant votre Commission, a violemment reproché cette carence qui, si elle ne ravit pas la victoire à son armée, aurait au moins empêché de laisser écraser la 40e division et maintenu l'équilibre et les positions de l'aile droite de la 3e armée. Il en a fait un vif grief au général Maunoury et au G. Q. G. qui aurait, affirma-t-il, donné au général Maunoury l'ordre de ne pas le soutenir.
L'étude des pièces, mises à ma disposition, m'ont fait reconnaître dans les faits incriminés non pas un complot, — qui dans l'espèce eût été plus qu'odieux, puisqu'il n'atteignait pas qu'un commandant d'armée, mais l'existence même de la France — ma s l'effet d'un désordre sans nom, causé par les conditions invraisemblables dans lesquelles fut improvisée cette armée de Lorraine.
11 est acquis que cette armée de Lorraine, forte de sept à huit divisions (car il est encore impossible de savoir au juste l'état exact de ses forces) ne bougea pas et resta inerte pendant que, devant elle, la 3e armée supportait le choc le plus terrible.
Le général Ruftey affirme que le général Maunoury à ses demandes de renfort aurait répondu qu'il avait l'ordre de ne pas le secourir.
Le journal d'opérations du 3e groupe de divisions de réseï porte « qu'à la date du 22 août (soit en pleine bataille de la 3e armée) il est constitué un nouveau groupe de forces, l'armée de Lorraine (général Maunoury) (ordre général n° 13) comprenant le 3e groupe de divisions de réserve (54e, 55e, 56e D. R.) sous les ordres du général Paul Durand, les 65e, 67e, 72e, 75e D. R. (mais, en fait, le général Paul Durand continue à envoyer des ordres à ces quatre dernières divisions). »
Cette seule indication montre l'extrême confusion qui existait dans cette armée, au point de vue du commandement, de ses limites et de ses responsabilités (1).
Lorsqu'il eut connaissance de l'attaque qui se produisait sur sa droite et de la menace ennemie contre la 40e division, le général Ruffey adressa au « général commandant l'armée de Lorraine » à Verdun — c'est-à-dire au général Maunoury et non général Paul Durand — le message téléphoné suivant :
« Afin d'assurer la couverture de la droite de la 3e armée, qui se trouve initialement dans la région Filières, Mercy-le-Haut, je vous demande de porter à Spincourt un détachement de toutes armes aussi fort que possible prêt à contre-attaquer les forces qui tenteraient d'envelopper mon aile droite. » (2)
(2) Le général Maunoury prenait ainsi le commandement de ce1 armée, en pleine bataille, sans état-major, sans avoir été avisé de que faisaient les 3e et 2e armées, entre lesquelles se trouvait son armée, sans connaître ses troupes, sans avoir été reconnu par elles, pas même par tous ses généraux divisionnaires (témoignage du général Le Guay, commandant la 56e D. R., qui ne sut jamais avoir été sous les ordres du général Maunoury. Procès-verbaux de la Commission de Briey, tome II).
(2) 3e Armée, 3e Bureau, Sorties.
La pièce ne porte que la date du 22 août, sans heure (une telle omission n'est pas exceptionnelle dans les documents de la 3e armée), le numéro d'enregistrement par le 3e bureau est 156 ; la pièce enregistrée sous le n° 157 est du 23 août, à 0 h. 30. Le départ est du G. Q. G. de Verdun ; il est ajouté : « Communication verbale au lieutenantcolonel Diebold par le lieutenant-colonel Leboucq. » (Le lieutenant-
Cette demande du général Ruffey dut trouver le général Mau~ noury et le général Paul Durand à Verdun, au cercle des officiers. A la suite de cette conférence, à 13 h. 30, l'ordre particulier n° 25 suivant était pris par le général Maunoury et porté par le capitaine Thomas, de l'état-major du général Paul Durand, aux 54e" et 67e divisions de réserve.
La 3e armée, y est-il dit, est sérieusement engagée sur le front Virton (4e corps), S'gneulx, Cosne (5e corps), Ugny, grand bois de Doncourt (6e corps) : de plus, la 7e division de cavalerie est attaquée fortement, vers Audun-le-Roman, par l'ennemi débouchant de l'est. Ordre en conséquence est donné à la 54e D. R. de faire « tenir immédiatement » les hauteurs Ollières-Domprix pour s'opposer à tout mouvement débordant la droite du 6e corps, et à la 67e D. R. de se porter « immédiatement » dans la région Senon-Amel, où elle s'établira en rassemblement articulé face à l'est, couvrant la droite de la 54e D. R. Le poste d'armée était - porté à Ornel et le poste du général Paul Durand maintenu à Verdun.
L'ordre fut aussitôt transmis à ces deux divisions ; on a vu plus haut qu'il ne put être exécuté que dans la nuit du 22 au 23, après la bataille. Pour quelles raisons? Il m'a été impossible dt le savoir.
Du fait de ce retard plus que regrettable, la 40e division supporta seule le choc de tout le XVIe corps allemand ; elle y fut admirable et sa résistance constitue un des plus beaux faits d'armes de cette guerre. Son chef, le général Hache, sut manier habilement toutes les armes et les lier dès le début du combat ;
colonel Diebold était le chef d'état-major du général Paul Durand.) Le journal d'opérations du 3e groupe de divisions de réserve permet de fixer l'heure exacte du départ ; on lit, en effet, dans le compte rendu du 22 : « 13 h. 30. A la suite d'une communication verbale faite par le chef d'état-major de la 3e armée, le général Paul Durand donne l'ordre particulier n° 25 aux 54e et 67e D. R... »
On peut donc fixer à 12 heures l'heure du départ de cette demande.
nos 75 prirent en flanc les attaques massives des Allemands et leur infligèrent des pertes effroyables. Mais, seule contre trois, abandonnée par la 7e division de cavalerie, ne recevant pas le secours des divisions de réserve annoncées, la 40e division ne pouvait indéfiniment tenir un tel coup.
A 15 heures, de son poste de Marville, le général Rufley téléphonait de porter secours à la 40e division :
« Demander au groupe des divisions de réserve et au général commandant l'armée de Lorraine de porter au moins une division vers Spincourt, Xivry-Circourt pour appuyer la 40e division et la rendre disponible ; l'action est très fortement engagée. » {3e Armée, 3e Bureau, Entrées, n° 1502.)
Le mouvement des divisions de réserve ne fut pas pressé. A 17 h. 25, le général Sarrail exposait de Beuveilles au général Ruffey la gravité de la situation :
« La 40e division a été vivement attaquée à Fillières : à 16 heures elle se maintient à Mercy-le-Haut, Joppécourt, Villeau-Monthois... La 42e division a une brigade aux prises avec l'ennemi au bois de Grandchamp. Le 8e bataillon de chasseurs que j'ai pu saisir a été lancé dans le secteur de la 12e division, dont une partie se repliait... La 12e division tient le bois de Tape et se relie avec la 10e division qui, d'après mes renseignements, serait sur la Chiers. La 7e division de cavalerie aurait eu ce matin un engagement ; pas de nouvelles depuis. J'ai donné des ordres depuis longtemps pour l'engagement général d'artillerie lourde ; j'attends l'ouverture de son feu... »
Et après avoir exposé que,d'après les dires de blessés alsaciens il aurait devant lui le XVIe corps allemand, appuyé de formations de réserve, le général Sarrail ajoutait in fine :
« Aucune nouvelle de la division de réserve signalée comme devant se porter de Spincourt, Xivry-Circourt ; où liaison? Verdun ou Marville ? » (3e Armée, 3e Bureau, Entrées).
Jusqu'à 18 heures, la 40e division put se maintenir à Joppé-
court et Mercy-le-Haut {Rapport du 6e corps sur la journée du 22 août, 3e Armée, Entrées).
A 18 heures, le général Paul Durand avisait le général Ruffey que la 54e division de réserve rendait compte par son officier de liaison que Tune de ses brigades et un groupe d'artillerie ne pourraient occuper que dans la nuit, entre 23 et 24 heures, leur point de rassemblement à Gouraincourt, et que l'autre brigade et deux groupes d'artillerie, qui tenaient la ligne Spincourt, Domrémy ne pourraient partir que le 23, à 1 heure, pour occuper le front Ollières, Domprix, distant pourtant de 4 kilomètres (3e Armée, 3e Bureau, Entrées, n° 15 16).
L'infortunée 40e division, pressée par des forces considérables, dut rompre le combat pour se rallier dans la nuit vers le bois de Rachoux, Nouillon Pont, Spincourt (Compte rendu SarraiJ).
La 54e division de réserve ne vit la 40e division que dans son mouvement de retraite, et le général commandant cette 54e division télégraphiait alors de Spincourt à la 3e armée : (3e Armée, 3e Bureau, Entrées).
« La 40e division est en retraite direction Ëtain (1). Je voudrais me relier au 6e corps d'armée, j'ai besoin de savoir où est son quartier général, voulez-vous me le dire. »
Telle fut cette journée du 22 pour la 3e armée.
Je ne puis qu'exposer les faits d'après les documents qu'il m'a été permis de connaître ; il serait difficile dans leur confusion, qui n'est pas encore complètement dissipée, de formuler un jugement.
Toutefois, il n'est pas excessif d'avancer que le concours dans cette bataille des deux divisions de réserve et l'action plus énergique de la 7e division de cavalerie eussent pu changer la face
(*) Dans sa déposition devant la Commission le général Sarrail a expliqué qu'il y avait eu là une méprise, qu'il avait donné comme direction de repli l'Othain (rivière) et qu'on avait entendu Etain.
des choses, et que ce jour-là, 22 août, nous sommes peut-être passés à côté d'une victoire qui aurait pu avoir sur tout le reste du front de grandes conséquences : l'ennemi, en effet, très éprouvé, resta 24 heures sans réagir...
Plus difficile encore est-il d'établir à qui incombe la responsabilité de cette carence des divisions de réserve. J'ai, je le répète, le sentiment que la vraie cause est due aux conditions invraisemblables où fut constituée l'armée de Lorraine, à son inorganisation au moment même où se livrait cette bataille du 22, à l'imprécision de sa mission, au partage encore mal défini du commandement.
Il y eut là une confusion sans égale ni exemple, qui ne permit pas au commandement de s'exercer.
«SUITE DES COMBATS SOUS BRIEY. JOURNEE DU 23 AOUT : l'ÉTAT DE LA
3e ARMÉE NE LUI PERMET PAS DE REPRENDRE L'OFFENSIVE. LA BA- TAILLE DE CHARLEROI ET SA REACTION . SUR LE RESTE DU FRONT.
JOURNÉE" DU 24 AOUT *. RETRAITE GENERALE, ORDRE A l'aRMEE
DE LORRAINE DE BARRER LES HAUTS-DE-MEUSE. MARCHE DE l'aRMEE ALLEMANDE SUR VERDUN ; l' ARMEE DE LORRAINE PREND l'oF-
fensive avec la 3e armee. journee du 25 aout *. la bataille
d'étain ; l'armée de lorraine met en déroute l'armée allemande, MAIS SE VOIT OBLIGÉE DE ROMdRE LE COMBAT POUR PER- METTRE LE PRÉLÈVEMENT DES UNITES NECESSAIRES A LA GARDE DE PARIS.
DANS cette journée du 22 août, une grande occasion fut manquée ; une intervention de cette armée de Lorraine, enveloppant l'aile gauche de l'armée du Kronprinz et peut-être la coupant de Metz, à tout le moins soulageant l'aile droite de la 3e armée, eût sans doute permis à celle-ci de s'élever par le nord et d'ébranler le dispositif allemand établi en Belgique : « Si l'armée de Lorraine avait marché le 22, s'est écrié le général Ruffey, les destinées de Briey eussent été changées. »
Mais il eût fallu pour cela que cette armée de Lorraine n'ait pas été improvisée comme elle le fut, que le chef glorieux, à qui on en remettait le commandement, ait eu temps de la prendre ien mains, surtout que l'unité de commandement y ait été réalisée
F. Engerand 10
et que le général Maunoury ne fut pas lié par des consignes trop étroites. Les déclarations faites à cet égard par le général Maunoury sont très significatives. Il avait reçu du G. Q. G. Tordre rigoureux d'empêcher l'ennemi de marcher sur Verdun sans avoir été averti qu'il n'y avait dans la place de Metz que deux, divisions : « J'aurais su — a-t-il affirmé avec force — qu'il n'y avait que deux divisions que peut-être j'aurais gardé avec moins de fermeté la ligne devant Metz pour empêcher des sorties ; mais ce renseignement je suis sûr de ne pas V avoir eu. Mes relations avec les divisions de réserve, a-t-il ajouté, étaient, le 22, encore bien précaires, j'arrivais.» Et, de fait, ses divisionnaires, on l'a. vu, ne savaient même pas tous qu'ils étaient sous ses ordres.
Quoi qu'il en soit, malgré des pertes assurément sévères et qui eussent été évitées avec une meilleure tactique et si les ordres du commandant d'armée avaient été écoutés et obéis, la 3e armée, le 22 au soir, restait sur ses positions qu'elle avait même avancées ; ayant lutté à sept divisions contre dix, elle avait infligé à l'ennemi des pertes très sérieuses qui ne le mettaient guère en état de réagir.
La situation de la 4e armée était bien différente. Ayant dû. prendre l'offensive dans cette région impossible de l'Ardenne, de tout temps considérée comme le massif forestier le plus impénétrable de l'Europe — et cela sans le moindre renseignement sur l'adversaire — elle s'était trouvée subitement devant un ennemi nombreux et terriblement retranché. L'application absolue de la tactique du « bourrage », le manque de liaison entre les corps d'armée, la vigueur de la riposte avaient causé à cette 4e armée les pertes les plus cruelles — le corps colonial fut presque anéanti, — et le soir du 22, la 4e armée avait été contrainte de reculer : M. Hanotaux a même avancé que l'ordre de retraite fut donné. Les intentions du commandement de rompre le centre ennemi, dont l'exécution avait été confiée à cette 4e armée, se trouvaient donc renversées ; la partie était plus.
que compromise. Un dernier espoir résidait dans la 5e armée et les aimées britannique et belge, mais combien fragile!
Comme on Ta vu, la pensée du haut commandement était de conjuguer l'offensive de la 5e armée avec celles de la 4e et de la 3e pour enfoncer le centre ennemi.
Mais la 5e armée s'était trouvée dans la plus périlleuse des situations.
L'ordre trop tardif donné le 15 août à cette armée de remonter sur la Sombre avait considérablement étiré le front français ; et de ce fait cette 5e armée se trouvait isolée, sans liaison avec la 4e armée, qui opérait à sa droite. La Meuse de Namur à Mézières, soit sur un développement de près de 100 kilomètres, était gardée par le seul Ier corps d'armée, et, le 23, elle Fallait être par une seule division de réserve (*).
Le 20, en arrivant sur les emplaccmei \ts assignés, cette 5e armée, réduite à deux corps — car le 18e n'arriva que le 21 à midi, et le groupe de divisions de réserve du général Valabrègue ne pouvait se mouvoir qu'après le 18e corps — apprend que l'armée belge à laquelle elle doit se relier, et sur la coopération de laquelle le général en chef a basé en partis ses opérations dans le nord de la Belgique, est repliée depuis le 18 sur Anvers (2). L'armée anglaise ne sera prête que le 23 au soir. Déjà, la IIe armée de von Bùlow, à cinq corps, tient presque toute la rive gauche de la Sambre, de Namur à Charleroi, et, sur la rive droite de la Meuse, la IIIe armée de von Hausen, à trois corps, est sur le flanc droit de la 5e armée et n'a qu'à franchir la Meuse pour l'envelopper... Le commandement anglais a signalé qu'une autre armée prolonge par le nord le mouvement de l'armée de von Biilow et menace d'envelopper l'aile
(') C'est cette redoutable solution de continuité entre la 5e et la 4e armée qui rendit si difficile et si longue la retraite préparatoire à la victoire de la Marne.
(2) Rapport du commandant de l'armée belge, page 25.
gauche des armées alliées, ainsi détachées du dispositif français. C'est là que va se jouer le sort de la guerre et peut-être de la France...
Seule, la 3e armée aurait chance de renverser le plan ennemi, si elle arrivait à couper de Metz l'armée du kronprinz...
Le 22, la 5e armée est déjà entrée en action... et déjà elle s'est vu affaiblie par des folles offensives du 3e corps, lancées dans les fonds de la Sambre, contrairement aux ordres donnés par le général Lanrezac... Le 23, c'est la bataille de Charleroi.
L'intention du général Ruffey, au soir du 22 août, était de préparer une nouvelle reprise d'offensive et d'essayer de rompre l'ennemi qu'il sentait ébranlé par le choc de cette dure journée.
Donc le 23, à o h. 30 (*), il rédigeait un ordre général d'opérations n° 18 pour la journée du 23 août.
Le mouvement envisagé est une offensive par les deux ailes, le 5e corps servant de pivot, et solidement établi sur la rive droite de la Chiers avec des positions de deuxième ligne préparées sur l'autre rive, du bois de la Grange à Longuyon.
Sa gauche couverte par le 2e corps dépendant de la 4e armée et qui vient de repousser l'ennemi vers Virton, le 4e corps solidement calé sur la ligne Mont-Quintin, Lemorteau, Charency, avec des positions de deuxième ligne préparées sur la rive gauche de la Chiers, se tiendra prêt à reprendre l'offensive par sa gauche en liaison avec le 2e corps.
L'offensive sera prise d'abord par le 6e corps, établi sur la Crusne, sa droite vers Mercy-le-Bas et en liaison avec la 7e division de cavalerie dans la région de Xivry-Circourt, Marville, et le mouvement sera déclenché « dès que les 54e et 67e divisions
I1) G. Q. G., 3e Armée, Sorties n° 157. Sur l'ordre, on trouve la date du 22, mais c'est un lapsus calami évident.
de réserve seront établies en repli derrière son aile droite. »
L'ordre ajoute in fine que « la 54e division de réserve est venue tenir, en arrière du 6e corps, les hauteurs Ollières, Domprix, qu'elle va s'y retrancher de manière à libérer la droite du 6e corps et que la 67e division de réserve est rassemblée disponible dans la région Senon-Ornel.
Le général Ruffey, en donnant cet ordre, était allé au-devant des intentions du général en chef, car, à 2 h. 45, le commandant Bel téléphonait que « le général Berthelot désire beaucoup que la 3e armée reprenne son attaque aujourd'hui dans l'intérêt de l'ensemble des opérations » (1).
Cette offensive du 23 semble avoir été comme une suprême manœuvre et, pour en accentuer encore la force, le général en chef donnait à ses commandants d'armée des indications d'un optimisme que les faits avaient déjà démentis.
A 7 h. 35, aux commandants de la 3e armée, de la 5e armée et de l'armée anglaise, il mandait :
« 4e armée est engagée depuis hier, (ajouté : dans de bonnes conditions) sur front général Paliseul, Bertrix, Straimont, Tintigny, Meix devant Virton (2). »
Le G. Q. G. n'avait-il donc pas encore été prévenu de Tinsuccès de l'offensive de la 4e armée ?
A 8 h. 30, au commandant de cette 4e armée, il télégraphiait :
(*) 3e Armée, 3e Bureau, Entrées.
Le message téléphoné ajoute : « Le général commandant en chef repondra aujourd'hui avant 6 heures aux propositions concernant le 5e corps et la 7e division de cavalerie. Pour les deux chefs d étatmajor visés il (le général Ruffey) peut faire les mutations qu'il voudra. Le général Berthelot croit qu'il y a intérêt à maintenir le général Gillain personnellement auprès du commandant de l'armée pour la journée d'aujourd'hui 23 et de donner le commandement de la division de cavalerie au général de brigade le plus ancien. »
(2) T. 3407, G. Q. G., pièce n° 299, n° 1797. La minute est de la main du général Berthelot, sauf l'addition qui semble de la main du général Joffre.
a L'ensemble des renseignements reçus ne montre devant voti front que trois corps ennemis environ ; par suite, il vous fai reprendre l'offensive le plus tôt possible. » (T. 4307, G. Q. G. pièce 297, n° 1801.)
Or, la 4e armée, comme nous l'avons déjà dit, était en présence, non de trois corps d'armée, mais de deux armées ; la IVe armée du duc de Wurtemberg, la IIIe armée de von Hausen.
Et à la même heure, le général en chef envoyait au général commandant la 4e armée ce second télégramme :
« Je suis surpris de ce que vous me dites dans votre télégramme chiffré (1). Il doit y avoir des défaillances que je vous prie de me signaler immédiatement en me donnant les arguments suffisants pour les sanctions nécessaires. »
Le 23, à 8 h. 30, le général Ruffey répondait à l'invitation d'offensive du G. Q. G. par un exposé de la situation générale de son armée :
« La 40e division vivement pressée s'est retirée sur Nouillon- Pont et quelques-uns de ses éléments ont gagné Étain ; je prends des mesures pour la reconstituer aujourd'hui. Le 4e corps est en bonne position : général Trentinian est à la tête de sa division dont deux régiments fortement éprouvés. (Effacé : sont réduits à la valeur d'un bataillon ) ont déjà reconstitué un bataillon. — A 5 h. 30. Aucune attaque sur le front des 4e et 5e corps. Renseignements non encore parvenus pour le 6e corps dont le gros était fortement établi sur la Crusne entre Longuyon et Han-Pierrepont. »
Et le général Ruffey terminait ainsi :
« Lorsque je serai exactement renseigné, ferai reprendre l'offensive par les 4e et 5e corps dans la direction de l'est-nord-est en liaison avec la 2e armée ; le 6e corps couvrant d'abord notre flanc droit avec le concours de la cavalerie et de deux divisions
(l) G. Q. G., T. 3407, pièce n° 301. Nous n'avons pas retrouvé le télégramme auquel il est fait allusion.
•de réserve (54e et 67e) qui se retranchent sur le front Ollières- Avillers, Bouligny (x).
A 8 heures, le général Sarrail avait envoyé au général Ruffey -un nouveau rapport sur l'état du 6e corps à la suite de la journée du 22, rapport qui imposait la prudence. Le commandant du 6e corps, en effet, annonçait le rude choc supporté par la 40e division et son repli consécutif ; il ne savait de cette 40e division que son artillerie avait été complètement réapprovisionnée et ajoutait que quand il connaîtrait exactement sa situation et son -état moral, il verrait à reporter en avant la 42e division. (3e Armée, 3e Bureau, Entrées.)
Peu après, l'aviation signalait un gros rassemblement de toutes armes vers Anderny, au sud-ouest d'Audun-le-Roman, -et le commissaire spécial de Conflans téléphonait qu'une colonne de toutes armes était entrée dans Conflans pendant la nuit et paraissait se diriger de l'est vers l'ouest. (3e Armée, 3e Bureau, Sorties, n° 169.)
C'était le présage d'un mouvement ennemi sur le flanc droit •de la 3e armée et vraisemblablement en vue de l'investissement •de Verdun.
Aussi, en même temps qu'il avisait de cette situation le général Maunoury, le général Ruffey prescrivait-il de faire replier les 54e et 67e divisions de réserve sur la ligne Noui lion-Pont, Spincourt, Gouraincourt, Eton et de les organiser défensive ment, avec mission de surveiller les routes de Rouvres vers Aix et Briey (2).
f1) 3e Armée, 3e Jhireau, Sorties, n° 163.
A trois heures, le général Sarrail avait mandé à la 3e armée que le 5e corps ne pouvait plus tenir même contre une attaque légère, que les hommes étaient éreintés et ne touchaient pas aux vivres, qu'on ne pouvait même les faire lever. (3e Armée, 3e bureau, Entrées.)
Et à 7 heures, la 10e division du 5e corps avait été fortement attaquée. (3e Armée, 3e Bureau, Sorties.)
(2) 3e Armée, 3e Bureaui Entrées, général Ruffey à lieutenant-colonel Leboucq.
Et à 9 h. 25, le général Ruffey faisait téléphoner de Dam» villers au G. Q. G. que « la situation de l'armée ne permettait pas de reprendre l'offensive aujourd'hui » ; qu'il ne procéderait à cette reprise que quand les unités seront reconstituées. (3e Armée, 3e Bureau, Entrées et Sorties)
A 13 heures, le commandant Tanant, chef du 3e bureau de la 3e armée, rendait ainsi compte au G. Q. G. de la situation :
« Le 4e corps peu pressé tient sur la ligne de Velosnes, Villersle-Rond, la 8e division à gauche assez bien reconstituée, la 7e à droite fort éprouvée par les combats précédents ; le 5e corps sur la ligne de l'Othain de Marville à Saint-Laurent ; la plupart des. corps sont très éprouvés. Le 6e corps de Sorbey à Rouvrois et Nouillon-Pont, très éprouvé aussi, se prépare à reprendre l'offensive ; les débris de la 40e division en réserve à Pillon prêts à: contre-attaquer ; la 54e division de réserve appuie la droite du 6e corps ; la contre-attaque des 67e, 73e et 75e divisions de réserve se prépare dans de bonnes conditions. » (*)
Cet ordre, d'ailleurs, répondait aux dispositions prévues par l» général Paul Durand pour la journée du 23, dans son ordre général d'opérations n° 28.
Dans cet ordre il est indiqué, notamment, que « le général Paul Durand a reçu l'ordre de prendre le commandement du groupe constitué par les 54e, 67e et 72e divisions de réserve et de réaliser les intentions du général Maunoury qui sont d'organiser ces trois divisions de façon à lui permettre, soit de résister aux pressions de l'ennemi, soit de se porter avant. » Aussi les 54e et 67e divisions de réserva avaient-elles reçu l'ordre de « se tenir sur la ligne (Effacé : Rechicourt, Bouligny) Ollières, Domprix, tant qu'elles n'auront pas devant elles des forces supérieures et dans le cas où elles ne croiraient pas pouvoii tenir, et sans se laisser accrocher de façon à conserver leur liberté de manœuvre pour un mouvement de repli, de prendre pour position de repli la 54e D. R. la ligne Loison, Bellevue et la 67e la ligne Bellevue, Eton, côte d'Eton. ». (3e Armée, 3e Bureau, Entrées, n° 153.)
A 10 h. 40 cet ordre était agréé et confirmé au 3e groupe de divisions de réserve par le général Maunoury. [Journal d'opérations du 3e gr. de D. R.).
(*) Comme on peut le constater, les trois corps de la 3e armée occi*-
Et à la fin de ce compte rendu, ce post-scriptum, à la main : « A 13 h. 30, on téléphone que les débris du 5e corps se replient sur la Loison entre Witarville et Villers-les-Mangiennes. » (Le recul était important.) « L'artillerie est en bon état ; l'infanterie ne tient plus guère, en raison des pertes et de la fatigue. L'ennemi ne poursuit pas vigoureusement. » (3e Armée, 3e Bureau^ Sorties, pièce 48, n° 3423.)
La situation ainsi présentée n'était pas très encourageante ^ aussi, à 15 heures, le général Joffre, par la main du général Berthelot, donnait-il au général Maunoury l'ordre suivant :
« N° 1845 : « Dans la situation actuelle, votre mission est d'empêcher l'ennemi de passer entre Toul et Verdun. Prenez toutes dispositions nécessaires en vue d'atteindre ce but. Vous* laisse juge de déterminer s'il convient de n'accepter la bataille que sur la position fortement organisée des Hauts-de-Meuse. » Et cet addendum de la main du général Joffre : « Tenez-vous en relations avec Toul pour savoir ce qui se passe sur la rive droite de la Moselle (x). »
Cet ordre était envoyé à l'heure où l'offensive de la 5e armée à Charleroi était nettement brisée et où la Ire armée allemande de von Kluck était presque au contact de l'armée anglaise.
A 16 h. 40, le général en chef envoyait au général Lanrezac la communication suivante :
paient les positions de deuxième ligne qui leur avaient été indiquée» par l'ordre général, n° 18.
H T. 3407, G. Q. G., pièce 306.
La pensée du commandement se trouve peut-être précisée dans ce projet d'ordre de la main du général Berthelot que l'on trouve à la suite de cette pièce et qui fut rayé :
« Commandant en chef à général Maunoury, commandant armée de Lorraine, Verdun.
« Il paraît utile en ce moment que les divisions de réserve placées entre Verdun et Toul soient ramenées sur les positions organisées des Hauts-de-Meuse, de manière à pouvoir arrêter toute offensive débouchant de Pont-à-Mousson. »
154 LA BA'i AILLE DE LA FRONTIERE
« N° 1857. — Je vous prie de me faire connaître votre opinioj sur la situation et ce que vous comptez faire. Vous êtes d'auti part en relation avec le maréchal French. Comment apprécies vous la situation et quel appui est-il en mesure de vous donner ? » <T. 3407, G. Q. G., pièce n° 307.)
Or, dans son rapport du 7 septembre 191 4 (rapport dont la publication au cours de la guerre fut interdite par la censure française), le maréchal French déclare qu'à 17 heures, il recevait du général JofTre, par télégraphe, « un message fort inattendu, m'informant qu'au moins trois corps allemands, à savoir un corps de réserve et les IVe et les IXe corps actifs, s'avançaient vers le front de ma position, pendant que le IIe corps était engagé dans un mouvement enveloppant dans la direction de Tournai ; il m'avisait également que les deux divisions de réserve et la 5e armée placés sur ma droite se retiraient, les Allemands ayant réussi, la veille, à s'emparer des passages de la Sambre entre Charleroi et Namur (2) ».
Comme on le voit, une contradiction absolue existe entre le télégramme au général Lanrezac et ce message au maréchal French : c'est là un point obscur que l'histoire aura à élucider.
Entre 17 heures et 19 heures, la retraite de la 4e armée était résolue, si l'on se réfère à une note du G. Q. G. informant que le quartier général de l'armée de Stenay (4e) fonctionnera au -Chesne à partir du 24 août 1 heure (T. 3407, 3e Bureau, n° 1863). Un contre-ordre, d'ailleurs, fut envoyé quelques instants après, et le 23, à 19 heures, le général Joffre adressait au ministre de la Guerre le télégramme suivant :
« N° 1867. — Notre offensive entre Longwy et la Meuse se trouve momentanément arrêtée. Cause première en est dans plusieurs défaillances individuelles qui ont nécessité sanction. Trois divisions mal engagées ont particulièrement souffert. Je
(x) Rapports du maréchal French, traduits par M. Théodore Reinach (Lib. Berger-Levrault).
m'efforce de faire reprendre offensive. Sur la Sambre, le combat n'a pas repris ce matin. » (G. Q. G., T. 3407, pièce 314.) /
C'est encore là un nouveau point obscur : la 5e armée et l'armée anglaise avaient précisément livré depuis le matin les terribles batailles de Charleroi et de Mons...
A 17 heures, le général Ruffey informait en ces termes le G. Q. G. (qui, quelques instants auparavant, venait de donner au général Maunoury l'ordre de replier son armée sur les Hauts- •de-Meuse) de son intention de reprendre l'offensive :
« Front à 17 heures au contact : Saint-Mard Vilesse, Longuyon, Arrancy, Spincourt, Eton. Nos pertes sont sérieuses au <)e corps. J'ai l'intention de reprendre l'offensive à droite avec concours armée Lorraine qui est nécessaire. » (G. Q. G., 3e Armée, Sorties, pièce 43 .)
A 20 h. 45, le général Ruffey donnait en conséquence ses instructions en vue d'une reprise d'offensive pour le lendemain.
Après avoir marqué les positions de son armée et celle de l'ennemi, il ajoutait :
« Demain 24 août, les corps d'armée se maintiendront à tout prix, au commencement de la journée, sur leurs positions actuelles. Dès que l'offensive sera possible, le mouvement commencera par le 5e corps dans la direction de la ferme Bouillon, près de Tellencourt. Le mouvement sera appuyé à gauche par le 4e corps dans la direction générale Allondrelles, la Malmaison. — Le 6e corps se portera en avant par sa droite dans la direction •générale Nouillon-Pont, Saint -Pierrevilliers, dès qu'il sera appuyé par l'offensive des divisions de réserve. La 7e division de cavalerie restera tout d'abord en arrière de Muzeray. » (3e Armée, 3e Bureau, n° 3424, pièce 45.)
A 23 heures, le général Maunoury, de son côté, adressait au général Paul Durand l'ordre particulier n° 7 lui enjoignant de coopérer à l'offensive de la 3e armée, mais toutefois en établissant les limites de cette coopération :
« Afin de permettre la reprise de l'offensive de la 3e armée,
les 54e, 67e et 72e divisions de réserve restent pour la journée de demain lundi 24, sous le commandement du général Paul Durand qui aura pour mission, dès que l'action du 6e corps se fera sentir, d'appuyer son attaque. Le général commandant le 3 e groupe de divisions de réserve se maintiendra en liaison constante avec le commandant de la 3e armée de manière à coopérer int'mement avec lui.
« L'offensive des divisions de réserve ne devra pas dépasser la Crusnes ; en outre, elles auront à se couvrir contre une attaque éventuelle débouchant de Briey, Conflans, où des rassemblements ont été signalés dans la journée (une brigade et demie avec artillerie dans chacune de ces localités).
(.< Les 55e et 56e divisions de réserve resteront sur place. La 75e division de réserve reçoit l'ordre de se porter sur la ligne Warcq, Fresnes-en-Woevre pour remplacer la 72e division de réserve. » (3e Armée, Entrées, 3e Bureau, n° 1584.)
Le général Maunoury, comme on le voit, interprétait largement les ordres défensifs qu'il venait, dans la matinée, de recevoir du G. Q. G.
Le 23 août, la 5e armée et l'armée anglaise s'étaient trouvées au contact d'un ennemi très supérieur en nombre et en qualité, car les Allemands, ayant concentré à leur aile droite tout leur effort offensif, y avaient mis les meilleures de leurs unités : « Nos renseignements — rapporte le maréchal French — ne laissaient aucun doute sur la direction de l'attaque allemande, mais rien ne pouvait nous amener à prévoir la supériorité écrasante des forces que nous allions rencontrer le 23 août.'» Devant cette aile droite, élite de l'armée allemande, l'aile gauche fran-
çaise, improvisée, disparate, sans unité de commandement et dans une position impossible : l'inévitable se produisit.
La bataille dite de Charleroi était perdue avant que d'être engagée ; le grand mérite du chef de la 5e armée fut d'avoir osé empêcher qu'elle ne tournât à la catastrophe et d'avoir pris sur lui de rompre le combat à temps pour empêcher l'enveloppement de toute l'aile gauche alliée.
A 16 heures, la bataille était nettement perdue ; à 21 heures, le général Lanrezac, de sa seule autorité, prescrivait la retraite sur la ligne Givet, Philippeville, Beaumont, Maubeuge (x) ; le 24, à o h. 45, sa détermination était confirmée par le G. Q. G.
Les ordres successifs de retraite, d'après les documents mis à ma disposition, ne vinrent qu'un peu plus tard.
Le premier fut adressé le 24, à 8 h. 5, au général Maunoury : « N° 1894. — En présence de la situation qui est faite à notre aile gauche, il convient de s'en tenir à la défense des Hauts-de- Meuse sur les positions organisées au nord de Verdun et au sud de cette place jusqu'à Toul. Répartissez les forces dont vous disposez en vue d'assurer sur ces positions un solide barrage. Assurez liaison 3e armée dans la région d'Azannes. » (G. Q. G., T. 3407, pièce 317.)
A 8 h. 30, c'était l'ordre de retraite à la 3e armée :
« N° 1893. — En présence de la situation faite à la 4e armée, à votre droite, je décide que vos forces seront ramenées sur les positions organisées sur le front général Montmédy, Damvillers Azannes. A votre gauche, la 4e armée tiendra entre Meuse et Chiers les hauteurs de la rive droite de la Meuse de Mouzon à Stenay. A votre droite, l'armé1 de Lorraine occupera les Hautsde-Meuse au nord et au sud de Verdun. » Et de la main même du général J'offre : « Restez en liaison avec le général Maunoury.» (G. Q. G., T. 3407) (•).
(x) Journal de marche du 18e corps, ordre n° 240/3, reçu par le 18e corps à 23 heures.
(2) Cet ordre ne se trouve pas dans les dossiers d'entrees de la 3e ar-
L'ordre à la 4e armée est de 9 heures :
« N° 1892. — La 4e armée reportera ses forces sur la rive gauche de la Meuse en avant de Mouzon et sur les hauteurs de la rive droite entre Mouzon et Stenay. Elle organisera ses positions et disposera ses forces en mesure de récupérer à gauche, s'il est possible, pour se relier dans la région Rimoigne, le Châtelet avec la 5e armée. Sa cavalerie sera, dès à présent, chargée d'assurer cette liaison. Vous serez juge du moment où les corps d'armée pourront se porter vers Rimoigne. La 5e armée est aujourd'hui sur le front Givet, Beaumont, Maubeuge, quartier général à Chimay. Entendez-vous avec elle pour assurer la liaison dont il s'agit. Je donne l'ordre à la 3e armée de replier sa gauche sur les positions organisées autour de Montmédy. » (G. Q. G., T. 3407, pièce 322.)
A 9 h. 35, c'est l'ordre à la 5e armée et à l'armée anglaise : « N° 2004. — La 5e armée manœuvrera en retraite en prenant appui sur la place de Maubeuge et en appuyant sa droite au massif boisé des Ardennes. Tenez-vous en lia;son avec la 4e armée, qui replie sa gauche en arrière de la Meuse et cherche à se relier avec vous par sa cavalerie sur Rocroi et Rimagne- Soyez toujours en liaison avec l'armée W. (anglaise). »
« N° 2605. — L'armée W (anglaise) pourrait retarder la marche des forces ennemies entre Valenciennes et la place de Maubeuge. En présence des forces supérieures, ses lignes de repli pourront être en direction générale de Cambrai, appuyant sa gauche à la ligne d'eau Bouchain, Arleux, sa droite sur Le Cateau. Deux divisions de réserve seront amenées dans la nuit d'Arras. Elles seront employées comme réserve en arrière du barrage établi entre Arras et Valenciennes. » (G. Q. G., T. 3407, pièces 318 et 319.)
Enfin, à 9 h. 35 également, le général Joffre rendait ainsi compte au ministre de la Guerre de l'échec :
xnée, que détenait la Section historiquej au moment où j'ai fait ce travail.
« Les craintes que les journées précédentes m'avaient inspirées sur l'aptitude offensive de nos troupes en rase campagne ont été confirmées par la journée d'hier, qui a définitivement enrayé en Belgique notre offensive générale. »
Après avoir enregistré les résultats dans les régions des Vosges et de Nancy, le général en chef ajoute, pour ce qui est de la Belgique :
« Dans la région comprise entre Longwy et la Meuse, notre offensive générale est enrayée définitivement. Nous avons progressé sur certains points, mais notre recul sur d'autres a entraîné le résultat d'ensemble. Au nord, notre armée opérant entre Sambre-et-Meuse et l'armée anglaise a dû subir des échecs dont je ne connais pas encore la portée, mais qui l'ont contrainte à reculer sur la ligne Givet, Maubeuge, Valenciennes. Enfin, plus au nord, le mouvement enveloppant des Allemands a paru s'accentuer encore dans la journée d'hier. »
Et le général Joffre concluait :
« Force est de se rendre à l'évidence. Nos corps d'armée, malgré la supériorité numérique qui leur avait été assurée, n'ont pas montré en rase campagne les qualités offensives que nous avaient fait espérer les succès partiels du début (succès obtenus surtout dans des opérations de montagnes). Nous sommes donc condamnés à une défensive appuyée sur nos places fortes et sur les grands obstacles du terrain (et, ajouté de la main même du général Joffre : en cédant le moins possible de territoire). Notre but doit être de durer le plus longtemps possible en nous efforçant d'user l'ennemi et de reprendre l'offensive le moment venu. » (G. Q. G., T. 3407, pièce 323, 3e Bureau, n° 1890.)
Or, à 6 h. 45, le général Ruffey avait demandé au général en chef que l'ordre soit donné à l'armée de Lorraine de prendre l'offensive (x) :
(*) Déjà cette demande avait été faite le même jour, 24, à 6 h. 20 en ces termes :
î6o LA BATAILLE DE LA FRONTIERE
« Le général commandant la 3e armée demande instamment -que Tordre soit donné à l'armée de Lorraine d'employer toutes les forces dont elle peut disposer à produire une action offensive à la droite de la 3e armée sur la gauche de l'ennemi. » (3e Armée, 3e Bureau, Sorties, n° 169.)
On vient de voir qu'à l'encontre de ce désir, à 8 h. 5, le général en chef avait donné au général Maunoury l'ordre de replier ses forces sur les Hauts-de-Meuse et d'y assurer un solide barrage, et à 8 h. 45, au général Ruffey, Tordre de ramener ses forces sur le front général Montmédy, Damvillers, Azannes.
Mais un fait nouveau devait changer sur ce point les disposa tions du haut commandement en procurant aux armées de Verdun une des plus extraordinaires chances que l'histoire de cette guerre ait eues à enregistrer.
Le 24 août, vers 6 heures du matin, une reconnaissance du 3e hussards, conduite par le maréchal-des-logis Ronchon, arrêtait une voiture automobile sur la route de Dompierre à Puxe, ■dans la traversée du bois de Bouzonville. Précipitamment, ses voyageurs, deux officiers et le conducteur, se sauvent dans les bois. On s'empare des papiers et cartes et Ton y trouve Tordre de mouvement, pour la journée du 24, de la XXXIIIe division d'infanterie allemande : pendant que le XVIe corps allemand attaquera sur l'Othain vers Nouillon-Pont, cett* XXXIIIe division d'infanterie, venant de Metz, se rendra en deux colonnes sur le front Mouaville, Bechamp, Lanhères ; la tête du gros se trouvera à 9 heures à Dompierre.
C'était l'indice que le commandement allemand ignorait les positions de l'armée de Lorraine et peut être même ne soupçon-
ce Rien de nouveau. Le 4e Corps est obligé de prendre précautions en raison situation de la droite de la 4e armée. Général Ruffey demande instamment que l'ordre soit donné à l'Armée de Lorraine d'employer toutes les forces dont elle peut disposer à produire une action offensive à la droite de l'Armée de Verdun sur la gauche de l'ennemi. »( 3e Armée. Sorties. 3e Bureau, n° 33332 folio 44).
BRIEY l6l
nait pas son existence. Dans sa hâte à se porter sur Verdun, il a négligé — première manifestation de cette stratégie à œillères tant de fois renouvelée au cours de cette guerre — de s'éclairer sur son flanc gauche, et sur ce flanc gauche, à son insu se trouvent établies trois divisions de réserve, les 75e, 56e et 55e.
Les documents saisis sont remis aussitôt au général de Dartein qui commande la 56e division de réserve et qui, à 7 h. 30, signale au général Paul Durand cette prise importante ; le renseignement est retéléphoné, à 8 h. 15, par le 3e groupe de divisions de réserve à la 3e armée, où il est reçu par le chef du 3e bureau, le commandant Tanant (x).
Le commandant, depuis général Tanant, a fait à la Commission de Briey l'impressionnant récit de cette affaire :
« A la lecture de cet ordre, il m'est apparu que la XXXIIIe division de réserve allemande avait son point d'attaque sur Ëtain et que le kronprinz semblait croire que nous n'avions plus aucune espèce de forces dans la Woevre. La manœuvre allemande consistait à tourner notre droite. J'ai étudié la manœuvre possible de notre côté : nous avions à notre disposition les 54e 55e, 56e, 67e et 75e divisions de réserve, la 65e venait de débarquer ; enfin, la 72e division de Verdun et les trois régiments actifs de Verdun qui brûlaient du désir de se battre, car c'étaient des forces très importantes.
« Je me suis rendu auprès du général Ruffey pour lui exposer la situation. A ce moment, le général Ruffey était un peu, comment dirai-je ? touché, énervé après trois jours de bataille sans succès, et il ne voulait guère entendre parler d'une nouvelle offensive. Je m'écriai : « Comment vous, ancien professeur à « l'École de guerre, vous n'admettriez pas que, disposant de
(]) 3e Armée, 3e Bureau, Entrées n° 1596.
Il s'est produit sur cet incident une opposition de souvenirs entre le général Ruffey et le général Maunoury. La version exacte semble avoir été donnée par le général Tanant, d'après les documents consultés.
F. Engerand 11
« forces comme celles qui sont à notre disposition, nous ne les et jetions pas toutes et immédiatement dans la bataille, surtout « quand l'ennemi ignore la présence de ces troupes ; c'est le « moment de faire l'effort et de taper avec le tout. »
« Rapidement convaincu, le général Ruftey fait venir le général Maunoury. C'est là, d'ailleurs, la seule discussion que nous ayons eue dans le cabinet du général Ruffey ; il y avait là les généraux Ruffey, Maunoury, Grossetti et moi. Après que j'eus exposé la situation, le général Maunoury prit la parole pour dire : « Vous avez raison, mais j'ai des instructions qui s'opposent à « ce que je fasse cette manœuvre. » « Ces instructions, quelles sont-elles ? » m'écriai -je. Il me répondit : « Investir Metz »... Je fis remarquer qu'il ne s'agissait pas d'investir Metz et que, si nous ne profitions pas des circonstances pour « flanquer la pile aux Boches », demain ce n'est pas nous qui irions investir Metz, mais ce serait le Boche qui investirait Verdun, puisque l'investissement était, d'ailleurs, virtuellement commencé. Le général Maunoury me répliqua : « Je suis lié par mes instructions » (x). « Si je fais réformer vos instructions, lui dis-je, et si vous en recevez de nouvelles, êtes-vous disposé à marcher ?» — « Oui », fut la réponse.
« J'appellai aussitôt au téléphone le commandant Bel, et lui exposai rapidement la situation. Je lui dis que nous devions monter notre manœuvre le jour même pour le lendemain et qu'il était de toute nécessité de faire réformer les instructions du général Maunoury. Au bout de quelques minutes, le commandant Bel me dit : « Je ne puis vous donner de réponse tout de a suite parce que le général Berthelot est occupé. » Je répliquai qu'il fallait une réponse immédiate, qu'il n'y avait pas une minute à perdre, l'attaque devant avoir lieu le lendemain matin.
(•) On a vu qu'à 8 h. 5 le G. Q. G. avait envoyé au général Maunoury l'ordre de replier l'armée de Lorraine au nord et au sud de Verdun.
« Quelque temps après, je reçus un message dont je ne me ¥appelle pas les termes exacts, mais dont le contexte est certainement le suivant : étant données les circonstances, le général Ruffey et le général Maunoury, qui sont sur place, prendront toutes les dispositions pour agir au mieux. Le message était signé : Belin. C'était donc la liberté absolue donnée par le général en chef. C'est moi-même qui reçus cet ordre, et le tenant à la main, j'entrai triomphalement dans le cabinet du général Ruffey. »
Ce récit est confirmé par les documents mêmes de la 3e armée.
A 8 h. 45 ce télégramme était envoyé par la 3e armée au général en chef : « Ordre des opérations des Allemands pour le 24 pris ce matin : XVIe corps attaquera sur le front Nouillon-Pont, Spincourt, Gouraincourt ; ce corps est flanqué à gauche par brigade landwehr attaquant à Gondrecourt ; plus à gauche, sur l'axe Conflans, Ëtain, VIe division cavalerie marche sur Verdun «t derrière elle la XXXIIIe division de réserve de Conflans sur Jeandelize. Demande à commandant en chef coopération général Maunoury. Gros engagement du côté de Longuyon sur le front du 5e corps. »
Il fut répondu à 9 heures : « Ordres envoyés par télégramme ■chiffré à 8 heures. » (3e Armée, Sorties, 3e Bureau, 3364.) Or, ce télégramme, comme nous l'avons déjà rapporté, prescrivait le repli de l'armée de Lorraine sur les positions organisées de Toul à Verdun.
A 9 h. 20, nouveau message téléphoné du « commandant de Tannée de Verdun » au général en chef : « En présence situation sur front 3e armée, très attaquée vers sa droite, général Ruffey, d'accord avec général Maunoury, demande que, pour le dégager, contre -attaque des divisions de réserve du général Durand sur flanc gauche ennemi soit autorisée. » (3e Armée, Sorties, Jtage 41.)
Ce message fut reçu par le commandant Bel, et, à 9 h. 50,
cette réponse était téléphonée du G. Q. G. par le commandant Bel, au général Ruffey : « N° 2017 : « Vous êtes sur place. Je vous laisse le soin de prendre, d'accord avec le général Maunoury, mesures qui conviennent le mieux à la situation. — Belin. »
Et à la suite cet addendum :
« Dispositions confirmées au général Maunoury qui avait appelé le général Belin au téléphone. Le général Maunoury a fait connaître qu'il prenait la responsabilité de faire intervenir des divisions de réserve sur la droite de la 3e armée sans perdre de vue la mission qu'il a, d'autre part, de conserver à tout prix les Hauts-de-Meuse. — Belin. » (G. Q. G., T. 3407, pièce 326) (x).
Cette dernière phrase indique qu'indépendamment de la communication téléphonique du commandant Tanant au commandant Bel, le général Maunoury aurait, de son côté, mis le général Belin au courant de la situation.
En conformité de l'ordre de repli à lui adressé par le G. Q. G* à 8 heures, le général Maunoury avait rédigé et expédié à 9 h. 15. un ordre général d'opérations pour la journée du 24 août.
Rappelant que l'armée de Lorraine avait pour mission d'empêcher le passage des armées allemandes entre Verdun et Toul et signalant qu'une forte colonne ennemie de toutes armes (probablement la XXXIIIe division de réserve) semblait se porter de Conflans sur Jeandelize avec un flanc garde à gauche marchant de Jarny sur Allamont », il prescrivait aux 54e, 57e et 72e D. R. de se conformer au mouvement de la 3e armée et de tenir éventuellement les Côtes-de-Meuse de Bezonvaux à Ronvaux inclus, — à la 75e D. R. de résister sur place si elle est attaquée mais sans se laisser accrocher de façon à conserver la liberté entière de manœuvre, pour se replier éventuellement sur
( ) La pièce débutait ainsi : « Autorise emploi des divisions de re...»r. ces mots furent effacés et remplacés par l'ordre ci-dessus.
les Côtes-de -Meuse, de Haudiomont à Combres et d'en assurer «ans délai l'organisation défensive, — à la 56e D. R. et à la 55e D. R. d'opérer de même avec repli éventuel sur le front Herbeuville, Viéville-sous-les-Côtes et Hattonchâtel, Buxières, — -enfin à la 65e D. R. de se porter en réserve dans la région Ambly- sur-Meuse, Troyon-sur-Meuse et d'organiser une position de repli sur la rive gauche de la Meuse, ainsi que des têtes de pont sur la rive droite. » (3e Armée, 3e Bureau, Entrées, n° 1810.)
Mais, dès réception du message de 9 h. 50 lui rendant sa liberté d'action, le général Maunoury remplaçait cet ordre par l'ordre général d'opérations n° 10, daté du 24 août, 11 heures, •et débutant ainsi : « A la suite d'une communication téléphonique du G. Q. G., le commandant de l'armée de Lorraine est autorisé à appuyer le mouvement offensif qu'entreprend la 3e armée au nord de Nouillon-Pont. »
En conséquence, il prescrivait au groupe du général Paul Durand (54e, 67e, et 72e D. R.) d'appuyer l'attaque de la 3e armée « dans les conditions fixées par l'ordre particulier n° 7 du 23 août ». La 75e D. R. était également mise provisoirement sous les ordres du général Paul Durand « pour appuyer son attaque»' La 56e D. R., en échelon, en arrière, aurait à assurer l'inviolabilité du flanc droit des divisions placées sous les ordres du général Durand ; la 55e D. R. restera sur ses emplacements pour assurer la couverture sur le front Chambly, Pont-à-Mousson, et la 65e D. R. restera en réserve dans la région de Troyon (l).
(*) Dossier de l'armée de Lorraine, 3e Armée, 3e bureau, n° 1G20.
L'ordre particulier n° 7, visé dans cet ordre du général Maunoury •se bornait simplement à mettre les 54e, 67e et 72e D. R. sous le commandement du général Paul Durand avec pour mission « dès que faction du 6e corps se fera sentir d'appuyer son abaque ». Le général Paul Durand avait en conséquence établi défensivement les 54e, et <57e D. R. sur le front Spincourt, Gouraincourt et la 72e D. R. au nord de Fromezay et sur la ligne Etain, Warcq, Goussainville. {Journal d'opérations du commandement du 3e groupe de diuisitns de réserve).
l66 LA BATAILLE DE LA FRONTIÈRE
Le commandement de l'armée de Lorraine se trouvait donc pour la bataille projetée partagé entre le général Paul Durand et le général Maunoury : Tordre n° 10 spécifiait, en effet, que « seules les 55e, 56e et 65e D. R. sont placées directement et provisoirement sous les ordres du général commandant l'armée de. Lorraine ».
Le journal d'opérations du commandement du 3e groupe de réserve rapporte que le 24, à midi, le général Paul Durand fut seulement avisé de la prise de l'ordre de bataille allemand,, en même temps qu'il recevait du général Maunoury Tordre d'appuyer l'offensive de la 3e armée au nord de Nouillon-PonU Il donna en conséquence aux 54e et 67e D. R. Tordre d'attaquer sur le front Rechicourt-Bouligny, à la 75e D. R. celui de lesappuyer à droite en attaquant par Boinville et Buzy dans la direction générale de Gondrecourt et à la 56e D. R. « l'invitation d'assurer la sûreté du mouvement sur le flanc droit » (x).
L'armée de Lorraine avait six divisions de réserve, trois régi-
(x) Voici exactement l'ordre qui fut communiqué téléphoniquemenfc le 24 à 12 h. 15 par le 3e groupe de D. R. à la 3e armée. « 1° Le commandant Duthilleul a trouvé ce matin le général commandant la 75e D. R. ; 2° la 75e D. R. est prête à déboucher à midi au front Warcq- Buzy ; 3° d'après les renseignements reçus une brigade de la 56e D. R. serait; prête à la même heure à déboucher du front Saint-Jean-les- Buzy, Olley ; 4° d'autre part, le général Durand vient de recevoii l'avis que le 6e corps attaquait ; en conséquence, il prend la décision de prendre l'offensive avec les divisions de réserve, mises à sa disposition par le dernier ordre du général Maunoury, ordre daté de Verdun, 11 heures ; 5° d'après ces dispositions, la 75e D. R. attaquera sur le front Gondrecourt-Fléville ; la 56e D. R. reçoit l'invitation, d'assurer la sûreté du mouvement sur le flanc droit ; 6° le commandant Duthilleul se met à la disposition du général Durand » P. c. c l'officier de service Ehrmann (3e Armée, 3e Bureaul Entrées).
ments actifs, la 7e division de cavalerie et, en cas de besoin, l'artillerie lourde de Verdun ; les forces ennemies qui s'avançaient contre elle se composaient de la XXXIIIe division de réserve allemande et de trois brigades de landwehr, le XVIe corps allemand étant occupé par notre 6e corps. Sa supériorité numétique était donc très marquée.
Mais la disposition en cordon, qui résultait de la mission défensive qui lui avait été assignée, l'obligeait, au lieu de combattre d'un seul bloc, d'agir par efforts successifs, et on voit que dans son plan de bataille, pour le 24, le général Paul Durand ne met en jeu que trois de ces divisions ; les autres, déployées à l'avance, forment barrage.
Ainsi donc, le 24, la mission de l'armée de Lorraine était d'appuyer l'offensive de la 3e armée. Une série de contre-temps et de fautes, jointe à l'épuisement des troupes de la 3e armée après ces durs combats, contrarièrent le développement de Cette offensive .
Le commandant du 5e corps, le général Brochin, qui avait si gravement compromis le sort de la bataille du 22, garda, malgré la demande instante du général Ruffey, son commandement jusqu'au 24 après-midi, où il fut remplacé par le général Micheler. Au rapport du général Ruffey, le général Brochin dans la matinée du 24, quoique n'ayant devant lui qu'une force insignifiante, mais se croyant débordé sur sa droite, se replia, sans opposer grande résistance, sur la ligne de l'Othain (x) sans prévenir la 12e division du 6e corps à sa droite. Repris en main par son nouveau chef, le 5e corps tint résolument tête à l'adversaire sur les hauteurs entre la Chiers et l'Othain, grâce à son artillerie et au concours que lui prêta le 6e corps.
A 10 heures, le 4e corps, qui était à l'aile gauche de l'armée,
(*) 0 24 août, 11 h. 20, le général commandant le 5e corps annonce 5e corps débordé sur sa droite et occupe la ligne de l'Othain » (3# Armiet 3« Bureau^ Entrées t pièce 339).
l68 LA BATAILLE DE LA FRONTIÈRE
ayant fait savoir qu'il n'était pas attaqué, le général Ruffey lui donna l'ordre de faire contre-attaquer par la 7e division le VIIe corps allemand aux prises avec le 5e corps, mais l'ordre, s'il fut transmis, ne parvint que trop tardivement à destination. A 14 heures, avisé par son agent de liaison avec le 4e corps que le 4e corps continuait à n'être pas attaqué et que le 5e corps avait reculé vers l'Othain, le général RufTey redonnait l'ordre au 4e corps d'aider le 5e corps, et à 15 heures, au 5e corps, celui de résister à tout prix sur ses positions, l'informant que le 4e corps contre-attaquait à sa gauche pour le dégager tandis qu'à sa droite le 6e corps et cinq divisions de réserve lui apportaient pareille assistance. (3e Armée, 3e Bureau, Entrées, pièces 348-351.)
De son côté, le général Sarrail mandait à la 3e armée : « L'en nemi venant de Longuyon est entré après vif engagement dans le Haut-Bois et le bois de Rafour ; ordre est donné à la 12e division, dès que l'ennemi apparaîtra sur les lisières sud, d'attaquer ; elle est fortement appuyée par l'artillerie de corps et l'artillerie lourde. Arrancy, attaqué par l'est, tient bon. Fais avancer en réserve à Pillon les troupes disponibles de la 40e division et son artillerie. Donne ordre à la 42e division de se porter à l'ouest de Saint-Pierre villers pour intervenir à la droite de la 12e division (direction Han devant Pierrepont). » Le commandant du 6e corps terminait ainsi : « Il serait indispensable que la 54e division de réserve de Spincourt pût agir à la hauteur de Rechicourt (l). »
L'ordre de bataille des divisions de réserve était de la gauche à la droite, 54e, 67e, 75e, 56e, 55e ; la 54e assurait la liaison avec le 6e corps, mais ce ne fut pas cette division, mais la 67e qui fut engagée la première. Cette dernière se heurta aux bois de Saulx à un ennemi largement pourvu d'artillerie et qui lui infligea des pertes considérables — plus du tiers de son effectif et tous
t1) 3e Armée, 3e Bureau, Entrées, pièce 139, la pièce ne porte ni jour, ni heure, mais il n'est pas douteux que sa date est le 24.
ses capitaines (1). Après une résistance acharnée et malgré l'appui du 164e régiment d'activé, à 19 heures, la 67e division dut se replier sur Amel, découvrant ainsi le flanc droit de la 54e division qui, pour soutenir l'offensive du 6e corps sur Pierrevillers, était, à 18 heures, malgré le feu intense de l'artillerie de gros calibre ennenre, parvenue à m:-chem;.n de Rechicourt.
A 17 heures, l'état-major du général Maunoury mandait à la 3e armée :
« La 54e D. R. tient bien sous les obus, elle a l'air de se porter en avant. L'attaque monte sur Ëtain, la 75e en tête, la 56e à droite sur Oîley. La 72e, une brigade vers Ëtain en réserve, une autre brigade (illisible). L'attaque a l'air de progresser. Le feu de l'artillerie ennenre diminue et la ligne ennemie, vers Rosières ( ?), semble reculer. » (3e Armée, 3e Bureau, Entrées, n° 351 .)
Malheureusement, le recul forcé de la 67e division permit à l'ennemi de progresser sur le plateau de Rouvres, d'où il tenait sous le canon les villages de Warq et d'Ëtain, occupés par la 72e. Ayant son flanc droit découvert, la 54e arrêta sa progression ; ordre verbal lui fut transnrs à 20 h. 20 d'occuper Spincourt et Haudelincourt, m lis aux notes qui figurent au journal de marche de cette 54e division de réserve on peut lire :
« La position étant intenable (canonnades des villages à 11 heures soir) le général donne l'ordre de se replier sur Loison, puis sur Billy-sous-Mangiennes. »
Au rapport du journal d'opérations du 3e groupe de divisions de réserve, les 75e et 56e divisions de réserve atteignaient vers 18 heures la vallée de l'Orne à Boinville, Buzy, Olley, Puxe ; cette indication est contredite par le journal de marche de la 56e division de réserve, dont son chef, le général de Dartein,
(*) « Les capitaines de l'active, qui commandaient les compagnies, ont donné l'exemple pour entraîner leurs hommes, ils se sont tous fait hacher ; sur 48, il ne .m'en est resté qu'un. J'ai également perdu beaucoup d'officiers de réserve qui se sont très bien conduits. » (Déposition du général Marabail).
affirme que ses brigades ne dépassèrent pas Harville et Moulotte (*).
Le général Le Guay a déclaré devant la Commission der Briey que, ce jour-là, sa division, la 55e, n'avait pas bougé de ses positions, au sud de la Woèvre, où elle était sans nouvelleset sans même connaître l'armée dont elle faisait partie.
A 20 heures, le général Paul Durand arrêtait le combat et donnait aux troupes l'ordre de coucher sur leurs positions. Voie* la substance de cet ordre de stationnement en fin de combat :
Le 6e corps a pris l'offensive contre la droite de l'ennemi ;. celui-ci, maintenu de front par les 54e et 67e D. R. a été vigoureusement attaqué sur son flanc gauche par les 72e, 75e et 56e D. R. qui l'ont forcé à fléchir. Les troupes bivouaqueront sur place et maintiendront l'occupation des positions conquises* « Mon intention est de reprendre demain, dès l'aube, l'offensive sur toute la ligne dans les directions générales déjà indiquées- La 56e D. R., mise demain sous mes ordres, continuera toujours son rôle de flanc-garde. Le général commandant l'armée de Lorraine a prescrit à la 7e division de cavalerie d'opérer à Tailedroite de l'ensemble et d'éclairer, dès le petit jour, dans les directions de Metz, Briey, Norroy-le-Sec (2).
(*) Voir sur cette bataille, indépendamment de sa déposition, 1*livre du général de Dartein, La 56e division au Jeu (Paris, Berge?- Levrault).
(2) 3e Armée, n° 1640. On n'a pas été sans relever la contradiction entre le rôle que le général Paul Durand attribue, ce jour-là, à sesdivisions, et celui qu'il eut d'après le journal des opérations du 3e groupe des D. R. Cette contradiction s'explique assurément pa» le moment où fut donné cet ordre ; le général Durand voulait exalter le moral de ses troupes en leur déclarant qu'elles marchaient vers la victoire.
Une contradiction de plus sérieuse conséquence se relève au sujet de la 7e division de cavalerie. Le général Maunoury lui assigne une mission à l'aile droite des divisions de réserve ; or, le même jour, et à la même heure, à 16 h. 35, le général Sarrail, croyant cette division de cavalerie à sa disposition, lui avait prescrit de se poTter avec toute»
briey iyr
A 21 h. 55, le général Paul Durand informait le général Ruffey que le 25, à 4 heures, il attaquerait sur tout le front Ëtain, Olleyy en direction générale nord -est : « La 54e D. R., ajoutait-il, se trouvant momentanément séparée de mon groupement de divisions, je vous demande de vouloir bien lui donner des ordres pour lui permettre de coopérer à votre action et assurer son ravitaillement en munitions et en armes. » (3e Armée, 3e Bureau,, Entrées, pièce 361) (x).
A 20 h. 35, le général Ruffey envoyait au G. Q. G. ce rapport succinct : « N° 135. Engagement général depuis matin. Vers midi, 4e et 5e corps tenaient Othain. 6e corps était sur le front Pillon*, Maizeray. A 14 heures, armée Lorraine attaque en liaiso 1 avec le 6e corps, puis 5e et 4e corps reprennent often-ive. Fin journée attaque progressait. »' (3e Armée, 3e Bureau, Sorties,
Peu après, à 22 h. 30, le général Maunoury rendait lui aussi compte au G. Q. G. de la situatio 1 à l'armée de Lorraine :
« N° 3516. — Cinq divisions de réserve, appuyant à droite l'action de la 3e armée, ont attaqué dès aujourd'hui de front et de flanc la gauche ennemie. La situation paraît excellente ; les divisions de réserve ont fait preuve de solidité. L'attaque interrompue à la nuit sera reprise demain dès l'aube, et, d'après les résultats obtenus aujourd'hui, on peut espérer un succès. L'ennemi donne des signes de fatigue. Replis laissés sur Hauts-de- Meuse. » (Dossier de V armée de Lorraine.)
ses forces sur Ollières à la gauche des divisions de réserve et d'entrer immédiatement en action. (3e Armée, Entrées, n° 363).
( •} La 54e D. R. fut, dans la nuit du 24 au 25, rattachée au 6e corps : 0 Elle a — lit-on dans un télégramme du commandant du 6e corps, 25 août, 4 h. 15 — reçu l'ordre d'attaquer dans la direction Xivry- Circourt. Tous les éléments disponibles de la cavalerie de corps (plusieurs escadrons) lui ont été donnés pour se relier à la 67e D. R. attaquée à 4 heures. » (3e Armée,, Entrées, n° 364).
Au matin du 25 août, la retraite est générale pour les 5e et 4e armées, de même que pour l'armée anglaise ; seule, la 3e armée est restée sur ses positions. L'ennemi par le nord marche sur Paris et sa progress'on dépasse toute prévision. Il trouve la voie presque libre ; Paris était sans garde.
C'est qu'en effet, le 23 août, le général Joffre avait demandé au ministre de la Guerre « de diriger sur le Nord les deux divisions de réserve de défense mobile de Paris ». Le télégramme ajoutait : « Commandant Dumont qui rentre cette nuit Paris vous fournira toutes explications à ce sujet. » (T. 3407, G. Q. G. pièce 311, n° 1878).
Le 24 août, à 9 h. 35, le général Berthelot envoyait au général d'Amade ce télégramme qui prouve que la demande avait reçu satisfaction et que Paris, par suite, se trouvait privé de ses troupes de défense mobile : « Recevrez dans la nuit et la matinée de demain deux divisions de réserve venant de Paris. Vous les -emploierez comme réserve en arrière du barrage entre Arras et Valenciennes. » (T. 3407, G. Q. G., pièce 320, n° 2006).
Et, ce même jour, 23 heures, le général Berthelot donnait l'ordre au général d'Amade « d'employer ces deux divisions de réserve au mieux pour agir à la gauche des Anglais. » (T. 3407. G. Q. G., pièce 339, n° 2072).
Dans la nuit du 24 au 25 août, le ministre de la Guerre, M. Messimy et le général Galliéni, qui est à ses côtés, connaissent le désastre de Charleroi ; ils voient le danger, il faut y parer.
A 7 heures, le colonel Magnien part en automobile porter au général Jofrre cet ordre, dont M. Messimy a, pour la première fois, révélé l'existence à la Commission de Briey :
« Ordre au général commandant les armées du Nord-Est.
« Si la victoire ne couronne pas le succès de nos armes et si
les armées sont réduites à la retraite, une armée de trois corps actifs au minimum devra être dirigée sur le camp retranché de Paris pour en assurer la garde. Il sera rendu compte de la réception de cet ordre. — Messimy ». (x)
La 3e armée, qui depuis trois jours s'était battue sans discontinuer, était à bout de souffle et de forces et hors d'état de reprendre l'ofiensive même la plus modérée ; l'ennemi de son côté, montrait moins de mordant (2). Le seul espoir était dans l'offensive des divisions de réserve, et 1 on peut dire que le 25 août fut leur journée.
Le 4e corps, dans le plus terrible état, se vit, vers 12 heures,, dans la nécessité de se replier sur Jametz-Louppy.
« Le général de Trentinian, d'accord avec le général de Lartigue, — exposait le général Boelle, commandant le 4e corps d'armée — estime que les troupes ont donné tout ce qu'on pouvait attendre d'elles ; après les avoir vues aujourd hui dans les cantonnements et sur les routes, j'ai le vif regret d'être obligé de partager l'avis de ces officiers généraux. A peine remise du combat du 22 août qui lui avait fait perdre plus d'un tiers de son effectif, la 7e division a livré un combat violent à Marville à la suite duquel elle a subi des pertes très sérieuses. Bien que la 8e division ait été à peine engagée aujourd hui, les hommes bivouaques paraissent exténués, ce qui diminue la valeur de ces troupes dont le moral redeviendrait vite excellent si elles pouvaient se reprendre en se reposant et en dormant. Les régiments comptent à peine une vingtaine d officiers dont quelques-uns appartiennent à la réserve. Le repos des troupes ne dépendant évidemment que des attaques de l'ennemi, il ne m'appartient
(x) Procès-verbaux de la Commission de Briey, déposition Messimy, tome I, p. 262.
(2) Ainsi une communication de Bevaux d'un escadron de découverte, reçue le 25 à 8 h. 55, apportait cette impression que l'ennemi aurait déployé tout son monde hier et qu'il n'aurait rien en arrière. (3e Armée, 3e Bureau, Entrées, n° 16£4).
pas de vous proposer les mesures qui nous semblent nécessaires et que je laisse à votre haute autorité le soin d apprécier. » (3e Armée, Entrées, n° 397.)
Dans un tel état, le 4e corps ne put se maintenir à Marville, que l'ennemi bombardait à grande distance ; il avait tenu jusqu'à l'extrême limite des forces humaine ; il dut se replier.
Le 5e corps, sur la rive gauche de l'Othain, eut moins à subir la pression de l'ennemi.
Le 6e corps montrait plus de résistance ; la 54e division de réserve lui avait été adjointe, mais il ne semble pas que son aide ait été très efficace :
A 4 h. 15, on téléphonait du 6e corps à la 3e armée : « La 54e D. R. a été rattachée cette nuit au 6e corps. Elle a reçu Tordre d'attaquer dans la division de Xivry-Cir court. Tous les éléments disponibles de la cavalerie de coips (plusieurs escadrons) lui ont été donnés pour sejrelier à la 67e D. R. Attaque à 4 heures. »
Et à 5 heures, ce nouveau message téléphoné rendait compte •du résultat de l'attaque : « Le 6e corps demande qu'on lui dise où sont les divisions de réserve. La 54e D. R. a reçu l'ordre d'attaquer ; elle n'est pas brillante. » (3e Armée, Entrées, n° 364 et 377).
A 7 heures on mandait du 6e corps à la 3e armée :
« Depuis ce matin, fusillade nourrie dans la direction du nord. On ne doute pas ici de tenir le coup. On désire être fixé aussitôt que possible sur la marche des divisions de réserve.» (3e Armée, 3e Bureau, Entrées, pièce 358.)
A 8 h. 50, ce compte rendu était transmis du 6e corps à la 3e armée : « La canonnade a cessé du côté du 5e corps. Sur le front du 6e corps rien de changé du côté dePillon. Mangiennes toujours tenu comme repli. A ma droite, les Allemands s'avancent vers Billy-sous-Mangiennes qui est encore tenu par quelques fractions du 150e. Je donne l'ordre à cinq batteries d'artillerie lourde d'ouvrir le feu dans cette direction. Ordre com-
*nence à être exécuté. La 54e division de réserve, malgré plusieurs ordres, ne s'est pas portée en avant. » (*)
Cette réponse fut faite à 8 h. 55 : « Le 6e corps va commencer son mouvement de retraite et se reporter sur les positions de repli assignées. »
Au moment où la partie était ainsi perdue pour la 3e armée, l'armée de Lorraine saisissait la victoire.
Au point du jour, l'attaque des divisions de réserve, sous le •commandement du général Paul Durand, avait repris sur toute la ligne.
La 72e division, prise d'abord à partie par une artillerie lourde supérieure, ne put déboucher de la région Ëtain-Fromeix dut se replier sur le front Fromezey-Herme ville (2). Mais, vers heures, l'intervention des 166e et 165e régiments actifs de trdun changea totalement la situation ; Ëtain fut repris et memi, qui s'y était signalé la veille par des atrocités sans >m, fut passé au fil de l'épée. La 72e passa donc à une offense que rien n'arrêta plus.
H 3e Armée, Entrées, n° 385.
Les quelques notes sur la journée du 25 août, qui se trouvent au Journal de marche de la 54e division de réserve, doivent être transcrites ici : « Reçu l'ordre du 6e corps de reprendre l'offensive. Envoi -de l'ordre Y. — Nouvel ordre du 6e corps, mort du colonel Josset. — Renseignements de la cavalerie. — Reprise de l'offensive. Déploiement de six compagnies vers la droite. - — Le 6e corps se replie sans nous prévenir, découvrant notre gauche. — Défilé des convois, destruction de la route, ravitaillement pai> le premier échelon S. M. A. venu à Azannes. — Vers 13 heures, les éléments avancés de la division se replient en bon ordre sur la route d'Azannes sous la protection de six compagnies de flanc droit. — 15 h. 15, compte rendu du général 107e brigade. — Reconstitution des unités à Azannes. Cantonnements à Gremilly, Ornes. »
(2) Message téléphonique du 6e Corps à la 3e Armée : « 7 h. 20. L'officier de liaison du 3e Gr. D. R. fait savoir que la 72e D. R. est débordée par T ennemi vers Orncl, qu'elle se replie sur Fromezey-Alancourt, <me le général Durand ordonne qu'un régiment de la brigade active (1G5C-I66e) prenne position vers le bois Devaux pour contre-attaquer éventuellement. » (3e Armée. Entrées t n° 375).
A sa droite, la 75e division de réserve ne put que difficilement déboucher ; ses régiments de première ligne furent accueillis, à la sortie de Boinville, Darmont, Buzy, par un feu violent de mitrailleuses et une véritable pluie de projectiles de gros calibres ; ses pertes furent sérieuses et, à l'exception du 42e colonial, qui garda le contact avec la 56e division, ses autres régiments durent se replier au sud de l'Orne.
Cette 56e division de réserve, sous l'habile commandement du général de Dartein, fut le facteur décisif de la victoire.
Dès 8 heures, elle avaic assuré ses débouchés, au delà de l'Orne, par l'occupation du bois Saint- Jean et d'Olley, et pris sa direction sur ses premiers objectifs d'attaque, les Bois Communaux, la ferme Neuvron et Thuméréville. Son artillerie appuyait de très près son infanterie et faisait de très grands ravages chez l'ennemi.
Le recul de la 75e D. R., en découvrant sa gauche, ralentit un peu son mouvement, mais ses progrès étaient suffisants pour qu'à 12 heures, le général Paul Durand pût envoyer à la 3e armée la communication suivante :
« Offensive allemande n'existe plus. La 56e D. R. a franchi l'Orne à Olley et prend pour direction attaque Mouaville sans être beaucoup inquiétée. Elle prend à revers les troupes allemandes et, à en juger par le rapport des aviateurs, les convois de toutes ces troupes allemandes se dirigent en éventail, les unesvers le nord-ouest, les autres vers l'est. Je crois savoir que la 7e division de cavalerie, à qui j'ai communiqué ces renseignements, va pouvoir passer l'Orne aux environs de Conflans et se rabattre sur tout l'arrière de ces transports et convois. A midi, grande accalmie ; j'attends la soirée pour soumettre au général Maunoury telles propositions que me suggérera la situation. >v (3e Armée, Entrées, pièce 392 bis.)
A 14 heures, la 55e division arrivait à la hauteur de la 56e, prête à appuyer son mouvement, mais la 7e division de cavalerie, qui pouvait être le facteur décisif de la victoire, sollicitée
par le général de Dartein d'agir sur l'ennemi vers Conflans et de remonter vers Gondrecourt et Eix pour lui couper la retraite, se laissa arrêter à Conflans par l'artillerie ennemie et ne réalisa pas le mouvement attendu.
A 15 heures, le général Paul Durand ordonnait l'offensive générale au nord de l'Orne, sur le front Rouvres, Bechamps, Mouaville, pour couper la retraite à l'ennemi vers l'est.
Le mouvement fut couronné de succès : à 18 heures, la 72e division atteignait presque Rouvres ; au centre, le 42e colonial et «d'autres fractions de la 75e division prenaient Aucourt, tandis ■qu'à droite la 56e division, appuyée par toute son artillerie, avec un ordre et un entrain remarquables, s'emparait de Bechamps •et Mouaville et progressait sur la route d'Ëtain à Fléville, jusqu'à la ferme Marjolaine.
Partout, l'ennemi se retirait en désordre, laissant entre nos mains des armes et des prisonniers — la 56e division en fit à elle seule 400. Un rapport ennemi indique que la XXXIIIe division allemande se repliait en déroute sur Fontoy (*).
C'était la victoire... Mais, à 19 heures, le général Paul Durand était touché par un ordre de l'armée de Lorraine lui prescrivant de se replier au sud de l'Orne pour de là gagner en une ou deux -étapes les positions défensives des Hauts-de-Meuse.
Le G. Q. G., assurément, au reçu de l'ordre du ministre de la Guerre d'envoyer trois corps d'armée à la garde de Paris, avait prescrit au général Maunoury de rompre le combat et de lui expédier deux de ses divisions.
A midi, en effet, le 3e bureau de la 3e armée recevait du G. Q. G. ce message du commandant Bel : « La 3e armée se porte sur la position qui lui a été assignée sur les côtes de Meuse. Le général Maunoury, qui avait progressé par sa droite, vient <le donner l'ordre d'occuper les Hauts-de-Meuse ; deux divi-
(x) Voir sur ces divers points le livre du général de Dartein, La •56e division au jeu.
F. Engeraisd 12
sions intactes sont orientées vers Dugny et Saint-Mihiel. * (3e Armée, 3e Bureau, Sorties, n° 3596, folio 50.)
Il semble que le général Maunoury ait retardé le plus qu'il ait pu l'expédition de cet ordre pour ne pas ravir à son armée l'occasion d'une victoire. Il n'envoya l'ordre de repli qu'à- 20 heures quand l'ennemi retraitait.
A 20 h. 8, il adressait, de Verdun, au général en chef ce télégramme : « N° 79. — Malgré 67e division de réserve très éprouvée, et en grand désordre hier soir, l'opération entreprise hier a~ continué aujourd'hui à partir de 4 heures dans de bonnes conditions. A 14 heures, trois divisions de réserve, soutenues par une quatrième en flanc garde poursuivaient avec succès attaque contre extrême gauche allemande. Renseignements reçus établissent que l'ennemi retraitait sur région Metz-Thionville et vers le nord. Par suite de la retraite de la 3e armée et pour rendre disponibles trois divisions de réserve à transporter sur autre théâtre d'opérations, ai dû rompre .» (Dossier Armée de Lorraine}
En même temps, le général Maunoury avisait le G. Q. G. qu'il avait désigné pour être embarquées les 55e et 56e divisions de réserve « comme étant celles qui se sont le mieux comportées aujourd'hui et qui ont subi moins de pertes ». Et ces divisions quittaient le champ de bataille de Briey et se retiraient vers l'ouest pendant que l'ennemi poursuivait sa retraite vers Test. Cet ennemi, elles allaient le retrouver sur l'Ourcq avec leur chef, le général Maunoury...
Si l'armée de Lorraine avait été engagée plus tôt, il se pourrait, comme l'a affirmé le général Ruffey, que les destinées du bassin de Briey eussent été changées. Cette décision-là consonvsoit sa perte :
Briey était la rançon de Paris.